DON SANCHE D'ARAGON
Il faut bien le dire : Don Sanche ne comptera jamais parmi les grandes œuvres de Corneille. Au temps même où elle fut jouée pour la première fois, le succès semble en avoir été médiocre. On peut l'inférer des propres aveux de Corneille.
« La pièce, dit-il dans son Examen, eut d'abord un grand éclat sur le théâtre; mais une disgrâce particulière fît avorter sa bonne fortune. Le refus d'un illustre suffrage dissipa les applaudissements que le public lui avait donnés trop libéralement et anéantit si bien tous les arrêts que Paris et le reste de la cour avait prononcés en sa faveur, qu'au bout de quelque temps elle se retrouva reléguée dans les provinces. »
Nous connaissons ce langage. Que de fois n'avons-nous pas entendu un auteur dramatique s'écrier, en ne voyant pas un chat dans la salle à la cinquième représentation de sa pièce : « C'est la faute de Vitu !» ou : « C'est la faute de Sarcey. » Le public était ravi ; il avait applaudi à tout rompre. Mais Vitu a parlé ; plus personne aujourd'hui. C'était déjà comme ça du temps de Corneille.
Le premier acte de Don Sanche est une des plus belles expositions qui aient été mises au théâtre. A la lecture, l'impression est vive. Mais c'est bien autre chose au théâtre. L'effet est inimaginable.
La jeune Isabelle vient de monter sur le trône de Castille. Son peuple a exigé qu'elle se mariât et lui a, sur sa demande, désigné trois prétendants entre lesquels il lui serait permis de choisir : doD Lope de Guzman, don Manrique de Lare, don Alvar de Luna. La reine, elle, a distingué un jeune cavalier, beau, bien fait, vaillant, qui s'est couvert de gloire en battant les Maures, une manière de Cid héroïque et chevaleresque. Mais quoi ! ce jeune homme n'est qu'un aventurier : on ignore son nom et sa naissance. Une reine ne saurait s'abaisser à un choix si indigne. £t cependant elle se sent pour lui un penchant secret.
Le jour solennel est venu où Isabelle doit faire son choix. Toute la cour est là debout, autour de la reine sur son trône. Les trois prétendants lui font face, Carlos à quelques pas d'eux.
Isabelle prend la parole :
Avant que de choisir, je demande un serment, Comtes, qu'on agréera mon choix aveuglément; Que les deux méprisés, et tous les trois peut-être. De ma main, quel qu'il soit, accepteront un maître. Car enfin, je suis libre à disposer de moi.
Ce serment, ils le prêtent, chacun selon son caractère : don Lope avec une pointe d'orgueil froissé, don Manrique avec mauvaise humeur, car il se doute bien que ce serment cache un piège, don Alvar avec indifférence. Il aime ailleurs.
Le serment prêté, la reine donne ordre qu'on prenne place. Tous les grands seigneurs s'assoient. Carlos voit un siège vide auprès de don Manrique ; il va s'en emparer ; don Manrique l'arrête .
Tout beau, tout beau, Carlos ! D'où vous vient cette audace? Et quel titre en ce rang a pu vous établir?
— J'ai vu la place vide, et cru la bien remplir.
— Un soldat bien remplir une place de comte !
Et voilà la dispute qui commence ! Et la reine l'écoute avec un secret plaisir, et elle demande à savoir de la bouche même de Carlos qui il est ; et l'aventurier conte avec une bonne grâce fière, les Maures défaits, la Castille sauvée et ceux-là mêmes qui l'insultent aujourd'hui arrachés à l'ennemi qui les avait déjà fait prisonniers.
La reine le flatte de quelques bonnes paroles ; mais les comtes, tout en reconnaissant que ce récit est vrai, insistent pour que Carlos nomme ses parents.
Car enfin la valeur, sans l'éclat de la race, N'eut jamais aucun droit d'occuper cette place.
Et Carlos s'écrie à cette mise en demeure :
Se pare qui voudra du nom de ses aïeux ;
Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux ;
Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître,
Et suis assez connu sans les faire connaître.
Mais pour, en quelque sorte, obéir à vos lois,
Seigneurs, pour mes parents, je nomme mes exploits ;
Ma valeur est ma race et mon bras est mon père.
Ah ! j'aurais voulu que vous fussiez à cette représentation ! Tout le public a été secoué d'admiration à ce couplet merveilleux. Et remarquez : ce n'est pas seulement ici de belle rhétorique, c'est du théâtre. A l'orgueil de la race, l'auteur oppose la fierté du mérite personnel : ce sont deux passions qui se choquent ; et comme le cadre où Corneille nous a montré cette lutte est grandiose et pittoresque ! Je dirai aux lettrés : «Vous croyez connaître Don Sanche parce
que vous l'avez lu au coin de votre feu. Mais non, ce n'est plus cela, plus cela du tout. Les choses qui sont vraiment de théâtre prennent au théâtre un relief extraordinaire. Cette scène de la querelle, elle n'est que belle à la lecture ; à la scène, elle est émouvante, elle transporte, elle ravit. »
— Tous le voyez, s'écrie don Lope, il n'est pas noble.
— Eh bien ! je l'anoblis, dit la reine.
