‹ Quarante ans de théâtreChapitre 18 sur 41 · ANDROMAQUE · texte numérisé non relu

ANDROMAQUE

PSYCHOLOGIE d'ANDROMAQUE

Prenons la situation d'Aiitlromaque dans la pièce de ce nom; prenons-la dans sa généralité, sans savoir si c'est d'Àndromaque, de Pyrrhus et d'Astyanax qu'il s'agit. Nous n'avons pas besoin, pour l'instant, de tous ces noms.

Une femme, jeune encore et belle, — ce sera qui vous voudrez : Céline, Virginie, Madeleine, à votre choix, ça m'est égal, c'est une femme, voilà tout : et qui est fort désirable. Elle adorait son mari, qui est mort; il lui a laissé un fils, et elle aime ce fils de toutes les forces de son âme : d'abord, parce que c'est son fils, et ensuite et surtout, parce qu'il est la vivante image de ce mari à qui elle avait donné sa vie tout entière, à qui elle a gardé son âme.

Yeuve et isolée, le hasard des circonstances l'a mise dans la dépendance d'un homme qui s'est amouraché d'elle et veut absolument l'épouser. Cet homme, vous l'appellerez aussi du nom qu'il vous plaira : Henri, Gaston ou Georges; le nom ne fait rien à l'affaire. Il est très amoureux de cettu femme. Il a une grande position; il est tout-puissant et

tient entre les mains le sort de l'enfant, et il dit à la mère, car il est de nature violente : « Si vous me refusez, je tue votre fils. »

Yous m'arrêtez là, et vous me dites : « C'est que voilà une situation qui n'est pas si générale ni si commune que vous dites. Il se trouve rarement des hommes qui aient le pouvoir de mettre une femme entre deux alternatives aussi extrêmes. »

Pardon ! rien n'est plus ordinaire qu'une situation pareille. Il n'est pas question, il est vrai, de tuer l'enfant, la chose n'est plus dans nos mœurs. Mais à combien de femmes n'est-il pas arrivé et n'arrivera-t-il pas tous les jours d'avoir affaire à un protecteur brutal, de qui elles attendent ou le pain de leur enfant, ou une place pour lui, ou une aide quelconque, et qui leur met le marché à la main.

Mais c'est une histoire de tous les jours. J'en sais dix exemples. Les noms, les fortunes, les circonstances, les accidents changent. Mais ce sont là les accessoires de l'aventure ; le fond, c'est celui-ci : une femme amoureuse encore du mari qu'elle a perdu, saintement fidèle à son souvenir, dépend d'un homme qui a tout pouvoir sur son enfant et qui lui dit : « Je le tuerai (ou je ne ferai rien pour lui) si vous ne cédez pas. »

Voilà la situation, et quand je vous l'ai exposée, je continue :

— Eh bien! mon cher, tu me croiras si tu veux, mais voilà un an que ça dure.

Il est toujours après elle ; il ne fait que lui répéter :

— Vous savez, c'est demain que je le tue. Elle ne peut pas le sentir, elle ne voudrait pas, pour tout l'or du monde, lui rien accorder ; c'est presque de l'horreur qu'elle a pour lui. Avec ça, elle trouve moyen de le renvoyer toujours fu-

rieux, mais jamais désespéré. Il parle tous les matins de tuer, et il ne tue pas.

Il faut qu'elle soit joliment maligne.

Il faut qu'elle le soit, en effet.

Il n'y a Andromaque, ni Pyrrhus, ni Astyanax, ni Homère ni Virgile qui tienne. Une femme qui se trouve dans la situation que j'ai dite, et qui trouve moyen de la prolonger six mois, huit mois, un an, sans compromettre ni sa fidélité au souvenir d'un mort, ni le salut de son fils, lequel est entre les mains d'un sauvage ; celle-là est maligne. Chaste tant qu'on voudra ; tout entière à son mari, je ne dis pas ; la statue du regret et de la douleur, j'en conviens ; incapable de lâcher un mot qui l'eDgage trop avant, je l'avoue ; mais maligne, cela est certain, cela est évident ; cela ne peut pas, entendez-vous bien, cela ne peut pas être autrement.

Et une actrice de nature ne s'y trompe pas.

Elle ne va pas fouiller les textes grecs ou latins, elle ne s'en va pas se matagraboliser la cervelle du fatras des commentateurs ; elle ne voit que la situation. Elle se dit : « Si j'étais à sa place, moi, je le ferais aller parce qu'il n'y a pas moyen de s"en sauver autrement », ou plutôt elle ne se dit rien, car elle n'a pas de réflexions si profondes à faire. Elle sent d'instinct la situation, et tout en récitant le texte de son auteur, elle s'y conforme parce que c'est la situation, parce que son auteur serait le dernier des crétins si, ayant mis ses personnages dans une situation, il ne leur avait pas prêté un langage et des sentiments qui y fussent conformes.

