‹ Quarante ans de théâtreChapitre 25 sur 41 · BAJAZET · texte numérisé non relu

BAJAZET

La Comédie-Française a donc repris le Bajaeêt de Racine qui n'avait pas reparu sur l'affiche depuis une vingtaine d'années. Ça n'a été qu'un cri, l'autre s<>ir. dans la salle : « Tiens! mais Roxane, c'est la prii irgea! »

Et il s'en était trouvé l>ien peu parmi nous qui, le soir où la Princesse Georges fut représentée pour la première fois au Gymnase, se fussent écriés : e Tiens! mais la princ Georges', c'est Roxane! » Que voulez- vous? On ne sait plus guère ses classiques. Au Conservatoire même, on les néglige. Le répertoire de Dumas y est mieux connu et pins pratiqué que celui de Racine et de Molière. Les débutantes qui viennent frapper à la porte de l'Odéon ont toutes appris par cœur les grandes scènes de la Princesse Georges. Saventelles, même vaguement, par ouï-dire, qu'il y a dans Racine une tragédie qui s'appelle Bajazet?

La ressemblance entre les deux ouvrages n'avait pas échappé à Dumas. Il la signale lui-même dans mie de préfaces.

» Si M. de Birac, dit-il, était sorti sur le : ce Allez », de Séverine, à la scène V du dernier acte, j'aurais refait un dénouement de Racine, celui de Roxane jalouse, qui, ayant comme mon héroïne préparé la m< trt de Bajazet s'il franchit le seuil de son appartement, le congédie avec ce

seul mot : « Sortez », qui est son arrêt sans qu'il s'en doute.

& Mais, ajoute Dumas, loin de vouloir piller Racine, je voulais, au contraire, si quelqu'un s'avisait de l'analogie, montrer la différence des sentiments entre une maîtresse et une épouse, entre une musulmane et une chrétienne, entre la passion et l'amour. »

Il est possible que Dumas ait voulu montrer tout cela et qu'il l'ait montré en effet. Mais du diable si j'en ai rien vu ! Je virus de relire, et avec un plaisir infini, la Princesse Georges, et, si je n'ai pu venir à bout d'y trouver ce que Dumas prétend y avoir mis, j'y ai découvert, en revanche, la relisant a la lumière de l'œuvre classique, des raisons nouvelles d'admirer la prodigieuse adresse de l'auteur. Sa crânerie même n'est le plus souvent, chez lui, qu'une habileté (le plus.

Quel est le défaut, le grand, l'irrémédiable défaut de Bajazet? Tout le monde l'a senti à la représentation : c'est que Bajazet se trouve entre deux femmes, l'une à qui il doit tout, qui Faillie et qu'il feint d'aimer ; l'autre qu'il aime véritablement et dont il est adoré. Il va de l'une à l'autre, les trompant toutes deux, ne sachant où s'arrêter.

Ce personnage d'un homme entre deux femmes (à moins, bien entendu, que ce ne soit un Don Juan) est presque toujours, au théâtre, ou insupportable ou ridicule. M. Edmond Ta rbé en a tout dernièrement fait, dans M. de Jlorat, la triste expérience.

Dans la Princesse Georges, le sujet est arrangé de sorte que M. de Birac, lui aussi, doit tout le temps de la pièce évoluer entre sa femme, qu'il abuse par de belles paroles, et sa maîtresse avec laquelle il doit fuir le soir même. La situation de M. de Birac est donc aussi fausse et aussi pénible que celle de Bajazet.

Qu'a fait Dumas ? Il a jeté violemment d'un seul côté

tout l'intérêt de la pièce , toute la sympathie du public. La princesse Georges est de la race des Roxane; elle veut celui qu'elle aime, elle le veut tout entier, ardemment, j'allais presque dire brutalement. C'est une passion exclusive et déchaînée. Que l'héroïne de Dumas soit musulmane ou chrétienne, que le sentiment dont elle est la proie s'appelle passion ou amour, peu importe ! C'est la femme enragée après son homme, voilà tout.

