LES RÔLES DE PHÈDRE ET D'HIPPOLYTE
J'arrive à ce qui a été l'événement de la semaine, à la reprise de Phèdre pour la continuation des débuts de Mllc Rousseil et de Mounet-Sully.
Ce serait bien le cas de s'écrier avec Racine :
Que les temps sont changés !...
Combien de fois n'ai-je pas vu, sous l'administration de M. Thierry, Phèdre jouée à la Comédie-Française et jouée tout aussi bien, mieux même à de certains égards, qu'elle ne- l'a été l'autre soir. Ce n'était pas alors un événement, il s'en fallait de tout ! La salle était plus d'aux trois quarts vide. Un public fatigué, somnolent, que rien n'arrachait de sa torpeur. C'était Devoyod, en ce temps-là, qui représentait les princesses tragiques. Elle avait bien des défauts, mais elle était belle, de taille imposante, avec l'allure magnifique d'une reine. Le diadème allait bien à cette tête superbe, où étincelaient des yeux profonds et noirs. Elle n'eût pas mieux demandé que de remuer les foules, mais l'heure de la tragédie n'était pas encore arrivée, et les foules s'obstinaient à ne pas venir.
— Quel courage, me disait-elle, quand je hasardais quelques observations sur son jeu, quel courage ne faut-il pas pour lutter contre l'indifférence du public. Est-ce que vous, vous écririez d'aussi bon cœur, si vous saviez que vos articles ne seront lus et goûtés de personne ? C'est une cave que la tragédie !
Et le fait est qu'elle s'y débattit durant dix ans dans les ténèbres. Elle en sortit juste le jour où la cave allait s'illuminer. La salle était pleine l'autre soir, et si l'on songe que cette affluence s'est produite en plein mois de septembre, quand toute la bonne compagnie parisienne est encore aux eaux, aux bains de mer ou à la chasse, on se rendra compte de la révolution qui s'est faite en quelques années dans le goût des Français. J'ai également assisté à la seconde représentation, qui a été tout aussi brillante. Je parle du public, bien entendu, et non de l'exécution de la pièce.
Il faut bien avouer que celle-ci a été médiocre.
Phèdre est plutôt une admirable étude du cœur féminin qu'une bonne pièce de théâtre, au vrai sens du mot. Il n'y a qu'un rôle qui absorbe tous les autres. Les péripéties de l'action sont peu nombreuses et peu intéressantes : ou plutôt, il n'y a point d'action. L'auteur fait le tour d'une passion : chacun des côtés qu'il examine l'un après l'autre lui est un nouveau sujet de développement, et la pièce est finie quand l'exploration est terminée. Il suit de là que Phèdre ne comporte qu'un rôle, et c'est celui de Phèdre.
C'est peut-être la seule tragédie de Racine qui présente cette particularité fâcheuse.
Andromaque fournit quatre rôles, dont la beauté sans doute es!: inégale, mais qui ont chacun leur importance : Briiannicuë en compte trois: Iphigènie cinq, dont le plus beau est donné à un personnage accessoire : Eriphile : on en trouverait trois au moins dans Athàlie; deux dans
Bajazet : celui de Roxane, et celui d'Acomat ; deux dans Mitliritlate. Je ne parle pas de Bérénice, qui n'est qu'une délicieuse élégie..
Phèdre est seule. Elle occupe le devant de la scène, et tout le temps, présente ou absente, elle dérobe au public la vue des autres personnages qui ne sont guère que des comparses chargés de lui donner la réplique, de mettre en lumière les différents traits par où se caractérise son amour. Le drame est pour ainsi dire absorbé tout en elle. Ce défaut, qui est déjà sensible à la lecture, devient bien plus criant au théâtre, quand l'actrice chargée du personnage de Phèdre n'est pas une artiste de premier ordre.
On ne s'en apercevait guère à l'époque où M1Ie Rachel le jouait. Vous savez qu'en ce temps-là on n'allait pas au Théâtre-Français pour entendre l'œuvre dix poète, mais pour écouter une virtuose. On était donc enchanté qu'elle s'emparât de la scène tout entière, et qu'elle ne laissât que peu de place aux figurants, que l'on affectait de ne pas écouter. Je n'étais malheureusement pas à Paris quand s'y donnaient les représentations de Mlle Rachel, mais c'est une tradition constante au théâtre, qu'à peine était-elle sortie de scène, le public bâillait ou lorgnait les loges ou étalait sans pudeur le journal du soir.
