DÉBUTS DE M. MOUNET-SULLY DANS ORESTE
La Comédie-Fraoçaise a repris, cette semaine, YAndromaqiie de Racine pour y produire deux de ses nouvelles recrues : M. Mounet-Sully et Mlle Rousseil. M"c Rousseil est fort connue du public parisien, et le succès qu'elle a remporté à l'Ambigu dans Y Article 47, de M. Adolphe Belot, est présent à toutes les mémoires. M. Mounet-Sully n'a pas encore eu le temps de beaucoup répandre son nom. Il sort à peine du Conservatoire, où il a fait de bonnes études. M. Albéric Second, à qui la position officielle qu'il occupait en ce temps-là donnait le droit d'assister aux examens du Conservatoire et d'y faire fonction de juge, me disait qu'il avait été très frappé du mérite de ce jeune homme, et qu'il lui avait, à plusieurs reprise?, donné sa voix pour le premier prix, qu'il n'obtint qu'en 186<S.
Il entra à l'Odéon, où il créa obscurément quelques rôles, dans des pièces qui ne jetèrent pas un bien vif éclat. Je me le rappelle dans Y Affranchi, de la Tour Saint-Ybars ; dans Jeanne de Ligneris, de Marc Bayeux ; et dans une reprise de la Lucrèce, de Ponsard, où il faisait le personnage un peu effacé de Sextus. Il sortit de l'Odéon pour une question d'appointements et voulut y rentrer à n'importe quelles conditions. Il s'agissait, je crois, de cent francs par mois. Le théâtre n'avait pas besoin de lui et il resta sur le pavé.
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Il y serait peut-être encore sans M. Ballande, dont je ne cesse de parler, parce qu'il a rendu en ce genre bien des services à l'art dramatique. M. Ballande, qui lui croyait un grand avenir, le fit jouer, et c'est aux matinées littéraires de la Gaîté que M. Perrin le vit et l'apprécia.
C'était, pour ce jeune homme, une grosse affaire que de débuter par le terrible rôle d'Oreste. M. Ballande m'avait exprimé quelques appréhensions à ce sujet, il trouvait la tentative bien hasardeuse. Mais à vingt- cinq ans, on n'a peur de rien, et ce sont parfois les audaces les plus téméraires qui réussissent le mieux.
M. Mounet-Sully, après avoir passé cinq ou six ans à l'Odéon, a de grandes qualités et qui sont de premier ordre dans la tragédie. La figure est fort belle, très noble et très douce. La prestance est superbe, et les bras que le costume antique laisse nus semblent taillés par un sculpteur dans un morceau de marbre. Le premier aspect prévient en sa faveur. Il s'était fort bien arrangé, l'autre soir. La tête qu'il s'était faite (c'est le mot consacré) donnait assurément l'idée d'un homme que poursuit une fatalité impitoyable, et qui sera traîné par elle jusqu'aux crimes les plus monstrueux, jusqu'à la folie. Il y avait peut-être quelque recherche d'effet mélodramatique dans le désordre de ses cheveux qui lui retombaient sur le front, et au travers desquels brillaient des yeux profonds, des yeux d'Arabe. Mais, chez un débutant, tout vaut mieux que la correction froide et passée à la pierre ponce.
Il a les attitudes violentes et le geste tumultueux. C'est de l'excès sans doute, et il s'en défera avec l'âge. On remarquera alors que la plupart de ses attitudes sont élégantes et pathétiques; que ses mouvements, même les plus emportés, les plus fougueux, plaisent encore par une certaine harmonie. Mais il faut l'avertir tout de suite, que
là est son défaut, et que, dès à présent, il doit travailler sérieusement à s"en corriger. S'il devait pousser' dans cette voie ; s'il ne se pénétrait pas bien de cette idée que, dans la tragédie classique, il n'y a point de beauté sans calme, il ne serait bientôt plus qu'un Bouvière épileptique. Il gâterait à plaisir des dons merveilleux.
