‹ Quarante ans de théâtreChapitre 28 sur 41 · IPHIGÉNIE · texte numérisé non relu

IPHIGÉNIE

Cette pièce passe, noD pas peut-être pour la plus gé- I niale des tragédies de Racine, mais assurément pour la

mieux faite, pour celle qui ménage le mieux, d'un bout à l'autre, l'intérêt et l'émotion. Laissant de côté tout ce qui a été «lit a «m sujet, — vous le trouverez dan- les excellentes éditions qu'on met entre les mains des lycéens, — nous allons étudier, dans Iphv/ènie, le talent de l'homme de théâtre, et je vais vous montrer comment on fait une bonne pièce. Tous pensez bien que Racine n'a pas tant réfléchi que cela, il a été conduit avant tout par l'intuition; mais nous allons démonter les ressorts dont il est probable qu'il bW servi.

Pour faire une pièce, il faut d'abord, n'est-ce pas ? un argument, un thème, un sujet. Une pièce ne peut pas tenir en l'aîr ; il est besoin d'un événement sur lequel elle s'appuie. Prenez toutes les tragédies inspirées de l'antiquité : ■vous pouvez en enlever le fait, autour duquel la pièce s'est, pour ainsi dire, cristallisée. Presque toujours, c'est un épisode de l'histoire ancienne ou une légende mythologique. Ici, c'est une légende mythologique ; elle est très simple. Les Grecs se sont réunis en Aulide pour venger Ménélas à qui Paris a enlevé sa femme, et ils veulent porter la guerre

dans la ville de Paris, à Troie. Mais ils sont retenus par un prodige extraordinaire : les vents s'obstinent à ne pas souffler. L'oracle, par la bouche de Calchas, a déclaré que les vents ne deviendraient favorables que si l'on sacrifiait Iphigénie. Celle-ci est fille d'Agamemuon ; un la lui demande au nom des intérêts de la Grèce. Il la cède; elle est égorgée sur l'autel, et immédiatement les vents soufflent. Voilà .toute la légende. Il y a là évidemment matière à tragédie, car nous y devinons des conflits de passions, et cela suffit. Les sentiments d'Agamemnon, les colères de sa femme Clytemnestre, la douleur d'Iphigénie sont de nature à former an sujet intéressant et varié.

Racine se dit d'abord : <c II n'est pas possible de traiter ce sujet; il n'y a pas de dénouement. » Comment voulez-vous, en effet, que cette jeune fille vertueuse, charmante, à qui l'on aura intéressé le public pendant deux heures, soit égorgée à la fin? Cela n'est pas admissible. Les Grecs, qui avaient senti avant lui le défaut de cette légende sanglante, comme toutes celles de l'époque antéhomérique, s'étaient avisés d'une solution : Euripide, au dernier moment, substituait une biche à son Iphigénie, que Diane venait enlever, et le tout se terminait par une apothéose. Racine, dans sa préface, toute pleine de modestie, explique fort bien que le dénouement d'Euripide n'aurait jamais pu être accepté des Français. Je crois, pour moi, qu'ils l'auraient accepté tout de même. Mais il est possible que, même au dix-septième siècle, la foi dans la mythologie n'ait pas pu aller jusque-là.

Donc, Racine allait renoncer à son sujet, quand une idée lui vint. « Au lieu de ravir en l'air mon Iphigénie et de lui substituer une biche, se dit-il, si je supposais une autre Iphigénie... c'est un nom qui peut avoir été porté par plusieurs personnes ; à cela rien d'extraordinaire. » Et juste-

nient, voilà qu'il rencontre, dans Pausanias, historien assez peu connu, un récit d'après lequel Hélène aurait eu, d'un amour de passage, une fille qu'on avait nommée Iphigénie, tout en l'élevant sous un autre nom. Racine s'empare de ce personnage ; c'est lui qui sera substitué à la fille d'Agamemnon, de par l'oracle même ; et nous avons notre dénouement. Il faut, maintenant, l'arranger en drame.

