‹ Quarante ans de théâtreChapitre 22 sur 41 · BRITANNICUS · texte numérisé non relu

BRITANNICUS

Britannicus réussit à la Comédie-Française, comme a réussi le Cid, comme a réussi Andromaqw, comme réussiront toutes les tragédies que l'on voudra remonter. C'est la mode, et en France ce mot rend compte de tout. Ce n'est certes pas moi qui m'en plaindrai. J'ai trop longtemps souhaité et prédit cette vogue pour être fâché qu'elle aille un peu au delà de ce que j'aurais voulu. Il y a dans toutes les réactions une exagération nécessaire. Celle-là est d'ailleurs si noble que l'on en prend aisément son parti.

Je me suis parfaitement expliqué, en voyant jouer Britannicus, pourquoi il avait eu peu de succès à la scène. C'est qu'en réalité, à se placer au point de vue très particulier de l'art dramatique, c'est une des pièces les moins bien faites de Racine. Les trois premiers actes sont presque vides d'action, et le dernier est tout à fait misérable. Octavie et Sénèque restent dans la coulisse; Junie est une jeune pleurnicheuse moderne, qui se jette dans un couvent pour les nécessités du dénouement ; Britannicus est un sot.

Ces défauts, très visibles à la représentation, ont dû frapper les contemporains, qui sont toujours bien plus sensibles aux petites fautes qu'aux grandes beautés d'une œuvre. L'admirable étude de l'ambition dans le caractère d'Agrippine, cette superbe peinture d'un monstre naissant

dans le portrait de Néron, la mâle et éloquente vertu de Burrhus les ont moins touchés que les défaillances du génie de Racine.

Loin de m'étonner du peu de succès qu'a obtenu Britannica s à la première apparition, je ne suis surpris que d'une chose : c'est qu'il ait dès ce temps-là trouvé tant de bons juges, qui, se dépouillant des préventions du moment, l'aient tout de suite classé à son rang, au rang des chefs-d'œuvre, qui aient du premier coup senti l'immortelle beauté de ce style, et la profondeur d'observations de ces caractères.

C'est un de mes souvenirs les plus lointains et les plus présents ; je n'avais guère que quinze ou seize ans quand le sens de la tragédie me fut révélé par une représentation de Britannicus. Mlle Georges jouait à l'Odéon, pour je ne sais quel bénéfice, le rôle d'Agrippine. Le hasard fit que je pus y aller. Je ne me rappelle qu'une scène, mais la mémoire en est encore si vive chez moi, que je revois les acteurs, leur place au théâtre, et que j'ai le son de leur voix dans l'oreille. C'était au quatrième acte, à la grande scène entre Néron et sa mère. Je la savais par cœur, comme tous les bons écoliers :

Asseyez-vous, Néron, et prenez votre place.

Et toujours, en récitant ces vers, je m'étais représenté une femme majestueuse dictant d'un ton lent et digne, avec une grande ouverture de bouche, l'ordre de s'asseoir et d'écouter. Voilà que tout à coup Mlle Georges, abaissant rapidement le doigt vers le fauteuil, d'un ton bref, sec, impérieux, comme si elle eût parlé à un subalterne, disait :

Asseyez-vous, Néron, et prenez votre place.

Ce pauvre Néron î II était, du coup, si bien rapetissé, si

parfaitement aplati, que je regardai d'instinct s'il oserait s'asseoir, s'il ne se fourrerait pas sous le fauteuil qu'un lui marquait, pour éviter le regard et les explications de cette terrible mère.

Elle commença, cette explication ! Les mots tombaient drus, nets, âpres... et simples, mais simples ! J'étais confondu, et en même temps émerveillé! Je ne sais si vous vous rappelez en votre enfance avoir reçu, de quelque événement inattendu, une secousse intellectuelle et morale, qui ait changé du tout au tout le cours de vos idées et renouvelé votre âme. Pour moi, ce fut un trait de feu.

— Mais ces gens-là, me dis-je, parlent comme tout le monde ! Ils ont beau être rois ou héros, ils pensent, sentent, et disent comme nous. Il n'y a qu'a retrouver, sous le formalisme tragique de leur langage, les passions vraies qu'ils expriment.