Les choses ne vont plus ainsi : la salle se montre attentive d'un bout à l'autre de la pièce. Ce n'est pas seulement parce qu'il nous manque une Rachel qui captive toute l'attention et la ramène à soi ; non, c'est que le goût de la tragédie étant revenu, le public se rend à la Comédie- Française pour écouter le drame et s'y intéresser. Il y a donc pour lui un désappointement plus sensible quand toutes les parties n'en sont pas équilibrées, quand les scènes, d'où le personnage principal est retranché, languissent sans intérêt et sans couleur.
Ce défaut était pallié, au temps de Racine, par la'Champnieslé ; il le sera toutes les fois qu'une grande artiste remettra la main sur ce rôle prodigieux de Phèdre. Il a éclaté en plein, l'autre soir, et il s'est produit un phénomène bien curieux. Le rôle de Phèdre, qui est le premier, en qui tout se ramasse et se résume, a paru reculer au second plan, s'évanouir et se fondre dans une interprétation grise et terne. Les personnages accessoires, en revanche, nous ont fait l'effet de venir à la rampe : ils ont pris une importance énorme, contre l'intention de Racine, qui ne la leur avait pas donnée.
Il y a eu comme un renversement des lumières et des ombres ménagées par le poète. On a écouté avec un plaisir très vif les scènes où d'autres que Phèdre étaient en jeu ; et elles sont peu nombreuses, courtes, et relativement assez médiocres. On s'est ennuyé — ennuyé est peut-être un mot un peu vif — on n'a pris qu'un plaisir de curiosité rétrospective aux magnifiques développements de passion qui constituent le personnage de Phèdre.
Mlle Rousseil est une personne très intelligente, et qui a reçu de la nature d'assez beaux dous. Elle possède une voix extrêmement tendre dans les notes hautes: elle a réussi, par un long travail, à la sombrer, et elle en tire des effets très pathétiques. Elle sait son métier et joue avec une conscience rare. Que lui manque-t-il donc pour réussir dans Phèdre? Peu de chose, en vérité : mais ce peu de chose est tout. C'est la passion qui fait défaut ; la passion vraie et communicative. Mlle Rousseil comprend le rôle, mais elle ne le sent pas et ne le fait pas sentir. Regardez son visage : le masque est d'une impassibilité singulière ; cette absence de physionomie reflète un cœur d'où n'a jamais jailli la source des larmes.
Elle est très habile à varier les nuances de son débit ;
elle donne aux passages attendus leur accent consacré ; de tout l'ensemble de son jeu il s'échappe une envie de bien faire, qui ne laisse pas d'exciter pour l'artiste une certaine sympathie ; on serait enchanté de se sentir ému ; on s'en veut à soi-même de ne pas l'être. On ne peut en venir à bout. Elle laisse son monde froid. Tout cela est proprement, correctement fait ; point de critique à présenter. Les gestes sont presque tous justes et suffisamment nobles; les intonations sont irréprochables ; tout est parfait, mais d'une perfection vulgaire et plate.
Les progrès de Mounet-Sully sont si évidents qu'ils ont frappé les yeux, même de ceux qui sont le moins sympathiques à ce jeune artiste. Un de nos confrères, avec qui j'aime souvent à me rencontrer dans ces appréciations, l'a trouvé très mal habillé; il l'a comparé, faisant allusion à son carquois, à un amour de carnaval. Le public ne m'a pas paru être de cet avis, et je n'en suis pas du tout. Le costume, si je ne me trompe, a été exactement copié d'un tableau, qui est de G-uérin, je crois. Hippolyte porte sur lui l'attirail de la chasse antique ; c'est la tradition grecque qui le veut ainsi, et je louerais plutôt Mounet-Sully de s'y être conformé. C'est une réforme que toute la critique demandait depuis longtemps sans l'obtenir. Le jeune artiste, qui est, comme on le sait, fort bien de sa personne, porte très élégamment ce costume riche et sévère.
On n'a pas, en général, approuvé le ton qu'il a donné à la grande scène de la déclaration au second acte. Il l'a, en effet, jouée de toute autre façon que ses devanciers. Il a été très frappé des épithètes dont Racine caractérise l'amour d'Hippolyte,/<mwc/^, sauvage, et il a cherché à traduire par le geste, le son de voix et l'impétuosité du langage, cette impression que le héros est en effet un hôte des
forêts, qui aime pour la première fois, et ne sait former que des vœux mal exprimés.
