THÉODORE
L'Odéon poursuit discrètement, sous l'habile direction d'Emile Marck, à qui Porel a confié cette partie de la besogne, ses études sur le répertoire classique. Il a donné cinq représentations de Théodore, tragédie chrétienne en cinq actes de Pierre Corneille : les quatre premières aux habitués des mardis et vendredis classiques, la cinquième à une matinée du jeudi. Jules Lemaître s'était chargé de la conférence et il nous a conté, en commençant, qu'à l'origine, en 1645, Théodore n'avait eu de même que cinq représentations et que depuis elle n'avait jamais été reprise. Il ne me paraît pas qu'après cette seconde épreuve elle doive l'être jamais. Elle aura donc vécu deux fois cinq soirées. La voilà rentrée pour jamais dans le tombeau, où elle avait déjà dormi deux siècles.
Jules Lemaître nous a fort bien expliqué pourquoi elle n'en sortirait plus. C'est lui, je crois, qui avait conseillé à Porel de la remettre à la scène. Il l'avait lue, et naturellement, il l'avait lue avec curiosité. Théodore est de la belle époque de Corneille ; elle se place chronologiquement entre Rodogune et Héraclius; mais elle est antérieure à Don Sancfte que l'on a repris l'année dernière, avec l'applaudissement de tous les lettrés, et à ce NicomMe que nous souhaitons tous de voir reprendre un jour à Mounet- Sully.
Je n'ose pas dire, après que Pailleron dans le Monde où Von s'ennuie a ridiculisé la phrase, qu'il s'y trouve un beau vers. Mais le fait est qu'il s'y trouve un beau vers, un vers qui est resté dans la mémoire des hommes, un vers que l'on cite partout :
A l'époux sans macule une épouse impollue !
Il y en a d'autres encore, qui n'en sont pas moins beaux pour être moins célèbres; et même par-ci par-là, à travers des scènes d'un empêtré et d'un rocailleux extraordinaire, il éclate quelques couplets d'une netteté, d'une vigueur incomparables. Si notre confrère s'était laissé séduire, ce n'est pas qu'il ne se fût rendu compte combien le drame laissait à désirer ; mais il pensait que certaines beautés de détail enlèveraient le public.
Mais voilà : au théâtre, le public oublie d'être lettré, il cherche avant tout d'instinct une œuvre dramatique et il n'y a rien de moins dramatique que le sujet de Théodore.
Comment Corneille s'en était-il féru ? Comment n'avaitil pas été averti, par la difficulté même qu'il sentait à le traiter, combien ce sujet était peu fait pour la scène? Comment même ne s'en est-il jamais dépris et témoignefc-il, dans son examen, de quelque faible pour cette pièce si durement rebutée du public ? Et pourquoi, dites-moi, je vous prie, pourquoi Dumas prise-t-il par-dessus toutes ses autres œuvres Y Ami des femmes? Pourquoi a-t-il dépensé, autour de ce sujet impossible, plus de talent et de travail qu'à aucun autre de ses ouvrages ? Pourquoi a-t-il refait la pièce qui n'a pas plus réussi sous sa forme nouvelle que dans la version primitive ? Pourquoi parle-t-il de la refondre encore et de la remettre à la scène ? Pourquoi vise-t-il pour elle un nouvel échec à la Comédie-Française ?
Je n'ai été présenté que deux fois dans ma vie à Scribe déjà vieux et tout près de sa fin. J'avais encore, en ce tempslà, des velléités de faire du théâtre , et je croyais avoir trouvé un sujet de comédie. Je l'exposai à Scribe qui écoutait volontiers les jeunes gens avec beaucoup de bienveillance. En quelques mots, il m'en montra l'impossibilité à la scène ; et comme je le regardais de l'air d'un homme qui ne se rend pas :
— Vous ferez la pièce, me dit-il en souriant. Voyez-vous, retenez bien ceci : quand un sujet n'est pas bon, on y tient davantage, et l'on fait toujours la pièce.
Je ne l'ai pourtant pas faite; c'est que j'ai tourné du côté de la critique ; mais quand un écrivain dramatique s'est engagé dans un sujet d'où il n'y a pas moyen de sortir, il s'y acharne d'autant pins ; il se sait bon gré d'avoir soufflé une apparence de vie à un avorton qui n'était pas né viable.
