ATHALIE )> DRAME MODERNE
Tous les ans,, je profite des loisirs que procure le mois d'août au feuilleton dramatique, pour entreprendre quelques études sur un des chefs-d'œuvre du vieux répertoire. Les abonnés du Temps ont peut-être conservé le souvenir des analyses que j'ai déjà ainsi faites. Elles sont toutes la mise en œuvre d'une méthode de critique qui, sans être absolument nouvelle, a été jusqu'à ce jour fort peu pratique. Elle fournit aisément à des aperçus singuliers qui ont parfois comme un air de paradoxe, mais qui au fond n'en sont pas moins justes.
Lïdée générale est fort simple. Je l'ai déjà exposée avec tous les développements; aussi, ne ferai-je ici qu'en rappeler sommairement les grands traits. Toute la théorie est fondée sur ce principe que l'homme en son fonds primordial ne change guère, et que les passions demeurent toujours les mêmes à travers les révolutions des siècles et les changements de civilisation. Si ce point est admis — et pomment ne le serait-il pas ? — il s'ensuit naturellement que les héros mis sur la scène par les maîtres de notre vieux théâtre sont poussés des mêmes sentiments que nous éprouvons nous-mêmes aujourd'hui, et que les faits au
milieu desquels ils s'agitent ont leurs analogues dans le temps où nous vivons.
Eh bien! il s'agit de prendre ces personnages, de les transporter résolument dans notre inonde actuel, et de voir comme ils s'y comportent. On les dépouille de tous les accessoires de temps, de lieu, de civilisation et de langage, dont le poète les a cru devoir affubler ; on les revêt de l'habit noir, du chapeau rond ; on les regarde agir ; et l'on s'aperçoit alors que ces grands et merveilleux fantômes, éclos de l'imagination des poètes, et qui nous paraissent si éloignés de nos mœurs, sont les mêmes hommes à qui nous serrons la main, qui tracassent dans toutes les affaires où nous sommes mêlés nous-mêmes.
Il est bien entendu qu'il ne faut pas donner à ce procédé d'études plus d'importance qu'il n'en a réellement. Ce n'est qu'un procédé, mais curieux, mais amusant, mais fécond en trouvailles. Il a des inconvénients; je les connais bien ; car on me les a plus d'une fois reprochés, et les auditeurs des conférences où j'use parfois de cette méthode, ne manquent jamais le lendemain de m'envoyer par lettres des critiques qui sont presque toujours les mêmes. La plus sérieuse est que cette façon de traiter un sujet le rapetisse, et qu'à faire de Polyeucte, par exemple, et de Sévère, deux hommes de notre temps, tels que ceux qu'il nous est donné de coudoyer sur le boulevard, on risque de leur ôter, on leur ôte certainement la grandeur majestueuse et la beauté poétique dont les a revêtus Corneille. Mais qu'importe si on le sait par avance ! On fait volontairement et pour une heure abstraction de ce côté du poème, afin d'en mieux examiner un autre, qui est moins commun.
On objecte encore que ce procédé de transposition donne lieu à des rapprochements un peu forcés, à des hypothèses qui eussent peut-être bien étonné l'auteur lui-même. Il y
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a du vrai dans le reproche: mais j'en reviens là; ce n'est qu'un procédé d'analyse, ou, si vous aimez mieux, un outil de dissection. Le tout est d'en faire un bon et judicieux emploi. Ce n'est pas sa faute si l'on s'en sert avec maladresse.
Je voudrais l'appliquer aujourd'hui à la tragédie <ï Athalie. J'aurais besoin de trois ou quatre feuilletons. Je ne prévois point, durant ce mois d'août, de pièce importante qui doive nous détourner de cette étude.
Prenons Athalie en son fond, écartant d'elle les magnifiques accessoires de religion juive et de civilisation antique dont l'a entourée Racine, et sous lesquels le véritable sujet a presque disparu pour nous.
C'est une conspiration et pas autre chose.
Dans toute conspiration, quelle qu'elle soit , et en quelque temps qu'elle se passe, il y a toujours nécessairement quatre personnages : le premier, c'est celui qui occupe le pouvoir et qu'on en veut renverser; le second, c'est celui qu'on veut y mettre, le prétendant; le troisième, c'est le meneur de l'affaire, l'homme qui conspire. Car vous remarquerez que ce ne sont jamais les prétendants qui organisent et mènent les conjurations dont ils profitent. Ils en sont quelquefois, ils ne les conduisent point. Il y a toujours à côté ou derrière eux, en pleine lumière ou dan? l'ombre, un homme d'esprit, qui, ne pouvant pas prendre le pouvoir pour lui-même, y pousse une créature, sous le nom de qui il gouvernera. Enfin , comme il n'y a pas de conspiration possible sans le concours de l'armée, sans la complicité avouée ou secrète d'un de ses chefs, le quatrième personnage d'une conspiration est un officier. Il peut arriver que cet officier soit en même temps le meneur de l'intrigue, ce qui réduit le drame à trois protagonistes. Il y en a quatre dans la tragédie de Racine.
Athalie est la reine qu'il s'agit de renverser; Joas, le
prétendant ; Joad le chef de la conspiration ; Abner, le représentant de Tannée.
C'est encore une loi de toutes les conspirations, que le roi à détrôner soit, pour ceux qui prétendent le jeter à bas, un affreux usurpateur, qui est arrivé au pouvoir par toutes sortes de moyens indignes, qui le détient par une criante injustice, et s'en sert pour le malheur du peuple ; qu'en revanche, le prétendant ait pour lui le bon droit, la légitimité et le doigt visible de Dieu. Il est d'ailleurs, cela va sans dire, orné de toutes les vertus.
Ce n'est pas une loi moins assurée que celui qui occupe le pouvoir s'en regarde au contraire comme fort digne et soit tenu pour tel par tous les gens de son parti : et que le prétendant soit traité de brouillon et d'imposteur : quant à ses droits, on les nie tous avec le sourire du mépris ou l'emportement de l'invective^
Entre ces deux situations, c'est une nécessité pour le poète dramatique de prendre parti. Il ne saurait se désintéresser absolument. Un historien peut, dans une certaine mesure, exposer les prétentions rivales des deux factions, sans témoigner de quel côté il penche ; il faut que l'écrivain dramatique se décide. Il ne saurait exciter notre curiosité et notre émotion que s'il les ramasse sur un favori, qui est pour lui l'idéal de la raison et de la vertu.
Il est à peu près certain que ce sera toujours sur le prétendant que se porteront plutôt ses préférences. Le public est plus volontiers touché des malheurs d'un jeune aspirant à la couronne qui revendique des droits qu'on lui présente réels. Il désire la chute du tyran, et c'est un bonheur pour lui, au théâtre du moins, quand la victime du sort, triomphant de ses noirs ennemis, s'assied sur le trône de ses ancêtres, reconquis à travers mille périls, par son courage et ses vertus.
C'est donc sur Joas, le prétendant au trône, et sur Joad, l'agent de la conspiration, que Racine appellera la sympathie. Mais comme il est de l'essence des grands poètes de s'élever d'un coup d'aile dans les régions sereines de l'impartialité, nous serions bien étonnés si nous ne trouvions pas, exprimées sous une forme ou sous une autre, dans Athalie, les excuses qui militent en faveur de l'usurpateur. Racine le hait et veut que nous le haïssions. Mais, comme à un point de vue de philosophie plus haute, il est incontestable que tout personnage qui a exercé sur ses contemporains un grand pouvoir, entre les mains de qui ils ont remis leurs destinées, av"ait en lui certaines raisons pour justifier cette confiance, l'œuvre ne serait pas complète, elle manquerait d'équité, si ces raisons n'étaient pas mises dans leur jour.
Vous voyez que, jusqu'à présent, dans ces réflexions, il n'y en a pas une qui ne s'applique à toutes les conspirations et à toutes les œuvres qui les ont mises ou les mettront sur la scène. Nous avons fait abstraction des héros de Racine, des circonstances de temps, de lieux et d'événements où il les a montrés s'agitant ; nous ne nous sommes arrêtés qu'à ces traits généraux qui caractérisent la conspiration en général, et où se reconnaissent les conspirateurs de tous les siècles.
Il est temps d'entrer dans le détail et de prendre chaque personnage l'un après l'autre. Nous commencerons par Athalie.