Le malheur est que les vers du poète résistent à cette interprétation du comédien. Il est impossible, au contraire, d'entendre jamais une déclaration plus mesurée, plus noble, plus harmonieuse ; le plus poli des courtisans. à Versailles, n'eût pas parlé d'autre façon à la dame de ses pensées.
Je crois que Mounet-Sully fera bien d'en revenir tout bonnement à la manière de ses prédécesseurs qui disaient ilanteries charmantes de l'air dont on fait un compliment à une belle princesse. Qu'il songe que ce rôle a été primitivement joué en perruque et en chapeau à plumes.
Il a emporté tous les suffrages dans la scène où il se défend, devant son père, contre les accusations de Phèdre. La grande tirade :
D'un mensonge si noir justement irrité
a été dite à merveille, avec beaucoup de douleur et de tendresse ; et le fameux vers :
Le joui- n'est pas plus pur que le fond de mon cœur,
a soulevé de longs applaudissements. Ce rôle comptera parmi les meilleurs qu'ait joués Mounet-Sully.
A côté de lui Mme Sarah Bernhardt a ravi tout le public. Et cette fois, il a bien fallu se rendre, et toutes les mauvaises humeurs qu'avait éveillées sa fortune rapide ont dû céder devant l'évidence. Il est certain que jamais on n'a mieux dit les jolis vers du rôle d'Aricie qu'ils ne l'ont été par Mnie Sarah Bernhardt. C'est proprement une musique que sa voix, et la diction est d'une pureté, d'une transparence qu'on ne saurait s'imaginer. Un frémissement de plaisir a passé dans tout l'auditoire quand elle a soupiré
de sa voix si tendre et si coquette tout ensemble ces vers si connus :
Mais de faire fléchir un courage inflexible, De porter la douleur dans une âme insensible, D'enchaîner un captif de ses fers étonné, Contre un joug qui lui plaît vainement mutiné, C'est là ce que je veux...
Aricie n'a que deux scènes : Tune au second, l'autre au cinquième acte. J'aime moins Mrae Sarah Bernhardt dans cette dernière. Aricie fait une suprême démarche auprès du père de son amant ; elle est au désespoir, elle le prie, elle le supplie, elle sanglote ces vers :
Cessez ; repentez-vous de vos vœux homicides, Craignez, seigneur, craignez que le ciel rigoureux, Ne vous haïsse assez pour exaucer vo3 vœux. Souvent, dans sa colère, il reçoit nos victimes ; Ses présents sont souvent la peine de nos crimes.
Mmc Sarah Bernhardt s'est avisée d'une autre interprétation qui me paraît moins touchante. L'air inspiré, le bras tendu, la voix animée d'un accent prophétique, semblable à la druidesse Velléda menaçant le centurion romain, elle semble lancer à Thésée une malédiction. Cette façon de comprendre le morceau est d'autant moins bonne, que Thésée lui répond tout de suite :
J'ai vu, j'ai vu couler des larmes véritables;
ce qui veut probablement dire : celles que vous versez sont fausses et je n'y crois point. Il faut donc qu' Aricie en ait répandu et qu'elle en répande encore. Et le couplet me semble en effet bien plus douloureux, bien plus pathétique quand on le laisse tomber, au milieu des sanglots, sur le ton de la prière et de la plainte. Les réflexions générales
par lesquelles il se termine, au lieu d'être de froides maximes, deviennent d'ardents épiphonèmes arrachés à la passion.
Je ne sais pas, dans le théâtre antique ni dans le théâtre moderne, de rôle plus franchement mauvais que celui de Thésée. Il est froid et ridicule, c'est celui d'un sot très solennel, qui parle toujours à contre-temps. Maubant y est tout à fait digne. Et quel casque ! quelles jambières ! quel ceinturon ! Tout cela ruisselle d'or ! Mais il faut croire que son casque le gêne ; car il ne le garde sur la tête que juste assez de temps pour éblouir la salle.
Martel a fort bien détaillé le récit de Théramène, que j'ai plus d'une fois entendu dire à Beauvallet d'une façon tout à fait supérieure.
22 septembre 1873.
Mmo SARAH BERNHARDT DANS « PHÈDRE »
Eh bien! non, je ne veux pas attendre huit jours pour vous parler de cette inoubliable représentation, pour vous dire l'émotion profonde de toute une salle charmée et fondant en larmes, pour vous conter l'enthousiasme et Les acclamations et les rappels du public.
