LE RÔLE DANDROMAQUE ET LES TRAGÉDIENNES
La Comédie- Française nous a offert, cette semaine, une reprise très brillante de V Andromaque de Racine. Mlle Dudlay avait choisi le rôle d'Hermione pour son troisième début ; M. Perrin lui avait donné pour partenaires : Mounet-Sully dans Oreste et Mme Sarah Bernhardt dans Andromaque. Laroche jouait Pyrrhus. C'était donc une fort belle représentation et qui avait attiré au théâtre une affluence considérable pour la saison.
Le grand succès de la soirée a été pour Mme Sarah Bernhardt, à qui le public, après le troisième acte, a décerné une ovation d'autant plus flatteuse qu'elle est plus rare à la Comédie-Française. Il l'a rappelée deux fois de suite, et les applaudissements partaient également de tous les points de la salle.
Il est vrai que Mmc Sarah Bernhardt a accompli ce tour de force de nous renouveler ce rôle d'Andromaque que tous les lettrés savent par cœur d'un bout à l'autre, de nous y révéler une foule de beautés que nous ne soupçonnions pas ou plutôt sur lesquelles notre sensibilité s'était émoussée par la longue habitude.
Nous nous représentons toujours l' Andromaque de Racine comme une manière d'élégie antique qui aurait pris corps et qui marcherait sur la scène. Xous la voyons enveloppée dans les longs et vastes voiles de sa robe blanche, soupirant des plaintes harmonieuses qui n'ont guère plus d'accent que la brise tire en passant d'une harpe éolienne. Ses douleurs ont pour nous quelque chose au-dessus de
l'humain ; elle ne s'exprime qu'avec une dignité fière et mélancolique qui lui interdit les accès de sensibilité trop rive.
Nous avons emporté de notre commerce avec le clous Virgile au collège une image si noble, si pudique et si tendre de cette malheureuse princesse que nous ne pouvons plus nous la figurer chez Racine que flottant dans je ne sais quel lumineux idéal de tristesse éternelle et laissant tomber ces beaux vers tout mouillés de larmes :
0 mihi sola mei super Asti/anactis imago.
C'est ce personnage que toutes les artistes que j'ai vues s'essayer au rôle d'Andromaque ont cherché à nous rendre. La plupart n'y réussissaient qu'à demi, et elles n'arrivaient à mettre sous nos yeux qu'une pleurnicheuse, dont la tristesse fatiguait par son uniformité. Et cependant , tel est l'attrait de ce rôle admirable, que, même joué ainsi par une comédienne insuffisante, il plaisait encore. Je me souviens d'une soirée demeurée célèbre dans les fastes de l'Odéon, où M1Ie Méa, une actrice fort ordinaire qui n'avait pour elle que de posséder une beauté régulière et une voix touchante, battit, renversa, écrasa cette pauvre MUe Caroly, alors au comble de la réputation, et qui s'attendait à un triomphe éclatant dans Hermione.
Le public y mit un peu de malice, je le crois bien. Il voulait donner une leçon à M1IC Caroly, pour qui l'on avait fait sonner avec trop peu de discrétion toutes les trompettes de la publicité. Mais il y eut un coin de vérité dans cette manifestation dont le récit amusa tout Paris, le lendemain. C'est qu'en effet nous avions tous été enchantés du rôle d'Andromaque. C'est que nous avions écouté avec ravissement le murmure plaintif de ces vers qui coulent avec un bruit harmonieux de source épanchant ses eaux.
Mlle Favarfc, qui comprenait et qui rendait le rôle comme je viens de l'expliquer, nous a donné l'idéal cle cette interprétation. Il était impossible d'avoir des attitudes plus pudiques et plus douloureuses, des accents plus nobles et plus tendres ; elle savait avec un art merveilleux répandre sur un ton de réserve générale des nuances de diction d'une exquise délicatesse. En ces dernières années, elle avait quelquefois forcé la note, et sa voix, dont le cristal s'était altéré, mêlait malheureusement à cette poésie toujours égale certaines notes un peu rauques. Mais aux beaux jours de l'administration de M. Thierry. MUe Favart, avec son pur visage de camée antique, avec sa grâce tière, avec sa démarche noble, ses gestes sobres et poétiques, nous faisait l'effet d'une figure détachée des bas-reliefs du Parthénon, prenant vie, et récitant les vers du plus mélodieux des poètes, de Virgile ou de Racine, son héritier.