A la bonne heure! Mais pour avoir le droit de s'asseoir devant la reine, il faut être marquis ou comte : Et aussitôt Isabelle, prenant la balle au bond :
Eh bien! serez -vous donc, marquis de Santillane, Comte de Penafiel, gouverneur de Burgos. Don ilanrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos ? Vous reste-t-il encore quelque scrupule en l'âme V
Et don Manrique, dépité :
Achevez ! achevez ! faites-le roi, madame...
Est-ce du Victor Hugo? Est-ce du Corneille? On ne sait ; mais il n'y a que ces deux hommes en France qui aient trouvé des traits pareils.
La reine s'avise, pour contenter à la fois et son amour j secret et la pudeur de son rang, d'un stratagème qui est! d'une ingéniosité charmante. Elle se tourne vers les pré-i tendants et, leur montrant Carlos :
J'en ai fait un marquis, je veux qu'il fasse un roi. S'il a tant de valeur que vous-même le dites, Il sait quelle est la vôtre et connaît vos mérites Et jugera de vous avec plus de raison Que moi qui n'en connais que la race et le nom. Marquis, prenez ma bague et la donnez pour marque Au plus digne des trois, que j'en fasse un monarque. Rivaux ambitieux, faites-lui votre cour.
N'est-ce pas là un joli tour de femme amoureuse ! Et comme tout cela est noble, galant, chevaleresque ! Comme on se sent emporté loin de la cour de Louis XIV, en pleine Espagne !
Voilà donc Carlos en possession de la bague. Les comtes lui demandent, sur un ton de raillerie hautaine, ce qu'ils auront à faire pour plaire à leur juge. Quel soubresaut de surprise a la réponse du bel aventurier :
Comtes, de cet anneau dépend le diadème ;
Il vaut bien un combat ; vous avez tous du cœur,
Et je le garde...
— A qui, Carlos?
— A mon vainqueur!
Qui pourra me l'ûter Tira rendre à la reine.
Comme on comprend l'enthousiasme persistant de Mme de Sévigné pour son vieux Corneille, lorsqu'on tombe sur ces beaux endroits. Tout le public, l'autre soir, au Théâtre des Arts, a pensé comme Mrae de Sévigné.
L'emballement a été général. Et je me disais à part moi : « Comme cette scène ferait plus d'effet encore si elle était rehaussée, à la Comédie-Française, de la mise en scène que le sujet comporte ! On me tient pour un ennemi de la mise en scène. Mais point du tout, je ne la hais que lorsqu'elle ne sert qu'à dissimuler l'absence de toute idée, ou lorsqu'elle étouffe l'idée sous un amas d'ornements inutiles.
Le diable, c'est qu'après ce merveilleux premier acte, il n'y a plus de pièce possible. Ce pauvre Corneille, qui avait le bon sens robuste, l'avoue assez ingénument dans son Examen :
« Le sujet, dit-il, n'a pas grand artifice. C'est un inconnu assez honnête homme pour se faire aimer de deux reines. L'inégalité des conditions met un obstacle au bien qu'elles
lui veulent durant quatre actes et demi ; et quand il faut de nécessité finir la pièce, un bonhomme semble tomber du haut des nues pour faire développer le secret de sa naissance, qui le rend le mari de l'une en le faisant reconnaître pour le frère de l'autre. »
Il a raison, ce brave Corneille, le sujet n'a pas grand artifice. Et cependant on sent je ne sais quel plaisir délicat et noble à entendre des sentiments d'une galanterie si chevaleresque s'exprimer dans un langage si fier presque toujours, et parfois si précieux et si raffiné. Le drame, par malheur, repose tout entier sur un préjugé qui a disparu de nos mœurs. Carlos est de si fière mine et de si haute valeur qu'en dépit de sa naissance avérée, tout le monde, et la reine, et ses cousines, et les prétendants, et le peuple, s'obstinent à le croire d'une origine plus haute ; si bien que quand un bruit se répand qu'un certain don Sanche, fils de la reine d'Aragon, vient d'être retrouvé, la foule n'hésite pas un instant : il n'y a que Carlos qui puisse être ce fils de reine ! C'est lui don Sanche ! Il a beau s'en défendre et crier : « Mais non ! mais pas tout ! » on ne veut pas le croire, on fourre son père en prison comme un vil imposteur qui se dit son père sans l'être, et Carlos s'écrie :
Je suis fils d'un pêcheur, mais non pas d'un infâme. La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme, Et je renonce aux noms de comte et de marquis Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments d'un fils.
Cette générosité touche la reine, qui confesse son admiration.
Je vous tiens malheureux d'être né d'un tel père. Mais je vous tiens ensemble heureux au dernier point, D'être né d'un tel père et de n'en rougir point.
Et de ce qu'un grand cœur, mis dans l'autre balance, Emporte encore si haut une telle naissance.
Ces sentiments sont si loin de nous à cette heure ! Tandis que ces vers passaient, je regardais dans la salle et me disais : « Il n'y a peut-être pas dans ce public dix Rouennais qui ne soient les fils de leurs œuvres et qui n'en tirent vanité. Ils se sont faits eux-mêmes et ne s'en estiment que davantage, et on ne les en estime que davantage autour d'eux. Comment pourraient-ils entrer dans ce préjugé du sang qui est le fond de l'ouvrage ? Comment pourraient-ils s'y intéresser ? Pour eux, Carlos vaut don Manrique et don Lope. » Mais si l'on part de cette idée, il n'y a plus de drame.
13 juin 1887.