Je demande pardon à mes lecteurs de ces formes un peu didactiques et sèches de discussion. Mais je tiens moins, en ces sortes d'analyses, à faire œuvre de lettré que de démonstrateur scientifique. Je n'écris point pour les éblouir par une étude plus ou moins brillante sur Athalie, mais pour leur apprendre le maniement du procédé afin qu'ils
puissent s'en servir eux-mêmes et le transporter à loisir sur d'autres œuvres. C'est une classe que je fais : un souvenir de mon ancien métier de professeur.
De quelle façon Athalie a usurpé le trône, c'est un détail qui ne nous inquiète pas. Elle y est, et il s'agit de l'en déloger, voilà l'important.
A quel moment peut-on entreprendre une conspiration qui ait chance de réussir? Est-ce quand un règne vient de commencer? Non, sans doute, surtout quand la personne qui s'est emparée du pouvoir, outre qu'elle a une grande supériorité d'esprit et de talent, s'est servi pour arriver où elle est, de moyens plus violents, et qui ont imprimé la terreur dans l'âme des peuples. C'est Racine lui-même qui a dit, traduisant Tacite :
Toujours la tyrannie eut d'heureuses prémices !
Il y a eu naturellement victoire, suivie d'un grand nombre d'exécutions, les mécontents épouvantés sont rentrés sous terre ; la masse qui ne demande que de l'ordre est enchantée ; le prince, ou celui qui a agi en son nom et qui est un homme de tête sent le besoin de donner à ceux qu'il a conquis, en échange de la liberté, la gloire ou la paix. Tout va bien durant un temps plus ou moins long.
Mais il arrive nécessairement un jour où le principe, en vertu duquel s'est formé le nouveau règne, a épuisé sa force d'action. Le souverain a vieilli : ses meilleurs conseillers sont morts ; les opposants longtemps muets ont repris courage, et leurs langues se sont déliées. Le gouvernement n'aurait, pour les faire taire, qu'à retrouver un peu de sa première vigueur; mais il n'ose plus, il commence, soit défaillance du ressort, soit trouble d'esprit, à sentir le besoin des transactions ; sur ce terrain mouvant, il va plus loin qu'il ne veut, il a des retours instantanés de rigueur qui
lui fout plus de mal encore que ses complaisances ; il marche au hasard, sans système arrêté, poussant dans tous les sens et toujours à l'extrême, effaré, ahuri, en proie aux ambitieux de tous les partis, et sentant déjà gronder en soi la fatalité du dénouement qui est proche.
C'est le moment psychologique des conspirateurs. C'est celui qu'a choisi Racine, et Athalie , à ce point de vue, où je fais exprès de m'enfermer, est une des meilleures peintures qui jamais aient été faites de l'esprit de vertige qui saisit un gouvernement aux abois et le précipite à sa ruine.
Remarquez qu'Athalie a eu de beaux jours, qu'elle le sait, qu'elle en est fière, et qu'elle peut, dans un discours du trône, énumérer avec autant de vérité que de complaisance les services qu'elle a rendus à son peuple, durant sa longue administration :
Par moi, Jérusalem goûte un calme profond, Le Jourdain ne voit plus l'Arabe vagabond, Ni l'altier Philistin, par d'éternels ravages, Comme au temps de vos rois, dévaster ses rivages ; Le Syrien me traite et de reine et de sœur...
Nous connaissons tous, pour l'avoir lu dix fois sous le second empire, ce magnifique exposé des grandeurs d'une monarchie née d'un coup d'Etat. Il est bien vrai que la façon dont s'est accompli ce coup d'Etat est une ombre au tableau. Mais le souverain en accepte, tête haute, toute la responsabilité.
Je ne veux point ici rappeler le passé,
Ni vous rendre raison du sang que j'ai versé;
Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire.
Je ne prends point pour juge un peuple téméraire :
Quoi que son insolence ait osé publier,
Le ciel même a pris soin de me justifier.
Il est difficile de voir une revendication plus hautaine des faits accomplis. Xoiis en avons connu de pareilles et qui n'en cachaient pas moins sous leurs fières apparences :
... Cet esprit d'imprudence et d'erreur
De la chute des rois, funeste avant-coureur
Les paroles sont altières ; mais la conduite est faible et troublée. Le souverain qui sent tout autour de lui bourdonner une opposition invisible, se demande s'il ne serait pas temps de lâcher un peu la main, et d'essayer, à présent que la compression ne lui réussit plus aussi bien, si par hasard, le système opposé n'aurait pas du bon ; Athalie a toute sa vif adoré Baal : elle passe devant le temple de l'autre dieu ; si elle y entrait, pour voir !
Dans le temple des juifs, un instinct m'a poussée, Et d'apaiser leur Dieu, j'ai conçu la pensée.
Un instinct! c'est bien cela. Ce n'est pas une pensée ferme et arrêtée, une résolution longuement mûrie. C'est le coup de tête d'un vieillard à qui tout échappe sans qu'il sache pourquoi.
Et que va-t-elle faire dans ce temple ? Elle n'en sait rien ; elle va, obéissant à la voix secrète qui la pousse, la voix d'un songe. Vous entendez souvent dire qu'un songe est une machine un peu ridicule de tragédie. Il y a, en effet, des songes qui ne sont dans une pièce tragique que des morceaux d'ornement. Celui d^Atltalie sort, au contraire, des entrailles du sujet.
A ce moment climatérique, que j'ai essayé de décrire, le souverain quel qu'il soit, tourmenté de l'avenir, sent, par je ne sais quelle mystérieuse surexcitation du cerveau, revenir en lui les images vengeresses du passé. C'est l'heure où les fantômes de ceux qu'il a assassinés , apparaissent en rêve à
Richard III; c'est l'heure où l'ombre de Baudin se lève du tombeau. En cette ombre échappée de l'histoire se résument tous les embarras de la situation.
Il est clair qu'Athalie a dû se dire bien souvent aux jours de sa prospérité : Si pourtant un héritier des rois légitimes avait échappé !... Elle a bien vite chassé cette idée importune ; mais la vague appréhension dont elle est envahie a ramené, plus vive, plus instante, plus chargée de menaces, cette image funeste. L'idée fixe est devenue de l'hallucination, et ce songe d'Athalie est et restera l'éternelle traduction des craintes et des remords qui assaillent sur le trône un usurpateur sur le point de rendre ses comptes, soit à son peuple, soit à l'histoire.
A peine Joas lui est-il apparu qu'elle a comme l'intuition du danger futur. Elle envoie chercher Mathan. Ce personnage sur lequel nous reviendrons lui donne les conseils d'un politique sans scrupules, chez qui la perspicacité est aiguisée par l'ambition. Athalie a encore assez de bon sens pour comprendre la justesse de ses observations :
Oui, vous m'ouvrez les yeux; Je commence à voir clair dans cet avis des cieux.
Mais elle n'a plus assez de force d'esprit pour suivre des conseils qu'elle trouve excellents :
Ce n'est plus cette reine éclairée, intrépide,
Elevée au-dessus de son sexe timide,
Qui d'abord accablait ses ennemis surpris,
Et d'un instant perdu connaissait tout le prix.
Elle flotte, elle hésite ; en un mot, elle est femme.
Ce n'est pas que souvent elle ne se révolte contre le sentiment qu'elle a de sa faiblesse, et sa mauvaise humeur éclate en menaces :
Vos prêtres, je veux bien, Abner, vous l'avouer, Des bontés d'Athalie ont lieu de se louer. Je sais sur ma conduite, et contre ma puissance Jusqu'où de leurs discours, ils portent la licence, Ils vivent cependant, et leur temple est debout. Mais je sens que bientôt ma douceur est à bout.
Vaincs menaces qui ne vont jamais jusqu'à Faction, et ne font pas plus d'effet que les circulaires par où, dans les derniers jours de l'empire, un pouvoir quinteux et faible prétendait brider la presse.
Tout cet orage se résout en un caprice à satisfaire. Elle veut interroger Eliacin. Ce jeune homme, fort mal élevé, lui dit, avec beaucoup d'esprit d'ailleurs, les choses les plus désagréables du monde, et Atbalie en est charmée :
Enfin, Eliacin, vous avez su me plaire.
Vous n'êtes point, sans doute, un enfant ordinaire.
Eliacin répond par un refus très net à ses avances, et la voilà hors des gonds. Elle s'emporte aux imprécations les plus furieuses : elle avoue tous ses crimes ; elle en tire vanité ; oui, elle a tué, assassiné, exilé : elle a fait cela et bien d'autres choses encore et elle le referait encore, si c'était à recommencer.
