LA JALOUSIE DE MITHRIDATE
C'est presque un lieu commun, chez les critiques, de regretter que Eacine ait fait Mithridate amoureux de Monime. « Eh, quoi! dit- on, voilà un grand roi qui vient d'éprouver une sanglante défaite, qui est menacé de perdre ses États, qui songe à porter la guerre dans l'Italie, qui roule dans sa tête les plus vastes projets ; à quoi le poète nous le montre-t-il occupé ? A faire la cour à une femme, à tirer d'elle le secret de l'amour qui la possède pour un autre ! le voilà bien ce Racine, rabaissant les plus grands sujets à des intrigues amoureuses ! »
Il me semble que ceux qui parlent ainsi n'ont précisément pas compris le sujet qu'a voulu traiter Racine.
Il a prétendu peindre une forme particulière de l'amour, et laquelle ? L'amour d'un vieillard pour une jeune femme. C'est là le fond sérieux de la pièce. Sans cloute, ce vieillard est un roi puissant, c'est l'ennemi des Romains, c'est Mithridate. Mais toutes ces circonstances sont accessoires et pourraient aisément être changées en d'autres. Elles relèveront sans doute l'éclat de l'action tragique, elles ajouteront quelques traits aux sentiments exprimés et les tein-
dront de leurs couleurs. Mais elles ne sont pas essentielles au sujet ; elles n'en sont que des ornements, qui font corps avec lui.
Le sujet, le vrai sujet, le seul sujet, c'est celui-ci : un homme de soixante ans qui s'est amouraché d'une jolie fille de vingt : amour sérieux et pris par le poète au sérieux.
C'est une grande difformité dans la nature, a dit La Bruyère, qu'un vieillard amoureux : et comme toute difformité égaie aux dépens de l'homme qui en est la victime, il n'y a guère de sujet que les auteurs comiques aient plus souvent traité, et dont ils aient tiré plus volontiers des effets de rire. La comédie antique est toute pleine de vieillards poussant des soupirs ridicules aux pieds de jeunes tendrons, qui les raillent. La nôtre ne lui doit rien à cet égard : au dix-septième et au dix-huitième siècles, il semble que tout soit permis contre un homme à barbe grise qui a la faiblesse d'aimer encore ; on le berne, on le bafoue, on lui joue des tours pendables ; sa vue n'excite que des risées et des mépris.
Molière est peut-être le seul qui ait jamais, à cette moquerie cruelle, mêlé une note pins émue et plus profonde. Il y a un fond de douleur si vrai dans la plainte d'Arnolphe raillé par Agnès, que, malgré le grotesque de ses soupirs amoureux, malgré le côté de cheveux qu'il s'arrache, on se sent pris de compassion pour le pauvre homme. Et encore ne suis-je pas bien sûr que ce n'est pas nous qui, avec nos idées modernes, mettons de notre grâce dans le rôle d'Arnolphe cette tristesse mêlée de sympathie. Je pencherais à croire que Molière, fidèle aux traditions de la comédie qui hait les vieux, a poussé la cruauté jusqu'au bout, et qu'il a voulu Arnolphe complètement, entièrement ridicule.
Si l'amour chez un vieillard est une difformité, il est
EACINE 193
aussi une souffrance. Il peut donc fournir une étude sérieuse et attendrie au poète tragique, tout aussi bien que l'auteur comique l'a pris pour texte de ses railleries. Au reste, c'est une remarque qui a été souvent faite, que tout sujet, quel qu'il soit, porté au théâtre, peut y être regardé soit par le côté triste, soit par le côté gai, et fournir indifféremment matière à un drame sombre ou à une amusante comédie.
Il faut savoir gré à Racine de sa hardiesse : c'en était une, au dix-septième siècle, de traiter un pareil sujet. La littérature moderne nous a familiarisés, nous, avec cette idée du vieillard amoureux sans ridicule. Elle nous a si souvent apitoyés sur son malheur, que nous nous sentons tout disposés à lui prodiguer, au lieu du rire qu'il recueillait autrefois, des consolations tendres. Qui ne se souvient de cette admirable page iïHernani, où le vieux don Ruy Gomez exprime son amour à dona Sol, s'en excuse, et tire des larmes de tous les yeux, en lui peignant ses souffrances. Rien de plus pathétique que ce morceau :
... Ecoute. On n'est pas maître De soi-même, amoureux, comme je suis de toi, Et vieux. On est jaloux ; on est méchant ; pourquoi ? Parce que l'on est vieux. Parce que, beauté, grâce, Jeunesse, dans autrui, tout fait peur, tout menace, Parce qu'on est jaloux des autres et honteux De soi. Dérision ! que cet amour boiteux Qui nous remet au cœur tant d'ivresse et de flamme
Ait oublié le corps en rajeunissant l'âme !