Mais son homme, elle a le droit de l'avoir et de le garder. Elle est sa femme devant Dieu et devant les hommes ; elle est sa vraie femme. Car elle n'a jamais eu, depuis qu'ils sont mariés, une pensée qui ne fût pour lui. Il n'y a pas de raison pour qu'il l'abandonne, car elle est jeune, elle est belle, elle est noble de cœur. Ajoutons même qu'elle est riche, très riche, et que c'est elle qui a apporté la furtune. Elle ne se soucie point, elle qui est fière et chevaleresque, de ce détail vulgaire. Mais Dumas, qui accumule autour d'elle tous les motifs de sympathie, sait bien que ce détail ne sera pas indifférent au public

C'est donc à elle que l'on s'intéresse et à elle seule. Aussi, Dumas va-t-il ne nous montrer qu'elle, et toujours elle, en pleine lumière, passant par toutes sortes de sentiments, et toujours extrême dans chacun d'eux. Et la maîtresse ? Nous ne la verrons que dans une scène ; elle passera froide, énigmatique et chargée des malédictions de tous. Nous n'aurons pas le spectacle piteux de ce mari se débattant entre deux femmes et ballotté de l'une à l'autre. Ce sera bien, si vous le voulez, le sujet du drame ; mais nous ne l'aurons pas sous les yeux. Mme de Terremonde ne sera plus qu'une sorte de divinité invisible et malfaisante, une personnification mystérieuse de la fatalité : M. de Birac se laisse invinciblement entraîner par elle, comme M. de Fondette, comme tous les hommes sur qui elle étend la main. Il

n'y a pas même de lutte pour lui. Il est roulé et emporté par une puissance supérieure qu'on aperçoit vaguement, dans le lointain.

C'est la princesse Georges qui combat, la vaillante femme! Et tous nos cœurs sont avec elle. Elle s'indigne, elle s'attendrit, elle pleure, elle juge, elle condamne, elle se dément, et nous passons nous-mêmes par tous les sentiments qui l'agitent. Comment Dumas a-t-il pu, rien qu'avec un rôle, emplir ses trois actes ? C'est un tour de force. Il excelle à distraire le spectateur à l'aide de conversations qui ont quelque rapport à l'action et aux personnages. Il y prodigue l'esprit, comme il a fait dans Francïllon, et tandis qu'on écoute, ravi, ces tirades étincelantes, on oublie l'indigence du sujet traité.

Le fait est que, dans la Princesse Georges , il n'y a de vrai, de vivant et d'agissant que la princesse, et Dumas l'a voulu ainsi parce qu'il fallait que l'on s'intéressât passionnément à elle, et que l'on oubliât la situation du mari allant de sa femme à sa maîtresse et de sa maîtresse à sa femme. Il nous a, pour ainsi dire, escamoté le déplaisir de cette situation, en nous forçant à tenir les yeux attachés sur la princesse.

Et c'est pour cela qu'il n'a pas poussé les choses jusqu'au bout et tué ce mari indigne. Il a bien senti que nous étions pris d'une sympathie si vive pour cette pauvre princesse que nous serions désolés de ne pas la voir, à la fin, rentrer en possession de son homme. Il le lui a rendu à l'aide d'un dénouement postiche.

On allait sacrifier Iphigénie ; la déesse, pour la remettre à son père, envoie sur l'autel une biche que l'on égorge à sa place. Ce pauvre Fondette est la biche que Dumas substitue à la victime désignée ; et comme il l'avait sacrifié d'avance, il s'est bien gardé — le malin ! — de nous y intéres-

ser le moins du monde. Ce brave garçon est dans la pièce le monsieur qui passe. Il reçoit le coup de fusil, lui qui n'était pour rien dans l'affaire ; moyennant quoi tout le monde est content : la princesse Georges, M. de Birac, le notaire et le public.

