QUESTIONS D'INTERPRÉTATION
Mon dernier feuilleton m'a attiré, de la part d'un vieil amateur de la Comédie-Française, une lettre intéressante, mais qui est trop longue pour que je la puisse reproduire en ces pages. J'y retrouve une objection que l'on m'a déjà présentée plus d'une fois, et qui a pris naissance dans un préjugé fort répandu. C'est à propos des éloges que je donnais à Mmc Sarah Bernhardt pour avoir rompu avec la tradition et changé le caractère attribué généralement au rôle d'Andromaque. Mon correspondant me demande si je crois que l'on a ainsi le droit d'interpréter à sa guise les créations des maîtres, si le devoir d'un comédien n'est pas de se conformer strictement à leur idée ; il me rappelle les railleries dont j'ai poursuivi moi-même les artistes qui répondent fièrement à l'auteur donnant une indication : « Monsieur, ce n'est pas comme ça que je sens le passage. » Eh bien ! Mme Sarah Bernhardt ne commet-elle pas la même impertinence envers Racine ?
L'objection est spécieuse. Elle ne me paraît pas fort juste. Il est clair que, lorsque Racine était là et qu'il formait lui-même Mlle Duparc à dire le rôle d'Andromaque, elle eût été fort mal venue à se moquer de ses conseils et à passer outre. Racine savait juste ce qu'il avait voulu faire. En écrivant Andromaqîie, il avait, par un habile mélange, associé les traditions d'Homère et de Virgile aux idées, aux mœurs, aux besoins, au costume de son temps ; il avait, de ces éléments divers, fondus ensemble, composé un personnage qui appartenait par moitié à l'antiquité classique et par moitié au siècle où vivait l'auteur.
Il entendait que cette image qu'il avait tirée ainsi, et de ses études grecques, et de ses observations sur le vif, prît corps sur le théâtre, et s'y présentât telle qu'il l'avait connue et réalisée. MUe Duparc lui rendit-elle cet idéal? Cela est bien probable, car Racine était encore plus auteur jaloux qu'aveugle amant, et si la Duparc n'eût pas fait son affaire comme comédienne, il ne se fût pas gêné pour lui retirer le rôle. Il n'avait pas déjà fait preuve de tant de scrupules avec Molière, son protecteur et son ami.
M Duparc joua donc Andromaque à la satisfaction de Racine. Il s'ensuivrait, dans la théorie de ces messieurs, que l'actrice qui lui succéda aurait dû se modeler sur elle, la troisième sur la seconde, et ainsi de suite, en sorte qu'à chaque génération, on aurait tiré d'un même original une foule de copies, nées l'une de l'autre et de plus en plus faibles.
Quelques comédiens, amoureux de la tradition, ne reculent pas devant ces conséquences. Je me souviens qu'un jour, causant avec M. Maubant, qui est un artiste si consciencieux et si instruit, il me disait : « Un passage ne saurait souffrir deux interprétations également bonnes ; lorsque le seus d'une tirade ou même d'un simple vers a été une fois marqué on par l'auteur ou par un grand artiste, il faut l'accepter soi-même et le transmettre ensuite aux successeurs. Quel avantage y a-t-il à changer ? On ne peut que trouver moins bien. »
L'avantage, c'est que le mouvement est l'indice de la vie ; c'est que, dans le monde de l'art comme dans la nature, tout ce qui reste immobile se décompose et meurt.
Les voyageurs nous content, qu'en Orient, les peintres n'ont pas le droit de changer même un accessoire de costume aux portraits consacrés par la religion : les artistes n'en continuent pas moins de les expédier par douzaines, les
copiant sur le type hiératique. C'est la plus détestable peinture qui soit au monde. L'original a pu encore avoir quelque grandeur, mais les épreuves qu'on en tire depuis des siècles tournent de plus en plus à la barbarie.
Il en serait de même des rôles dont l'interprétation serait hiératiquement formée par le culte exclusif et intolérant de la tradition.
Vous croyez que VAndromaqw de Racine est restée aujourd'hui et que nous l'admirons telle qu'elle est sortie de ses mains ? Mais pas du tout. Elle a beaucoup changé depuis deux siècles. Ce sont bien les mêmes vers qu'elle dit toujours, mais sous ces vers nous entendons une foule de sentiments et d'idées dont Racine ne s'est jamais douté ; derrière ces expressions, nous entrevoyons une image tout autre que celle qu'il avait formée de ses mains. Comment cela ?
Eh ! mon Dieu ! c'est que les choses n'existent pas en soi : qu'elles n'ont de forme et couleur que dans l'œil de celui qui les regarde, et notre œil a changé. Oui, notre œil a changé, et il change tous les jours.