Ces sentiments qu'analyse avec une émotion si profonde le vieux Ruy Gomez sont précisément ceux que Racine prête à Mithiïdate et qu'il met en action. A peine Alithridate est-il arrivé à Hymphée, traînant derrière lui le bruit d'une grande bataille perdue et de son empire détruit, qu'il ouvre son cœur à Arbate :
Voilà par quels malheurs, poussé vers le Bosphore, J'y trouve des malheurs qui m'attendaient encore. Toujour? du même amour tu me vois enflammé. Ce cœur nourri de sang et de guerre affamé, Malgré le fais des ans et le sort qui m'opprime, Traîne partout l'amour qui l'attache à M.onime ; Et n'a point d'ennemis qui lui soient odieux Plus que deux fils ingrats que je trouve en ces lieux.
Là-dessus, on se récrie : « Voilà bien de quoi occu] 1er et troubler un Mithridate! » Eh, mais! s'il ne s'en occupe ni ne s'en trouble, il n'y a plus de pièce, puisque la pièce, c'est la peinture des sentiments qui agitent un homme de son âge. amoureux d'une belle fille. Il trouve les deux fils qui ont cru à sa mort, installés juste dans la ville où il avait relégué Monime loin de tous les yeux. Et, tout de suite, il devient jaloux et mauvais : et pourquoi ? comme demande le Ruy G ornez de Victor Hugo :
ilais parce qu'il est vieux. Parce que beauté, grâce, Jeunesse, dans autrui, tout fait peur et menace, Parce qu'on est jaloux des autres et honteux De soi
Il presse de questions Arbate, qui les élude ; l'entrée de Monime, qui survient à l'instant même, le délivre d'un interrogatoire gênant. Voilà Mithridate en présence de Monime ! C'est la scène à faire, n'est-ce pas ? Et voyez comme elle esc faite.
Le premier mot d'un mari qui adore sa femme et qui la retrouve après une longue séparation et toutes sortes d'événements funestes, c'est naturellement une invitation à se rendre aux vœux de son amour. Monime lui a répondu comme fait toute honnête femme qui n'aime point :
Seigneur, vous pouvez tout : ceux par qui je respire Vous ont cédé sur moi leur souverain empire
Et. quand vous userez de ce droit tout-puissant, Je ne vous répondrai qu'en vous obéissant.
Avouez qu'il n'y a rien de plus piquant, pour un homme très amoureux, que cette froide obéissance. Mithridate en est vivement touché. Il n'est pas philosophe, lui, comme don Ruy Gomez. Il ne se dit pas du premier coup : « Si elle ne m'aime pas, c'est que j'ai des cheveux blancs » ; non, on ne s'avoue ces sortes de choses qu'à la dernière extrémité. Il va chercher toutes sortes de raisons qui n'en sont pas : <c Si elle ne m'aime pas, moi, qui suis Mithridate, c'est apparemment que je viens d'être vaincu. Mais tout vaincu que je suis, je vaux mieux encore que tous ces freluquets. »
Quand le sort ennemi m'aurait jeté plus bas, Vaincu, persécuté, sans secours, sans Etats, Errant de mers en mers, et moins roi que pirate Conservant pour tout bien le nom de Mithridate, Apprenez que, suivi d'un nom si glorieux, Partout de l'univers j'attacherais les yeux, etc..
Mais, bonhomme, elle sait bien que tu t'appelles encore Mithridate. Mais elle sait aussi que tu as soixante ans. Et c'est cela qui la refroidit. Écoute le vieux Euy Gomez, qui est beaucoup plus sage que toi :
Pourtant j'ai nom Sylva; mais ce n'est pas assez.
Hélas ! non, ce n'est point assez. Ce pauvre Mithridate ! il ira tout le long du drame parlant de ses exploits, de sa renommée, tout comme Arnolphe expose à Agnès, pour s'en faire aimer, qu'il la fera monter au rang d'honorable bourgeoise. Cette perspective ne touche aucunement Agnès, non plus que l'idée d'être la femme d'un souverain puissant ne séduit Monime.