Nous sommes à Antioche, sous le règne de Dioclétien. Théodore, une descendante des anciens rois, s'est convertie au christianisme et les édits de persécutions contre les chrétiens sont en pleine vigueur. Le gouverneur d'Antioche, Valens, a un fils nommé Placide, qui est également amoureux de cette Théodore ; il ne veut pas qu'il l'épouse ayant une autre femme à lui donner. Il se dit que si, usant contre elle de la rigueur des lois, il la condamne au dernier supplice, il ne fera qu'exaspérer l'amour de son fils qui se refusera toujours d'épouser l'autre. Il s'avise d'un stratagème : Théodore sera enfermée dans un mauvais lieu et livrée à la brutalité des soldats. Le dégoût en détachera Placide qui se rangera plus volontiers aux volontés de son père.
Quel est le sujet ? Il faut que le poète nous montre les sentiments et impressions par lesquels passe Théodore,
quand elle apprend sa condamnation, quand on l'emmène, quand elle attend l'exécution, quand les soldats entrent.
Mais... Et Jules Lemaître nous a fait ici une analyse bien fine, bien délicate et bien plaisante, des raisons qui rendent le sujet impossible à traiter.
Mais d'abord, ces sentiments, nous a-t-il dit, il n'est pas très facile de les deviner, sinon d'une façon sommaire et grossière. Ce sont des choses délicates qui se passent dans le fond le plus mystérieux de l'être, qui fuient la lumière, qui sont d'autant plus malaisées à définir qu'il s'y mêle, à la terreur de l'âme, une angoisse qui n'est pas purement morale, une sorte de terreur physique, obscure et vague, imparfaitement expliquée par celle même qui l'éprouve... Cela peut sans doute être démêlé et décrit, mais non point par elle.
Théodore est ignorante ou elle ne l'est pas. Si elle est ignorante, elle ne peut que se figurer un vague danger et ressentir une obscure épouvante, et elle n'a rien à dire. Si elle n'est pas ignorante, si elle est capable de se figurer avec quelque exactitude le danger qui la menace, elle ne peut rien dire. Les images qui flottent sans doute devant ses yeux, elle ne peut les traduire par des mots. Car la pudeur se détruit elle-même dès qu'elle avoue se connaître. La pudeur est un sentiment si délicat qu'on le viole rien qu'en l'exprimant. Et ainsi, le rôle de Théodore, à partir d'un certain moment, est forcément un rôle muet.
Cette analyse si juste et si subtile a été fort goûtée du public de l'Odéon. Il faut dire que le conférencier a improvisé tout ce développement avec une netteté, une finesse et une bonne grâce de langage incomparables. L'air de détachement qui lui est naturel quand il parle ajoutait encore à l'effet.
Il y a un point que j'aurais voulu lui voir aborder, et
dont il n'a donné mot ; et ce point me tracasse, car je fais en ce moment de Corneille une étude particulière. Je suis convaincu que Corneille, qui a été un grand inventeur en fait de théâtre, et un inventeur inconscient, a obscurément et sans trop s'en rendre compte, pressenti, essayé une manière de tragédie où le fait, chose vile, prendrait la première place, où l'intérêt tout entier de la pièce serait non dans les passions que ce fait met en mouvement, mais dans les incidents et les spectacles qu'il provoque. Il a été toute sa vie sur le point de découvrir le mélodrame. Et Rodogime même, est-ce autre chose qu'un mélodrame, empêtré dans les traditions de la tragédie soidisant aristotélique ?
On fourre Théodore où vous savez. Yoilà un fait ; il est même absurde ; c'est un départ de bon mélo.
On lâche les soldats sur la maison de Théodore. Il est facile de supposer qu'il y a, parmi ses adorateurs, un Mélingue dévoué et chevaleresque qui écarte les soldats un instant en leur jetant l'or à poignée, qui pénètre respectueusement dans le sanctuaire de la vierge et, pour la faire échapper, lui jette son manteau sur les épaules, son casque sur la tête. Elle sort sous ce déguisement, et lui, il reste, au hasard de ce qui en pourra arriver.
C'est la pièce de Corneille que je vous conte là. Mais Corneille était asservi aux formes de la tragédie, telle qu'il avait contribué lui-même à la consacrer. Au lieu de nous mettre tout cela en action, ce que ne manquerait pas de faire le moindre d'Ennery de notre temps, . il l'a distribué en quatre récits, qui se complètent l'un par l'autre et qui, mis bout à bout, finissent par nous apprendre toute l'histoire. Ces récits emplissent le quatrième acte, ou, dans nos mélodrames, se trouve le point culminant de l'action. C'est qu'en effet ces récits, dans l'œuvre de Cor-
neille, c'est toute l'action qu'il n'a pas osé, ou su, ou pu mettre en scène.
Il faut rendre justice à la troupe de l'Odéon. Elle avait appris, et elle a joué avec une conscience admirable, cette œuvre ingrate.
30 décembre 1889.