La représentation de Phèdre avait été précédée d'une conférence de notre confrère en critique théâtrale Jules Lemaître, l'auteur des Mois que l'on joue en ce moment même avec tant de succès à la Eenaissance. Toute la première partie de cette conférence a été exquise ; un pur ravissement. Jules Lemaître nous a expliqué pourquoi Racine, après avoir écrit Phèdre, avait renoncé pour jamais au fchéâ-
tre. On croit généralement que c'est par dépit, par mauvaise humeur de poète mécontent d'un échec. Mais ces chagrins-là sont de ceux dont on se console, et puis il n'est pas vrai de dire que Phèdre soit tombée. Elle a fort bien tenu contre les efforts de la cabale, elle a eu pour elle l'approbation des grands connaisseurs et l'admiration de Boileau publiquement exprimée.
Non, les raisons qu'a données Lemaître sont d'une psychologie bien plus subtile , bien plus pénétrante et plus raffinée aussi. Eacine avait cru faire de sa Phèdre une chrétienne à qui la grâce efficace avait manqué et apporter ainsi un nouveau témoignage aux doctrines de ses maîtres : les solitaires de Port-Royal, qu'il avait eu le tort de contrister par des lettres impertinentes. C'était pour lui une façon de rentrer en grâce auprès du grand Arnaud. Phèdre était, en sa pensée, un ouvrage d'édification pieuse.
Mais quand il l'eut achevée et quand il la vit si sensuelle et si troublante , il trembla devant elle : il eut peur de son œuvre. Il se dit qu'un art qui le faisait ainsi dévier de ses intentions premières, qui l'obligeait à semer de mauvaises pensées parmi les hommes, était un art dangereux et funeste ; il se résolut à brûler ce qu'il avait adoré ; il eut sa nuit d'angoisse, comme le philosophe Jouffroy.
Ce thème, présenté d'une façon aussi sèche, ne vous dit peut-être pas grand'chose. Mais vous ne sauriez croire de quelles grâces exquises le langage de Jules Lemaître l'a paré. Il a enchanté son auditoire. Si je n'insiste pas, c'est que la conférence paraîtra un de ces jours en feuilleton et que vous aurez plus de plaisir à en prendre connaissance dans le texte même que dans une froide analyse.
Mme Sarah Bernhardt avait déjà joué une fois l'an dernier, en traversant Paris, le rôle de Phèdre pour une fête de charité. Le hasard avait fait que justement, cette semaine-
là, j'étais absent de Paris, m'étant engagé pour une conférence en province. J'avais, à mon retour, entendu beaucoup parler de cette représentation, je m'étais défié d'un enthousiasme dont l'expression ne laissait pas de me paraître exagéré. Je me souviens de Mme Sarah Bernhardt dans ce rôle à la Comédie-Française, alors qu'elle était déjà dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa gloire. Elle y avait des parties admirables ; elle était loin de le posséder tout entier : elle manquait de voix au quatrième acte; elle était forcée de crier et l'on avait, en l'écoutant, la sensation pénible de l'effort qu'elle faisait ; on craignait que cette voix surmenée ne se brisât dans sa gorge. Je ne pouvais croire qu'elle eût gagné, à courir l'Europe, plus de maîtrise d'elle-même qu'elle n'en avait alors.
La tentative qu'elle faisait à la Renaissance m'inspirait quelques inquiétudes.
Elles < >nt été vite dissipées. Chose étrange, inouïe, inexplicable, mais qui est vraie cependant : M'ne Sarah Bernhardt est plus jeune, plus éclatante et, tranchons le mot, plus belle qu'elle n'a jamais été, d'une beauté artistique qui fait passer dans tout le corps un frisson d'admiration comme à l'aspect d'une belle statue.
Que de fois nous avions entendu, et par ci imbien d'actrices ces plaintes douloureuses de Phèdre :
N'allons point plus avant ! demeurons chez CEnone. Je ne me soutiens plus, ma force m'abandonne ;
et toute cette confession que lui arrache vers à vers Bà nourrice ! Nous ne pensions pas que l'on pût rien nous révéler sur un texte interprété si souvent et de tant de façons. Que vous dirai-je? Les pleurs ont jailli de nos jeux quand nous l'avons vue s'affaisser sur son fauteuil la tête penchée sur sa nourrice avec des gémissements d'enfant
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qui souffre. Non, vous n'imaginez pas l'infinie variété de ses intonations, l'élégance morbide de ses attitudes et de ses gestes, l'intensité de désespoir qui se dégage de toute sa personne et cette divine poésie dont elle est enveloppée toujours comme d'un brouillard lumineux. C'est d'une beauté achevée. C'est l'idéal dans la perfection.