Il nous semblait que Mme Sarah Bernhardt, si elle n'essayait point de copier ce modèle incomparable, car elle n'est pas de celles qui imitent, suivrait au moins la même tradition. Tout le lui conseillait : elle est faite pour ces rôles raciniens qui paraissent ne demander, pour être supérieurement rendus, que le rythme harmonieux du corps et de la voix. Qui le possède à un plus haut degré que Mme Sarah Bernhardt ?
Mais elle est, avant tout et surtout, une artiste originale. Elle a eu cette idée... mon Dieu ! vous n'allez pas h trouver si étonnante, cette idée-là ; et pourtant, si vous saviez ce qu'il faut d'intelligence pénétrante et de force de caractère pour s'affranchir en quoi que ce soit du joug de la tradition ! Je croirais plutôt que c'est chez elle intuition de génie. Mais peu importe. Elle s'est donc avisée de se dire :
« Mais cette Andromaque d'Homère, de Virgile et de
Racine, c'est, après tout, une femme comme nous toutes, qui a souffert les mêmes douleurs, qui les exhale par les mêmes plaintes, que l'on pourrait, sans la dénaturer aucunement, transporter dans le monde de nos sentiments modernes. »
Elle a perdu son mari ! eh bien ! cela se voit tous les jours. Elle lui a voué un respect pieux, une tendresse que rien ne saurait changer ; le cas n'est pas si rare. Elle se trouve entre les mains d'un vainqueur enragé d'amour pour elle, qui lui dit : ce Epousez-moi ou votre fils est mort. » Dame! il est vrai que, sous cette forme, la situation n'a point d'analogue dans notre civilisation. Mais elle se présente absolument la même sous d'autres espèces : est-il si difficile de vous imaginer un homme riche et puissant qui aura ruiné une pauvre et honnête famille ? Le mari sera mort de chagrin ; la mère reste avec un fils. Le persécuteur se prend de passion pour la femme qui meurt de faim et qui voit son enfant dépérir à côté d'elle. Il la met, tout comme Pyrrhus Andromaque, entre l'horrible nécessité de lui céder ou l'extrémité plus douloureuse encore de condamner son fils à la mort.
Les lecteurs de ce feuilleton se rappellent peut-être que j'ai déjà fait, sur un certain nombre de personnages de Corneille et de Racine, une étude à peu près semblable, ramenant ces figures antiques à des proportions plus humaines, et montrant que, sous la phraséologie des tragédies classiques, vivent des héros qui sont tout aussi bien nos contemporains que contemporains de Racine ou d'Homère, parce qu'ils sont des hommes, de vrais hommes, taillés sur le patron de l'homme qui est éternel.
Je n'avais pas fait ce travail sur Andromaque, et je ne croyais pas même qu'il pût être fait. Le rôle était si fortement imprégné d'antiquité qu'il ne me semblait
pas qu'il y eût profit à traduire en langage moderne les sentiments que l'auteur lui prête, â transporter l'héroïne de Virgile du domaine de la tragédie classique où Racine Pavait jetée, dans celui du drame ou du roman contemporain.
C'est ce qu'a essayé Mm'2 Sarah Bernhardt, avec une rare hardiesse, et, il faut le dire aussi, avec un succès inouï.
Peut-être était-elle la seule qui, ayant l'idée d'une tentative aussi hasardeuse, y pût réussir.
