LA THÉBAIDE
La Comédie-Française a voulu, pour célébrer la fête de Racine, remettre au jour la Thèbaïde, qui n'avait pas été jouée depuis deux siècles. Mais elle a reculé devant sa propre audace ! Elle s'est contentée de détacher les quatrième et cinquième actes. C'est bien assez. Rien n'était plus facile aux amateurs que de lire les trois premiers, chez eux, le matin.
— Eh ! va-t-on s'écrier, ne pouvaient-ils tout lire ? Oui, sans doute; mais ce n'est pas la même chose de
lire une pièce ou de la voir jouer.
On sent bien à la lecture que la Thèbaïde est une assez pauvre tragédie. Mais on ne voit parfaitement qu'aux feux de la rampe, aux chandelles, comme on disait au temps de Racine, par où elle manque. Jamais il n'a été montré d'une façon plus nette combien était juste le mot du vieux Corneille qui, parlant des premiers essais de Racine, disait :
— Ce jeune homme a beaucoup d'esprit, et il écrit fort agréablement; mais il devrait abandonner le théâtre, il n'y entend rien.
On peut dire que cela est encore vrai même après Andromaqiie, après Phèdre et Athalie. Il y a des écrivains qui
ont l'instinct de la scène : la pièce s'ordonne tout naturellement sous leurs mains pour l'effet dramatique, et les personnages en suivent le mouvement. Ce n'est pas l'œuvre d'un lettré , bonne à savourer au coin du feu. On la sent vivre, même dans le volume ; on suit le va-et-vient des acteurs, on les voit se placer ici, et à tel moment passer là. Une scène peut être manquée, jamais celle où la situation commande.
Corneille a ce génie, ses personnages sont constamment en scène, même dans ses plus mauvaises pièces, et vous mènent toujours à quelque coup de théâtre. Pour Molière, il n'est pas besoin d'en parler! c'est le théâtre fait homme. Il y a nuis ans, M. Thierry s'avisa de monter Psyché; la tradition de la mise en scène s'était absolument perdue; mais on n'eut aucune peine à la retrouver ; elle naissait pour ainsi dire logiquement de la pièce écrite ; elle faisait corps avec elle, Corneille et Molière avaient passé par là.
On serait plus embarrassé en face d'une œuvre de Racine. Ses tragédies ne sont pas faites pour le théâtre ; on y sent, même dans les plus fameuses, des trous insupportables; c'est un très bel esprit, qui connaît admirablement le cœur des femmes, qui se plaît à étaler le fruit de ses observations, et qui a choisi, pour le faire plus commodément, la forme du théâtre. Ce n'est pas un écrivain dramatique. Je l'avais toujours senti obscurément, mais je l'ai vu à plein l'autre soir, à cette reprise de la Thèbaide. C'est toujours dans les premières œuvies que se marquent en traits plus vifs les qualités et les défauts des futurs grands artistes. On nous a remonté, il va quinze mois, Y Eugénie de Beaumarchais. Cela était exécrable ; une seule qualité surnageait, qui nous a frappé tous : l'art de faire agir les personnages et de ramasser tout l'intérêt de la pièce sur une situation forte ; la puissance dramatique , en un mot.
Le Beaumarchais du Barbier de Sèville était là, eu germe.
Vous retrouverez , plus qu'on ne le croit généralement, le Raciue dHIphigènie dans la Thèbaïde, c'est à peu près le même style ! le tissu en est moins serré, moins solide; l'élégance y est moius divine ; il y éclate de temps à autre quelqu'un de ces vers à effet , puérile imitation de Corneille, dont se corrigea plus tard le disciple de Boileau. Mais c'est déjà le même goût des périphrases nobles, des longs et harmonieux discours ; la laugue est châtiée, saine et abondante. Ce jeune homme sait écrire ; Corneille avait raison.
