‹ Quarante ans de théâtreChapitre 27 sur 41 · MONIME · texte numérisé non relu

MONIME

Quand M. Perrin, en 1879, reprit Mithridate, c'était surtout Monime qu'il avait en vue; il comptait que Mme Sarah Bernhardt y obtiendrait, au moins près des lettrés, un succès éclatant.

Mais c'était l'époque où la célèbre artiste, surmenée de travaux divers, tiraillée en tous sens par les devoirs qu'elle se forgeait elle-même, n'avait plus le loisir de s'occuper sérieusement de son théâtre.

— Il me serait indifférent, me disait M. Perrin avec un

chagrin mêlé de dépit, il me serait indifférent d'avoir, pour pensionnaire de la Comédie-Française, une tragédienne qui ferait de la sculpture à ses moments perdus. Ce que je ne puis admettre, ce qui me désole, c'est que j'ai une artiste statuaire, qui fait du théâtre quand il lui reste par hasard un peu de temps.

Mmc Sarah Bernhardt n'allait point aux répétitions ; elle n'apprenait même pas par cœur les vers du poète. Je la grondais de sa négligence, tout doucement, comme pouvait faire un homme de mon âge s'adressant à une jeune femme :

— Votre rôle de Monime, s'écriait-elle, secouant sa jolie tête blonde, c'est vous qui m'avez fourrée là dedans ! Il n'y a pas un effet à faire ! Montrez-moi un effet!...

Et je ne pouvais, en effet, lui montrer un effet!...

Raciue ne s'est pas préoccupé de mettre des effets dans le rôle de Monime.

J'aurais bien pu répondre que l'idéal de l'art dramatique n'était peut-être pas de chercher des effets et de les faire ; mais je n'avais garde de m'engager, avec une personne aussi prévenue, dans ces discussions philosophiques.

— Vous serez charmante dans Monime, lui disais-je, le rôle est taillé sur le patron de votre talent. Vous n'avez qu'à vous laisser aller à votre nature ; sachez seulement le rôle, vous passerez Rachel.

— J'y serai exécrable! répétait-elle, furieuse. Ce sera de votre faute. Vous êtes insupportable avec votre Racine. Qui est-ce qui écoute Racine, à cette heure? Il n'a écrit qu'un rôle : celui de Phèdre. Mais Monime ! c'est la pluie ! il n'y a rien, rien, rien, je vous dis qu'il n'y a rien.

Mme Sarah Bernhardt est une artiste si heureusement douée qu'elle est capable de faire tout ce qu'elle veut. Elle s'était promis d'être mauvaise, dans un rôle où elle n'avait

qu'à laisser tomber les vers de ses lèvres pour être exquise ; elle le fat, au delà même de ce que nous avions craint. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que la même personne qui m'avait prédit son échec, qui me l'avait par avance jeté au visage, se fâcha tout rouge quand je l'eus constaté : avec quels ménagements de phrase ! de quelle plume légère et tendre ! Ah ! ce furent de beaux cris d'indignation et de colère. On était trahie ! on était — je crois que le mot fut dit — on était lâchée.

Xous nous réconciliâmes sur le dos de ce pauvre Eacine ; j'avouai ingénument qu'il n'y avait pas plus d'effetf? dans le rôle de Moniine qu'il n'y a d'accidents qui accrochent l'œil dans une Vierge de Raphaël, qu'il n'y a, dans une phrase de Mozart, de surprises pour l'oreille. Elle parut satisfaite de voir ma facilité à céder sur ce point de doctrine, jura qu'elle ne rejouerait plus le rôle, et cette fois-là tint parole.