Elle le referait ? Non pas, et la preuve, c'est qu'elle se retire sans avoir pris aucune mesure, en disant tout simplement :
Mais nous nous reverrons; adieu, je sors contente. J'ai voulu voir, j'ai vu.
Nous vous reverrons ! C'est le mot du poltron qui ne veut pas se battre. Et le fait est qu'elle ne sait plus à quel projet s'arrêter. Elle parle de raser le temple, elle envoie Mathan en ambassade, puis Abner ; elle demande Eliacin, puis un trésor. Elle ne sait ni ce qu'elle veut, ni ce qu'elle
fait, et elle a si bien perdu l'esprit qu'elle tombe dans le piège le plus grossier qui puisse être tendu à un imbécile.
La voilà prise comme dans une souricière. Ah ! comme alors, elle recouvre, pour voir toutes ses fautes et les juger, sa netteté d'esprit première. Y a-t-il un souverain tombé qui. repassant toutes les étapes de sa chute définitive, n'ait pu réciter les admirables vers d'Athalie, s'en prenant à un dieu ennemi :
C'est toi qui, me flattant d'une vengeance aisée, M'as vingt fois en un jour à moi-même opposée ; Tantôt pour un enfant excitant mes remords...
Le dernier châtiment même ne lui a pas été épargné : elle a vu la merveilleuse facilité avec laquelle s'est achevée la révolution qui la précipitait du trône. Elle se croyait nécessaire au bonheur et à la gloire de ce peuple ; c'est devant elle que se fait le fameux récit :
Seigneur, le temple est libre et n'a plus d'ennemis : L'étranger est en fuite, et le juif est soumis. Comme le vent dans l'air dissipe la fumée, La voix du Tout-Puissant a chassé cette armée.
Est-ce que nous aussi , nous n'avons pas vu un gouvernement s'évanouir comme la fumée dans l'air ?
11 août 1S73.
Je poursuis l'étude que j'ai commencée sur Athalie et je prie mes lecteurs de se reporter au précédent feuilleton pour bien se rendre compte de la méthode particulière en vertu de laquelle je procède.
Il n'y a pas de conspiration, sans l'aide de l'armée. Un
officier de haut grade est donc un des personnages née
Baires de toute conspiration, que l'on transportera sur la scène. L'armée joue dans le succès final un rôle si prépondérant , que l'officier, à moins d'être un de ces hommes que Richelieu qualifiait spirituellement d'esprits à la suite, tranchons le mot. un homme médiocre, doit en prendre la direction suprême. Mais nous avons vu que ce rôle dominateur, Racine l'a réservé à Joad dans sa tragédie. Il est donc logiquement nécessaire qu'Aimer soit ce qu'on appelle, dans notre langue contemporaine, une loyale èpèe.
Aimer est un soldat très brave, très honnête, tout plein de bons sentiments et d'emportements chevaleresques, mais il n'est que cela. L'esprit politique lui manque absolument, et toutes les autres sortes d'esprit. Il en aurait pourtant bien besoin, car il se trouve (comme toujours l'armée en pareille circonstance) dans une situation terriblement délicate. Je sais, dit le grand prêtre,
Qu'Aimer a le cœur noble, et qu'il rend à la fois Ce qu'il doit à son Dieu, ce qu'il doit à ses rois.
Il en parle bien à son aise, lui, grand prêtre, chef secret delà conspiration future. Tant que le dissentiment n'a pas
éclaté entre les deux puissances ennemies , il n'est pas bien difficile de rendre ce qu'on doit à l'une et à l'autre, par l'excellente raison qu'il y en a une des deux qui ne demande rien. Mais an jour de la révolution, Abner aura beau avoir, le. cœur noble, il se trouvera placé entre le serment du soldat prêté à ses rois et ses inclinations secrètes qui le portent vers son Dieu. Il faudra choisir. Et selon le choix qu'il aura fait, cette révolution inclinera d'un côté ou de l'autre. C'est lui qui sera, par le fait, maître de l'événement et, chose bizarre, mais certaine! il est et il doit être incapable de le diriger.
Abnev n'est qu'un instrument dans la main de politiques plus profonds que lui, qui se joueront de sa bonne foi, qui le feront servir, de la façon qu'ils voudront et sans qu'il s'en doute, à leurs desseins secrets, qui sauront, s'il lofant, en lui parlant sans cesse de son honneur, de sa loyauté, de son courage, l'amener à commettre une action telle, que le pouvoir tombé lui criera en face et non sans quelque raison :
Lâche Abner ! dans quel piège as-tu conduit mes pas ?
Il est vrai qu'il se récrie avec horreur : « Reine , Dieu m'est témoin! » Heureusement qu'on lui coupe la parole, car que pourrait- il dire : « J'ai été trompé comme un sot, j'ai donné le premier dans le panneau où je vous ai attirés à ma suite ; ce n'est pas ma faute, je suis un naïf. >j
Et il aurait raison. Racine, voulant faire d' Abner un instrument, lui a donné par une invincible logique toutes les qualités d'un instrument : il l'a peint comme un fier et loyal niais, comme un héroïque imbécile.
Je vous supplie d'écarter pour un instant de votre esprit les préjugés de votre éducation première. Yous avez tous, aux jours de votre enfance, récité d'un ton emphatique .
Oui, je viens dans son temple adorer l'Etemel, Je viens, selon l'usage...
Ramenons, s'il est possible, cette scène aux pins humbles proportions de la vérité. Abner arrive chez le grand prêtre et lui dit : << Je crois bien qu'Athalie a de mauvais desseins sur vous en ce moment ; elle médite quelque chose. »
Vous pensez aisément comme cet avis doit toucher un homme en pleine conspiration qui peut être traversé dans
- projeta par un accident imprévu. Usait qu'Aimer, ayant grandes entrées à la cour, est en position de bien voir,
et tout de suite il lui demande : « "Vraiment ? Qu'est-ce que c'est? qu'avez-vous remarqué? » Ce que Racine traduit en style de tragédie religieuse :
D'où vous vient aujourd'hui ce noir pressentiment?
Si Abner était un politique, ou plus simplement un homme d'esprit, un de ceux qui ont des veux pour voir et des oreilles pour entendre, il entrerait aussitôt dans le détail; il dirait : Athalie a donné cet ordre, pris cette mesure, tel mut lui est échappé dans la conversation ; elle s'enferme avec Mathan et ils ont de longues conférences ensemble. Elle m'a dit de passer une revue de mes troupes, que sais-je ? Mais Abner, qui n'est qu'une épée, entame tout aussitôt une longue suite de banalités bien ronflantes :
Pensez-vous être saint et juste impunément? Dès longtemps, elle hait, etc., etc.
Eh! bon Dieu ! Joad le sait, et de reste, qu'il est saint, qu'il est juste et qu' Athalie le hait. Et je suis sûr que durant tout ce couplet à la Prudhomme, il se dit à part lui : Quelle idée ai- je de vouloir demander des renseignements à ce brave et innocent guerrier? Il est incapable de rien observer. Aussi, ne répondit-il à ce flux de banalités que par un magnifique lieu commun :
Celui qui met un frein à la fureur des flots...
Et, cependant, il aura besoin de ce vaillant nigaud. Il sonde donc adroitement , à l'heure même, sans trop s'avancer, les dispositions probables où se trouvera sa loyauté au moment où éclatera la conspiration. Abner dévoile , sans y entendre malice , le fond de son âme candide. Il le fait avec d'autant plus d'énergie que ses déclarations ne tirent pas à conséquence. Quand Joad lui dit : Que feriez-vous ':
Si du sang de nos rois quelque goutte échappée ?
il s'écrie avec transport :
0 jour heureux pour moi?
De quelle ardeur j'irais reconnaître mon roi !
Il est assurément de bonne foi , comme toujours. Mais voilà ! Il sait très bien , ou croit savoir qu'il n'a pas échappé la moindre goutte du sang de ses rois. Il se livre donc , en toute sécurité à des transports qui sont parfaite ment platoniques. Joad se garde bien de le prendre au mot et de lui répondre : Cette goutte échappée, la voici, c'est Joas. Il est clair que, soit excès de zèle, soit irrésolution d'un cœur combattu, ce nigaud ferait tout manquer.
Il n'y a même rien de plus curieux que l'obstination de ce silence. Josabeth presse en vain son mari de révéler le grand secret à Abner et de s'assurer de sa complicité. En sa qualité de femme, elle a confiance au militaire; elle dormirait plus tranquille à l'ombre de sa loyale épée. Dès le premier acte, on la voit qui demande à Joad s'il a eu la précaution de prévenir Abner, et Joad répond, sans plus d'explication :
Abner, quoiqu'on se pût assurer sur sa foi, Ne sait pas même eucor si nous avons un roi.