La voix est charmante, d'une douceur et d'une tendresse pénétrantes. Il lui manque encore bien des accents : elle exprime mal l'ironie ; elle est insuffisante à rendre le désespoir, et toute la grande tirade :
J'assassine à regret un roi que je révt-re...
a été dite sans puissance. Mais cette voix, dans l'expression des sentiments tendres, est une caresse pour l'oreille, et les inflexions en sont riches et passionnées. Elle m'a paru de qualité fragile, car elle s'est sensiblement altérée au cinquième acte ; il est vrai que l'acteur, en vrai jeune homme, ne s'était point ménagé, et avait, dès le premier acte, lancé toutes ses reserves.
C'était une double faute. Outre que le rôle d'Oreste est si écrasant qu'il est impossible aux forces humaines de le maintenir, de l'un à l'autre bout, à ce degré d'exaltation et de violence, c'est méconnaître les intentions de l'auteur que de lui imprimer dès l'abord ce caractère de violence farouche.
Quand M. Mounet-Sully arrive en scène, on dirait un des Arabes de Regnault, sombre et truculent, tout prêt à tirer son grand sabre , et dont les yeux étincellent de fureur. Mais non : Oreste est, à ce moment-là, fort détendu. Il espère; il est chargé d'une ambassade qui peut mettre, si elle réussit, Hermione entre ses mains. Il est comme tous les amoureux ; il se dit : « Une fois à la cour de son père. seule avec moi, elle oubliera mon rival, elle m'aimera. »
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Qu'il soit mélancolique, parce que c'est le fond de sa nature, voilà qui va bien. Mais terrible, mais enragé, non : pas encore. Cela viendra tout à l'heure, et ses accès de fureur jalouse n'en seront que plus saisissants par le contraste.
M. Mounet- Sully, s'acquittant de l'ambassade que vous savez près de Pyrrhus, croit devoir marquer par certaines intentions amères, par certains gestes violents, la haine secrète qu'il éprouve pour le roi. Rien n'est moins sensé. Oreste est un ambassadeur, et qui doit garder toutes les bienséances de sa profession. C'est à peine s'il peut indiquer, par une très légère inflexion de voix, les passions qui l'animent au dedans. Il aura tant d'occasions de mettre plus tard toutes voiles dehors! L'artisle doit observer les gradations qui ont été marquées par le poète.
M. Monnet-Sully n'en a pas tenu assez de compte. Aussi, a-t-il été accueilli, durant les deux premiers actes, avec une bienveillance froide. La glace n'a été rompue qu'au troisième. Il a trouvé des accents si pathétiques et si douloureux pour dire :
Tout lai rirait, Pylade, et moi pour mon partage, Je n'emporterais donc qu'une inutile rage ; J'irais loin d'elle encor tâcher de l'oublier; Non, non ; à mes tourments, je veux l'associer.
que le public a éclaté en longs applaudissements par trois fois répétés.
Et alors, il s'est passé un phénomène assez curieux, dont j'ai déjà été quelquefois témoin, et pour lequel le monde artiste a inventé un mot à son usage : acteur et public se sont emballés de compagnie.
C'est une joie si vive, pour un public aussi sensible que l'est le public parisien des premières représentations, de voir un débutant trouver en scène quelque chose d'absolu-
ment nouveau, et lui donner une impression sur laquelle il ne comptait point ; c'est aussi un tel enivrement pour un comédien, hier inconnu, inexpérimenté encore, de sentir tout d'un coup le succès lui venir, instantané, violent, comme le sang afflue au visage en un moment d'émotion brusque, que la tête se perd aisément de part et d'autre, et rme tous deux, se surexcitant par une émulation mutuelle, arrivent à des explosions d'une énergie inconcevable.
On n'a plus fait d'attention à aucun des défauts de ce jeune homme, tous ses effets ont porté, et avec une intensité prodigieuse. Lui-même, fouetté par cette admiration si subite, s'est évidemment surpassé : il a été ;i la fois et plus mauvais et meilleur qu'il ne sera jamais. Il a joué des nerfs, comme on dit en style de coulisses. C'est un des spectacles les plus intéressants où il m'a été donné d'assister, depuis que je suis le théâtre.