Le premier soin à prendre est de chercher les personnages qui devront concourir à l'action. Dans une pièce moderne, il y a beaucoup d'acteurs secondaires, qui sont là pour déterminer le milieu, comme on dit. Dans une tragédie classique, il n'en est pas ainsi : il faut que tous aient un rôle pour ainsi dire nécessaire. Ici, en voici trois qui s'imposent dès le premier abord : Iphigénie, évidemment, puisqu'elle doit être sacrifiée, puisque c'est autour d'elle que la pièce tourne; Agamemnon aussi, puisque c'est à lui qu'on doit demander la victime, et qu'il peut la refuser ou l'accorder; et enfin, Clytemnestre, puisqu'elle est la mère d'Iphigénie. Et maintenant, si vous voulez intéresser un public français, bien qu'il soit disposé assurément à plaindre beaucoup une jeune fille qu'on envoie à la mort, vous réussirez certainement plus encore, en lui faisant voir que cette jeune fille était aimée, qu'elle aimait elle-même, et que toutes ses espérances d'un bonheur très légitime sont moissonnées dans leur fleur. Il faut donc donner un amant, comme on disait alors, un fiancé si vous aimez mieux, à Iphigénie. Où le prendre, sinon dans la légende elle-même ? Or, la légende nous dit que la fille d'Agamemnon fut recherchée d'Achille. Voilà donc un quatrième personnage qui devra, lui aussi, concourir à l'action. Sera-ce tout?

Pour déterminer Agamemnon à sacrifier sa fille, il nous faut la parole de Calchas. Mais, si l'on vous dit seulement : a Calchas l'a demandée ; » cet ordre, qui vient de la canto-

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nade, ne vous frappera pas assez, il n'entrera pas bien avant dans l'esprit du public. Il faut quelqu'un que vous puissiez voir, et qui vous dise : en regard de ces sentiments qui militent pour sauver la vie à Iphigénie, il y a de grandes idées qui ont beaucoup de force : c'est l'intérêt de la Grèce, la volonté des dieux et c'est l'espoir d'abattre l'orgueil de Troie. D'où nécessité d'un nouveau personnage. Quel serat-il? Racine a dû hésiter, et sans doute il a pensé d'abord à Calcbas. Il pouvait, dans une scène à effet, lui faire proclamer l'ordre terrible de la divinité. Mais, une fois cette proclamation faite, que restait-il pour le rôle de Calchas ? Les dieux ont parlé : il fait savoir ce qu'ils ont dit ; que voulez-vous qu'il ajoute de plus? Qu'il le répète deux fois, trois fois ? Ce n'est pas cela qui fera des scènes. Et puis, Calchas sera désagréable aux femmes. Elles diront : « Il ne vient là que pour demander cette jeune fille si douce, si charmante ; il est abominable, ce vieux prêtre. »

A sa place on pouvait mettre Ménélas. Mais Ménélas joue un rôle fâcheux dans cette affaire. C'est pour ravoir sa femme qu'on fait tout cela. Il aurait assez mauvaise grâce à venir dire à Agamemnon : « Sacrifiez votre fille. pour qu'on me rende ma femme. » Il n'avait qu'à la garder, sa femme! Et puis, dans la situation où est Ménélas, un roi, comme un bourgeois, n'inspire jamais qu'un certain sentiment de gaieté aimable.

Restaient Nestor et Ulysse. Nestor, nous le considérons dans l'idée que nous nous en sommes faite d'après Homère et Fénelon, comme un vieillard, des lèvres duquel coule la sagesse, et qui jamais ne consentira à une cruauté, quelle qu'elle soit. Ulysse, au contraire, nous a toujours été montré comme un politique qui subordonne les sentiments de la nature humaine à des idées plus pratiques. Aussi est-ce lui, en définitive, que Racine a dû choisir pour exprimer ces

fortes idées de patriotisme, de vengeance et de gloire, qui détermineront l'âme d'Agamemnon.

Toilà tous nos personnages. Et la fausse Iphigénie? Puisqu'on la sacrifiera, il faut bien que nous la connaissions. Ah ! c'est ici la grande originalité, qui fait de cette pièce, au point de vue de la construction, une merveille d'ingéniosité. Il était très facile de nous donner Eriphile comme un personnage de troisième plan : on l'aurait montrée deux ou trois fois, et une dernière fois au dénouement. C'est ainsi que, dans nos comédies, il y a souvent un acteur qui n'est là que pour épouser : sans lui , au dernier acte, il resterait toujours une pauvre femme dont on ne saurait que faire ; on la lui colloque.