Et plus tard, au cinquième acte, quand déjà Athalie en fureur menace de renverser le temple, et qu' Abner se répand en protestations de tendresse pour la race de David :
Pour le sang de ses rois vous voyez sa tendresse : Que ne lui parlez-vous ?
dit tout bas Josabeth à son mari, et Joad répond simplement :
Il n'est pas temps, princesse.
Il ne sera temps que lorsque Abner aura rendu innocemment le service qu'on attend de son peu de malice, lorsqu'il sera si bien engagé, qu'il n'y aura plus moyen pour lui de reculer, ni de tergiverser.
Au premier acte, nous avons vu Abner avec le grand prêtre ; il est dans l'autre camp, au second, avec la reine. Vous savez qu'Athalie, épouvantée à la vue soudaine de Joas, a mandé son conseiller Mathan; Abner a le plus parfait mépris pour ce renégat, pour ce politique : « Voici votre Mathan... », dit-il à Athalie, d'un air de dédain que l'acteur ne devrait jamais adoucir, car il sort du fond de l'âme honnête du brave soldat.
Les deux hommes sont aux prises, et, de fait, le contraste est merveilleux. Mathan est le type du politique sans scrupule. Les tyrans peuvent vieillir ; ils trouvent toujours, tout le long de leur règne, des hommes jeunes, ambitieux, ardents , qui veulent le pouvoir et sauraient l'exercer à l'ombre du prince. Mathan est un de ces ministres de la décadence qui n'ont qu'un tort, celui de n'être pas écoutés ; qui donnent d'excellents conseils qu'ils ont le chagrin de ne voir pas suivre ; qui signalent l'écueil où l'on tombera, où ils courent malgré eux.
A ceux-là, ne parlez point de probité politique, ni de fidélité aux principes ; ils ne savent ce que c'est. Ils ne voient qu'une chose : faire leur chemin. Ils ne croient à rien :
Ami, peux-tu penser que d'un zèle frivole Je me laisse aveugler pour une vaine idole, Pour un fragile bois... etc.
Ils auraient tout aussi bien suivi le parti contraire, s'il> y avaient cru le chemin aussi rapide et aussi facile à leur ambition.
Né ministre du Dieu qu'en ce temple on adore. Peut-être que Mathan le servirait encore, Si l'amour des grandeurs, etc.
Ils sont résolus, pour parvenir, à toutes les bassesses, à toutes les cruautés ; ils vont, comme disait énergiquement le latin iperfas et nef as.
Prés de leurs passions, rien ne me fut sacré; De mesure et de poids, je changeais à leur gré. Prêtant à leurs fureurs des couleurs favorables, Et prodigue surtout du sang des misérables.
Ils ont le coup cTœil juste et la décision prompte. Ce dont ne s'est pas douté ce pauvre Abner, qui vit pourtant avec Joad ; ce que n'a pas deviné Athalie, en proie à l'esprit de vertige et d'erreur, il l'a vu, lui, clairement, par une intuition de génie politique. Tous les fils de David ont péri assassinés :
Et qui sait si Joad ne veut pas en leur place Substituer l'enfant dont le ciel vous menace. Soit son fils, soit quelque autre.
C'est la vérité, et la lumière en est si vive qu' Athalie ne peut s'empêcher elle-même de s'écrier : Oui, vous m'ouvrez les yeux !
Cet homme d'État supérieur connaît le maniement des hommes; il sait exploiter leurs passions et les fait entrer comme un élément dans ses calculs. Comme il n'a fait imposer pour condition à Joad que de livrer Eliacin, son confident lui objecte que le grand prêtre cédera et n'ira pas pour un si mince objet risquer la ruine du temple. Mais Mathan sait mieux son homme :
Ah ! de tous les mortels, connais le plus superbe ! Plutôt que dans mes mains par Joad soit livré
Un enfant qu'à son Dieu, Joad a consacré, Tu lui verras subir la mort la plus terrible.
Et quand le hasard le met en présence de Josabeth, avec quelle adresse il use, pour lui arracher son secret , du seul stratagème par où il fût possible de prendre une femme de ce caractère :
Je sais que, du mensonge, implacable ennemie,
Josabeth livrerait même sa propre vie,
S'il fallait que sa vie à sa sincérité
Coûtât le moindre mot contre la vérité,
Du sort de cet enfant, on n'a donc nulle trace?
Les interrogations se suivent, pressantes et précises, ne laissant aucun biais pour s'échapper, et l'astucieux politique, lui qui se moque de tous les dieux possibles, termine en disant :
Parlez, je vous écoute, et suis prêt à vous croire : Au dieu que vous servez, princesse, rendez gloire.
La botte est si bien portée, que Josabeth s'y enferrerait, si Joad n'arrivait pas à son secours.
On n'est pas parfait. Racine a voulu que, par un dernier trait d'observation très profonde, il existât encore, dans cette âme sombre, un coin d'inquiétudes et de remords. On aimerait à penser, en effet, qu'un Richelieu, par exemple, n'a pas toujours été tranquille sur les exécutions qu'il ordonnait, et qu'à de certains moments de retour sur soi-même, il a été assailli de quelques visions sinistres. Alathan en est parfois troublé :
Du dieu que j'ai quitté l'importune mémoire,
Jette encor en mon âme un reste de terreur,
Et c*est ce qui redouble et nourrit ma fureur. "
Heureux si dans son temple, achevant ma vengeance, etc..
EACINE 257
Il est bien probable que Racine n'aura donné ce sentiment à son ambitieux, que pour justifier cette admirable fin de scène, où Mathan, étourdi, aveuglé sous le coup des malédictions lancées contre lui par le grand prêtre, se trompe de porte, et ne balbutie que des mots sans suite.
On devine assez ce qu'un tel homme doit penser d'Abner. Il éprouve peut-être un peu de méfiance ; car les allures d'Abner ne lui paraissent pas nettes :
Abner, chez le grand prêtre a devancé le jour,
dit-il à la reine. Il faudra le surveiller. Mais ce qu'il sent avant tout, c'est la compassion indulgente d'un homme d'esprit et d'un homme d'Etat pour un naïf. Lisez, par curiosité, le ciialogue qui s'engage entre les deux hommes, après qu'Athalie leur a conté son fameux songe, et les craintes qu'elle en a conçues. Mathan, lui, est pour les procédés sommaires. On hésite entre deux enfants :
De tous les deux, madame, il se faut assurer.
Le bon Abner est un peu choqué de cette façon expéditive :
De quel crime un enfant peut-il être capable?
objecte-t-il.
Notez bien que lorsque Mathan sera tout à l'heure seul avec Athalie, il lui dira fort bien et par le menu de quel crime cet enfant peut et doit être capable. Mais à ce sot d'Abner, il ne daigne parler que le langage qui est entendu de lui. Ah ! tu as la bonhomie de croire, toi ; tu crois à l'intervention du ciel dans les affaires de ce monde , eh bien ! on va t'en donner !
Le ciel nous le fait voir, un poignard à la main ; Le ciel est juste et sage et ne fait rien en vain. Que cherchez-vous de plus ?
Abner n'a rien à chercher de plus. On le paie en -sa monnaie. Cependant son honnêteté, sa candeur native se révolte :
3Iais sur la foi d'un songe Dans le sang d'un enfant voulez-vous qu"on se plonge?
Tous vous rappelez le terrible dilemme de Mathan. Ah ! il ne fait pas de phrases, celui-là. Il va droit au but. Si bien cm' Abner, ce brave, cet excellent, ce loyal Abner s'indigne, et le voilà qui part avec la conviction d'un honnête militaire :
Eh quoi, Slathan, d'un prêtre est-ce là le langage? Moi, nourri dans la guerre aux horreurs du carnage, Des vengeances de rois ministre rigoureux, C'est moi qui prête ici ma voix au malheureux ! Et vous qui lui devez des entrailles de père, etc..
Les entrailles de père de Mathan, c'est à pouffer de rire. Et que répond Mathan aux banalités prud'hommesques de cet innocent. Il ne répond rien. Il est trop clair que pendant que l'autre débitait sa tirade, Mathan haussait les épaules de pitié, et qu'il se répétait tout bas : Quel idiot ! Dieu puissant ! Quel idiot !