Ce qu'il ne sait pas, ce qu'il ne saura jamais parfaitement, car la nature lui en a refusé l'instinct, c'est précisément ce qui constitue l'écrivain dramatique, l'art de grouper ses personnages et ses scènes, et de les presser ensemble vers une situation capitale. La Thèbaïde est construite avec une maladresse, avec une gaucherie incroyables. On ne s'en aperçoit pas trop à la simple lecture ; mais la représentation éclaire tous les défauts à cette implacable lumière de la rampe.
Ils sont là tous en scène, au moment où le quatrième acte s'ouvre. Joeaste, qui veut réconcilier ses deux fils, les a mis en présence, et se tient entre eux deux.
A gauche, Créon, leur oncle, un traître, qui a conseillé cette entrevue, se doutaut bien que la guerre en sortirait plus terrible ; de l'autre côté, son fils Hémon, qui a pris parti pour un des princes , mais qui n'a rien à faire à la discussion ; au fond, Antigone, la sœur des deux rivaux, la fiancée d'Hémon.
Remarquez bien cette Antigone : elle n'a l'air de rien, dans son coin ; personne n'y fait attention ; et le fait est que ce n'est pas elle qui est en cause. Eh bien ! tous ces personnages vont s'évanouir l'un après l'autre, et la laisser seule porter le poids d'une action où elle est à peu près étrangère.
C'est Jocaste qui commence la retraite ; elle n'a pu persuader la réconciliation à ses fils : « C'est ainsi, s'écrie-t-elle, eh bien ! je sors et cours me tuer. » Antigone se jette audevant d'elle : « Ah! madame! » Mais l'autre l'écarté, sort et se tue comme elle l'avait annoncé.
Sur quoi Etéocle dit à son frère : ce Nous nous battrons ; je m'en vais t'attendre. » Antigone veut l'arrêter : « Ah ! mon trère ! » Mais point ; Etéocle l'écarté et part. C'est au tour de Polynice : <r Tu ne m'attendras pas longtemps ! je te suis. » — « Ah ! mon frère ! » s'écrie encore cette brave Antigone, toujours avec aussi peu de succès. Polynice l'écarté et passe.
A Hémon maintenant.
— Mon ami, courez les séparer.
— J'y vais, s'écrie Hémon.
Il se sauve et Antigone le suit sans qu'on sache trop pourquoi. Cette cascade de sorties était si singulière, que, malgré tout le respect du lieu, il a couru un sourire sur toutes les lèvres.
Voilà Antigone qui revient pour le cinquième acte. Elle débite des stances à porter le diable en terre. Une confidente arrive et lui apprend que Polynice se meurt ; premier chagrin ; Créon entre et lui conte qu'Etéocle est également tué : second désespoir. Elle apprend ensuite qu' Hémon n'est plus, troisième douleur. Ils sont tous partis l'un après l'autre à l'acte précédent; ils reviennent dans le même ordre, à celui-ci, mais morts. Créon profite de la circonstance pour offrir à Antigone sa maiu et le trône. C'est peut-être aller un peu vite en besogne; son confident, un homme sensé, lui en fait doucement la remarque.
— Vous venez de perdre votre fils Hémon, sans compter que votre autre fils est déjà mort au second acte ; prenez le temps de le pleurer.
Mais les héros n'ont pas de ces faiblesses. Créon ne songe qu'à la noce. Antigone s'est enfuie, en lai disant : « Attendez ! — Attendez ! » ; cela veut dire évidemment : « Je ne demande qu'un peu de répit, et je tous épouse. » Mais pas du tout ! Antigone est sortie pour se tuer. Créon l'apprend quelques instants après, et se tue par esprit d'imitation. Il ne reste plus de toute la pièce que le confident, pour conter la nouvelle de toutes ces tueries.
Et le combat finit faute de combattants.
Décidément, Racine n'avait pas le génie de la scène ; il eût mieux fait d'écrire des élégies ou des romans.
26 décembre 1864.