‹ Quarante ans de théâtreChapitre 16 sur 41 · LES FEMMES ET LE THEATRE DE CORNEILLE · texte numérisé non relu

LES FEMMES ET LE THEATRE DE CORNEILLE

Les femmes réservent leurs sourires pour le Duc Job et le Pied de Mouton. Elles boudent le vieux Corneille, qui transportait Mme de Sévigné.

C'est cpie Mme de Sévigné était capable d'entendre Corneille ; nos femmes ne le sont plus aujourd'hui. Xon pas qu'elles aient moins d'esprit ou d'imagination que la bell marquise ; il s'écrit de notre temps des lettres tout aussi délicates, tout aussi passionnées que celles qui sont proposées dans tous les cours de littérature comme modèles de style. Mais M"'f' de Sévigné était fort instruite et les femmes de notre temps ne savent rien. On trouvera peut-être que je reviens souvent sur ce sujet : c'est qu'il est d'une importance capitale.

Si nos filles étaient autrement élevées, le théâtre entrerait pour une large part dans leur éducation, et les grandes solennités que célèbre chaque année la Comédie-Française seraient pour elles de véritables fêtes. On les mène au Duc Job. Je n'y vois, pour ma part, aucun mal : elles apprennent là comment Arthur finit par épouser Joséphine. Comme, après tout, il faudra bien qu'un jour elles aient aussi leur Arthur, il n'est pas mauvais qu'elles y pensent de temps en temps. Ce sont trois heures perdues, mais agréablement

perdues. Elles n'ajoutent rien à l'éducation d'une jeune personne : elles l'amusent et c'est bien quelque chose.

Xkomède pourrait être une leçon d'histoire et de morale en même temps qu'un plaisir. Il est clair que, si on traîne là une jeune fille sans lui avoir rien dit de la pièce, elle y bâillera de tout son cœur. Que voulez-vous qu'elle y entende? Elle ne connaît point les personnages qu'elle voit en scène ; ils font sans cesse allusion à des faits qu'elle ignore ; toutes les idées qu'ils expriment lui sont étrangères ; tout cela, c'est de l'hébreu pour la pauvre enfant.

Un père sensé, qui voudrait que sa fille pût goûter Corneille, s'y prendrait d'autre façon. La représentation de Xkomède était depuis longtemps annoncée. Il se serait arrangé pour ouvrir par avance les yeux de la jeune personne. La chose est moins malaisée qu'on ne pense : on peut m'en croire ; j'ai été dix ans professeur ; je le serais encore, si l'administration de l'Université l'avait bien voulu. Mais j'aime à revenir, toutes les fois que je le puis, à mon ancien métier. Non, il n'est pas difficile de mettre une jeune fille, qui a l'esprit naturellement ouvert, au point d'entendre une tragédie de Corneille, fût-ce même Nicomède, et de s'y plaire.

Il n'y faut que quelques lectures bien faites, en compagnie d'un maître intelligent qui les explique. Deux ou trois passages habilement choisis, soit dans les Vies de Plutarque, soit plus simplement dans Y Histoire de Rollin, suffiraient à lui montrer l'insultante hauteur des Komains lorsque, après la ruine de Carthage, ils parurent dans le monde pour tout envahir, et le lâche étonnement dont ils frappèrent les rois. Il n'y eut pas un seul souverain sur la terre qui ne fût capable de toutes les bassesses pour garder un trône qu'ils lui laissaient par politique ou par pitié.

Il faudrait encore, en lui lisant et en lui commentant soit la Vie de Clèopâtre dans Plutarque, soit toute autre qui semblerait plus convenable, lui soulever un coin des mœurs de l'Orient. Elle entrerait dans ces caractères, brouillés de ruse et de violences, que n'effraie point l'idée des crimes les plus monstrueux, que l'on voit rampant vers leur but par les voies les plus tortueuses de la trahison et y bondissant tout d'un coup, à front découvert, dans un accès d'impétueuse fureur.