Athalie demande à voir les deux enfants; on les lui amène , et Josabeth soupire en songeant aux dangers qui les menacent ; et Abner, aussitôt :
Princesse, assurez-vous, je les prends sous ma garde.
Il les prend sous sa garde ! Voilà qui va bien. Mais a-t-il rien prévu de ce qui pouvait arriver. Supposez qu' Athalie fasse sur-le-champ arrêter Joas : a-t-il un plan de conduite ? A-t-il en main une force pour résister ? Joad, qui est tout prêt, ne dit rien, lui ! Pour Abner. il étend sa loyale épée, qui le cas échéant, ne servirait de rien, et il s'écrie :
KACINE 259
Princesse, assurez-vous, je les prends sous ma garde.
Et quand l'entretien est fini, lorsque Athalie s'est retirée sans rien décider, il fait blanc de son épée , de son épée loyale :
Je vous l'avais promis ; Je vous rends le dépôt que vous m'aviez commis.
Il s'imagine bonnement que c'est lui qui a suspendu le bras d' Athalie, que c'est lui qui a tout fait, et Joad, qui sait comme on prend le pauvre homme, lui fait ses compliments bien sincères :
Je reconnais, Abner, ce service important.
Mais comme il a besoin de lui pour le traquenard qu'il médite, il ajoute aussitôt :
Souvenez-vous de l'heure où Joad vous attend.
Abner arrive en effet à l'heure indiquée. Il arrive, porteur des propositions et des menaces d' Athalie, et quand Joad lui demande ce qu'il faut faire ! dame ! Abner qui, après tout, a le respect de la force, qui voit bien qu'elle est du côté de la reine, qui n'imaginera jamais que de simples lévites puissent tenir devant un bataillon de soldats bien commandés, Abner donne le conseil de céder :
Dieu vous ordonne- t-il de tenter l'impossible?
Joad feint de se rendre, il flatte la vanité d' Abner, enchanté d'avoir donné un conseil qui sera suivi, et il le charge de la commission que vous savez. Athalie est prise au piège, et son premier mouvement, le plus naturel, est de se tourner vers Abner :
Laisse là ton dieu, traître, et venge-moi.
Et Abner, se jetant aux genoux de Joas, s'écrie rayonnant :
Sur qui? sur Joas, mon maître?
Mon maître ! L'armée a levé la crosse en l'air ! la révolution est faite.
18 août 1873.
Quelle est la première idée d'un homme supérieur, qui, sachaut bien qu'il ne peut s'emparer du souverain pouvoir et régner en personne, conspire pour mettre sur le trône un prétendant, à qui son origine et ses antécédents, en assurant ses droits, donnent aussi plus de chances de réussir ? C'est évidemment de gouverner sous son nom. La réponse est si naturelle, qu'il paraîtra peut-être bizarre que j'y insiste. Je suis pourtant obligé de la faire : car elle est la clé du rôle tout entier de Joas que l'on me paraît avoir fort mal apprécié jusqu'ici.
Le grand prêtre, du jour où il a sauvé Joas du poignard d'Athalie, s'est dit évidemment : Yoilà un enfant dont je ferai un roi, et à son ombre, c'est moi qui serai le maître. Est-ce ambition personnelle, ou orgueil théocratique ? Il est inutile pour le moment d'examiner la question ; nous y reviendrons quand nous prendrons Joad lui-même à partie. Pour le moment, ce qu'il nous importe de constater, c'est que Joas est et doit rester un instrument docile aux mains du grand prêtre, une façon de Louis XIII impérieusement dominé par un Richelieu.
KACINE 2G1
Le hasard a livré Joas encore à la mamelle à celui-là même qui avait fondé sur son avènement futur l'espoir de sa fortune. Il est trop clair qu'il a dû songer à le pétrir de bonne heure au profit de son ambition. Que ce soit innocemment ou par un dessein machiavélique, il est clair que, comme Fénelon chargé de former l'héritier du grand roi, il a dû le dresser pour être un souverain selon son cœur : le plus honnête, le plus pieux, le plus timoré des souverains, mais aussi le mieux fait pour obéir à un ministre capable. Et ce ministre, quel autre pourrait-ce être que lui ?
Il lui a donc, autant qu'il a été possible, donné une éducation toute ecclésiastique. Il n'a point cherché à éveiller en lui des idées, à échauffer des sentiments personnels, à développer ce que nous appellerions aujourd'hui la personnalité individuelle; au contraire, il n'a songé qu'à meubler sa mémoire d'un catéchisme où il apprendrait, sous forme de maximes, ses devoirs de futur roi chrétien, et se pénétrerait de la grandeur du respect qu'il doit aux représentants de Dieu sur la terre. Je n'ai pas à m'étendre sur la nature et la forme de cette éducation particulière. Ceux qui me lisent sont assez intelligents pour avoir, d'après ce simple aperçu, pressenti ce qu'elle pouvait être.
Le caractère que le poète a dû donner à Joas en découle invinciblement. Joas sera un très gentil enfant, d'un cœur excellent, de mœurs douces, de langage aimable ; mais on retrouvera en toute occasion sur ses lèvres les formules de catéchisme dont on a farci son intelligence. Il ne lui manque de ce qui constitue un homme et surtout un roi, qu'un seul point, qui est le vouloir personnel ; le ressort lui manque, comment l'aurait-il ? On l'a, chez lui, de parti pris, énervé, usé. On a toujours pensé, voulu, parlé pour lui. La réponse toute faite lui vient naturellement aux lèvres, aussitôt qu'on F interroge, une réponse au-dessus de
son âge ; cela va sans dire. Ne vous en étonnez pas. Est-ce que les perroquets ne répètent pas des phrases, au-dessus de leur intelligence. Joas n'est qu'un perroquet de sacristie, destiné plus tard à devenir un perroquet de cour.
Mon ami Hippolyte Taine, dans une étude fort curieuse qu'il a faite de Racine, expose que Joas aujourd'hui nous paraît fort ridicule avec son ton distingué et pédant; mais que c'était l'air de la cour du temps, et que c'est avec ce langage solennel que les enfants de France devaient répondre à leur précepteur.
C'est là une explication de surface. Ce n'est point du tout par un anachronisme ordinaire à la tragédie du dixseptième siècle que Joas est le jeune et aimable sot que Racine nous a montré; c'est que le poète, nous contant une conspiration théocratique, était bien obligé de se conformer, dans la peinture de son caractère, aux règles nécessaires de la logique qui veut que tout prétendant patronné par un prêtre homme d'Etat ne soit entre ses mains qu'un outil de domination.
Relisez à ce point de vue le célèbre interrogatoire de Joas par Athalie, vous y verrez des raisons nouvelles d'admirer l'art prodigieux de Racine.
Athalie avait affaire à un enfant de dix à douze ans :
Cet âge est innocent, son ingénuité N*altère point encor la simple vérité.
Mais de la bouche de cet enfant vont sortir les enseignements du grand prêtre ou, si vous aimez mieux, la parole divine :
Daigne mettre, grand Dieu ! ta sagesse en sa bouche !
Et aussi, admirez, comme aux interrogations particulières d' Athalie, Joas, tout aussitôt qu'il le peut, répond
par la maxime générale, qu'il sait par cœur, ayant appris son catéchisme :
Mais de vos premiers ans, quelles mains ont pris soin?
demande la reine, et Joas répond avec la naïveté d'un premier communiant :
Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin ? Aux petits des oiseaux il donne la pâture, etc.
Les formules toutes faites lui montent naturellement aux lèvres :
Tout profane exercice est banni de son temple...
Le bonheur des méchants, comme un torrent s'écoule...
Joad, qui entendait l'entretien, caché derrière un rideau, a dû être content de son élève, ce jour-là. Mais on ne saurait penser à tout. Les enfants qu'on élève ainsi pour être des instruments dociles se laissent plus tard manier à toutes les mains, qui peuvent les employer, à leur fantaisie, poulie mal tout comme pour le bien. Un être qui manque de volonté personnelle n'est qu'un pantin dont un homme d'esprit, placé dans la coulisse, tire la ficelle.
L'homme d'esprit qui a formé le pantin, est-il sûr de garder le fil ? Tant que Joad sera là, il y a grande apparence qu'il restera le maître. Et encore faudra-t-il, en dépit de l'éducation cléricale donnée au jeune homme, compter à vingt ans avec une nouvelle influence, celle de la femme.