Avec quel plaisir je relus Corneille et Racine, dont je savais une bonne moitié par cœur ! Comme j'étais heureux d'y faire à chaque instant des découvertes ! Je découvrais l'Amérique! Mais qu'importe? L'essentiel n'est point de penser autrement que les autres, c'est de penser par soimême ce que les autres ont pensé avant vous.

Toute cette histoire m'est remontée, jeune et fraîche, à la mémoire quand j'ai vu Mu,e Plessy se charger du rôle d'Agrippine. Mm'' Plessy n'a point été formée par la nature, cela est évident, pour les grands rôles tragiques. Je r.'ai pas besoin d'en déduire les raisons, qui sont si claires qu'elles frappent tous les yeux. Il est pourtant loisible à tout comédien hors ligne de s'essayer une fois par hasard, par curiosité d'artiste, dans un rôle en dehors de son emploi. Beaucoup d'acteurs illustres ont donné l'exemple de ces tentatives, et quelque opinion qu'en eût la critique, elle l'a toujours exprimée avec tous les ménagements

qu'exigent un nom célèbre, de longs services, une initiative hardie, et la certitude que c'était pour une fois et que Ton n'y reviendrait plus.

Si donc je croyais que Mme Plessy, en s'essayant dans Agrippine, n'eût obéi qu'à une de ces fantaisies passagères, qui poussent un artiste de premier ordre à tenter, à ses risques et périls, une aventure curieuse, je ne me croirais obligé de parler autrement du résultat qu'en l'aspergeant de ces louanges banales, que l'on appelle de l'eau bénite de cour. Mais j'ai tout lieu de supposer que c'est un dessein formé chez l'actrice, approuvé par son directeur, de quitter définitivement l'emploi des grandes coquettes pour passer à celui des mères de tragédie.

Cette transformation semble être du goût du public, qui, le premier soir, a poliment applaudi ; qui, trois jours après, battait des mains de franc cœur. Il est donc nécessaire de dire la vérité; une vérité que j'ai retrouvée sur les lèvres de tous ceux qui passent pour être connaisseurs.

Je ne dirai pas que Mme Plessy est médiocre. Avec son intelligence, ses dons naturels, sa grande situation, son immense autorité sur le parterre, on ne saurait être médiocre en rien. Elle n'est donc pas médiocrement mauvaise. Elle l'est à un point que l'on ne saurait exprimer et qui serait affligeant pour elle et pour l'art, s'il ne surnageait, dans ce grand naufrage, quelques épaves des plus belles qualités que la nature ait jamais départies à une comédienne.

Mme Plessy, au rebours de ce que je contais tout à l'heure de M"e Georges, semble s'être imaginé que la tragédie était quelque chose d'absolument particulier et hors nature, qui demandait des gestes spéciaux et des intonations singulières. Elle enfle sa voix, gonfle ses joues, et

de cette bouche, large ouverte, il ne sort plus qu'une façon de ronron tragique, qui se coupe toujours à hémistiches égaux, et se termine en longs éclats sur la rime.

Plus de nuances dans ce débit empale et violent ; tout ce qui fait l'honneur et le charme de la diction a péri. A peine osé-je le dire ! Mais Mme Plessy cherche à donner de l'ampleur et de la dignité à la mère de Xéron, par les procédés qu'emploient les femmes de sous-préfets, pour jouer la majesté. Elle cambre sa taille, elle renverse la tête en arrière, elle prend des temps , fait des poses, et tend sa main avec l'air de dire :

— ■ Voyez comme je suis superbe ! hein ! suis-je assez impératrice ?

Un autre rôle... Oh! celui-là m'a positivement mis en colère. C'est celui de Narcisse. L'acteur qui le joue s'est fait une ligure de vieux juif allemand : l'on s'attend, tout le temps qu'il parle, à ce qu'il va fouiller dans sa poche et dire :

— Foulez-fous une panne lorgnette?

Il fait des yeux en dessous, des mines cafardes, courbe le dos: et, avec toutes ses ondulations de vieille vipère, on le prendrait pour le dernier des pleutres.

