‹ Quarante ans de théâtreChapitre 4 sur 41 · LE BÔLE DE CAMILLE · texte numérisé non relu

LE BÔLE DE CAMILLE

Nous avons déjà examiné le rôle d'Horace ; passons à celui de Camille.

Les Latins avaient un mot pour caractériser le genre de femmes auquel appartient Camille. Ils disaient d'elle qu'elle est impotens sui ou plus simplement impolens. Ils entendaient par là une personne qui n'est pas maîtresse d'elle-même, qui se laisse emporter, sans règle, à tous les vents de la passion ou du caprice, qui pleure sans objet et se console sans cause, ce que nous appelons aujourd'hui une femme nerveuse.

Voyez pourtant la puissance des mots.

Je vous aurais dit du premier coup : Camille est une femme nerveuse. Beaucoup d'entre vous se seraient récriés : <( Quelle est cette manie de moderniser les chefs-d'œuvre antiques ? Est-ce que jamais Corneille a pu songer à peindre une femme nerveuse quand la chose ni le mot n'existaient de son temps? » Hélas! il y en a eu de tout temps et la preuve, c'est que Tite-Live qualifiait cette espèce de créature du terme d'impotms. Oh ! du moment que c'est dans Tite-Live !

Amusez-vous, en relisant Horace, à détacher du reste de la pièce ce qu'on dit d'elle ou ce qu'elle dit elle-même, Voici la première fois qu'il en est question. La confidente de Sabine, femme d'Horace, cause avec elle de cette funeste

guerre qui arme Eome contre Albe, et des sentiments divers qu'elle inspire à une famille où des Komains et des Albains sont joints par les plus doux nœuds :

Ah ! qu'à nos yeux Camille agit bien autrement !

Son frère est votre époux , le vôtre est son amant :

Mais elle voit d'un œil bien différent du vôtre

Son sang dans une armée et son amour dans l'autre.

Lorsque vous conserviez un esprit tout romain,

Le sien irrésolu, le sien tout incertain,

De la moindre mêlée appréhendait l'orage,

De tous les deux partis détestait l'avantage,

Au malheur des vaincus donnait toujours ses pleurs,

Et nourrissait ainsi d'éternelles douleurs.

Mais hier, quand elle sut qu'on avait pris journée,

Et qu'enfin la bataille allait être donnée,

Une soudaine joie éclatant sur son front...

Ainsi voilà qui est entendu, c'est une fille qui ne sait ce qu'elle veut, qui passe sans raison de la plus extrême douleur à une joie inexplicable. Et savez- vous d'où vient cette joie soudaine, si peu en rapport avec l'événement qui semble la causer? C'est qu'elle est allée consulter une somnambule... Pardon ! je voulais dire : un oracle. L'oracle, comme tous les oracles du monde, s'est exprimé en termes ambigus, où il était impossible de rien comprendre :

Je pris sur cet oracle une entière assurance ;

Et, comme le succès passait mon espérance,

J'abandonnai mon âme à des ravissements

Qui passaient les transports des plus heureux amants.

La voilà partie ! sa tête déménage ! elle rencontre un brave garçon, Valère, qui lui fait la cour et l'ennuie de ses déclarations :

Il me parla d'amour sans me donner d'ennui : Je ne m'aperçus pas que je parlais à lui;

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Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace : Tout ce que je voyais me semblait Curiace.

Hein! quelle imagination! mais, comme cet accès de joie a eu lieu sans motif, il disparaît sans cause, pour faire place à une explosion de chagrin :

La nuit a dissipé des erreurs si charmantes ; Mille songes affreux, mille images sanglantes, Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur, M'ont arraché ma joie, et rendu ma terreur. J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite; Un spectre en paraissant prenait soudain la fuite ; Ils s'effaçaient l'un l'autre, et chaque illusion Redoublait mon effroi par sa confusion.

Ne reconnaissez-vous pas à ce langage exalté une personne toute de premier mouvement, incapable de se maîtriser elle-même, l'esclave de ses nerfs toujours agités?

Curiace arrive et va lui annoncer une bonne nouvelle : cette bonne nouvelle, c'est que la bataille n'aura pas lieu. Mais Camille n'a point la patience d'attendre ce récit ; elle l'interrompt; elle a tout de suite, avec son imagination impétueuse, deviné autre chose, et cette autre chose est immédiatement pour elle la vérité :

Curiace, il suffit, je devine le reste :

Tu fuis une bataille à tes vœux si funeste.

C'est la dernière idée qui devrait venir à une femme qui connaît son amant aussi soucieux de l'honneur que l'est Curiace. Mais Camille ne saurait jamais embrasser qu'une idée à la fois, et elle l'embrasse éperdumeut. Elle aime ; tout ce qui contrarie cet amour n'existe plus pour cetce femme

passionnée et tumultueuse , tout ce qui le sert est admirable et doit être vrai.

Et plus tard, quand décidément on a fait choix des trois Coriaces pour combattre les trois Horaces, et qu'elle supplie son amant de refuser ce cruel honneur, voyez comme elle arrive vite aux arguments de femme faible et nerveuse : Tu veux donc me tuer :

Mon insensible amant ordonne que je meure !...

Ce cœur impitoyable à ma perte s'obstine,

Il dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine.

Et puis les récriminations inutiles, ces récriminations de femmes qui ressemblent aux coups de poing qu'un enfant dépité frappe sur un mur contre lequel il s'est cogné la tête :

Pourquoi suis-je Romaine ou que n'es-tu Romain ?