Et je m'en allais, maugréant à part moi : « Des effets ! des effets ! niais l'effet suprême est parfois de ne pas faire d'effet. Quelle pauvre et miserai >le façon d'entendre l'art dramatique ! Quand ou pense qu'il y a des artistes qui calculent sur une attitude, sur un geste, sur un éclat de voix pour changer le sens d'un vers, secouer un public ignorant ou frivole, et lui arracher des applaudissements de mauvais aloi. Cela s'appelle un effet. »

Eh bien! non, il n'y a pas d'effet dans Moniine. Car Monime, c'est la grâce mesurée et décente. Je ne puis la voir sans me rappeler le joli portrait que Taine a tracé quelque part des héroïnes de Mme de Lafayette :

« D'un bout à l'autre de son livre brille une sérénité charmante; les personnages semblent glisser au milieu d'un air limpide et lumineux. L'amour, la jalousie atroce, les angoisses suprêmes du corps brisé par la maladie de

Tàme, les cris saccadés de la passion, le bruit discordant du monde, tout s'adoucit et s'efface, et le tumulte d'en bas arrive comme une harmonie dans la région pure où nous sommes montés.... Ce sont les nerfs grossiers ou les esprits obtus qui veulent des éclats de voix ; un s >urire, un tremblement dans l'accent d'une parole, un mot ralenti, un regard glissé suffisent aux autres. Ceux-là devinent ce qu'on ne dit pas et entendent ce qu'on indique. Ils comprennent ou imaginent les transports et les tempêtes cachés sous des phrases régulières et calmes... »

Taine poursuit longuement cette analyse de la manière de Mme de Lafayette; il cite quelques-uns des plus aimables passages de la Princesse de Cleves, celui où Mme de Clèves, avec des délicatesses infinies de langage, laisse entendre au duc de Nemours qu'elle ne serait pas éloignée de l'aimer ; la page où la malheureuse jeune femme, s'apercevant de son amour, se reproche comme un crime les émotions les plus involontaires et les plus fugitives, et déploie avec une grâce divine des trésors de pudeur et de générosité ; il nous les fait admirer et continue en ces termes :

« Ce style et ces sentiments sont si éloignés des nôtres, que nous avons peine à les comprendre aujourd'hui. Ils sont comme des parfums trop fins; nous ne les sentons plus ; tant de délicatesse nous semble de la froideur ou de la fadeur. La société transformée a transformé l'âme humaine... »

Oui, cela est vrai, nous ne comprenons plus la Princess" de Clèves que par un effort d'érudition classique et de goût littéraire dont les hommes très instruits sont seuls capables. Et voilà pourquoi Mme Sarah Bernhardt se plaignait de ne pas faire d'effets dans Monime. C'est qu'elle comptait pour rien le suffrage discret de trois ou quatre mille lettrés. Dans son appétit de la grosse popularité, elle

ne voulait exprimer que les passions farouches et extrêmes, celles qui secouent violemment les nerfs de la génération contemporaine.

Monime est une sœur de la princesse de Clèves. Elle a vécu dans ce siècle mesuré et digne ; elle y a appris la décence des mouvements, la noblesse du langage, la grâce des sentiments atténués et polis. C'est comme Bérénice, comme Esther, comme Aricie, une femme du dix-septième siècle, et elle est la plus harmonieuse et la plus charmante de toutes celles que Racine a mises en scène.

Je vois, dans les articles de quelques-uns de mes confrères, qu'on le blâme d'avoir ainsi peint, sous des noms anciens, des figures de son temps; mais c'est là justement son mérite. Tout théâtre représente des mœurs contemporaines. Les héros mythologiques d'Euripide sont avocats et philosophes comme les jeunes Athéniens de son siècle. Quand Shakespeare a voulu peindre César, Brutus, Ajax et Thersite, il en a fait des hommes du seizième siècle. Tous les jeunes gens de Victor Hugo sont des plébéiens révoltés et sombres, fils de René et de Child Harold. Au fond, un artiste ne copie que ce qu'il voit ; il ne peut et ne doit copier autre chose. Le lointain et la perspective historique ne lui servent que pour ajouter la poésie à la vérité.