La complaisance avec laquelle je m'étends sur les débuts de ce jeune homme, prouve le cas que j'en fais. Je le crois, pour ma part, appelé à un avenir. Mais qu'il se défie des gens qui le pousseront aux grands éclats ou il n'est déjà que trop enclin. Xous supplions M. Perrin de le garder longtemps au régime sévère de la tragédie, de ne lui souffrir aucune incartade. Il aura toujours bien assez de véhémence et de feu; qu'il apprenne la correction et la tenue. On lui passe tout, en ce moment, parce qu'il jette sa gourme. Plus tard, nous serons d'autant plus sévères avec lui qu'il nous aura donné de plus vastes espérances.
M Bousseil a paru écrasée sous cet énorme succès d'un camarade. Je ne veux rien dire d'elle aujourd'hui. Elle a été si évidemment au-dessous du rôle et d'elle-même, que j'aime mieux croire à quelqu'une de ces paralysies dont les artistes sont bien souvent frappés, aux jours de leurs débuts. Il n'y a, pour le moment, ni conseils ni critiques à
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! Idresser à Mne Rousseil ; la représentation d' avant-hier ne compte pas pour elle.
Je voyais beaucoup de personnes, dans la salle , rappeler le souvenir de Mlle Rachel. C'est toujours un tort d'abîmer une nouvelle actrice sous le poids du grand nom laissé par un acteur de génie. La tragédie n'a plus été possible après Talma, parce qu'on lui comparait tous les débutants, et que, naturellement, on ne les trouvait pas à sa hauteur. De même, après Rachel; je n'ai jamais vu se produire une jeune personne dans Hermione ou dans Roxane, sans qu'on s'écriât aussitôt :
— Ah ! ce n'est pas Rachel !
Je le crois, parbleu, bien ! que ce n'était pas Rachel. Mais sait-on bien que cette Rachel eût parfaitement tué la tragédie si elle n'avait pas été morte depuis longtemps. On allait l'entendre, comme on fait de la Patti, parce qu'elle était un phénomène bizarre, une prodigieuse excentricité. Autour d'elle, rien : l'œuvre du poète, on n'y faisait plus attention ; les autres interprètes, ils ne comptaient pas. Elle partie, il n'est resté de la tragédie que ce qui demeure du répertoire italien, quand Mme Patti est absente.
Il n'y a rien de plus fatal pour l'art que ces accaparements de la curiosité publique par un talent qui dessèche tout sous son ombre.
Savez-vous ce qui m'a fait plaisir, mais un plaisir infini, dans la soirée de jeudi ? C'est l'attitude du public. J'en appelle à tous ceux qui ont assisté à cette représentation : est-ce que ces deux mille auditeurs (une salle comble) n'ont pas marqué, par leur attention émue, que ce n'était pas tel ou tel détail du spectacle qu'ils étaient venus voir, que c'était l'œuvre en son ensemble dont ils étaient touchés.
Non, je n'avais pas senti, avant cette épreuve, quel ad-
mirable drame c'est que Y ' Andromaque de Racine. Je la savais par cœur, et il me sembla, comme à tout le monde, que j'y faisais des découvertes. Quelle admirable gradation de sentiments poussés à l'extrême ! Et cette langue, comme elle esc savante à la fois et pittoresque, et passionnée, et harmonieuse !
Ce n'est point la Patti, c'est Rossini que l'on admirait ce soir -là pour lui-même. Voilà décidément revenu? beaux jours de la tragédie, et, à sa suite, du grand drame historique ! Salut donc , noble exilée, toi qu'on a si outrageusement raillée depuis vingt ans! Que j'ai en de joie à te voir enfin rentrer chez toi, belle, chaste et toujours jeune, comme le sont les immortelles ! Il y a si longtemps, si longtemps que j'attendais, que je souhaitais le triomphe de cette soirée !
Ne vous y trompez pas, ce n'est pas un accident. Tous y viendrez vous-mêmes, tas de sceptiques que vous êtes, qui vous en allez disant :
— Ah bah ! ça s'est trouvé une fois comme ça !
Eh bien! c'est ce qui vous trompe, ça va se trouver comme ça tout le long de l'année. Ah ! si un garçon de vingt ans arrivait à cette heure, nous apportant un beau grand drame en vers ! Quelle révolution ! Comme les esprits y sont prêts et vibrent ! Mais viens donc, jeune triomphateur de demain, vieus donc : nous t'attendons comme la pluie pour rajeunir et renouveler l'art ! Les chemins sont ouverts.