Le public?... le public?... Il a bien un peu murmuré, le public ! Il y a des jours où il n'aime pas beaucoup qu'on le mette dedans avec tant de désinvolture. C'est grand hasard si. dans Frandllon, il a accepté qu'on lui eût fait une telle peur durant trois actes pour aboutir à peu de chose. Il s'est presque fâché, lors delà Princesse Georges, quand il a entendu le coup de fusil tiré sur Fondette. Ce n'était vraiment pas la peine de s'émouvoir de la sorte ; nous en étions pour notre frayeur, pour nos larmes et pour nos nerfs horriblement tendus. Il y eut déception. Mais Dumas écrivit deux préfaces pour prouver que ce dénouement était d'une logique irréprochable. Personne n'en crut rien , ni lui non plus et nous n'en prîmes pas moins notre parti de ce pauvre Fondette, jouant la biche d'Iphigénie, parce qu'après tout, au théâtre, nous aimons que ça finisse bien.

Racine a eu le tort d'accepter sans dissimulation aucune la situation que lui donnait le sujet et de la traiter loyalement.

Bajazet se trouve entre Roxane et Atalide.

Amurat, en partant pour la guerre, a laissé à Roxane ses pleins pouvoirs. Tout lui obéit au sérail où elle est souveraine absolue. Bajazet y vit enfermé. C'est le frère d'Amurat, et le sultan, qui se défie de lui, a donne ordre qu'au moindre soupçon il fût étranglé. Roxane l'a vu, s'en est éprise et très nettement lui a dit : « Je vous aime ! je puis vous envoyer à la mort, je puis vous donner l'empire , car je n'ai qu'à vous faire proclamer et la révolution est faite. Choisissez : le trône avec moi ou la corde si vous refusez

L'hésitation n'est pas possible. Bajazet est ambitieux, il

est brave , il a d'ailleurs avec lui un des grands généraux du sultan : Acomat, que le maître, par jalousie, écarte de l'armée, et qui en a conçu un vif ressentiment. Il ne peut sortir du sérail que si Roxane lui ouvre les portes, et elle ne lui en donnera les clefs que le jour où il l'aura prise pour épouse. Pourquoi balancerait-il ? C'est que Bajazet, de son côté, est amoureux. Il a, dès l'enfance, entretenu des amours idylliques avec une jeune princesse du sang : Atalide, et cette passion a grandi dans le mystère.

Une circonstance en a encore avivé la flamme. Les lois sévères de l'étiquette du sérail interdisaient à Roxane de voir commodément Bajazet. Elle a communiqué avec lui par l'intermédiaire d' Atalide, qui était chargée de lui rapporter les discours du prince. Les deux amants causaient ensemble de leur amour, et Atalide disait ensuite à Roxane tout ce qu'il fallait pour l'abuser.

Le moment est venu d'agir ; Acomat a reçu des nouvelles de l'armée; il faut frapper le grand coup, et la pièce commence.

Voyez comme nous n'allons, dans cette tragédie, nous intéresser à personne. Roxane, dès le premier mot, va mettre son amant entre l'une ou l'autre de ces alternatives : la mort ou le trône et sa main. Elle ne sortira plus de là ; quand Bajazet cède, c'est le trône ; s'il fait mine de refuser, c'est la corde. Et cet amour ne nous touche point. Cette Roxane, qui trahit son bienfaiteur et son époux, qui tourne contre lui le pouvoir qu'il lui a confié, que nous voyons, emportée par une rage d'amour, mettre sans cesse le marché à la main de celui qu'elle aime, ne saurait nous inspirer cette sympathie dont nous sommes pris pour la princesse Georges. Roxane est un monstre curieux à étudier pour le psychologue ; mais jamais le public ne se mettra de moitié dans son amour.

Eacine ne s'était pas, au reste, trompé sur ce, point. Et il avait voulu que l'intérêt se rapportât sur Atalide, la douce, l'aimable Atalide. Elle possédait, celle-là, toutes les délicatesses que le dix-septième siècle exigeait d'une princesse de Clèves. Elle adorait son amant, mais elle était prête à se dévouer pour lui ; elle était jalouse, mais elle faisait noblement taire cette jalousie quand la gloire de Bajazet lui demandait ce sacrifice. Elle avait toutes les incertitudes et toutes les grâces de la femme aimante et faible. Je ne serais pas étonné que, dans l'idée de Racine, Atalide eût été le principal rôle de la tragédie, bien qu'il n'en dût jamais être le plus brillant. Il en était au moins, pour lui et pour le public du temps, le rôle le plus sympathique.