Je trouve dans la notice que M. Bernardin a mise en tête de son édition de Mithridats un récit curieux des premières représentations qui furent données de cette tragédie à la cour :

« Lorsque Monsieur donna, en 1678, une fête brillante à Saint-Cloud pour Mme de (Tuise, pour le duc de Montmouth, récemment venu d'Angleterre, pour la princesse de Monaco, pour l'ambassadeur et l'ambassadrice d'Angleterre, la gazette nous dit que l'on entra dans un salon

extraordinairement éclairé, et paré d'une merveilleuse profusion de fleurs dans des vases et cuvettes d'argent ; et la compagnie y fut très agréablement divertie de la représentation de Mithridate du sieur Eacine par la seule troupe royale.

« C'est encore sur la même scène que Monsieur et Madame firent représenter Mithridate, lorsqu'ils reçurent, en 10 80, la nouvelle Dauphine.

« Après le souper, dit le Mercure galant, toute la cour passa chez Madame, où l'hôtel de Bourgogne joua le Mithridate, de M. Racine. Le lieu qui devait servir de théâtre était préparé dans l'ancien salon. Des paravents d'une très grande beauté, entre lesquels étaient des guéridons d'argent, portant des girandoles garnies de bougies, faisaient la décoration de ce théâtre. Entre chaque guéridon, on voyait des pots remplis de toutes sortes de fleurs, avec des vases et des cuvettes d'argent.

a Au fond du théâtre, il y avait une manière d'amphithéâtre dressé dans la grande croisée qui regarde Paris.

« Cet amphithéâtre était plein de girandoles garnies de bougies, de vases et d'autres ouvrages d'argent, remplis de fleurs. »

Que dites-vous de ce décor? Le costume était à l'avenant. Étonnez-vous, après cela, que. dans ce milieu où respirait la magnificence du grand siècle, Eacine ait jeté des personnages contemporains.

En ce temps de restitutions archéologiques, peut-être serait-il curieux de nous rendre une tragédie de Racine avec les décorations, les costumes et les ajustements de

Mais je n'y tiens pas trop pour ma part. Qu'y a-t-il de vraiment admirable dans les œuvres des maîtres ? C'est ce qu'ils y ont mis de général et d'immuable. Ils ont, en faisant

le portrait d'un contemporain, peint l'homme même, et cela seul est durable.

On pourra faire au MithridaU de Racine le reproche de ne pas ressembler au roi dont nous a parlé l'histoire. Mais il n'y aura jamais sur la terre un vieillard amoureux qui ne retrouve chez le héros du poète les emportements furieux, les douleurs cuisantes, les horribles angoisses, tous les sentiments en un mot dont il a souffert plus d'une fois. Qu'importe, après cela, que le MithridaU qui lui est donné par la tragédie ne remplisse pas exactement l'idée que les érudits se sont faite du roi de Pont tel que l'a dépeint Florus ? A-t-il vu Florus ? Sait-il seulement ce que c'est que le Pont ? S'est-il formé une image exacte des souverains barbares contre qui Rome eut à lutter en ces temps éloignés de lui ? Il n'a que vaguement et confusément entendu parler de toutes ces choses. Ce qu'il sait, en revanche, c'est que, lorsqu'on est à la tête de soixante ans et que l'on a le malheur d'aimer une jolie fille sans être aimé d'elle, on est enragé et l'on aurait quelque plaisir à la punir par un bon coup de couteau du crime d'aimer un rival plus jeune.

Et de même la charmante Monime, c'est, si l'on veut, une femme du dix-septième siècle ; mais c'est aussi et c'est plutôt une femme de tous les temps. Depuis que le monde est monde, il y a eu des femmes pudiques et fières, qui se sont gardées contre les entreprises des hommes par une réserve hautaine ; qui, alors qu'elles aimaient, n'ont laissé échapper le secret de leur cœur qu'à travers des délicatesses infinies de sentiments et de langage ; qui ont préféré la mort à un semblant d'outrage.

