LES CARACTÈRES
Bérénice n'est certainement pas, au point de vue dramatique, une œuvre admirable et qu'il faille louer sans restriction; mais c'est peut-être, de tous les ouvrages de Racine,
1T2 QUARANTE AXS DE THÉATEE
celui où il a mis le plus de son génie propre; où il a su colorer des nuances les plus fines et les plus tendres l'amour trahi et malheureux.
Marivaux n'a jamais rien écrit de plus fouillé et de plus délicat que ce rôle de Bérénice, et au fond n'est-ce pas plutôt une comédie aimable et triste qu'un drame héroïque ou une tragédie au sens vrai du mot? On raconte, à la Comédie-Française, qu'un des directeurs qui ont précédé M. Perrin, — c'était, je crois, M. Thierry, — eut un jour l'idée de reprendre Bérénice. Il voulait donner à Dressant le rôle de Titus et celui d'Antiochus à Delaunay. J'ignore qui eût joué Bérénice, mais j'y aurais vu également sans déplaisir Al"e Favart. qui. à cette époque, jouait avec un grand charme et une voix délicieuse les amoureuses de Racine, ou Mma Arnould-Plessy, dont la diction était si savante, et qui eût encore accentué ce côté comédie que l'on voulait mettre en relief dans l'idylle racinienne. Le projet tomba dans l'eau, je ne sais pourquoi, et c'est dommage.
J'avoue qui', pour moi, j'eusse encore poussé plus loin dans ce sens. J'aurais souhaité qu'au lieu d'être habillés à la romaine et de porter des costumes d'une exactitude qui est en contradiction formelle avec l'œuvre du poète, on eût permis à Bressant et à Delaunay de jouer Antiochus et Titus avec l'habit et la perruque Louis XIV. On eût fourré des feuilles de laurier dans la perruque de Titus ; ces feuilles de laurier signifiaient par convention, au dix-septième siècle, que l'action se passait à Rome, et que le porte-perruque était un empereur. MUe Favart ou Mmo Arnould-Plessy eût paru dans un costume copié, à peu de chose près, sur ceux que dut porter la Champmeslé au dix-septième siècle. C'est I qu'en effet cette jolie étude du cœur humain a été, par le poète, prise sur le vif de la société dans laquelle il a vécu lui-même. C'est à la cour du grand roi que Racine a connu
Bérénice; c'est là qu'il s'est familiarisé avec ce goût de galanterie romanesque qu'il a exprimé clans ses vers avec une grâce si discrète et si touchante.
Le tort des artistes de l'Odéon, je vais le dire tout de suite : c'est d'avoir joué cette tragédie comme si c'était une tragédie et, qui pis est, comme si c'était une tragédie classique. Albert Lambert , qui était chargé du rôle de Titus, s'est fait applaudir, et très justement, dans quelques passages de son rôle. Me permettra-t-il de lui dire qu'à mon sens il n'a pas été assez simple, il n'a pas été assez humain? Il s'était imprégné trop fortement de cette idée, qu'il représentait un empereur et un empereur romain. Le Titus de Racine n'est pas Romain le moins du monde, et, pour empereur, il l'est sans doute, mais à peu près comme les bergers de Floiïan sont des bergers. Titus n'est qu'un homme très bien élevé, un galant homme, ou plutôt, comme on disait de son temps, au dix-septième siècle, un honnête homme, très amoureux et très fâché d'être obligé de sacrifier sa maîtresse à ce qu'il croit être son devoir.
Bérénice a beau être reine de toutes sortes d'États et porter à son front plusieurs diadèmes, ce n'est, elle aussi, qu'une charmante femme, très distinguée, qui est désolée de perdre son amant et d'autant plus désolée que, comme une grisette du Quartier Latin, elle l'aime pour lui-même, sans s'inquiéter qu'il soit empereur. J'aurais voulu que toute trace de ronron tragique disparût du débit d'Albert Lambert; j'aurais voulu qu'il se défît, pour cette fois au moins, de la convention classique et qu'il jouât le rôle avec une familiarité aisée et noble , sur un ton de haute comédie, ne poussant jamais la douleur jusqu'aux cris, ne cherchant le pathétique que dans la grandeur triste des sentiments exprimés sans emphase.
M"° Hadamard s'est plus rapprochée de cet idéal que je
m'étais formé de la tragédie de Racine ; elle a une diction savante et juste qui revient au naturel à force de travail. Elle a cherché de son mieux à être moins la Bérénice, reine d*uue moitié de l'Orient, aux pieds de qui le maître de l'univers voulait mettre l'Empire et son cœur, qu'une femme profondément éprise, coquette par intervalle, parce que tontes les femmes le sont peu ou prou, mais s'oul «liant près de celui qu'elle aime, se noyant dans ses pleura parce qu'elle en est abandonnée, et- reprenant ses esprits pour sortir au dernier acte avec dignité de l'impasse douloureuse où l'a acculée le destin.
Peut-être a-t-elle trop réussi. Quand je me sers, pour caractériser ce que je demande aux acteurs de ce drame, du mot de familiarité, je le relève tout de suite parles épithètea de noble, majestueuse, superbe, grandiose. Ce sont des hommes, soit; mais ce sont des hommes élevée au-dessus de l'humanité ordinaire. Ce sont des amants, à la lionne heure; mais ces amants', après tout, ne sortent pas, l'un d'un bureau d'assurances, l'autre d'un atelier de blanchisseuse. Il faut de l'ampleur, de la majesté dans les attitudes, dans le geste, dans le débit ; une majesté simple, cela va de soi, mais de la majesté. Je parlais, tout à l'heure, de settes du Quartier Latin ; Bérénice ne peut pas «se désoler comme une grisette.