Que voulez-vous ? tous les vieillards amoureux disent la
même bêtise ; ils se font tous valoir par des avantages extérieurs, qui peuvent éblouir un instant lafeirime qu'ils aiment, mais qui ne suffisent pas longtemps à cacher leurs rides. Le cœur n'en a pas, dit le proverbe. Que n'en est-il de même du front et des yeux ?
Vous vous rappelez la mésaventure de Voltaire. Le malheureux grand homme, un soir à Commercy, entre, sans se faire annoncer, dans la chambre qu'occupait Mm0 du Châtelet ; il la trouve en conversation tendre avec Saint- Lambert. Xous avons par son secrétaire, Longchamp, le récit très fidèle et de la scène de la surprise et de celles qui la suivirent.
— Ce n'est pas ma faute, disait la marquise à Voltaire. Vous êtes Voltaire, mais Saint-Lambert n'a que trente ans.
Voltaire avait commencé par éclater en reproches et en imprécations. Mais c'était un homme d'esprit. Il ne tarda pas à sentir l'impertinence de sa colère. Nous savons toute la série des sentiments par lesquels il passa, avant de se résoudre à tout comprendre, et vous n'ignorez pas que tout comprendre, c'est tout pardonner. Le lendemain, l'auteur des Saisons se présenta chez son rival, il commençait à balbutier quelques excuses; mais Voltaire ne lui laissa pas le temps d'en dire davantage.
— Mon enfant, lui dit-il en l'embrassant avec une touchante bonhomie, j'ai tout oublié, et c'est moi qui ai eu tort. Vous êtes dans l'âge heureux où l'on aime, où l'on plaît; jouissez de ces instants trop courts. Un vieillard, un malade, comme je suis, n'est pas fait pour les plaisirs.
Cette philosophie mélancolique n'est pas à l'usage de tout le monde. Il faut avoir beaucoup réfléchi, s'être examiné soi-même et fort longtemps et avec des yeux désintéressés, pour se détacher ainsi de la passion que l'on sent au fond du cœur et prendre le dessus.
Relisez par curiosité les articles et le volume que Sainte- Beuve a consacrés à Chateaubriand. Vous verrez l'illustre écrivain, à mesure qu'il vieillit, devenir plus jaloux et plus tristement jaloux des femmes qui se sont données à lui, les accabler du poids de sa gloire, s'étonner avec dépit quand leur amour se relâche, leur dire en propres termes qu'un quart d'heure de bonheur avec un homme comme lui, Chateaubriand, vaut une vie et une éternité — ■ le mot y est — passé en compagnie d'un autre.
Une des plus jolies et des plus aimables amies de Chateaubriand vieillissant a conté, dans les Enchantements de jjfme prua\mce) ia courte liaison qu'elle eut avec le grand artiste. On sent très bien, dans son récit, la progression de son amour; cet enivrement de vanité féminine qui lui monte d'abord l'imagination, la joie orgueilleuse qu'elle éprouve à lui donner le bras, puis le désenchantement d'une passion mal satisfaite, l'étonnement douloureux de Chateaubriand qui voit la femme lui échapper, et qui s'arme en vain de son grand nom pour la retenu'.
Car c'est là point commun : tous sans exception croient que la gloire ou la fortune peut tenir lieu de la jeunesse. Tous refont à leur usage le discours de Mithridate. Eh ! ne ne l'avons-nous pas vu exprimé eu vers admirables dans ces fameuses Stances à une Marquise, que notre vieux Corneille, — hélas ! il avait passé cinquante ans, quand il les écrivait — composa pour adoucir le cœur d'une inhumaine, et, nous pouvons l'ajouter, qu'il composa inutilement :
Marquise, si mon visage A quelques traits un peu vieux, Souvenez-vous qu'à mon âge Vous ne vaudrez guère mieux.
Le temps aux plus belles choses Se plaît à faire un affront;
Il saura faner vos roses, Comme il a ridé mon front.
Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclatants, Pour n'avoir pas trop d'alarmes De ces ravages du temps.
Pensez-y, belle marquise, Quoiqu'un grison fasse effroi , Il vaut bien qu'on le courtise Quand il est fait comme moi.