Xipharès est, comme le disait Voltaire, un courtisan français, tout comme Hippolyte et comme Achille. Mais le respect de la femme aimée, cette crainte de s'ouvrir à elle de sa tendresse, le chevaleresque dévouement à son

infortune ou à ses caprises, ce sont là aussi des qualités, qui se retrouvent chez l'homme dans tous les siècles.

Et c'est ce qui fait que les tragédies de Racine sont, quoi qu'on en dise, si intéressantes. Je ne parle que pour moi, qui porte peut-être en cette affaire un peu de parti pris, qui cède trop aisément à un préjugé de mon éducation première. Mais j'ai vu l'autre jour telle femme qui (j'en étais profondément sûr) ne savait pas, avant de venir au théâtre, un mot de la tragédie de Racine, qui ne s'en doutait même pas ; elle s'y est amusée comme à un mélodrame, et elle était même tout étonnée d'y trouver tant de plaisir. A la seconde représentation , le public a paru s'émouvoir tout entier, et il n'a point témoigné par son attitude qu'il crût écouter une de ces œuvres consacrées mais mortes, qui ne doivent plus inspirer qu'un respect mêlé d'ennui.

Il faut rendre cette justice aux jeunes gens à qui M. Perrin avait confié l'interprétation de Mithridate. Ils ont cherché à retrouver, sous la phraséologie racinienne, les passions exprimées par le poète, et ils les ont traduites avec autant d'énergie que s'ils eussent eu affaire à un drame moderne. Ils ont très heureusement rompu avec les traditions du ronron tragique.

C'est Silvain qui faisait Mithridate. J'ai grand plaisir à le louer. On lui a, parmi tous les éloges qu'il a reçus, adressé beaucoup de critiques. C'est que vraiment, dans ces grands rôles qui ont été retournés en cent façons, on demande trop aux artistes, on veut qu'ils traduisent trop de choses à la fois, et de choses qui sont souvent disparates.

Comme Mithridate est un roi barbare, on veut que l'acteur ait à la fois de la majesté et de la sauvagerie ; comme l'histoire nous apprend qu'il fut rusé et féroce, et que Racine d'ailleurs le peint tel, on exige que le comédien nous

fasse sentir la profonde astuce du personnage en même temps que sa farouche violence; comme Mithridate est passionnément amoureux, mais cruellement despote tout ensemble, il faut que l'artiste donne au rôle un tour de mélancolie attristée et qu'il fasse par là-dessus sentir le ton impérieux du souverain oriental à qui nul ne résiste, surtout une simple femme.

Ce sont bien des affaires, et l'on complique ainsi, par cette multiplicité d'exigences, des rôles qui ne sont pas trop commodes à jouer, même quand on les aborde plus simplement. Je crois que, en effet, Silvain n'a pas l'air assez d'un roi et surtout d'un vieux roi. Mais il a joué quelques parties de son rôle avec un emportement extraordinaire, et il a dit avec une énergie peu commune certains vers où on l'attendait, comme celui-ci qui est fameux :

La haine de cent rois, et la mienne peut-être !

Et cet autre qui a enlevé la salle :

Et nos derniers regards ont vu fuir les Romains.

A côté de lui, il faut citer Martel. Martel, qui joue le rôle d'Arbate, n'a qu'un récit à faire. Mais vous remarquerez que nombre de confidents, chez Eacine, ont ainsi un grand morceau de bravoure à dire, ce qui fait qu'on ne saurait abandonner le personnage à une simple utilité. Le récit d'Arbate, au cinquième acte, est un des plus animés et des plus beaux qu'ait jamais écrit Racine. Martel l'a jeté superbement d'une haleine, sans que le soin du détail souffrît en rien de la rapidité du débit.

24 juillet 1882.

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