SUJET TRAITE PAR CORNEILLE ET RACIXE
Il est assez malaisé de comprendre quel attrait ce sujet a toujours eu pour les écrivains dramatiques. Racine et Corneille Tout traité sous des noms romains ; les dramaturges modernes l'ont repris en le transportant au dixseptième siècle. Ceux de l'avenir s'en s'empareront à leur tour ; et c'est apparemment Napoléon et Joséphine qui en feront les frais. Il semble pourtant qu'il n'y ait guère de sujet moins propre au drame.
Titus aime Bérénice : que ne l'épouse-t-il ? La raison d'Etat. On est un héros, si on l'écoute ; mais un héros peu intéressant. Un prince qui renonce volontairement à celle qu'il aime et dont il est aimé mérite à coup sûr les louanges de l'histoire ; mais il produira toujours au théâtre un effet médiocre. C'est un grand politique et un pauvre amoureux.
Titus pleure tout le long de la pièce ; mais que n'essuie-t-il ses larmes? L'obstacle est en lui seul. Les motifs qui lui forcent la main sont des plus sages; mais il s'y résigne bien facilement, et la sagesse n'a rien de si théâtral. Racine s'est enfermé étroitement dans cette donnée, et en
a tiré cinq actes : c'est que Racine n'était pas, à vrai dire, un écrivain dramatique. Sa Bérénice, une œuvre charmante d'ailleurs, n'est pas une tragédie ni un drame : c'est une élégie coupée en scènes, d'une grâce molle et d'une sensibilité larmoyante, faite surtout pour plaire aux gens de ce temps-là. qui se plaisaient aux questions de sentiment et lisaient avec transport la Princesse de Cïeves.
Corneille n'a pu se tenir dans ce sujet ni exécuter cinq actes de variations sur un thème si pauvre. Il faut avouer que ses inventions ne sont point heureuses, et que le drame, qu'il a imaginé à côté de l'action principale, est d'une rare invraisemblance et d'un ennui prodigieux. Et cependant, je l'ai relu avec plaisir, oui, et avec plus de plaisir que la Bérénice de Racine. Ce Corneille était vraiment un poète : il parle avec une si admirable langue, il frappe les vers avec tant d'énergie, et les empanache de rimes si fières et si sonores, que c'est une joie de l'entendre :
Titus conte à Paulin, son confident, que tant que son père a vaincu, il s'est livré sans remords à son amour pour Bérénice; écoutez d'abord le tendre et harmonieux Racine :
J'aimais, je soupirais dans une pais profonde ;
Un autre était chargé de l'empire du monde ;
Maitre de mon destin, libre de mes soupirs.
Je ne rendais qu'à moi, compte de mes désirs.
Mais à peine le ciel eut rappelé mon père,
Dés que ma triste main eût fermé sa paupière,
De mon aimable erreur je fus désabusé,
Je sentis le fardeau qui m'était imposé,
Je connus que bientôt, loin d'être à ce que j'aime,
D. fallait chez Paulin renoncer à moi-même,
Et que le choix des dieux, contraire à mes amours,
Livrait à l'univers le reste de mes jours.
Le Titus de Corneille fait la même confidence à Martien : placé entre Domitie, princesse du sang impérial, et Bérénice, il a cru pouvoir, tant que son père a vécu, s'abandonner à un amour que désapprouvait l'empereur, mais qui alors n'avait rien d'indigne, et refuser cette Domitie qu'on lui imposait :
Sons l'empire d'un père, Je murmurai toujours d'un ordre si sévère, Et cherchai les moyens de tirer en longueur Cet hymen qui vous gêne et m'arrachait le cœur. Son trépas a changé toutes choses de face : J'ai pris ses sentiments lorsque j'ai pris sa place; Je m'impose à mon tour les lois qu'il m'imposait Et me dis après lui tout ce qu'il me disait. J'ai des yeux d'empereur et non plus ceux de Tite. Je vois en Domitie un tout autre mérite ; J'écoute la raison, j'en goûte les conseils Et j'aime comme il faut qu'aiment tous nos pareils.
Mais tout près d'un hymen si souhaité de tous, Quand Domitie a droit de s'en croire assurée, Que le jour en est pris, la fête préparée ! Je l'aime, et lui dois trop pour jeter sur son front L'éternelle rougeur d'un si mortel affront. Rome entière et ma foi l'appellent à l'empire.
9 janvier 1865.