8 juillet 1872.
LE RÔLE d'hERMIOSE
Même pour nous autres, qui savons Andromaque par cœur, il y a toujours profit et plaisir à revoir un ouvrage de maître. Il est bien rare qu'il ne jaillisse pas de sa représentation quelque réflexion nouvelle.
Larroumet , un professeur de la Sorbonne qui ne dédaigne point les jeux de la scène, comme on disait autrefois, m'avait demandé une place dans ma loge. Il avait justement, le matin, pris part, eu qualité d'examinateur, à une soutenance de thèse de doctorat, qui avait porté sur un livre de M. Maurice Souriau : De la convention dans la tragédie classique et dans le drame romantique. Tous savez avec quelle passion je me suis occupé du rôle de la convention au théâtre ; la conversation tomba donc naturellement sur ce sujet.
— La convention au théâtre, elle est partout, lui disaisje, elle se mêle â tout, elle domine tout. Ce que vous et moi nous appelons la scène à faire, c'est la scène qui résulte nécessairement des intérêts ou des passions qui animent les personnages mis en jeu ; il faut qu'à un moment donné ces personnages se rencontrent et s'expliquent. Eh bien ! la scène à faire serait souvent impossible dans la réalité. La convention veut qu'elle se fasse et fournit un moyen quelconque de la faire.
Nous étions au quatrième acte d? Andromaque. Pyrrhus vient de lâcher Hermione (il n'y a pas d'autre mot), et il l'a lâchée de la façon la plus outrageante, pour donner à Andromaque et sa couronne et sa main. Hermione est enra-
gée de cet abandon ; elle a fait venir Oreste, et elle lui a dit :
— Vengez-moi, je suis à vous.
Voilà la situation.
Est-ce que vous, spectateur, vous ne sentez pas le besoin d'une scène, qui jusque-là vous a manqué ? Est-ce que vous ne vous dites pas :
— Je voudrais bien, pour voir, qu'Hermione se rencontrât avec son infidèle, qu'elle déchargeât son cœur, qu'ils eussent tous deux une explication.
Car enfin ils sont dans une position telle qu'ils ont quelque chose à se dire et quelque chose d'essentiel. Lui, peutêtre pas ; mais elle, certainement.
Dans la vie réelle, est-ce que la scène aurait lieu ? Jamais de la vie. Quand un homme s'est aussi indignement conduit envers une femme, son premier besoin est de l'écarter et de la fuir. Il sait qu'il n'a que des reproches à recevoir, des reproches mérités et qui n'aboutiront pas, puisque son parti est pris. Autant vaut s'en épargner l'ennui. Et il consigne sa maîtresse. En tout cas, il ne va pas la chercher.
Voilà le vrai.
Oui, mais si Pyrrhus doit redouter cette scène, nous en avons besoin, nous; nous voulons qu'Hermione ait la parole, qu'elle découvre à nos yeux les nouveaux sentiments qu'une aussi infâme trahison a fait naître cliez elle ; elle le hait, cela va sans dire ; mais qui sait ? peut-être l'aimet-elle encore davantage. Elle-même l'a dit :
Dieu ! ne puis-je savoir si j'aime ou si je liai- !
Qu'elle se trouve en sa présence. Le fond de son cœur se révélera malgré elle. Il nous la faut, cette scène ; elle est nécessaire ; elle sort de la logique de la situation ; c'est une scène à faire.
Et l'on ne peut pas la faire.
La convention vient au secours de la vérité. Il est absurde que Pyrrhus aille trouver Hermione, pour l'unique plaisir de recevoir son paquet. Supposons qu'il y aille. Bon ! Il y est allé. Que lui dit-il? Son discours peut se résumer en quatre lignes :
— Ma chère amie, je sais que je viens de vous faire une crasse. Pour une crasse, c'est une forte crasse. Mais, si ça peut vous soulager de me dire des injures, allez-y, vous êtes dans votre droit, je ne répondrai rien.