Ainsi parlait Corneille ; c'est quïl faut bien de la philosophie pour dire, avec la résignation mélancolique et douce d'un Voltaire cajolé par une jolie femme :
Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'âge des amours.
Au crépuscule de mes jours Rejoignez , s'il se peut, l'aurore.
Des beaux lieux où le dieu du vin Avec l'Amour tient son empire, Le Temps, qui me prend par la main, X*avertit que je me retire.
De son inflexible rigueur.
Tirons au moins quelque avantage, Qui n"a pas l'esprit de son âge, De son âge a tout le malheur.
C'est là le langage de la vraie sagesse. Mais si tous les hommes étaient sages, il n'y aurait point de romans ni de drames ; car les drames et les romans ne sont fondés que sur les passions des hommes.
Mithridate n'est point un sage : si j'ai rappelé à son propos, tous ces noms qui semblent n'avoir rien à faire avec lui, c'est précisément pour montrer que son cas est
des plus fréquents, que la passion qu'a voulu peindre Racine est un des accidents les moins rares de l'amour et qu'il peut être marqué de traits assez généraux pour être compris d'un grand public.
Le premier de tous ces traits, c'est la jalousie, une jalousie d'une espèce particulière, qui conduit à la ruse et à la finasserie. Comprendriez-vous Pyrrhus ou Achille se dissimulant derrière une porte pour surprendre le secret d'un amour qu'on lui cache ? Cette sorte de jalousie mesquine serait incompatible avec leur caractère et avec leur jeunesse. Mais voilà un vieillard qui veut avoir le cœur net d'un mystère dont il est obsédé. Il a recours à un artifice de vieillard.
Il se rencontre avec Harpagon dans le choix de la ruse. Eh! mais, c'est que tous les deux ont soixante ans. L'un est un usurier et l'autre un grand roi ; la différence est grande, la distance énorme; mais tous deux sont des vieillards amoureux, et c'est pour cela qu'ils s'avisent du même stratagème. C'est une malice de vieux jaloux. Et j'en reviens là toujours : Eacine n'a pas eu d'autre objet que de peindre toutes les fureurs de l'amour chez un vieillard.
Et alors, remarquons-le, je vous prie, ce même homme, qui disait tout à l'heure à Monime : « Je suis vaincu, mais ça ne fait rien, je m'appelle Mithridate, et vous pouvez m'aimer encore » ; du moment qu'il veut l'amener à croire qu'il a renoncé à elle, il sait fort bien retourner son habit :
Enfin, j'ouvre les yeux, et je me fais justice, C'est faire à vos bontés un triste sacrifice Que de vous présenter, madame, avec ma foi Tout l'âge et le malheur que je traîne après moi. Jusqu'ici la fortune et la victoire même Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes. Mais ce temps-là n'est plus...
Il est dans le vrai, cette fois ; mais, ce qu'il y a d'admirable, c'est qu'il ne croit pas y être. C'est par ruse qu'il parle ainsi , afin de la tromper et de l'amener à se découvrir. Etrange subtilité des complications du cœur bumain ! Voilà un homme qui, lorsqu'il est emporté par L'intérêt de sa passion, refuse de comprendre qu'on ne puisse pas l'aimer, qui commande qu'on l'aime, et qui cependant sait si bien les raisons pour lesquelles il ne peut plus être aimé qu'il s'arme de ces raisons mêmes contre la personne qui ne les lui a jamais opposées, qui les lui a seulement laissé soupçonnera travers son silence.
Mithridate a tiré de Monime le secret de sa passion pour Xipharès. Il n'est pas du bois de ceux qui rentrent en eux-mêmes, qui se rendent justice : non, c'est un homme accoutumé à la domination et dont les passions sont violentes. Xipharès le gêne, il s'en débarrassera. Quant à Moniine , eh bien ! tout ce qui s'est passé entre elle et lui sera regardé comme non avenu ; elle le suivra à l'autel. Il vient lui enjoindre de le faire et les voilà encore une fois en présence l'un de l'autre.