Je l'ai, pour ma part, moins aimée au second acte, où il me semble qu'elle s'est emballée un instant et où elle a crié. Je crois du reste que la scène de la Eenaissance est trop étroite et doit la gêner. Phèdre doit être attirée peu à peu vers Hippolyte , comme par une sorte de magnétisme ou, si vous voulez, d'auto-suggestion irrésistible ; si, dès le premier couplet, elle est presque sur Hippolyte, elle ne peut plus figurer aux yeux le mouvement de l'action par le mouvement du corps.
Nous l'attendions tous au quatrième acte, et j'avoue que le cœur me battait bien fort : quelle joie ! quelle délice ! elle y a été admirable ! Elle a traduit toutes ses violences de passion avec une force merveilleuse et sans qu'il en coûtât jamais rien ni à la pureté de son organe ni à l'eurythmie de ses mouvements.
Et que de trouvailles elle a faites ! Des trouvailles inattendues, d'une vérité, d'une adresse étonnantes! Il y a un « misérable » que Mlle Rachel a rendu célèbre et qui a été, depuis, l'écueil et le désespoir des tragédiennes. Mme Sarah Bernhardt elle-même le criait sans lui donner l'expression, car elle n'a pas la voie sombrée que le mot exige pour être lancé avec une vibration qui soulève le public. Elle a tourné la difficulté par un artifice dont elle seule était capable. Vous vous rappelez les vers qui précèdent :
Mes crimes désormais ont comblé la mesure : Je respire à la fois l'inceste et l'imposture. Mes homicides mains, promptes à me venger,
Dans le sang innocent brûlent de se plonger, Misérable !...
Toutes les actrices, sans excepter ÀIlle Rachel, disaient ces vers avec une sombre horreur d'elles-mêmes et, arrivant au dernier terme du désespoir, elles s'arrêtaient un instant pour lancer à toute volée le fameux : misérable !
Mme Sarah Bernhardt, par un trait de génie, a changé cette interprétation. Elle a dit ce vers :
iles crimes désormais ont comblé la mesure
de l'air et du ton dont un homme enragé contre lui-même et contre les dieux, s'écrierait : « Ah ! bien ! cette fois, c'est complet ! il n'y a pas moyen d'aller au delà! », du ton d'Oreste poussant le cri de résignation rageuse :
Eh bien! je meurs content ! et mon sort est rempli!
Remarquez que cette interprétation, pour être nouvelle, n'est pas moins vraie et juste, et comme elle facilite à l'actrice le « misérable ! » qui n'est plus du tout celui de Iiachel, mais qui est tout aussi terrible.
Et dire que, sur chacun des vers de ce quatrième acte, il y aurait à faire un commentaire semblable ! Elle a eu uu « tu le savais » qui a fait tressaillir la salle. Toutes les élèves du Conservatoire vont l'adopter. Oui, mes enfants, vous le redirez toutes ; mais ce ne sera plus cela. Etudiez comme Mme Sarah Bernhardt l'a préparé. Comme elle a dit lentement, avec un air de chercher dans sa mémoire :
Comment se sont-ils vus? Depuis quand? Dans quels lieux?
Oh ! les beaux yeux ! Comme ils semblaient fouiller dans le passé; et Phèdre se tournant vers la nourrice d'un mouvement lent, et pointant vers elle un doigt accusateur : <r Tu
le savais ? » dit-elle du ton d'une femme qui a mis la main sur une trahison.
Au dernier acte, vous savez que Phèdre vient s'accuser devant Thésée et rendre l'innocence à Hippolyte. Là encore, Mme Sarah Bernhardt a été sublime. Elle a bien compris que Phèdre qui a pris son parti, qui est sûre de mourir, doit parler comme si elle parlait déjà du fond de son tombeau.
Elle fait cette longue confession sur une seule note, d'une voix blanche et sèche, martelant de temps à autre la diction par un procédé qui lui est familier, mais qui est ici d'un effet terrible. Elle exhale son dernier soupir, sans mimique d'aucune sorte, froide, résolue, victime de la fatalité et laisse tomber sa tête charmante sur l'épaule d'une esclave, vehif flos succîsîcs aratro.
Nous avons tous éprouvé, durant cette représentation, une jouissance d'art à laquelle rien ne saurait se comparer. Pour moi, c'est un des beaux jours de ma vie. Croirez-vous qu'au retour, j'ai passé ma soirée à relire Phèdre! Quel chef-d'œuvre que cette Phèdre!
21 novembre 1893.