Mais les idées ont bien changé ! Nous ne pouvons plus aujourd'hui écouter sans sourire les déclarations troubadouresques dont Bajazet enguirlande Atalide; — nous ne comprenons pas qu'il s'attarde, comme un dessus de pendule, à ces amours enrubannés. Comment, voilà un jeune gaillard qui a la mort à fuir, un trône et de la gloire à gagner : qui est engagé par ses promesses envers Acomat ; sur la tête de qui reposent toutes les espérances de nombreux conjurés, vainqueurs s'il marche à leur tête, étranglés net, s'il les abandonne, et ce grand nigaud s'arrête à des considérations d'amourettes ; il craint de faire de la peine à sa petite cousine qui pousse des soupirs !

— Eh ! mon ami ! va de l'avant, pousse ta pointe et triomphe ! et tu verras bien, ensuite, ce que tu auras à foire des deux femmes qui te resteront sur les bras. Il y en a une qu'il faudra poser par terre. Ce sera là un choix à foire, mais plus tard, après la bataille gagnée.

Qu'arrive-t-il ? C'est que Roxane nous est odieuse avec sa façon péremptoire de poser sans cesse la même question . c'est qu' Atalide nous agace avec ses alternatives d'héroïsme

et de découragement geignard ; c'est que Bajazet, entre ces deux femmes, joue le rôle d'un maître sot. Le peuple dirait de lui qu'il a l'air godiche.

Il se laisse, comme une balle inerte, renvoyer sans cesse de l'une à l'autre raquette. Car Racine, au rebours de Dumas, s'est jeté en plein dans la situation. A une scène avec Roxane en succède une autre avec Atalide, qui ne tarde pas à nous faire l'effet d'une intolérable gêneuse. Car, si nous n'aimons guère Roxane, au moins sentons-nous que c'est elle qui est dans le vrai. Elle expose sa tête à ce jeu ; c'est bien le moins qu'elle en retire un petit bénéfice. Ce qu'elle demande est juste, et l'honneur même de Bajazet y est intéressé. Pour Atalide, oui, c'est une bonne fille; nous lui rendons justice; elle est pleine de nobles sentiments; mais qu'elle est ennuyeuse avec ses pleurnicheries !

Non, vous n'imaginez pas l'impatience du public au troisième acte, quand on croit tout arrangé, quand Bajazet a donné, pour la seconde ou la troisième fois, sa parole à Roxane et à son ministre Acomat, et que tout à coup, parce qu'il vient d'entendre les gémissements de cette petite pécore d' Atalide, il change d'avis et laisse tout le monde consterné.

Si encore il s'écriait dans un mouvement de passion ;

— Ah ! tenez ! tout cela m'ennuie : non, décidément, vous êtes toujours là à me mettre le marché à la main. Eh bien ! j'aime mieux mourir que de vous épouser, et n'en parlons plus !

Ce serait idiot, mais crâne. Ce pleutre n'ose pas même aller au bout de son idée et s'expliquer nettement. Aux paroles enflammées de Roxane qui lui dit : « Mes soldats vous attendent, mettez-vous à leur tête. J'avais juré de vous livrer aux vengeances de votre frère :

L'amour fit le serment, l'amour Ta violé. »

Bajazet trouve moyen de répondre sans dire ni oui ni non :

Oui, je vous ai promis et vous donne ma foi De n'oublier jamais tout ce que je vous doi ; J'ai juré que mes soins, ma juste complaisance, Tous répondront toujours de ma reconnaissance. Si je puis à ce prix mériter vos bienfait?, Je vais de vos bontés attendre les effets.

Et, après avoir prononcé d'un air digne ce discours piteux, il se retire. Comment voulez-vous que je m'intéresse à ce majestueux dadais et à sa plaignarde de maîtresse ? J'aime encore mieux Roxane ; celle-là, au moins, elle souffre, elle s'emporte, elle rugit, elle frappe. C'est une maîtresse femme ; pas commode, pas agréable, mais vivante et curieuse.