Et alors nous Voyons cet amour de vieillard se marquer d'un nouveau caractère, que n'a point oublié Victor Hugo dans sa merveilleuse analyse. Rappelez-vous ce que dit Ruy G ornez à doua Sol :
... Et puis, vois-tu, le monde trouve beau Lorsqu'un homme s'éteint, et, lambeau par lambeau S'en va. lorsqu'il trébuche au marbre de la tombe, Qu'une femme, ange pur, innocente colombe, Veille sur lui, l'abrite et daigne encore souffrir L'inutile vieillard qui n'est bon qu'à mourir. C'est une œuvre sacrée, et qu'à bon droit on loue Que ce suprême effort d'un cœur qui se dévoue , Qui console un mourant jusqu'à la fin du jour, Et, sans aimer peut-être, a des semblants d'amour!
Le vieillard amoureux prend la jeune femme qu'il aime par un des sentiments les plus nobles et les plus délicats qui soient en elle : la pitié tendre pour les faibles, pour les déshérités de la vie.
— Il ne me reste plus que ton amour au monde, ne me le retire pas !
Eh bien ! c'est ce que dit précisément Mithridate , non pas avec cette onctueuse sensibilité du Euy Gomez de Victor Hugo, mais avec les emportements de violence qui conviennent à un despote irrité.
Attendiez-vous, pour faire un aveu si funeste, Que le sort ennemi m'eût ravi tout le reste Et que de toutes parts, me voyant accabler, J'eusse en vous le seul bien qui me pût consoler?
Est-ce qu'au fond, ce n'est pas le même sentiment? et comprenez-vous alors pourquoi je me suis montré si dur envers Maubant qui joue ce rôle ? Ce n'est pas seulement parce qu'il a perdu le tonnerre de sa voix. C'est un accident fâcheux, mais qui pourrait laisser intact le talent du comédien. C'est qu'en vérité, Maubant ne nous montre rien de cette passion. C'est qu'il est toujours et uniformément solennel et furieux. C'est que toutes ces gradations de sentiments passent inaperçues dans son débit.
Que de tendresse, que de regrets, quelle affection au fond de ces reproches! Vous rappelez- vous Arnolphe, rappelant tous ses prétendus bienfaits à la pauvre Agnès, qui ne lui répond qu'en le regardant de ses deux grands yeux clairs. Il fait pitié, ce brave homme! N'avez-vous pas la même compassion de Mithridate :
Ne vous souvient-il plus, cœur ingrat et sans foi, Plus que tous les Romains conjurés contre moi, De quel rang glorieux j'ai bien voulu descendre
Pour vous porter au trône où tous n*osiez prétendre.
Songez de quelle ardeur en Ephèse adorée Aux filles de cent rois je vous ai préférée. Et négligeant pour vous tant d'heureux a". Quelle foule d'Etats je mettais à vos pieds !
Je parlais de pitié plus haut : mais on peut, à volonté, rire d'un pareil discours. Et que diable cela peut-il faire à Monime que Mifchridate ait négligé tant d'heureux alliés ! Monime pourrait répondre comme Agnès :
Horace avec deux mots en ferait plus que vous.
C'est que Monime, comme Agnès, comme toutes les femmes, suit l'instinct de la nature, qui veut que les jeunes gens se cherchent et s'aiment. C'est qu'ell comme dit Arnolphe lui-même, une indocile bête, une chatte, parfaitement égoïste, voluptueusement ingrate, qui n'a cure que de ses aises, et que l'odeur du lait chaud attire, beaucoup mieux que les plus beaux raisonnements du monde.
Mithridate, avec son grand nom, avec ses armées, avecson titre de roi et ses trente diadèmes, ne peut rien à cela. Il vient se briser contre un obstacle tranquille et doux, mais par cela même d'autant plus invincible. Et alors, il entre en fureur :
Ah! vous ne m'aimez pas, madame l'impudente.
Et il commande, et il menace, le sot. l'imbécile !
C'est donc votre réponse, et sans plus me complaire Vous refusez l'honneur que je voulais vous faire ! Pensez-y bien ! J'attends pour me déterminer.
L'honneur qu'il voulait lui faire ! Xon, c'est à pâmer de
rire. Mais c'est toi qui as envie d'elle ; tu lui proposes de l'épouser : il n'y a pas d'honneur à cela, ou l'honneur est pour toi. Elle te refuse, et elle a raison, car tu es un désagréable sexagénaire et elle aime un beau jeune homme.
Mithridate reste seul, et, selon l'usage de la tragédie antique, Racine exprime, dans un monologue qu'il lui prête, toutes les raisons qu'il a, soit de se venger des deux amants, soit de leur pardonner.