Flaminius, Prusias et Arsinoé ne l'étonneraient plus; elle se serait déjà, sans le savoir, familiarisée avec leurs figures. Elle retrouverait là des visages connus, et elle aurait encore le plaisir d'y faire des découvertes. Il en est des tragédies de Corneille comme des tableaux de maîtres ; après dix ans qu'on les regarde, on y découvre encore des beautés nouvelles ; à plus forte raison une jeune fille qui ne les a point sérieusement étudiées.

Y a-t-il une physionomie plus curieuse que celle de Prusias ? Ce bonhomme est une sorte de Cassandre couronné : il tremble devant Flaminius ; il tremble devant sa femme ; il a, en dépit de lui-même, un certain respect pour son fils Xicomède. Il voudrait que tout ce monde vécût bien ensemble et le laissât tranquille ; mais ce ne sont que querelles autour de lui, et il entre à chaque instant dans des peurs et dans des colères effroyables. Il demande pardon à Flaminius, à la reine, à son fils; il les gronde ensuite et s'excuse. Digne, au milieu de tout cela, il croit, comme le Chrysale des Femmes savon 1rs. qu'il gouverne seul ; il fera bien voir qu'il est le maître ! Molière n'est pas plus plaisant.

À côté de lui, Flaminius, insinuant et impérieux : un lion couvert d'une peau de renard. Les griffes percent souvent, les puissantes griffes du peuple romain. Où

l'adresse a échoué, et les conseils obliquement coulés dans l'oreille, il parle en maître, par sentences, sans passion ni colère , comme un homme sûr d'avoir toujours le dernier met. Il expose, dans un langage à la fois simple et ferme, les maximes de la politique romaine. Il est vaincu dans la pièce sans être humilié. On sent fort bien que le temps n'est pas loin où il prendra une revanche éclatante.

Arsinoé est une de ces imaginations violentes et brouillonnes que chauffe le soleil de l'Orient. Elle est incessamment agitée par une tempête de haines furieuses, qu'elle ne sait point gouverner. Elle se croit bien fine et trouve, dans son esprit artificieux, mille effroyables machinations contre ceux qu'elle déteste. Mais un coup de vent emporte toutes ses résolutions. La femme du Midi se retrouve ardente, impétueuse, incapable de se maintenir et donnant tête baissée, à l'aveugle, dans les crimes les plus monstrueux.

Ces caractères ont sans doute bien des traits généraux par où ils se rapprochent du commun des hommes. Mais on ne peut les comprendre et s'y intéresser que si l'on connaît, par des récits historiques, les milieux où ils ont vécu, où ils se sont développés. Corneille a rassemblé dans un seul tableau les faits, les idées et les mœurs de toute une époque ; il les a montrés sous de prodigieux raccourcis, qui nous frappent d'admiration. C'est que nous avons des yeux pour les voir. Les femmes n'y voient rien, à moins qu'on ne les leur ouvre.

Quelle est, en revanche, la jeune fille de seize ans qui ne sentirait d'elle-même la grandeur des rôles de Nicomède, de Laodice et d'Attale ? Corneille s'est plu à jeter, dans ce monde de servilités et d'infamies, de jeunes et nobles cœurs, naturellement dressés aux sentiments généreux,

aux vaillantes actions. Je ne sais pas au théâtre de héros plus digne d'être aimé que ce Kicomède. Le Cid même reste au-dessous. Quel admirable orgueil! Comme il est impossible qu'aucun sentiment bas approche de cette âme hautaine ! De quel mépris il traite et les petites vilenies de sa belle-mère et les tortueuses insinuations de Flaminius! Avec quel respect fier et douloureux il relève les défaillances de son père! Comme on sent bouillir dans ses paroles la ferveur de ses vingt-cinq ans, l'orgueil de dix batailles gagnées, l'héroïsme de la vertu, et cette verve impétueuse qui s'échappe de toutes parts en spirituelles et impertinentes boutades !

