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LES CARACTÈRES : LE RÔLE D'HORACE

Dans un de mes derniers feuilletons, je vous parlais de la théorie de M. Dumas qui prétend que, dans une pièce de théâtre, le dénoûment est le principe générateur de toute l'œuvre ; le point d'arrivée doit être aussi le point de départ. J'avais fait remarquer que cette théorie, donnée comme générale par M. Dumas, ne s'appliquait qu'à un assez petit nombre de pièces, et j'avais notamment cité : Les Idées de madame Àulray.

Je ne reviens pas sur toute cette discussion, qui a occupé toute une moitié d'article. Mais j'aurais pu citer également la tragédie dC Horace. Le dénoûment était imposé à Corneille par l'histoire : un dénoûment bizarre, il faut bien le reconnaître, dénoûment difficile à admettre, si l'on ne consulte que les données du bon sens ordinaire. De quoi s'agit-il ? [D'une sœur tuée par son frère, parce qu'elle fait, quoi ? l'action la plus naturelle qui soit au monde. Elle a pleuré son amant, son fiancé, immolé de la main même de ce frère? Cet abominable meurtre, commis dans des conditions pareilles, ne saurait s'excuser ; il doit nécessai-

rement provoquer chez le public un mouvement de répulsion .

Comment le lui rendre vraisemblable ?

C'était là le problème, auquel on ne pouvait se soustraire du moment que l'on abordait le sujet. Il était absolument interdit de changer le dénoûment de la légende antique, elle est trop connue. Il fallait le prendre tel quel. Mais il est évident qu'il fallait, donnant ce meurtre pour dénoûment à la tragédie, le justifier, en ouvrir les causes, et s'arranger pour que le public le trouvât logique.

Eh bien ! toute la tragédie est faite pour expliquer ce dernier coup, pour en rendre la nécessité évidente.

Et d'abord, c'est ce dénoûment qui a déterminé le caractère donné par Corneille à ses deux personnages.

Ce caractère n'était pas imposé par la légende. De l'homme, nous ne savons que ce qu'en a dit Tite-Live ; et il n'en a pas dit grand'chose. Il est probable que, pour lui, Horace était un héros fabuleux, dont il s'est complu à raconter la légende, sans se soucier autrement de ce que pouvait être ce brave soldat dans la vie réelle. Pour Camille, elle n'a jamais existé que dans l'imagination de Corneille. Il était donc libre de la peindre comme il voulait, puisqu'il n'en avait pas trouvé, dans le récit antique, même les traits primordiaux.

Eh bien ! supposez que Corneille nous eût fait de son Horace une âme très chevaleresque, de sentiments nobles et fiers, patriote ardent, soldat valeureux, mais contenu et superbe, une manière de Rodrigue ou de don Sanche. C'était son droit assurément. Il aurait pu, à côté de ce vieil Horace, père si humain et si facile aux grands attendrissements, nous peindre un jeune homme plus sévère, plus rogue même, mais toujours maître de lui, déployant une vaillance avisée et froide. Oui, cela était possible, et j'ajouterai même, cela était vraisemblable.

L'homme qui, dans le fameux combat des trois Horaces, s'avise instantanément de ce stratagème qui consiste à fuir pour diviser la poursuite de ses trois ennemis plus ou moins blessés, et pour les vaincre l'un après l'autre, n'est pas une de ces natures impétueuses qu'aveugle le flot de sang qui monte au visage. C'est plutôt un guerrier froid et rusé, qui se possède, qui sait, même dans le plus extrême danger, faire la part des circonstances, et qui ne se livre qu'à bon escient. C'est moins un taureau . furieux qu'un renard habile. Son caractère propre doit être de calculer juste et de se commander.

Oui, mais si c'est là le caractère d'Horace dans la pièce, que devient le dénoûment ? Comment voulez-vous que le jeune homme que l'on vous aura peint de ces couleurs, se laisse, à un moment donné, emporter d'un tel accès de colère, que, pour une vétille, il plonge son épée au sein de sa sœur? L'action, qui est déjà exorbitante chez un homme sanguin et colère, deviendra chez ce sage guerrier d'une si criante invraisemblance qu'elle ne pourra plus s'admettre.

Et, de même, supposons que Corneille, comme c'était assurément son droit, eût fait de Camille une fille très amoureuse de son Curiace, mais sensée et ferme, une Pauline, par exemple, j'entends la Pauline de Polyeucte, ou plus simplement encore une âme faible, une pleurnicheuse, comme est, pour ne pas sortir de la pièce qui nous occupe à cette heure, la sœur de Camille, Sabine, qui ne sait que répéter à tout bout de champ : Ah ! quel malheur ! Je voudrais bien mourir ! Tuez-moi pour en finir tout de suite ! Pensez-vous qu'une femme paisible eût pu se livrer à un accès de fureur, et s'emporter à des imprécations capables de pousser à bout Horace, de le jeter hors des gonds et de lui mettre l'épée à la main?