Ses premiers mots, comme cela est naturel, sont de vengeance. Mais aussitôt que la réflexion reprend le dessus , il est impossible qu'un vieillard ne se rende pas compte de sa sottise ou du moins qu'il ne la sente pas obscurément. Il serait absurde de donner à un Mithridate la philosophique résignation de Voltaire, ou la mélancolie attristée de Ruv Gomez; Racine prête à Mithridate les considérations qui doivent venir à un homme politique, à un chef d'empire.
Cette passion, elle est ridicule ! et il va lui sacrifier quoi ? Son fils !
Un fils que Rome craint, qui peut venger son père ! Pourquoi répandre un sang qui m'est si nécessaire? Ah ! dans l'état funeste où ma chute m'a mis, Est-ce que mon malheur m'a laissé trop d'amis? Songeons plutôt, songeons à gagner sa tendresse. J'ai besoin d'un vengeur et non d'une maîtresse.
Ces réflexions-là, qui ne les a faites, chacun dans la sphère de sa condition ? qui ne s'est dit : « Faut-il que je sois bête ? Où me mènera cette passion pour une femme qui ne peut pas m'aimer ? J'ai besoin de travailler, de me pousser, de gagner de l'argent; je ferais bien mieux de l'abandonner au hasard de ses caprices. »
Cédons là. Vains efforts qui ne font que m'instruire Des faiblesses d'un cœur qui cherche à se séduire Je brûle, je l'adore, et loin de la bannir...!
Et qui aussi ne s'est écrié douloureusement , tout bas. au fond de sou cœur, et rougissant de sa sottise : « Ali ! si l'on savait comme je suis stupide ! d
Et vous, heureux Romains, quel triomphe pour vous Si vous saviez ma honte et qu'un avis fidèle De mes lâches combats vous portât la nouvelle !
Et alors, l'inévitable retour sur le passé : « Faut-il que j'aie eu peu de chance pour me laisser ainsi prendre. »
Ah ! qu'il eût mieux valu, plus sage et plus heureux Et repoussant les traits d'un amour dangereux, Xe pas laisser remplir d'ardeurs empoisonnées Un cœur déjà glacé par le froid des années !
Il ravoue donc, à la fin ! Oui, c'est une grande difformité dans la nature qu'un vieillard amoureux ! Mais que de chemin il a fait pour arriver à cette conclusion ! et que de chemin nous avons fait avec lui ! Nous avons passé en revue l'un après l'autre tous les sentiments dont se compose l'amour d'un vieillard pour une jeune fille; il est très vrai que nous les avons vus sous un angle particulier, puisque ce vieillard est Mithridate et qu'il s'adresse à Monime. Mais il n'importe ! Nous avons fait le tour de cette passion ! Noua en avons saisi tous les ressorts et toutes les manifestation-. L'œuvre du poète tragique est accomplie.
Je n'irai point le chicaner ensuite sur son dénouement ; sur le démenti que Mithridate se donne à lui-même quand, percé de coups, et sur le point de mourir, il dit à Xipharès qui l'a sauvé de la honte de tomber vivant aux mains de l'ennemi :
Que ne puis-je payer ce service important
De tout ce que mon trône eut de plus éclatant !
Mais vous me tenez lieu d'empire et de couronne.
"Vous seule me restez ; souffrez que je vous donne, Madame, et tous ces vœux que j'exigeais de vous. Mon cœur pour Xipharès vous les demande tous.
Sans doute, ce dénoûment est assez misérable. Mais je l'ai dit fort souvent, et j'en ai, à plusieurs reprises, exposé les misons : le dénoûment ne compte pas dans les grandes œuvres. Quand une fois l'auteur dramatique a épuisé, sur une passion ou sur un caractère, tout ce qu'il avait à dire, il conclut comme il peut; et c'est un fort petit malheur si la conclusion est indifférente ou mauvaise. Mithridate tuerait son fils et Monime avant de mourir lui-même, en sauriezvous davantage sur l'amour chez les vieillards ? Assurément non ! Eh bien ! alors, qu'est-ce que cela vous fait qu'il pardonne ? Il y a des gens qui aiment que les drames et les romans finissent bien. C'est le plus grand nombre. Je n'en veux pas trop à Racine d'avoir pensé à satisfaire les âmes sensibles et naïves.
17 février 1879.