C'est ce qui fait que, de toutes les tragédies de Racine, Bajazet est celle qui a toujours eu le plus de peine à se maintenir à la scène. Toutes les reprises que l'on en a faites ont été plutôt goûtées de quelques amateurs que suivies du grand public. On m'assure même que Mlle Rachel, malgré l'influence de son nom mis sur l'affiche, ne put retenir longtemps la foule à cette pièce. Je sais, pour moi, que la dernière ' reprise qui en fut tentée par M. Thierry avec M! Devoyod et Favart, ne put fournir qu'un petit nombre de représentations.

Le vice du sujet, qui est la fausse situation d'un homme entre deux femmes dont aucune n'intéresse, semble avoir été accentué encore par le médiocre aménagement de l'intrigue. Il n'y a guère de pièce où Racine se soit avec moins d'adresse servi de plus petits moyens. Le grand ressort de l'intrigue, est une lettre surprise dans le corsage d'Atalidc, et lue tour à tour par tous les intéressés. C'est un artifice bien mesquin et qui, l'autre soir, a fait sourire. Bajazet se

termine par une tuerie générale dont Mmo de Sévigné disait ne pas saisir trop bien les raisons. Nous sommes comme elle ; voilà bien du inonde exterminé et pour peu de chose !

Bajazet n'est donc pas, à vrai dire, un chef-d'œuvre. C'est, comme a fort bien dit Laharpe, un ouvrage de second ordre écrit par un homme de premier. Il y a, dans cette tragédie, deux rôles admirables : celui de Roxane et celui d'Acomat.

Roxane, c'est la princesse Georges, oui, sans doute ; mais combien plus variée dans l'expression de sa jalousie et de sa tendresse. On n'apprend pas grand'chose sur le cœur de la femme en lisant la Princesse Georges. Que de profondes analyses de la passion dans le rôle de Roxane ! Je ne sais rien de plus agité, de plus tumultueux que le monologue où Roxane, détrompée une seconde fois sur les sentiments de Bajazet, examine la situation et interroge son cœur. Elle ne sait que croire :

Bajazet interdit! Atalide étonnée!

Quel affront pour elle, si cela était vrai ! ainsi donc :

Tant de jours douloureux, tant d'inquiètes nuits, Mes brigues, mes complots, ma trahison fatale , N'aurais-je tout tenté que pour une rivale?

Et puis, elle se raccroche à l'espérance : s'ils étaient vraiment d'intelligence, que leur en coûterait-il de feindre un jour de plus ?

N'eût-il pas jusqu'au bout conduit son artifice?

Elle se rassure. Après tout, Atalide n'a rien fait pour lui; Atalide ne l'a pas couronné. Mais comme cette raison lui paraît faible à regarder de près :

Les bienfaits dans un cœur balancent-ils l'amour? Ai-je mieux reconnu les bontés de son frère ?

Ce retour sur soi-même est un trait de génie.

Acomat est, de tous les personnages, celui qui peut-être a le plus contribué à nous gâter la pièce de Racine. Il est trop vrai. Ce vieux général, ce profond politique, qui se trouve mêlé à une intrigue d'amour, en fait d'autant mieux sentir la mesquinerie et la vanité, qu'il parle tout le temps en homme d'Etat. Prince aveugle, s'écrie-t-il, parlant de Bajazet qui vient d'irriter encore une fois Roxane :

Prince aveugle ! ou plutôt trop aveugle ministre. Il te sied bien d'avoir en de si jeunes mains. Chargé d'ans et d'honneur, confié tes desseins Et laissé d'un vizir la fortune flottante Suivre de ces amants la conduite imprudente.

Elle n'était qu'imprudente ! Elle nous parait inexplicable quand nous la comparons aux fermes et avisés conseils decet imperturbable diplomate. Cette note juste dans un milieu faux ne fait qu'accuser davantage la fausseté du milieu.

Je m'efforce d'expliquer la froideur avec laquelle le public a accueilli le Bajazet de Racine. J'en cherche les raisons dans l'œuvre même, car l'interprétation m'a paru très remarquable.