Que Chéry ait ainsi compris le rôle, à son aise ! Mais que M. Perrin le lui ait laissé jouer de la sorte, voilà qui me passe. Mais c'est ne rien connaître à l'histoire romaine. c'est ne rien comprendre à la tragédie de Racine que de représenter Narcisse sous les traits de ce piteux cuistre. Les affranchis sous l'Empire étaient tous d'élégants sceptiques, très riches, très bien élevés, qui méprisaient fort la bassesse humaine, pour l'avoir éprouvée sous toutes ses formes, n'estimaient que le vice élégant, et avaient la main dans toutes les grandes affaires.

Lisez, là-dessus, le beau chapitre de M. Beulé qui a pour titre : les Cesarieas. Personne n'a mieux que lui marqué les

traits de cette classe des affranchis, devenus les maîtres des empereurs et de l'Empire. A ce seul nom d'affranchi, l'imagination évoque aisément une figure souruoise, un front bas, des cheveux courts, des oreilles larges, une expression ignoble. Rien n'est plus opposé à la vérité. Il faudrait imaginer, au contraire, un beau visage, toujours souriant, de grands yeux intelligents, profonds, animés par le désir de plaire, une démarche souple et non sans noblesse, des vêtements riches et tous les signes du luxe. La culture de l'esprit, la connaissance approfondie des langues, le sentiment de leur supériorité intellectuelle, un raffinement singulier de corruption, la science de tous les plaisirs développaient encore le type aristocratique, qu'ils avaient emporté de la Grèce ou de l'Ionie. Les plus honnêtes étaient des hommes de lettres et des savants. Les plus vicieux avaient l'audace et les séductions de nos roués politiques modernes.

Narcisse était un roué de grand ton, d'allures sceptiques et de manières exquises. C'est ainsi que Racine l'a peint, car s'il en eût fait le pleutre déplorable que Chéry nous a montré l'autre jour, Néron, qui était homme d'esprit et de goût, l'eût flanqué à la porte.

Et voyez quelle saveur donne tout de suite au rôle cette interprétation nouvelle. Est-elle bien nouvelle? Je n'en sais rien : il n'importe, au reste. Si elle n'est pas conforme à la tradition, c'est la tradition qui a tort. Vous imaginez-vous Narcisse disant d'un ton de papelardise confite, avec des yeux baissés et l'air contrit :

Mais, Sire, les Romains ne vous sont point connus. J'ai cent fois, dans le cours de ma grandeur passée, Tenté leur patience et ne l'ai point lassée.

Pour sentir le ridicule de ces mines de vieux marchand de lorgnettes, supposez un chef de République, méditant

un coup d'État et s'arrêtant devant l'impopularité qu'il redoute, et son confident le plus intime lui disant à l'oreille :

— Allons donc! prince, les Français ne vous sont pas connus! Fourrez la Chambre à Yincennes, faites-vous sacrer empereur, et, le lendemain, vous aurez sept millions de. suffrages . Moi-même, quand j'étais préfet !...

Voilà la note. C'est uu sceptique élégant qui parle; un condottiere hardi, vicieux, mais spirituel, qui a passé par les grandes charges, qui sait ce que vaut l'homme et qui l'estime à son juste prix : et au cinquième acte :

Britannicus, madame, eut des desseins secrets,

Qui vous auraient plus tard coûté bien des regrets !...

On sent à ce langage l'homme supérieur, maître de la situation, et qui tout bas se répète la devise des aventuriers d'un coup d'Etat : courte et bonne! C'est à Febvre et non à Chéry qu'il eût fallu donner ce rôle, en lui faisant apprendre par cœur, au préalable, les trente pages du livre de M. Beulé : le Sang de Germanicus.

M Sarah Bernhardt continuait ses débuts par le personnage de Junie. On se rappelle qu'elle avait, pour la première fois, joué M,Ie de Belle-Isle. Elle avait eu à subir dans cette première tentative bien des critiques, qui n'étaient pas toutes injustes, il s'en faut. Elle a réuni tous les suffi-âges dans le rôle de la jeune, tendre et douloureuse Junie. Son succès a été éclatant et incontesté. M. Perrin l'a costumée avec un goût merveilleux ; elle a naturellement je ne sais quel charme poétique ; elle dit le vers avec une grâce et uue pureté raciniennes ; la victoire est gagnée aujourd'hui. Personne ne s'avisera plus de chicaner l'opportunité de son admission à la Comédie-Française. Elle est de la maison.

23 décembre 1S72.

Page 1