A Dieu ne plaise que je fasse cette comparaison pour MUe Hadamard: je cherche où je puis des exemples qui donnent plus de force à mon idée et l'enfoncent mieux dans l'esprit des lecteurs; mais il est certain que l'aristocratique poésie du rôle a échappé à sou interprète. Si j'avais à joindre un conseil pratique, un conseil de métier, à ces considérations générales, je dirais à M"e Hadamard de veiller sur sa voix, qui a été presque constamment dans ce rôle perchée sur les notes aiguës. Il n'y a rien de moins tendre
et de moins noble qu'une voix prise dans la tête ; jamais vous ne toucherez profondément qu'avec des notes de poitrine. MUe Hadamard est capable de les donner, puisqu'au cinquième acte elle a dit en voix de poitrine ces admirables vers qui sont la conclusion de la pièce. Vous savez qu'elle s'adresse à Titus, qui lui a déclaré que tout était rompu :
Je crois, depuis cinq ans jusqu'à ce dernier jour,
Vous avoir assuré d'un véritable amour.
Ce n'est pas tout, je veux, en ce moment funeste,
Par un dernier effort couronner tout le reste :
Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus.
Adieu, seigneur, régnez, je ne vous verrai plus.
Puis, se tournant vers Antiochus :
Prince, après cet adieu, vous jugez bien vous-même
Que je ne consens pas de quitter ce que j'aime,
Pour aller loin de Rome écouter d'autres vœux.
Vivez, et faites-vous un effort généreux.
Sur Titus et sur moi réglez votre conduite ;
Je l'aime, je le fuis; Titus m'aime, il me quitte;
Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers.
Adieu. Servons tous trois d'exemple à l'univers
De l'amour la plus tendre et la plus malheureuse
Dont il puisse garder l'histoire douloureuse.
Tout est prêt : on m'attend; ne suivez point mes pas.
Elle a dit tout ce couplet, un des plus merveilleux qui soient tombés de la plume élégante de Racine, avec une grâce noble, avec une douleur tendre, et surtout avec une voix large et profonde qui lui ont gardé toute sa couleur.
Je ne dirai rien d' Antiochus. Qui pourrait s'apercevoir, en le voyant jouer par Brémond à l'Odéon, que c'est un rôle délicieux que celui de cet amant sacrifié à qui Bérénice, avec cette implacable sérénité de la femme qui n'aime point, vient parler sans cesse de sa tendresse pour un autre ? Le pauvre garçon !
Quand on reprend en main la tragédie de Racine et qu'on se la lit à soi-même, on sent tout ce qu'il a dû souffrir en écoutant les confidences de cette coquette, qui compte pour rien un amour qu'elle ne partage pas. A un moment, il est amené par la conversation à lui faire l'éloge de Titus, et il s'aperçoit alors que Bérénice l'écoute avec un peu plus d'attention :
Je vois que votre cœur m'applaudit en secret ; Je vois que l'on m'écoute avec moins de regret, Et que, trop attentive à ce récit funeste, En faveur de Titus vous pardonnez le reste.
Que ces vers sont jolis ! Qu'ils sont vrais ! A qui n'est-il pas arrivé, causant avec une femme d'un rival préféré, de sentir un dépit secret de voir tout à coup son regard s'allumer? Eh bien! est-ce que, dans ces moments-là, vous lui dites avec emphase en roulant les r : « Je vois que vous m'écoutez avec moins de rregrrets? » Elle vous éclaterait de rire au nez : « Quel est cet Olibrius ? » Vous avez dans ces cas-là un petit air tendre et vexé, un ton de dépit mêlé d'amour. Pourquoi ne pas transporter ces nuances dans la tragédie ? C'est de ces nuances-là qu'est faite la poésie de Racine.
Si vous passez sur tout le rôle une couche de badigeon tragique, il ne reste plus rien qu'une couleur uniforme qui ennuie les yeux et les endort.
Ah! j'ai eu de cruels moments l'autre jour, et je me disais pourtant : <« Il faut leur savoir gré. à ces artistes, de leur désintéressement et de leur courage ! Ce n'est pas une petite affaire que d'apprendre Bérénice et de la mettre en scène. Us se sont donné tout ce mal, sachant fort bien qu'en cas de grand succès ils ne joueraient la pièce que deux fois, trois fois ou plus, devant un public restreint
d'amateurs délicats. C'est pour nous qu'ils ont pris cette peine ; il faut leur en savoir gré, surtout à Mlle Hadamard, cette vaillante qui a tout mis en train. » Je me disais tout cela, et j'avais raison de me le dire, et je rageais tout de même de tout mon cœur derrière mes lunettes bleues. Je me suis réconcilié le lendemain avec eux en lisant moimême cette divine idylle; j'y ai alors aperçu une foule de vers simples, tendres et tout d'une venue, comme il en abonde dans Racine, et qui se dissimulent dans le tissu délicat du style, si l'acteur ne les souligne au passage d'une inflexion de voix.
Quelle langue étonnante que celle de ce Racine ! Il n'y en a guère dont le dictionnaire soit plus pauvre ; les mêmes mots reviennent sans cesse à la rime; mais Racine est comme ces peintres qui, avec deux ou trois couleurs, toujours les mêmes, semblent avoir une palette variée et riche. Il a un art infini de combiner ses mots, d'en tirer des effets de sonorité voilée et tendre; chez lui, la métaphore est si discrète, qu'il faut un peu d'attention pour la saisir; mais elle est toujours juste, et, comme elle se fond dans la trame du style, elle l'enrichit et le réchauffe.
26 mai 1884.