Je ne vais point, à propos de M"e Dudlay, qui était chargée du rôle de Roxane, rappeler le souvenir de Mlle Rachel, que je n'ai point vue, encore moins celui de MUe Clairon, qui nous a laissé des notes sur la façon dont elle a rendu le personnage. Mais j'ai pour système que, si l'on veut renouveler le goût de la tragédie, il faut aller, sous la phraséologie du temps, chercher ce qu'il y a d'éternel dans les sentiments exprimés par les personnages, et lui donner

autant que faire se peut, le tour de nos mœurs, de nos manières, de notre langage. C'est une moyenne à trouver entre la tradition et ce qu'on appelle aujourd'hui la modernité.

Roxane est une princesse Georges. Eh bien ! il faut que je voie, sur la scène, une princesse Georges qui aura évidemment plus d'ampleur, plus de tenue, plus de dignité, puisque ce sera une princesse Georges racinienne. Mais je demande à retrouver dans Roxane (puisque Racine l'y a mis) le tumulte de ce cœur agité et violent ; je veux que l'actrice, en gardant, bien entendu, dans une certaine mesure la grandeur tragique , me rende la fougue débridée de ce tempérament, la farouche énergie de ce langage. Je veux qu'elle se jette furieuse sur un canapé, qu'elle se promène avec agitation, qu'elle ait des soubresauts terribles de gestes et de voix; je veux qu'elle soit beaucoup de notre temps, sans oublier qu'elle date du dix- septième siècle.

C'est cela que j'ai aimé chez M"c Dudlay, c'est de cela que je lui ai tenu grand compte. Elle a voulu être, dans la mesure de ses forces, la princesse Georges. Quel dommage qu'elle soit toujours si sèche ! Elle ne connaît ni les attitudes onduleuses et félines, ni les séductions d'une voix attendrie et mouillée. Quel dommage qu'elle ne soit pas plus femme ! Mais elle a eu des moments admirables, et l'ensemble du rôle a été composé avec un soin rare. Elle était merveilleusement costumée.

Je n'aurais qu'une critique à adresser à Mlle Hadamard, et il est bien probable qu'elle tournera cette critique en compliment ; car ce que je lui reprocherai d'avoir fait, c'est justement ce qu'elle a voulu faire et ce qu'elle a très bien fait. Elle a essayé de tirer Atalide au premier plan, et il peut bien se faire qu'elle eût eu raison il y a deux siècles.

Mais que voulez-vous ? l'intérêt s'est retiré de son rôle. Atalide n'est plus, à cette heure, qu'une de ces jeimes princesses sensibles, douces et faciles aux pleurs, que Racine oppose volontiers (parce qu'au théâtre le constraste est toujours d'un bel effet) à ses farouches héroïnes. Je crois qu'un ton de plainte harmonieuse lui siérait mieux que le déploiement de passion qui lui est prêté par M1Ie Hadamard. Atalide est toujours prête au sacrifice; c'est donc une nature résignée ; elle doit être avant tout incertaine et touchante par son incertitude même. Mlle Hadamard, qui est l'intelligence même, a voulu faire sortir du rôle tout ce qu'elle croyait y voir enfermé. Elle enlève ainsi au personnage d' Atalide quelque peu de grâce flottante.

Silvain m'a paru comprendre fort bien Acomat. Il peut pousser avec hardiesse plus avant encore dans la voie où il s'est engagé. Il a cherché à faire d' Acomat, non un fétiche de tragédie, mais un vrai homme d'Etat, parlant de grands intérêts avec la simplicité forte d'un homme d'Etat. Osmin, son confident, a été fort bien joué par Martel.

C'est Albert Lambert fils qui faisait le rôle ingrat de Bajazet. Il y est beau garçon, et c'est déjà quelque chose. Mais qu'il se défie du ronron tragique. C'est, dans la tragédie, le pire des défauts. On ne saurait lui en vouloir s'il n'a pas tiré grand'chose de ce déplorable personnage.

En somme, la représentation a été brillante et fait grand honneur à la Comédie-Française.

11 avril 1887.

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