M. d'Heilly contait cette année même, dans la Gazette anecdotique , un mot bien topique de Mlle Rachel.

Dumas père lui faisait, un jour, répéter le principal rôle de Mademoiselle de Belle-Isle. Au moment où la marquise de Prie disait à Mlle de Belle-Isle : « Eappelez-vous le malheur de Fouquet », Rachel eut un geste d'effroi admirable.

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— Ali ! bien î s'écrie Dumas ; c'est cela. Vous savez donc l'histoire de Fouquet ?

— Moi, reprit Rachel, pas un mot ; mais vous me dites : rappelez- vous le malheur de Fouquet. Naturellement, je tremble et j'ai peur. Qu'ai-je besoin de m'inquiéter de savoir quels sont au juste les malheurs de Fouquet?...

Voilà la vérité. Mlle d'Epinay, dans un opuscule qui a pour titre : le Songe de Mme Clairon, fait soutenir la thèse contraire à l'illustre tragédienne. Elle suppose qu'un jeune homme vient lui demander des conseils sur son art et lui récite, comme entrée de jeu, une scène de Britannicus. Et voilà M1K' Clairon qui l'interroge sur l'histoire romaine, sur Tacite, et qui, ne le jugeant pas très ferré sur tous ces points, le renvoie en lui disant :

— Etudiez-les d'abord, et vous viendrez ensuite causer du rôle avec moi.

Mais point du tout. C'est mettre la charrue devant les bœufs et faire de la mauvaise besogne. La première chose à voir dans le rôle de Néron, c'est la chose générale : un homme, impatient d'échapper à la tutelle impérieuse de sa mère, amoureux d'une jolie fille qu'il a rencontrée par hasard en chemise et jaloux de son frère, à qui elle s'est fiancée en secret.

Néron, c'est ça d'abord ; d'abord, en tendez- vous bien. Je ne suis pas assez de parti pris, j'allais dire assez absurde, pour demander qu'on ne lise pas Tacite. Mais le sentiment général, le sentiment humain, c'est la trame sur laquelle doit travailler l'artiste. Les commentaires historiques, philosophiques, métaphysiques , moraux, toute cette exégèse n'est que de l'accessoire; accessoire utile, accessoire brillant, amusant, pittoresque, je n'y contredis pas, mais de l'accessoire après tout.

M,u: Sarah Bernhardt, qui a toujours pris l'instinct

pour guide, ne s'y était pas trompée. Elle n'avait pas lu un tas d'auteurs avant de composer son rôle d'Andromaque ; je puis même ajouter qu'elle n'en avait jamais causé avec moi, qui la connaissais beaucoup à cette époque. Il est probable qu'elle n'avait pris conseil de personne.

Une vois secrète lui avait soufflé tout bas à l'oreille qu'une femme, quelle qu'elle soit, de quelque nom qu'elle se nomme, quelque rang qu'elle ait occupé dans la légende, parlât- elle en vers, fût-elle la petite-nièce de Virgile et la fille de Racine, que cette femme-là, uniquement parce qu'elle était femme, parce qu'elle dépendait d'un homme qui pouvait tout sur son enfant et voulait l'épouser, devait, si résolue qu'elle fût à ne pas céder, et justement parce qu'elle était résolue à ne pas céder, devait user d'une certaine diplomatie féminine, et que certainement elle en avait usé, puisqu'elle avait pu prolonger la situation durant toute une année.

Et maintenant, appelez cette diplomatie du nom qu'il vous plaira de lui donner. Je m'étais servi du mot coquetterie; est-ce que vous croyez que j'y tiens? J'avais tâché de corriger ce qu'il pouvait avoir d'exces-if et d'inquiétant par l'épithète de vertueux. Cette concession ne vous suffit pas. Supprimons le mot lui-même, je ne demande pas mieux.

Ce ne sera plus de la coquetterie. Ce sera... ma foi, je n'ai pas de terme pour exprimer la chose, et, si je n'en ai pas, c'est qu'il n'y en a point. Mais enfin, sapristi ! il n'est pas que vous n'ayez passé par là. Une femme qui est absolument libre et qui ne veut pas de vous, ne vous l'envoie pas dire. Elle ne prend pas des mitaines; elle vous dit très nettement :

— Tous savez, mon cher, vous m'ennuyez ; je ne veux pas de vous, passez au large.