On a vu plus d'une fois, sous l'antique monarchie, des ministres tout- puissants renversés d'un souffle par le caprice d'une maîtresse. Et quand Joad s'en ira, Zacharie, son fils, sera-t-il capable de recueillir l'héritage, de poursuivre, sur le prince devenu plus âgé, l'œuvre de la domination
paternelle? Vous savez l'histoire : Zacharie sera lapidé dans le vestibule du temple par l'ordre de ce rôi si pieusement élevé. C'est que la ficelle qui fait mouvoir le pantin royal aura changé de mains ; la courtisane s'en sera emparée après la mort du grand prêtre.
Ne croyez point que ces réflexions chagrines aient échappé à la perspicacité de Joad. C'est un politique, et qui voit de loin les choses. Aussi cherche-t-il à se garder du mieux qu'il peut contre ces éventualités redoutables. Au moment de la crise, quand il lui faut décidément apprendre à Joas sa naissance et le couronner roi, il sent le besoin de se rassurer lui-même contre ces inquiétudes, et de faire passer à cet enfant un suprême examen. Il sonde une dernière fois l'abîme avant de s'y jeter à corps perdu. Si Joas n'est pas l'enfant soumis qu'il espère, s'il ne doit pas être un roi selon le cœur de Dieu, s'il n'est pas celui dont on a pu dire au premier acte :
Il faut que sur le trône, un roi soit élevé
Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres
Dieu l'a fait remonter par la main de ses prêtres.
S'il n'est pas en un mot l'homme de son Syllabus, dame ! nous ignorons à quel parti il se résoudra, puisque cette alternative ne se réalise point dans la pièce. Mais rien ne nous empêche de croire qu'il ne poussera pas plus avant une conspiration dont ni lui ni son Dieu ne doivent recueillir les fruits.
Mais Joad est content de l'examen ; Joas a très bien récité sa leçon et s'est montré imbu des maximes de la théocratie la plus pure ; il a promis de ne pas imiter
Lïn fidèle Joram, l'impie Ochosias
qui se sont méchamment soustraits à l'omnipotence du
clergé. Du moment que le roi jure de rester obéissant, Joad n'a plus de raison de ne pas se prosterner :
Je vous rends le respect que je dois à mon roi. De votre aïeul, David , Joas , rendez-vous digne .
L'enfant du miracle se confond en remerciements, en protestations, et le conspirateur, rappelé à son terrible rôle, lui dit tout de suite :
Gardez pour d'autres temps votre reconnaissance I
Pour d'autres temps ! Cela s'entend de reste. Que lui importe les effusions d'un bambin qui l'embrasse et pleurniche ! C'est quand Joas sera devenu roi, quand sa reconnaissance pourra être efficace, que Joad viendra en réclamer les effets. Et il le fait jurer encore une fois sur le livre de la loi, le plus sacré, le plus redoutable des serments :
Et vous, à notre loi, votre règle éternelle, Roi, ne jurez-vous pas d'être toujours fidèle?
Joas jure tout ce qu'on veut, et Joad saisit la solennité du moment pour lui inculquer dans l'esprit ses dernières recommandations. Elles peuvent se résumer en deux mots : une fois sur le trône, tu auras beaucoup de conseillers qui te natteront pour capter ta confiance : n'écoute que Dieu, c'est-à-dire n'écoute que moi. Et il le fait rejurer pour la troisième fois.
Voilà Joas couronné; et comme tout de suite l'enfant connaît et pratique ce métier de roi, qui devrait être si nouveau pour lui, les lévites s'empressent autour de cet enfant, pour lequel ils vont se faire tuer :
Lui, parmi ces transports, affable, sans orgueil, A l'un tendant la main, flattant l'autre de l'œil,
Jurant de se régler sur leurs avis sincères Et les appelant tous ses pères ou ses frères..
Vraiment, ces vers ne semblent-ils pas écrits d'hier ? Et voyez d'ailleurs comme ce même Joas a dans toutes ces scènes tumultueuses un rôle effacé. Tout le monde s'agite autour de lui : vous chercheriez en vain un bout de vers qui lui soit attribué par le poète, et il n'y a rien d'éloquent comme ce silence.
Quand tout est fini, quand la conspiration a triomphé, le grand prêtre en revient à son antienne avec Joas, et devant le cadavre d'Athalie immolée :
Par cette fin terrible et due à ses forfaits Apprenez, roi des Juifs, et n'oubliez jamais Que les rois dans le ciel ont un juge sévère.
Et le ciel a des ministres qui exécutent ses arrêts. Entends et comprends, jeune homme qui montes sur le trône tu n'es roi que pour être gouverné, maîtrisé par les prêtres : Si tu t'avises de secouer leur joug, on ne te dit que cela, regarde Athalie.
Je terminerai cette étude par le rôle de Joad, mais je ne sais quand, car l'analyse me prendra tout un feuilleton.
25 août 1873.
Xous sommes partis de cette idée qu?Athalie est la mise en scène d'une conspiration, et que l'ou y devait par conséquent retrouver les éléments nécessaires de toute conspiration, en quelque lieu et en quelque temps qu'elle se passe. Nous avons tour à tour, à ce point de vue, examiné la conduite de l'action et le caractère de chacun des personnages :
nous avons gardé Joad pour le dernier, parcs qu'il est le chef, et qu'en analysant les autres rôles, qui dépendent du sien, nous l'avons lui-même étudié sous quelques-uns de ses aspects. Une part de la besogne est déjà faite.
Je vous supplie d'écarter pour un instant tous les souvenirs de l'histoire sainte qu'on vous a enseignée dans votre enfance, tous les préjugés dont vous vous êtes farci l'imagination au collège en apprenant par cœur les beaux vers de cette tragédie sacrée. Joad n'est qu'un chef de conspiration; pas autre chose. Il conspire pour remettre sur le trône un jeune homme sous le nom duquel il sera maître, pour restaurer un régime où il aura sa place, qui est la première. C'est un ambitieux.
Le titre qu'il porte et la situation qu'il occupe donneront nécessairement à son ambition une forme particulière. Il est «rand prêtre, il est le visible représentant de Dieu sur la terre. Il n'y a pas de levier plus puissant pour émouvoir les imaginations des hommes et soulever un peuple crédule que celui de la religion, quand on sait en jouer. Il l'emploiera donc sans cesse. Sera-ce chez lui conviction ou politique ? L'un et l'autre probablement. Qui peut dire en ces âmes profondes des Cromwell où finit l'illusion, où commence l'hypocrisie ? Us ont foi en eux, sans doute, en la cause qu'ils servent, et cette foi, alors même qu'elle n'eût été pour eux-mêmes à l'origine qu'un masque et qu'une at-' titude, el'e se serait à la longue imposée à leur imagination, en vertu de cette loi qui veut qu'à force de répéter comme vraie une chose que l'on sait fausse, on se la persuade à soimême plus fortement encore qu'aux autres.
Au reste, la question n'a pas besoin même d'être posée au théâtre ; la scène ne peut montrer que des dehors; peu lui importe que le conspirateur théocratique croie plus ou moins, dans le fond de son cœur, au Dieu qu'il sert et dont
il se sert. Quel usage eu fait-il ? Manœuvre-t-il cette machine mi-partie politique, mi-partie religieuse,' de la façon la plus intelligente, la plus propre à faire réussir le projet qu'il médite ? Tout est là.
Il n'y a donc plus à se préoccuper des objections de Voltaire et de tant d'autres, qui ont. reproché au grand prêtre sa fourberie et son intolérance, non plus que des louanges un peu banales des commentateurs, qui se sont bornés à admirer la majestueuse grandeur de la Bible traduite en vers magnifiques.
Joad est un ambitieux, et un ambitieux théocratique qui conspire. Nous n'avons plus qu'à chercher en lui les traits caractéristiques qui distinguent tous les hommes de de son espèce.
Son premier souci a été de former en vue de ses desseins futurs l'enfant qu'il doit mettre un jour sur le trône. Il ne peut régner que sous le nom de Joas ; il a donc pris soin de lui donner une éducation qui le lui asservisse. J'ai déjà touché ce point en parlant de Joas, mais je n'ai pu alors assez montrer, mon sujet ne m'y portant pas, quelle était à cet égard la préoccupation de ce conspirateur qui avait mis sa vie comme enjeu sur la tête de cet enfant. Tandis que Josabeth voit en lui l'enfant qu'elle a élevé, qu'elle aime, pour qui elle tremble, il n'est pour ce dur et inflexible Joad que l'instrument de sa grandeur future.