C'est à cela que se résume la belle phraséologie que Racine met dans la bouche de Pyrrhus. Il faut bien le dire : elle n'a pas le sens commun. Pyrrhus est un sot et un sot mal élevé. Tout le monde se révolterait contre ce cynisme de cruauté inutile, si tout le monde ne sentait pas d'instinct que c'est la scène à faire , si tout le monde n'était pas enchanté de la voir faire. On admet donc la convention proposée par le poète. Il vous dit :
— Je fais faire à Pyrrhus une démarche inconvenante, absurde et odieuse.
Il la fait gratuitement, et cela est, j'en conviens, aussi ridicule qu'abominable. Mais il n'y a pas d'autre moyen de les mettre aux prises ; et la logique de la pièce veut qu'à ce moment-là ils soient aux prises, et votre secret désir est d'accord avec cette logique. Ecoutez donc la scène.
Cette scène n'est pas parmi celles que Mlle TVeber joue le mieux. M"e Weber a fait d'incontestables progrès dans ce rôle. Elle est encore bien loin de cette moyenne élevée que la Comédie-Française a le droit d'exiger. Je crains fort pour elle qu'on ne lui joue un mauvais tour, en l'enlevant trop tôt à cette excellente école de l'Odéon. C'est que le public est autrement sévère rue Richelieu que sur la rive gauche. Nous apportons à l'Odéon un parti pris d'indulgence, dont
nous ne manquons pas de nous défaire quand nous entrons dans la solennelle maison de Molière.
W* Wëber est trop uniformément violente et farouche. Ce qui fait la beauté des rôles de femmes chez Racine, c'est l'innombrable variété de sentiments et de nuances de sentiment dont ils se colorent tour à tour.
Un exemple entre beaucoup d'autres :
C'est au troisième acte : Pyrrhus, conseillé par Phénix et rebuté des refus d'Andromaque, est revenu à Hermione. C'est chez elle, tout aussitôt, une explosion de joie et d'orgueil. Elle congédie ce pauvre Oreste avec cette cruauté inconsciente des femmes, qui sont si parfaitement indifférentes aux douleurs des gens qu'elles n'aiment pas. Elle se hâte de rester seule avec sa confidente, pour s'abandonner follement à l'ivresse de son bonheur :
Conçois-tu les transports de Theureuse Hermione !
Et comme Cléone, qui est une bonne âme, lui parle du service que lui a rendu Oreste en intimidant Pyrrhus, en le forçant à épouser la fille de Ménélaa :
Tu crois que Pyrrhus craint !
s'écrie-t-elle ; et la voilà qui chante les louanges de Pyrrhus :
Sais-tu quel est Pyrrhus ? T'es-tu fait raconter
Le nombre des exploits?... Mais qui les peut compter?
Intrépide, et partout suivi de la victoire,
Charmant, fidèle... enfin, rien ne manque à sa gloire.
Ne sentez-vous pas qu'il faut que le couplet soit tout entier jeté dans un grand mouvement d'allégresse, d'une voix triomphante ? Il y a là un épanouissement subit de tout l'être. Elle aime, elle est orgueilleuse; son orgueil et son
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amour sont à la fois contentés par un coup imprévu, elle se dilate, elle exulte ; elle sonne éperdument une fanfare de victoire.
Est-ce que rien de tout cela se traduit dans la diction de M11'' Weber? Son visage, ni son débit ne s'éclaircissent. Et lorsque cette malheureuse Andromaque vient se jeter à ses pieds, est-ce qu'elle a cette hauteur insultante, que Racine a si bien exprimée dans ces vers d'une raillerie impitoyable :
S'il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous ? Vos yeux assez longtemps ont régné sur son âme, Faites-le consentir; j'y souscrirai, madame.
("est qu'Hermione n'est pas une héroïne de tragédie toujours furieuse; c'est une femme, une vraie femme, emportée à tous les vents de la passion. Il faut, pour ce merveilleux rôle, bien plus de variété de gestes, d'attitudes, de physionomie et de diction que n'en donne M11 Weber.
Ce que j'en dis n'est point du tout pour la décourager. Nous lui trouvons tous des qualités de premier ordre. Nous ne voudrions point qu'elle s'imaginàc être arrivée. Elle commence à peine à épeler les premiers éléments de son art. C'est une écolière merveilleusement douée, et à qui nous croyons un bel avenir.
22 mars 1886.