ESTHER
L'œuvre de Racine aurait encore pin, je crois, dépouillée de son plus bel ornement, de la musique de M. Cohen. M"c Favart s'est montrée dans le rôle d'Esther comédienne consommée, et elle a emporté tous les suffrages. Il est impossible d'imaginer une grâce plus ingénue, plus sérieuse et plus touchante. Je n'ai pas vu MUe Rachel dans ce personnage : je crois bien qu'elle devait y porter plus de foi ardente et des élans plus passionnés ; mais je doute que, avec tout son génie, elle ait mieux rendu l'idéal rêvé par Racine. M11" Favart représente avec une incomparable chasteté d'attitude et de langage ces jeunes princesses, tendres et fières, comme il en a tant peint : Atalide, Iphigénie, Monime. Esther a, de plus qu'elles toutes, une douceur pénétrante et comme une sorte d'onction : c'est une Lavallière restée pure. La voix si harmonieuse et si riche de Mlle Favart donne un nouveau charme à cette poésie, que j'appellerais une musique délicieuse, si l'on ne s'était servi de ce nom pour les chœurs de M. Cohen.
Maubant dit avec beaucoup de chaleur et d'autorité les deux morceaux qui composent tout sou rôle; les autres ont fait de leur mieux, et il ne faut pas leur en vouloir. Gibeau avec sa tête dans les épaules, sa grande barbe noire, ses
EACINE 235
cheveux crépus et son habit qui tombe tout droit sur ses hanches et l'enferme ainsi que dans une gaine, ressemble comme deux gouttes d'eau à une statue égyptienne qu'on voit au Musée assyrien ; mais le malheur veut que cette statue ait tout à fait l'air d'une gigantesque potiche.
Les costumes sont très exacts et très riches. Maubant porte fort bien, quoique d'une façon un peu théâtrale, celui dont Assuérus a voulu qu'il fût revêtu pour la cérémonie de son triomphe. Chéri a tout à fait grand air sous son habit de courtisan, et sa tournure ainsi que son visage ont je ne sais quoi d'Oriental.
La Comédie-Française s'était mise en frais pour cette représentation .- elle avait commandé trois décors tout neufs, qui ont fait l'admiration des connaisseurs. Le dernier surtout est superbe, et ce cèdre qui se dresse au milieu de la scène et l'emplit de son épais feuillage est d'un aspect très imposant. Je renvoie à la description que Théophile Gautier ne saurait manquer d'en faire demain.
Je suis sûr qu'il a tressailli d'aise en voyant ces merveilleuses toiles. Oserai-je dire que, pour moi, je suis moins touché de cette splendide exactitude des costumes et des décors, et que je la trouverais presque fâcheuse ? A Dieu ne plaise que je cherche au Théâtre-Français une mauvaise chicane, pour le seul plaisir de quereller ! Il a eu raison, sans doute ; il a cédé aux instances de beaucoup de gens d'esprit, qui sont en même temps artistes ; il a donné satisfaction à ce goût du public, qui aime aujourd'hui la vérité vraie dans les accessoires, et on ne l'en saurait blâmer ; car, au théâtre, c'est le goût de la foule qui doit faire loi. Aussi ne sont-ce pas des critiques que j'adresse à l'administration delà Comédie, mais plutôt des observations que je soumets au jugement des lecteurs.
Est-il nécessaire, est-il même séant d'encadrer dans un
décor du plus pur goût assyrien une tragédie où il n'y a rien absolument d'assyrien que les noms des personnages ?
Est-ce que l'œuvre de Racine éveille en vous la moindre idée des mœurs et des paysages de l'Orient ? Vous y sentez au contraire un parfum de cour tout moderne : Assuérus c'est Louis XIV ; Aman, c'est Louvois ; Esther, c'est Minc de Maintenon, succédant à Faîtière Vasthi, qui n'est autre que Mme de Montespan.