Est-ce que nos idées sur l'antiquité grecque et latine n'ont pas été profondément modifiées par les études des archéologues modernes, études dont les vulgarisateurs de notre temps ont popularisé les résultats ? Nous représentons-nous, aujourd'hui que nous sommes plus familiers avec les mœurs des premières époques, la captive de Pyrrhus, comme une jeune princesse chaste et fière, s'enveloppant des voiles de sa tristesse pour repousser les avances d'un noble seigneur, farouche, mais respectueux? Racine croyait copier Homère ; nous savons, à cette heure, combien il était loin de compte. Il voyait cette figure à travers un brouillard de préjugés classiques qui n'existe plus.
Ne pouvons-nous pas, maintenant, quand nous nous re-
mettons en face de son Andromaque et que nous considérons ce que Racine a cru y mettre de couleur grecque, ramener à nos idées modernes, qui sont plus proches de la vérité réelle, ce caractère d'antiquité ?
Supposons, par exemple, que Ton ait affaire (comme cela se pourrait produire en Allemagne) à un public nourri des études contemporaines sur les anciens mythes ; i m joue devant lui la pièce de Racine ; l'acieur, chargé du rôle de Pyrrhus, en accentue la passion indomptée ; il néglige de parti pris les fades compliments qui sentent leur cour de Louis XIV, et il donne une physionomie plus rude aux vers où se trahit le barbare ; Andromaque, elle, est moins fière, plus craintive, plus abattue.
Les acteurs qui modifieraient ainsi les persi innages de Racine seraient-ils à blâmer ? Pas du tout : ils accommoderaient le rôle aux façons de voir de leur public particulier, et feraient pour lui saillir de l'œuvre du maître des côtes moins en vue, mais plus appréciables pour ce public. Ils auraient fait pour le caractère des rôles ce qu'ont déjà fait nos artistes pour le costume. Pyrrhus portait perruque au temps de Louis XIV. Nous l'habillons à la grecque a cette heure. Personne ne s'en plaint. Eh bien ! On aurait ainsi rapproché des mœurs d'Homère les manières de sentir et de voir des personnages raciniens, voilà tout.
Mais ce point de vue archéologique est le moins important de la question. Les œuvres des maîtres ne vivent que parce que, dans les personnages qui s'y meuvent, il entre une part de vérité éternelle. Dans les hommes qu'ils mettent en scène, ils ont peint l'homme : ainsi, pour me tenir à l'exemple choisi, ce qui fait qu'Andromaque est une création immortelle, c'est que. tant que le monde sera monde, toute femme qui a perdu un mari qu'elle adorait, et qui ne vitque pour élever l'enfant qui le lui rappelle, re-
trouvera ses sentiments dans le langage de la veuve d'Hector.
Ces sentiments sont éternels en leur fond. Mais la forme en change, chaque siècle, et les accessoires et la couleur. Il est clair qu'aujourd'hui une femme dans la position d'Andromaque donnerait à ses pensées un autre tour, comme elle porterait d'autres vêtements. Ce serait bien la même douleur, le même désespoir, mais exprimés d'une façon différente.
Or, il faut bien le dire : la forme, en tout, joue un grand rôle, et c'est surtout par elle que nous sommes touchés. Fussiez-vous le plus amoureux et plus tendre des hommes, je vous défie bien de séduire une femme de 1*70 avec des phrases à la Jean-Jacques ou avec des fadeurs à la Bemoustiers. Il ne surfit pas d'avoir le cœur pris. Il faut encore posséder la phraséologie et les manières qui ont le don de persuader pour l'heure, comme on dit de certains remèdes qu'il faut les prendre quand ils guérissent encore.
Rien ne nous est plus difficile, au théâtre, que de nous transporter, par un effort d'érudition, clans un autre temps, pour en goûter le langage, les façons de sentir et de voir, en un mot, la forme particulière qu'ont revêtue à cette époque-là les sentiments éternels de l'humanité. Cette forme, après tout , n'est qu'un accessoire très secondaire ; puisque chaque siècle la modifie et que les sentiments, qui se dépouillent de l'une pour prendre l'autre, ne perdent ni ne gagnent rien à ce changement de costume. Il est donc tout naturel que les artistes, chargés de noua traduire les œuvres des grands écrivains, s'attachent de préférence à ce qui est éternel et immuable, et, faisant bon marché de la forme, tâchent de l'accommoder à nos yeux en la rapprochant de celle qui nous est plus familière.
Toute œuvre sur laquelle on ne peut pas faire ce travail là est une oeuvre morte.
13 août 1877.