Il y a toujours péril à déranger, aux yeux du spectateur un idéal auquel ils se sont accoutumés depuis longtemps. Combien plus le danger était grand, quand il s'agissait d'Andromaque pour qui la tradition, née dans les collèges, appuyée de documents authentiques, se fortifie des impressions qu'ont laissées tant d'illustres comédiennes. Il fallait , tout en emportant le rôle de ces régions sereines de poésie où il flottait, lui garder cependant, à travers les émotions de la vie moderne, ses corrections d'attitude, ses réserves d'allures, ses grâces pudiques et fières de diction.
Prenons un exemple pour mieux éclaircir ma pensée.
Je suppose qu'il y a quinze ans, Mlle Jane Essler, qui a débuté par la tragédie et qui avait de beaux dons qu'elle a un peu gaspillés, se fût passé la fantaisie de jouer Andromaque, et qu'elle eût voulu moderniser le rôle, en faire un personnage de drame contemporain. C'est en vain qu'elle eût déployé dans cette tentative toute l'énergie dont elle est capable. Elle eût échoué. C'est qu'elle aurait rompu trop violemment avec cet idéal de dignité classique que nous nous sommes formé. Il eût suffi d'un geste trop accentué, d'un mouvement peu harmonieux, d'un pli de péplum maladroitement relevé pour effaroucher tout le public et gâter l'impression des plus heureuses trouvailles.
On aurait crié à la brutalité, au sacrilège.
On n'avait rien à craindre de pareil chez Mme Sarah Bernhardt, qui est la grâce en personne, qui a dans un degré éminent le sentiment de la mesure et du rythme ; dont la diction . même alors qu'elle s'abandonne aux plus violentes tempêtes de la passion, est une musique admirablement réglée.
Elle est arrivée sur la scène vêtue de noir.
Nous avions toujours vu Andromaque enveloppée de voiles blancs. Est-ce un effet de l'habitude ? Le blanc siedil mieux en effet aux bras nus ? J'avoue que ce costume , au premier abord, a importuné mes yeux, et que j'en ai été gêné durant les premières scènes.
Il est probable que Mm" Sarah Bernhardt s'est dit :
— Puisqu'il faut que je joue le rôle d'une veuve qui pleure encore son mari, je dois garder les habits de deuil ; cela serait inutile, si je représentais en effet Andromaque ; mais il faut que je donne au public la sensation d'une veuve en deuil, et c'est le noir qui en est chez nous le signe caractéristique.
Toutes les fois que Mme Sarah Bernhardt est émue (et les plus grands artistes ne parviennent jamais à dominer la frayeur qu'inspirent les premières représentations) , ses dents se serrent, et la voix, qu'elle tire du seul gosier, contracte, en passant à travers cet obstacle, une sonorité particulière qui n'est pas agréable. Le débit devient lourd et haché. Aussi la première scène a-t-elle été froidement accueillie, quoique l'actrice eût dit certains passages avec un naturel délicieux.
Vous savez qu' Andromaque ne paraît point au second acte ; elle occupe la plus grande partie du troisième.
C'est là que Pyrrhus fait mine de s'en aller livrer aux Grecs le fils d'Hector, pour se donner le plaisir de voir Andromaque a ses pieds. De quel mouvement pathétique
142 QUARANTE AXS DE THEATEE
Mme Sarah Bernhardt s'y est jetée! Quel cri de désespoir dans ces vers :
Ah ! seigneur, arrêtez ! Que prétendez-vous faire? Si vous livrez le fils, livrez-leur donc la mère !
Et tout le reste avec un merveilleux emportement de douleur. Mais ce qu'elle a mieux dit encore, c'est l'endroit, où, sur le conseil de Céphise, revenant à la charge et s'adressant à Pyrrhus :
Seigneur, voyez l'état où vous me réduisez, J'ai vu mon père mort et nos murs embrasés , J'ai vu trancher les jours de m'a famille entière, Et mon époux sanglant traîné sur la poussier? , Son fils seul avec moi réservé pour les fers : ilais que ne peut un fils ! Je respire, je sers.