Mais si elle vous dit tout simplement :

— Oh! non, laissez-moi, j'aime mon mari. Il est si bon. Vous êtes sans aucun doute aimable, généreux, plein de qualités, mais je n'ai jamais aimé et n'aimerai jamais que mon mari.

Voyons ! monsieur, vous qui me lisez, est-ce que, quand on vous dit ces choses-là (et le ton fait la chanson ), votre première idée n'est pas de penser en vous-même :

— Tiens, tiens, tiens ! voilà une femme que j'aurai un de ces jours. Ça sera long, ça sera difficile, mais j'y arriverai.

Relisez tout le rôle d'Andromaque ; est-ce que vous y trouverez un équivalent de :

« Vous me déplaisez vous êtes laid, bête, désagréable ? »

Jamais. Elle lui répète sur tous les tons :

« Un obstacle éternel nous sépare ; von s êtes grand, noble, généreux; mais vous avez tué mon Hector. Comment pourrai-] e vous aimer ? »

Mais ces choses-là, ça agace un homme, ça ne le désespère pas... « S'il n'y a que cela entre nous deux... », se ditil ; et il pousse sa pointe.

C'est qu'en effet elle lui glisse des compliments :

J'ai fait plus : je me suis quelquefois consolée Qu'ici plutôt qu'ailleurs le sort m'eût exilée.

Jadis Priam soumis fut respecté d'Achille J'attendais de son fils encore plus de bonté.

Y a-t-il une façon plus ingénieuse, plus délicate de lui dire :

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— Je vous tiens pour un plus grand cœur qu'Achille lui-même ?

Elle ment, cela est certain. Car elle n'aime point Pyrrhus, et les femmes sont merveilleusement injustes pour les gens qui les pressent et qu'elles n'aiment point. Elle le dit tout de même. Qu'est-ce que c'est que ça ? Tous ne voulez pas que ce soit de la coquetterie. Qu'est-ce que c'est, alors?

Andromaque se dérobe derrière sa douleur. Mais elle sait bien qu'il y a des femmes que les larmes embellissent.

Captive, toujours triste, importune à moi-même, Pouvez-vous souhaiter qu' Andromaque vous aime? Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés Qu'à des pleurs éternels vous avez condamnes ?

Elle dit cela, et cela est vrai ; mais elle n'ignore pas que ces pleurs éternels sont justement un des attraits qui ont ensorcelé Pyrrhus. Elle le sait si bien que Pyrrhus le lui a dit lui-même :

Oui. je sens au regret qu'en excitant vos larmes Je ne fais contre moi que vous donner des armes.

Et il l'avoue plus loin à son confident :

J'aimais jusqu'à ces pleurs que je faisais couler... Quelquefois, mais trop tard, je lui demandais grâce.

Eh ! oui, elle pleure, parce qu'il y a de quoi pleurer dans son affaire, mais parce que les larmes aiguisent sa beauté, excitent l'amour de Pyrrhus et retardent Tinstant fatal où il livrera son fils au bourreau.

A un moment, elle lui dit :

Retournez, retournez à la fille d' Hélène.

Qu'est-ce qu'il y a de plus irritant pour un homme qui

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fait la cour de trop près à une maîtresse de s'entendre dire :

— Xon, mon cher, allez donc retrouver votre femme !

Il n'en est que plus enragé après l'autre.

Le manège est d'un effet si certain, si infaillible, qu'elles en usent toutes, et Andromaque comme les autres. Pourquoi donc pas ? C'est pour le bon motif; il s'agit de sauver son fils.

Je pourrais vous analyser tout le rôle à ce point de vue vers par vers. A quoi bon ? Il me suffit de vous avoir mis en main le fil qui doit vous guider dans cette étude, s'il vous plaît de la faire vous-même.

Ceux qui ont eu le bonheur de voir et d'entendre Mme Sarah Bernhardt dans ce rôle, qui a été l'un de ses triomphes, n'auront pas même eu besoin de ces indications. Coquette, Mme Sarah Bernhardt l'était jusqu'au bout des ongles, sous le voile de ses vêtements de deuil.

En quoi consistait cette coquetterie ? Je ne pourrais pas bien le dire. C'était quelque chose de subtil et d'inaiialysable. On ne pouvait la surprendre dans un geste ni dans une intonation ; elle s'échappait comme un parfum invisible et pénétrant de l'ensemble de la personne et de la diction.

J'avais compris le rôle avant cette épreuve ; je ne l'ai senti que de ce jour. Xous avons eu là une sensation délicieuse de vérité poétique que les jeunes gens ne retrouveront plus.

Car Mme Sarah Bernhardt était une femme avant d'être une comédienne. Elle sentait, elle parlait et vivait en femme sur le théâtre.

28 juin 1886.

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