Le dénoûrnent exigeait absolument qu'Horace fût non seulement un vaillant homme de guerre, aimant bien son pays, mais un patriote enragé, un soldat farouche et brutal, poussant , comme tous les êtres bornés, les deux ou trois idées qui lui sont entrées dans la cervelle, jusqu'à leurs plus extrêmes conséquences, avec une impétuosité aveugle ; plein de jactance et de sottise, sans ménagements pour personne, un héros antique dans la peau d'un soudard féroce et épais.

Yoilà l'homme.

Ne vous laissez pas prendre à la classique beauté des vers de Corneille, à ce vernis de dignité tragique que le genre exigeait au dix-septième siècle ; remettez en simple prose les sentiments qu'exprime Horace. Vous y trouverez l'inintelligente brutalité d'un homme qui, sur la fin de sa vie, ne sera plus, Dieu me pardonne, qu'une vieille culotte de peau. Cet animal-là est gonflé d'un amour-propre niais. Tandis que Coriace exprime son chagrin d'être obligé à se battre contre des personnes qu'il aime si chèrement, l'autre s'en applaudit :

Ce triste et fier honneur m'émeut sans m ébranler

a dit l'un, et c'est le mot de l'honnête homme; l'autre s'écrie niaisement :

Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière

Offre à notre constance une illustre matière ;

Il épuise sa force à former un malheur

Pour mieux se mesurer avec notre valeur ;

Et comme il voit en nous des âmes peu communes,

Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes.

Ce maître sot est ravi que le hasard lui fournisse une si belle occasion de montrer son grand cœur :

La solide vertu dont je fais vanité

dit-il, et il a raison. Tout son fond n'est que vanité ; c'est l'amour-propre du fier- à-bras, qui s'étale en propos démesurés et en maximes cyniques :

Rome a choisi mon bras, je n'examine rien. Avec une allégresse aussi pleine et sincère Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère ;

Et il traite l'autre de lâche, et il lui fait la leçon, l'imbécile!

Et quand il arrive, tout gonflé de son triomphe , auprès de sa sœur qui se désole, a-t-il la victoire assez désobligeante ? Quelle énorme et impudente fatuité ! Ne pas prendre part à sa gloire, c'est l'insulter lui-même :

0 d'une indigne sœur insupportable audace !

D'un ennemi public dont je reviens vainqueur,

Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton cœur !

Dont je reviens vainqueur! voilà le mot de caractère!

Tes flammes désormais doivent être étouffées; Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées ; Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.

Est-il assez désagréable ? assez cassant ? Ah ! le vilain être!

Oui, le vilain être ! mais comme on comprend bien que ce brave garçon sans esprit, touché fortement aux deux endroits que sa cuirasse de sottise a laissés sensibles dans son épaisse personne, le patriotisme et la vanité, cède à un farouche emportement de colère, voie rouge, et se jette l'épée haute sur son infortunée sœur. C'est un bouledogue déchaîné, qui donne au hasard un furieux coup de croc,

fût-ce à son maître. Il en est fâché après, et lèche le sang qu'il a versé. Mais le malheur est irréparable.

Écoutez-le se défendre, quand Valère vient' réclamer contre lui la peine due aux parricides. Une seule pensée le préoccupe, celle de sa misérable vanité. Il ne demande pas mieux que de mourir. Pourquoi ? C'est qu'après un triomphe pareil il lui sera difficile de se soutenir à la hauteur ou il est monté :

Je ne vanterai point les exploits de mon bras : Votre Majesté, Sire, a vu mes trois combats :

Mes trois combats, il en a plein la bouche ; mais poursuivons- :

Il est bien malaisé qu'un pareil les seconde,

Qu'une autre occasion à celle-ci réponde.

Et que tout mon courage, après de si grands co

Parvienne à des succès qui n'aillent au-dessous ;

Si bien que, pour laisser une illustre mémoire,

La mort seule aujourd'hui peut conserver ma gloire. ..

Un homme tel que moi !

Un homme tel que lui est un très bon soldat et un fier imbécile, et l'on ne trouve pas étonnant qu'il termine son plaidoyer par ces trois vers où il se résume tout entier :

E: si ce que j'ai fait vaut quelque récompense, Permettez, ô grand roi, que de ce bras vainqueur Je m'immole à ma gloire, et non pas à ma sœur.

A ta gloire! jeune et illustre dadais! Ah! décidément tu étais né pour faire cecte énorme sottise de poignarder ta sœur.

Ta pauvre sœur ! elle avait bien fait, elle aussi, tout ce qu'il fallait faire pour te forcer la main, pour te pousser à un mauvais coup. Car enfin, cette Camille... mais permettez que je remette à lundi prochain cette partie de la disser-

tation. C'est un côté que je crois moins connu, et qui exigera, pour preuve à l'appui, de nombreuses citations.

10 juin 1878.

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