Vous vous rappelez qu'à un moment, par un artifice du poète, on croit et l'on doit croire que tout est arrangé; les deux armées ont refusé de laisser les six champions engager ce combat fratricide. La famille, enchantée de ce revirement, se livre à la joie ; non Camille. Que voulezvous? elle est agitée de pressentiments; elle a ses nerfs :

Ce délai de nos maux rendra leurs coups plus rudes; Ce n'est qu'un plus long terme à nos inquiétudes ; Et tout l'allégement qu'il en faut espérer, C'est de pleurer plus tard ceux qu'il faudra pleurer.

Pourquoi voit-elle ainsi tout en noir ? Elle n'en sait rien. C'est son idée, et voilà tout. Sa seule raison, c'est qu'elle aime et qu'elle craint, et à tous les raisonnements de Sabine, la meilleure réponse qu'elle trouve, c'est le vers fameux :

Je le vois bien, ma sœur, vous n'aimâtes jamais.

Mon Dieu ! sa sœur aime tout autant qu'elle, seulement ce n'est pas la même femme. L'une est, pour nous servir des mots du jour, de tempérament lymphatico-sanguin ; l'autre est purement et simplement nerveuse.

Les événements se sont précipités : Horace est vainqueur, après avoir immolé les trois Curiaces : Camille a écouté ce récit fait devant elle au vieil Horace, et cette secousse a été trop forte pour ses nerfs : elle s'est évanouie.

Le vieil Horace tâche de la ranimer : mais dame! ce pauvre vieux héros, il a toutes sortes de qualités et il est difficile de voir un plus grand cœur. Mais il est terriblement maladroit avec les femmes, et surtout il n'entend rien à un caractère de cette espèce.

Au lieu de pleurer tout bonnement avec Camille, il lui dit justement les choses qui doivent l'irriter le plus : Tous avez tort de prendre l'affaire comme ça ; je suis ravi; vous devez l'être. Votre fiancé est mort ; eh ! bien, c'est un petit malheur; on vous en trouvera un autre. Songez que Rome triomphe, cela doit vous suffire.

Et il s'en va là-dessus, convaincu qu'elle est parfaitement consolée.

La voilà seule. Relisez cet admirable monologue ; voyez comme elle s'agite, comme elle s'excite par la considération obstinée et ardente de son malheur ; comme elle le creuse, comme elle le retourne sous toutes ses faces, y trouvant à chaque fois de nouvelles raisons de se regarder comme la plus infortunée des créatures.

Elle s'est montée elle-même au paroxysme de la fureur. Quand son frère arrive, — c'est (vous vous le rappelez) un butor que ce frère, — il entre tout gonflé des applaudisse-

n QUARANTE AXS DE THEATRE

ments qu'il a reçus, et ne songe aucunement à la peine que doit sentir sa sœur. Comment tout le monde ne serait-il pas aussi enchanté de la victoire qu'il l'est lui-même ! Aussi commence-t-il par lui chanter, en toute innocence de cœur, le maître sot, ses propres louanges :

Ma sœur, voilà le bras qui venge nos deux frères, Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires, Qui nous rend maîtres d'Albe; enfin voici le bras Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux états ; Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire, Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.

Tous devez comprendre son étonnement, son indignation, quand sa sœur répond à ces fanfaronnades, d'un ton de douleur farouche :

Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois.

Si vous avez suivi toute cette analyse, vous devez bien vous rendre compte de l'état d'esprit où sont ces deux personnages. Tous les deux sont ivres et fous : l'un de vanité triomphante, l'autre de fureur. Tous deux sont arrivés à ce point de surexcitation où l'homme ne se connaît plus et voit rouge, et tous deux sont en présence.

La querelle va éclater; elle ira toujours croissant d'intensité, jusqu'à ce qu'il s'échappe un de ces mots terribles, irréparables, qui mettent le feu aux poudres et déterminent l'explosion finale.

Quel sera ce mot ?

Depuis le commencement de l'action, il y en a un dont on a sans cesse rebattu les oreilles à cette malheureuse, c'est celui de Borne. L'intérêt de Rome... la grandeur de iiome... il n'a été question que de cela durant toute la

pièce. Quand elle était là tout à l'heure évanouie, le vieil Horace n'a pas trouvé d'autre consolation à lui donner que la victoire de Rome. Elle en est agacée, exaspérée.

Voici que cette bête brute d'Horace, avec une inconscience d'imbécile, arrive à son tour :

Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur, Et préfère du moins au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.

Oh ! ça, pour cette fois, c'est trop fort ! Rome ! mais je la hais, mais je l'exècre ! et précisément parce qu'elle t'honore. Rome ! je la voudrais voir au fond de la mer ! que le ciel vous confonde, toi et ta race ! je voudrais pouvoir l'anéantir de ma main, ta race !

Et les imprécations s'échappent furieuses, enragées, de sa bouche. Elle vont frapper au seul endroit sensible de ce soldat, qui n'a jamais pu loger qu'une idée dans son étroite cervelle, justement celle de la grandeur de Rome. Le voilà atteint et dans son patriotisme et dans sa vanité; il est monté comme elle au paroxysme de la passion. Les deux nuages noirs, gros d'orages, se sont heurtés, la foudre en est partie, et Camille tombe frappée d'un coup de poignard, et le dénoûment, que l'histoire avait imposé au poète, est justifié par la logique des caractères et des événements.

17 juin 1878.

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