Au moment où l'affaire n'est pas engagée à fond, elle propose à son mari de prendre Joas entre ses bras, et de se sauver avec lui, attendant des jours meilleurs. Joad ne daigne même pas répondre à cette ouverture qui est pourtant fort sensée. Il s'agit bien de la vie de Joas ! A quoi lui servirait Joas en fuite ! Josabeth s'aperçoit que sa proposition n'est pas agréée, et la voila qui pense à Jéhu, roi d'Israël, et l'implacable ennemi d'Athalie :
KACINE 269
Mais pourquoi de Jéhu refuser le secours !
Oui, pourquoi ? car les raisons qu'elle donne sont excellentes, et si Joad n'avait d'autre intérêt qu'une affection sincère pour le petit Joas, il s'y rendrait tout aussitôt. Mais imaginez un chef de conspirateurs, qui croit toucher à l'heure du succès, et à qui l'on vient dire : Vous devriez remettre à d'autres mains la conduite de l'affaire ; vous avez semé, un autre viendra qui fera la récolte à votre place ? Vous voyez d'ici son indignation :
Jéhu, sur qui je vois que votre espoir se fonde, Jéhu, qu'avait choisi sa sagesse profonde, D'un oubli trop ingrat a payé ses bienfaits. Jéhu laisse d'Achab l'affreuse fille en paix.
Quel admirable vers ! Il sonne à l'oreille comme un vers de Victor Hugo ! Et quel cri de passion en même temps. Compter sur Jéhu qui ne nous a point aidé, qui n'a pas fait sa part de la besogne, et qui, au dernier moment, se sentant nécessaire voudrait réclamer tout le bénéfice. Allons donc !
Non , non , c'est à Dieu seul qu'il faut nous attacher.
Dieu, il est bien entendu que c'est lui Joad, qui le représente. Quant à Joas, il en arrivera ce qu'il pourra, il sera tué si l'on perd la partie. Eh bien ! le grand malheur ! est-ce que Joad, lui aussi, ne risque rien dans la bagarre.?
Leurs destins sont liés, et Joad y revient sans cesse. On voit que c'est pour lui le constant objet de sa préoccupation. Cette frêle et changeante créature sur laquelle il a mis, au hasard, tant et de si grandes espérances lui échappera t-elle un jour on restera-t-elle inféodée à son ambition? Tantôt il se rassure :
De nos princes hébreux, il aura le courage. Et déjà son esprit a devancé son âge.
D'autres fois il est averti par un de ces pressentiments, qui traversent, comme un éclair, l'âme des grands ambitieux et il s'écrie dans un transport d'indignation :
Grand Dieu! si tu prévois, qu'indigne de sa race, Il doive de David abandonner la trace ;
S'il cesse d'écouter mes avis, de m'avoir pour premier ministre :
Qu'il soit comme le fruit en naissant, arraché, Ou qu'un souffle ennemi dans sa force a séché !
Mais ces défaillances sont rares chez cet homme énergique. Un conspirateur n'est généralement pas une âme faible et pusillanime; il faut du courage, de l'audace, outre un certain esprit d'intrigue, pour se mettre à la tête d'une de ces entreprises hasardeuses. Joad est une âme supérieure.
Xe croyez point qu'il s'en soit remis à Dieu, à ce Dieu dont il parle toujours, du soin de renverser Athalie et de lui substituer l'enfant du miracle. Personne mieux que lui ne connaît et ne pratique la maxime favorite des conspirateurs : Aide-toi, le ciel t'aidera.
Depuis fort longtemps , il a prévu le moment de la crise et s'y est préparé. Il n'a négligé aucun des moyens matériels. Il faut des soldats ; il en a :
Je sais que près de vous en secret assemblé
Par vos soins prévoyants leur nombre est redoublé.
Il fout des armes ; il s'en est muni , sans en rien dire à personne.
Et vous , pour vous armer, suivez-moi dans ces lieux , Où se garde caché , loin des profanes yeux ,
Ce formidable amas de lances et d'épées, Qui du sang philistin jadis furent trempées.
Il a besoin de l'opinion publique , il Ta sondée ; il a expédié des émissaires qui la lui ont rapportée, peut-être même après l'avoir faite :
Autant que de David la race est respectée, Autant de Jézabel la fille est détestée, Joas les touchera par sa noble pudeur.
Cela ne l'empêche pas (car il est sceptique comme tous les politiques de tons les temps) d'estimer le peuple ce qu'il vaut, de savoir qu'il se tourne toujours du côté du succès, qu'il applaudit toujours au pouvoir établi, et qu'il ne faut faire sur lui aucun fonds, si l'on n'a pas des moyens plus solides, plus efficaces, de gagner la partie. Aussi s'écrie-t-il, avec une méprisante ironie , quand il se voit abandonné de la population , qui déteste Athalie , mais qui en a peur et qui redoute en même temps une révolution :
Peuple lâche en effet et né pour l'esclavage !
Hardi contre Dieu seul ! Poursuivons notre ouvrage.
Ce dernier hémistiche est-il assez beau ! Xe vous semblet-il pas entendre un Mazarin ou un cardinal de Retz contemplant avec un dédain sceptique le populaire, dont il a besoin et qui lui échappe, se disant : Bah! nous l'aurons avec nous quand nous serons les maîtres. Poursuivons notre ouvrage.
Joad a besoin encore des chefs des premières familles et des généraux, aussi voyons-nous qu'il s'est attaché les uns et qu'il protège les autres :
Entrez, généreux chefs de3 familles sacrées...
dit-il en introduisant les nobles fils de Lévi qui l'aident
dans sa conspiration. Racine nous a fait assiste;- aux menées qu'il ourdit pour pousser doucement et sans qu'ils s'en doutent, dans sa conjuration, ceux qui ont en main la force : les officiers supérieurs.
Il a (selon l'habitude des tragiques du dix-septième siècle) ramassé et résumé toutes ces intrigues qui ont dû se varier à l'infini, dans une seule scène. Je vous ai déjà entretenus, en examinant le rôle d'Abner, de la première scène qui ouvre la tragédie, scène si universellement admirée, et si peu comprise en général. Tous y trouverez ce que Joad a dû répéter cent fois aux généraux d'Athalie , sur lesquels il croyait avoir action , ce qu'ont dû insinuer les conspirateurs de tous les temps aux honnêtes gens, un peu sots, qui disposent de l'année, et tiennent, sans en avoir conscience, entre leurs mains le sort des révolutions.
Joad se garde bien de s'ouvrir à lui ; il a trop peur d'être compromis par une indiscrétion de zèle de ce loyal imbécile. Il l'avertit obscurément que quelque chose se prépare, qu'il ne suffit pas d'exhaler son mécontentement en vaines paroles :
Mais ce secret courroux,
Cette oisive vertu, tous en contentez-vous?
La foi qui n'agit pas, est-ce une foi sincère?
Ce brave Abner a toutes sortes de bonnes raison? pour ne pas agir. La première (et elle dispense de toutes les autres) est que, pour agir, il faut avoir quelqu'un en faveur de qui l'on agirait.
Et si vous aviez ce quelqu'un? demande le grand prêtre.
0 jour heureux pour moi!
De quelle ardeur j'irai reconnaître mon roi!
Voilà qui est assez clair. Aussi Joad n'insiste-t-il pas.
Il a appris ce qu'il lui importait de savoir. Il n'y a pas grand concours à attendre de ce chevalier ingénu avant l'événement ; mais une fois l'affaire en train , on ne l'aura pas contre soi. Que faut-il davantage à Un conspirateur ?
Jamais vous ne prendrez Joad en défaut de négligence. Athalie veut voir et interroger Joas. On craint un péril, et ce brave Abner le prend sous sa protection :
Princesse, assurez-vous : je les prends sous ma garde.
Vous croyez peut-être que Joad dort sur cette assurance. Il l'estime ce qu'elle vaut, il est donc resté à la porte, écoutant et l'arme au bras :
J'écoutais tout et plaignais votre peine. Ces lévites et moi, prêts à vous secourir, Nous étions avec vous résolus de périr.