Ces rapprochements ont été faits mille fois, et j'ai quelque pudeur à rappeler des choses si connues. Mais ne s'ensuit-il pas que le meilleur cadre, pour entourer une œuvre de la sorte, où les noms sont orientaux, tandis que l'action, les sentiments et le style sont du dix-septième siècle, ce serait un décor de fantaisie, qui ne rappellerait au spectateur rien de trop précis; ou, si l'on tient absolument à l'exactitude historique, un décor dans le goût Louis XIV?
J'avoue que ces sphinx immobiles allongés sur leurs pattes, me gênent pour entendre les vers de Racine; j'ai peine à me tirer de ces peintures hiéroglyphiques semées sur les murailles pour revenir aux déclarations galantes du monarque français :
Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours et jamais ne me lasse ; De l'aimable vertu, doux et puissants attraits ! Tout respire en Esther l'innocence et la pais.
Xe senlez-vnus pas quel abîme il y a entre l'aimable vertu de Lavallière et ces prodigieux palais où revivent, animés par le peintre, tous les souvenirs de l'autique Babylone.
Je ne sais si beaucoup de gens sont comme moi ; mais ce désaccord, trop violent, me fait sentir une sorte de malaise, et n'était le respect qu'on doit à Racine, j'y trou-
verais presque du ridicule. Je me rappelle avoir éprouvé cette sensation bien plus vive un soir à l'Opéra. On jouait Y Enfant prodigue. Tous sou venez- vous de ce bourgeois et sceptique Pharaon, qui disait d'un ton si gaillard :
Sur ces riches tapis Mangeons le bœuf Apis.
ou quelque chose d'approchant? Ce sans -gêne n'eût pas semblé très étrange. M. Scribe en a fait passer bien d'autres. Mais ce Pharaon était si exactement costumé à l'antique, la chambre où il chantait si gaiement était si remplie des souvenirs de la vieille Egypte, que l'on se sentait pris d'une violente envie de rire. Le contraste était bizarre.
A je ne sais quelle scène, un serviteur venait lui apprendre que les eaux s'étaient changées en sang, et voilà qu'au milieu de ces sphinx qui le regardaient, accroupis, de leur œil immobile, devant ces ibis qui se tenaient debout, une jambe repliée sous leur ventre, dans cette salle où les chapiteaux, les fûts, les corniches, les panneaux, étaient couverts de mystérieux hiéroglyphes, en face d'un paysage brûlé du soleil, où des obélisques et des palmiers se détachaient de loin en loin sur un sol flamboyant, ce Pharaon coiffé de la mitre, et serré dans son pagne de soie et d'or répondait lestement, sur un accompagnement de trémolo :
Eh bien! que veux-tu que j'y fasse?
Qui eût pu tenir son sérieux? Il n'y a rien, certes, de pareil dans l'œuvre de Racine. A défaut de ce qu'on a si longtemps appelé la couleur locale, l'auteur à'Athalie avait le sentiment chrétien, et sa poésie en est toute pénétrée, toute parfumée. Mais enfin on n'y pourrait pas noter un
mot qui sente l'Orient ; pourquoi l'encadrer d'un paysage oriental ?
Il semble qu'il vaudrait mieux mettre le décor en harmonie avec le sentiment général d'une pièce, qu'avec le titre qu'elle porte. Je suppose qu'on reprît au Théâti - Français le Dèmocrite de Regnard. La scène se passe en Argus, autant qu'il m'en souvient ; mais ce serait le comble du ridicule que de donner aux acteurs des costumes exactement copiés sur ceux de l'antique Grèce. L'Argos de Regnard n'a jamais existé qu'en ce pays merveilleux où fleurit Bléfuscu et verdoie l'île sonnante. Un décor argien serait un vrai contresens.
Je crains que celui d'Esther ne soit pas plus raisonnable ; mais encore un coup, je ne le reproche point à la Comédie-Française, elle a fait pour le mieux ; elle a suivi les conseils de gens plus habiles et plus autorisés que moi. Je donne mon opinion, non comme bonne, mais comme mienne, et je sais qu'elle ne sera que plus tard partagée du public. Il y a des goûts qui, pour être faux, n'en sont pas moins dominants; on ne doit pas y résister de front, on perdrait son temps à cette lutte : le meilleur est de céder au torrent et d'attendre en faisant ses réserves.
11 juillet 1864.