Racine a dû d'abord voir les choses ainsi: mais il dit : « Si je veux que cette jeune fille soit égorgée, il faut que le public , loin d'en être fâché, le désire avec moi ; et il faut pour cela que ce soit une mauvaise fille. Il ne suffit pas que je la présente comme la rivale d'Iphigénie, car cet amour n'a rien d'odieux; elle a droit de vivre tout comme Iphigénie, et de cette façon j'aurai un personnage sympathique qu'on n'égorgerait pas et un second personnage sympathique qu'on égorgerait : je n'aurais rien gagné à mon invention. Il faut donc absolument que cette fausse Iphigénie ne soit pas aimée du public, de telle sorte qu'il dise à la fin : Ah ! comme c'est bien fait ! Elle l'a bien mérité, i

Bref, en creusant cette idée, Racine a trouvé un caractère très curieux : celui de la fille, non pas jalouse, — car, connaissant l'amour d'Achille pour Iphigénie, il est naturel qu'elle soit jalouse, et ce sentiment pourrait lui valoir quelque sympathie, mais de la fille envieuse, nourrie de tout ce qu'il y a d'amer, de crispé , de rageur dans l'envie. Tous avez connu de ces femmes, — et même de ces hommes, n'est-ce pas? — qui sont la proie d'un tempérament bi-

lieux et désagréable, toujours prêts à récriminer, à s'écrier : « Ah ! il n'y a qu'à moi que ces choses-là arrivent. Pas de danger que celle-là soit malheureuse! Mais moi, moi, je tomberais sur le dos, je me casserais le nez. » Ces personneslà non seulement se rongent de leurs propres ennuis, mais le plaisir que donne généralement le bonheur des autres, elles le changent en fiel, et ce fiel s'échappe de leurs bouches dans leurs moindres paroles. Je me les figure maigres, — elles seraient grasses que cela n'y changerait rien , — mais je les vois maigres, la bouche pincée, les yeux jaunes, le teint fiévreux. Telle est Eriphile. En approfondissant ainsi ce rôle, Racine en a fait un personnage de première importance. Elle n'est pas toujours en scène, il est vrai ; mais c'est un faux mauvais rôle, et les actrices ne s'y trompent pas. Pour un acteur, un mauvais rôle est celui où il n'a pas grand'chose à dire : il aime bien mieux ceux où il tient le crachoir pendant deux heures : tel celui de Phèdre ; mais aussi de pareils personnages ont un grave inconvénient : c'est qu'ils font à eux seuls toute la pièce. Quand l'actrice s'appelle la Champmeslé ou M"e Ptéjane, cela va bien; mais, après elles, faute de pareils secours, la pièce risque d'être longtemps sans pouvoir tenir la scène. J'ai toujours pensé que c'étaient là des rôles énormes, accablant les épaules de qui les porte. Parlez-moi, au contraire, d'un rôle dont la responsabilité ne soit pas lourde, dont le public se dise qu'il y a bien peu à en tirer, et qui pourtant puisse être d'un très grand effet. Voilà le rôle avantageux ! Tout l'honneur en rejaillira sur le comédien. Les actrices qui sont malignes comme des singes, le savent bien, et ce sont ceux-là qu'elles demandent. Il y a, d'une part, de faux bons rôles : tel est celui de Chimène par exemple , qui n'a que deux ou trois mots admirables à dire et qui est toujours en scène, et toujours rageuse : pour ces rôles-là, comme on ne peut pas

s'en prendre à l'auteur, à Corneille, on dit que c'est la faute de l'actrice, ce qui est injuste. Mais, d'autre part, il y a de faux mauvais rôles comme celui d'Eriphile ; et de ceux-ci. en revanche, l'actrice a tout le profit.

Les caractères des personnages que Racine met en scène sont indiqués par les noms mêmes de ceux qui les portent. Il est évident qu'Agamemnon sera impérieux; Clytemnestre, violente et emportée; Iphigénie, douce, tendre, résignée. Quant à Ulysse, il aura toute la fermeté d'un roi politique. Achille sera un guerrier impétueux, irascible et un peu vantard, si vous voulez. Ce sont là des rôles tout faits ; Racine n'a eu à créer que celui d'Eriphile. Il faut maintenant distribuer notre sujet en actes et en scènes. Les jeunes gens d'aujourd'hui s'avisent de ne prendre qu'une situation, sans nous dire ni ce qu'il y avait avant, ni ce qui vient après. Us font quelquefois ainsi une scène très vive, qui emballe les spectateurs, et ils appellent cela une pièce. Trois mois après, personne n'y songe plus. En effet. ce n'est pas assez de nous donner un quatrième acte sans rien autour, ce n'est pas là un plat de résistance, une œuvre de théâtre. Racine a développé au contraire son Iphigénie avec une ingéniosité que Scribe lui-même n'aurait pas surpassée.

Vr décembre 1898.

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