Tous ces premiers vers dits d'une voix brève, nette, rapide, avec des regards de reproche enflammés jusqu'à l'exclamation : « Que ne peut un fils ! » suivie de ces deux mots, qu'elle détache avec un étonnement douloureux mêlé de honte, de résignation et de fierté : « Je respire, je sers. »
Et comme elle nous a mis sous les yeux ce tableau de Troie embrasée, si admirablement peint par Racine :
Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle.
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants...
Point d'effets cherchés, ni de temps pris : et cependant que de nuances indiquées d'un simple trait de voix, en courant !
C'était comme un frémissement continu dans la salle : » parfois même il s'élevait, avant que le morceau fût achevé, I comme il arrive pour les chanteurs qui enlèvent le public,
un murmure d'admiration et de plaisir qui coupait le vers et interrompait l'artiste.
Mais c'est à la fin de la scène qu'ont éclaté tous les transports. Vous vous rappelez qu'Andromaque, ne sachant que résoudre, mais voyant son fils mort si elle n'accepte, s'écrie :
Non, tu ne mourras point, je ne le puis souffrir. Allons trouver Pyrrhus. Mais non, chère Céphise, Ya le trouver pour moi...
Ces incertitudes ont été rendues par l'actrice avec une puissance étonnante. C'était le désordre de la douleur porté à son comble. On sentait que cette malheureuse femme avait perdu la tête. Ce n'était plus l'Andromaque que nous avions connue jusque-là, consultant et se lamentant avec sa confidente, c'était une veuve éperdue, bouleversée, se tordant les bras entre ces deux extrémités affreuses dont on lui offre le choix :
— Que faut-il que je dise à Pyrrhus ? lui a demandé Céphise :
Dis-lui que de mon fils l'amour est assez fort.
Et tout à coup elle s'arrête :
Crois-tu que dans son cœur il ait juré sa mort?
Ce mouvement a été marqué d'un geste si pathétique ; ce fol espoir qui lui traverse un instant la cervelle a été rendu avec une telle intensité de sentiment, que toute la salle a tressailli, et qu'elle a éclaté en longs bravos.
Ce n'était qu'un cri dans les couloirs à la sortie de l'acte. Jamais, même après la déclaration de Phèdre, Mme Sarah Bernhardt n'avait recueilli tant d'éloges enthousiastes.
Elle ne devait plus reparaître que dans la première scène du quatrième acte ; elle y a été moins applaudie , car la
scène n'est pas à effet, mais tout aussi goûtée. Andromaque est allée sur son tombeau consulter Hector. Elle a distinctement entendu la voix de son époux ; elle suivra les conseils qu'il lui a donnés.
Mme Sarah Bernhardt a donc donné à tout ce qui suit un tour d'exaltation mystique , qui témoigne qu'elle a conversé avec un esprit; que sa résolution, dictée par un divin fantôme, est empreinte d'un caractère religieux. Cette interprétation n'est pas nouvelle. M"c Favart disait le morceau de même. Ce qui est plus personnel, et qui m'a semblé charmant, c'est la façon dont elle a recommandé son fils à Céphise ; elle s'est penchée à son oreille et a demi-voix, avec un accent de supplication, comme uue mourante qui erait une mystérieuse recommandation à quelque parent :
Si tu vivais pour moi, vis pour le fils d'Hector, De l'espoir des Troyens, seule dépositaire. Songe à combien de rois tu deviens nécessaire.
Toute la tirade a été dite dans ce sentiment, bien qu'avec une infinie variété de nuances délicates jusqu'au célèbre vers :
Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère,
qu'elle murmure presque bas, comme tremblante de je ne sais quelle pudeur maternelle, avec un accent de tendresse et de douleur qui nous a remués tous.
Les jeunes gens ne sauraient faire une meilleure étude a'art dramatique que d'aller entendre ce rôle dit par I Mme Sarah Bernhardt. Ils verront là combien ces œuvres I de nos vieux classiques sont vivantes et contemporaines, j Dépouillez -les du jargon tragique, ce sont des drames rno- I dénies, les plus pathétiques qu'il y ait au monde.
6 août 1877.