Il faudrait avoir le cœur bien vieux soi-même, pour ne point le sentir battre à ses soudaines explosions ou de tendresses généreuses ou de sublimes mépris. L'âme s'emplit, à ce spectacle, d'une joie fière; on sort de là meilleur et tendu aux nobles pensées. On ne serait peut-être pas capable de ces héroïsmes; mais on s'élève pour une heure audessus de soi-même en les admirant. Il semble qu'à cet enthousiasme le sang se rafraîchisse et coule plus vite ; les larmes viennent naturellement aux yeux. Ah ! que je les plains ceux qui n'éprouvent pas ces émotions délicieuses ! C'est autre chose que de voir l'éternel Arthur faire son éternelle cour à l'éternelle Joséphine.

Joséphine, chez Corneille, c'est Laodice. Encore un grand cœur, celle-là : grand, non de son propre fonds, mais par l'homme qu'elle aime. Elle est reine, et ce titre lui enfle l'âme d'un juste orgueil ; mais elle est la maîtresse de Nicomède, et une femme aimée d'un tel homme ne peut plus s'abaisser à rien de vil. Il faut la voir dans sa dernière scène avec Arsinoé; elle est menacée, insultée presque : il y va de sa liberté, de sa vie. Elle ne faiblit point ; elle ne lâche pas un mot dont son amant pût avoir

à rougir, s'il l'entendait. On apprend, tout d'un coup, que Xicomède est vainqueur. Ce revirement de fortune met sa rivale entre ses mains; sa première parole est telle que l'aurait pu dire le héros qu'elle adore :

Xe craignez plus, madame :

La générosité déjà rentre en mon âme.

Voyons, cela ne vaut-il pas, ô mères de famille, dites-lemoi, cela ne vaut-il pas le meilleur de tous les sermons ?

On parle quelquefois d'idéal aux jeunes filles, je ne sais pas trop ce qu'on entend par là ; — ce mot ne me semble propre qu'à nourrir dans leur cœur des rêveries sentimentales et creuses. Il n'y a pas d'autre idéal que d'aimer passionnément ce qui est beau et bon. C'est l'idéal que leur présente Corneille.

Chez lui, les personnages qui ne trouvent pas en euxmêmes la force d'être grands sont soulevés par l'héroïsme des autres. Voyez Attale,dans Nkomède. Il a été nourri par les Romains dans l'exercice de la vertu; mais celle qu'ils lui ont enseignée est une vertu pratique, terre à terre. Ils ont voulu en faire un instrument de leurs desseins politiques ; ils se sont bien gardés de lui hausser le cœur. Attale se trouve en présence de Xicomède. Cette générosité de sentiments l'étonné : cette grandeur de langage l'éblouit ; le jour se fait peu à peu dans son âme. Il aperçoit vaguement le piège honteux où les Romains prétendent le conduire ; une dernière conversation avec Flaminius l'éclairé sur leurs projets. L'indignation lui monte au visage ; un mouvement de chevaleresque héroïsme l'emporte :

Attale ! était-ce ainsi que régnaient tes ancêtres? Veux-tu du nom de roi pour avoir tant de maîtres? Ah ! ce titre à ce pris déjà m'est importun : S'il nous en faut avoir, du moins n'en ayons qu'un.

C'est de son frère qu'il parle, de ce Xicomède dont un seul mot l'a tiré de ses pensées serviles. Il n'y a que Corneille au inonde pour avoir de ces beautés transportantes ! D'un coup d'aile il s'élance dans le grand et nous y ravit en même temps. Et lorsque Attale, à la suite de cette scène, a sauvé sou frère près de périr et que Nicomède apprend ce service, quelle explosion de joie ! Le héros ne songe point à remercier Attale : il ne lui parle pas de sa reconnaissance ; non : c'est un bien autre bonheur qui emplit son âme. Ce frère est donc, lui aussi, un grand cœur ! Il vient de faire ses preuves ; il s'est réconcilié avec l'héroïsme et la vertu ! Le premier mot de Nicomède est une exclamation d'étonnement joyeux et fier ! M. Beauvallet l'a rendu en grand artiste; toute la salle a tressailli de surprise et d'admiration,

10 juin 1861.

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