Quand Josabeth est pressée de trop près par Mathan et qu'elle va évidemment lâcher quelque aveu compromettant, il apparaît tout à coup , et comme il lui serait fort difficile de discuter avec Mathan dont les propositions sont des plus acceptables, il rompt violemment les chiens, s'emporte et le chasse avec une explosion de fureur magnifique. Que la colère soit réelle , je ne le conteste pas ; tout ce que je veux faire remarquer, c'est que cet opportun accès de colère le délivre d'explications, où il aurait pu trahir aux yeux d'un diplomate aussi fin une partie de son secret. Les ambitieux politiques, tel qu'est Joad, ne sont malades que lorsqu'ils ont un intérêt quelconque à avoir la fièvre. ■ A mesure que la tragédie s'avance, le moment de la crise approche. Athalie est aux portes du temple avec son armée, et Joad n'a pas encore imaginé, ou plutôt le hasard, sur lequel comptent toujours les conspirateurs, n'a pas encore offert à Joad de traquenard où il fera plus tard tomber
Athalie. Il en est réduit aux seules forces dont- il dispose. Elles ne sont évidemment pas assez considérables, matériellement parlant, pour entrer en lutte avec les troupes organisées de l'ennemi. Il faut doue doubler, tripler, centupler leur ardeur, en tendant leurs nerfs, en surexcitant chez eux le moral.
Comment s'y prendre ?
J'ai lu bien des appréciations de cette fameuse prophétie de Joad. J'ai quelque honte à le dire : mais il ne m'a pas semblé que personne en ait vu, au point de vue dramatique bien entendu, le véritable caractère.
Toi là des gens que l'on va envoyer se faire tuer pour une cause qu'ils ne connaissent point, qui leur est fort indifférente, qui n'apportera, si elle réussit, aucun changement à leur état. Ils sont moins nombreux, moins bien armés que ceux qu'ils attaquent. S'ils perdent la bataille, ils n'ont rien à espérer d'un vainqueur furieux. On les traitera comme des conspirateurs qui ont échoué. Les chefs s'en tireront peut-être encore; pour eux ils sont sûrs de leur affaire : on les égorgera sans pitié. Telle est la situation.
Pourquoi voulez-vous qu'ils marchent, si on ne leur met pas, par un artifice quelconque , le feu au ventre. Tous les conspirateurs, depuis que le monde est monde, arrivés à ce moment critique, ont senti le besoin de frapper un grand coup, d'enflammer les imaginations, d'étourdir, d'éblouir, de surexciter les pauvres diables qu'ils lançaient en avant.
Les uns se servent de moyens matériels : ils font des distributions d'eau -de -vie, ils donnent de l'argent, ils mêlent (dit-on) de la poudre au breuvage des soldats... D'autres croient plus à l'influence du moral ; et toutes les histoires vous présenteront partout, à l'heure décisive, an chef de conspiration, un Catilina ou un Jeffier, réunissant ses affiliés et les excitant de sa parole, les échauffant de
ses promesses , leur jetant ces grands mots de liberté et de patrie, qui tombent sur une foule comme des brandons enflammés.
Joad est un conspirateur théocratique. C'est donc l'idée de Dieu qui sera pour lui le moyen dont il usera pour remuer ces masses, et ce moyen, il ne l'ignore pas, est le plus puissant de tous.
Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle. Des prêtres, des enfants!...
s'écrie-t-il; mais si ces prêtres et ces enfants sont bien décidés à se faire tuer gaillardement, ils peuvent l'emporter sur des troupes même aguerries, même disciplinées, mais qui auront moins de confiance en la bonté de leur cause, et c'est ce que Joad exprime aussitôt en ces vers :
O sagesse éternelle!
Mais si tu les soutiens, qui peut les ébranler !
Ils ne s'assurent point sur leurs propres mérites, Mais en ton nom par eux invoqué tant de fois...
Etc., etc.
Vous vous récriez là-dessus : mais il est de bonne foi ! — Eh ! sans doute il est de bonne foi ! Cromwell était aussi de bonne foi quand il se jetait à genoux, demeurant en oraison devant toute son armée, implorant le secours du Très-Haut. Tous ces magnifiques charlatans sont de bonne foi. Quand ce serait des imposteurs, l'effet serait le même, et surtout l'effet dramatique.
Il s'agit de fanatiser une foule. Qu'importe que Mahomet croie avoir vu, le matin d'une bataille, l'ange Gabriel lui annoncer la victoire, si ses troupes, elles, sont persuadées qu'il l'a vu.
Dans ces grandes circonstances, l'âme humaine est très
capable de ces hallucinations, surtout chez les hommes d'action, qui ont presque toujours foi en leur étoile. Leur conviction est communicative, elle passe dans lYime de ceux qui les écoutent, et les pousse aux dévouements héroïques. Il n'en faut pas davantage.
A supposer même que Joad n'eût été qu'un politique sans foi sincère, aurait-il jamais trouvé un artifice plus ingénieux et plus efficace que celui de cette prophétie, jetée en un pareil moment ? Songez donc. Voilà des hommes armés, à qui Dieu lui-même vient révéler que leur cause est bonne et qu'elle sera triomphante. Savez-vous une plus puissante manière d'encourager ?
A plus forte raison, si le chef de la conspiration partage lui-même la conviction qu'il inspire ; si lui-même croit voir le dieu qu*il annonce ; si son être tout entier vibre, et que ce tressaillement agisse sur les affidés qui l'entourent.
On s'accorde à regarder cette prophétie comme un superbe hors-d'œuvre ; mais point du tout,. c'est le point culminant de la pièce ; c'est le moment critique. Dans cette scène , Racine a ramassé toutes les surexcitations légitimes ou factices à l'aide desquelles un chef de conspiration ne manque jamais de fanatiser, au dernier moment, ceux qu'il envoie se faire tuer pour la cause qu'il a prise en main.
Joad ne cessera d'appuyer sur cette corde. On propose de cacher l'Arche sainte pour qu'elle ne soit pas souillée par des mains criminelles :
0 crainte! a dit mon père, indigne, injurieuse, L'Arche qui fit tomber tant de superbes tours , Et força le Jourdain de rebrousser son coucs Fuirait donc à l'aspect d'une femme insolente?
Et quand on tremble autour de lui : Songez donc! s'écrie-t-il :
... Songez qu'autour de vous L'ange exterminateur est debout avec nous.
Et quand Josabeth lui exprime ses craintes, ses alarmes, et lui dit en pleurant, devant tous les lévites assemblés :
Dieu ne se souvient plus de David, notre père.
Joad, qui a peur que cette faiblesse ne gagne son armée, se met en colère contre elle et la rabroue vertement :
Quoi, vous ne craignez pas d'attirer sa colère Sur vous et sur ce roi si cher à votre amour ? Et quand Dieu de vos bras l'arrachant sans retour...
Etc..
C'est que, pour lui, cette idée de Dieu vivant prêt à combattre en sa faveur, est le plus efficace de ses moyens d'action. Il l'emploierait alors même qu'il n'y croirait guère pour son compte. Il n'a point de scrupules.
Il n'en a d'aucune sorte. Le piège abominable où il attire Athalie, en est une sûre preuve. Hésite-t-il un instant à mentir à Abner ? à tromper ce pauvre homme ? à le rendre complice, à son insu, malgré lui, d'une perfidie sans excuse? Il saute au contraire, avec une joie féroce, sur l'occasion qui lui est offerte. Le succès avant tout.
À-t-il des scrupules, quand il dit aux lévites assemblés :
Dans l'infidèle sang baignez-vous sans horreur !
Et plus tard, après la défaite d' Athalie :
Si quelque audacieux embrasse sa querelle Qu'à la fureur du glaive on le livre avec elle.
C'est un politique. Il n'y va pas par quatre chemins. Il sait qu'un parti n'est parfaitement écrasé que lorsqu'on a mis à mort les hommes énergiques qui en sont la force ; et
il dirait volontiers comme ce Mathan, qu'il exècre, mais qui n'a qu'un tort, celui d'appartenir à la faction vaincue :
Qu'importe qu'au hasard un sang vil soit versé !
La conspiration a réussi : immédiatement, il distribue les places et les honneurs :
Abner, auprès du roi reprenez votre place.
Soyez grand connétable ! Quant à lui, il est hors rang. Le premier mot dont il salue l'avènement du jeune roi, c'est un conseil par lequel il l'avertit que l'innocence a dans le ciel un vengeur ; et ce vengeur, il n'a pas besoin de le nommer.
Je suis arrivé au bout de cette étude sans l'avoir épuisée. J'engage vivement ceux qu'elle aura intéressés à ne pas se contenter des indications que j'ai données en courant. Une fois en possession du procédé curieux que j'ai mis entre leurs mains, ils peuvent s'en servir comme d'un instrument de dissection très délicat, et pousser l'examen plus avant. Cette analyse leur renouvellera le goût des chefs-d'œuvre classiques, qui s'est émoussé par une trop longue, trop uniforme, et, il faut bien le dire, trop banale admiration.
6 octobre 1873.