‹ Quarante ans de théâtreChapitre 32 sur 41 · LE THÉÂTRE DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

LE THÉÂTRE DE VOLTAIRE

L'art dramatique a été la passion de Voltaire, une passion de toute sa vie, et qui n'a pas toujours été très heureuse. On croit généralement que les pièces de Voltaire se sont, il est vrai, démodées, mais qu'elles avaient toutes été accueillies avec enthousiasme à l'époque où elles parurent pour la première fois devant le public. Rien n'est moins juste. Si l'on prend, l'un après l'autre, le titre des œuvres dramatiques de Voltaire, tragédies ou comédies, on voit qu'il a compté autant de chutes que de succès. Après le coup d'éclat R Œdipe, il faut courir jusqu'à Zaïre pour trouver une pièce qui ait réussi ; et, dans l'intervalle, il a donné Arthnise , Marianne, Brutus, les Originaux, ErijiJiyle, toutes pièces tombées, ou à peu près.

Je me rappelle en mon enfance avoir vu jouer, au Théâtre-Français ou à l'Odéon, je ne sais plus lequel, cet Œdipe, qui était encore, entre 1840 et 1848, représenté de loin en loin. En ce temps-là je ne connaissais pas celui de Sophocle, que nous avons vu, depuis, transporté sur la scène dans l'admirable traduction de Jules Lacroix. Je fus très ému : du diable si je sais de quoi ! Je viens de m'en rafraîchir la mémoire ; cela est très brillant et tout plein de ce que Voltaire appelait lui-même le diable au corps ; mais il

me semblerait difficile, à cette heure, d'en tirer un grain d'émotion vraie.

C'est égal ! si l'on se reporte en l'an 1718, où cette œuvre fut pour la première fois donnée au public de Paris, on conçoit l'engouement des contemporains. Songez que c'était le coup d'essai d'un jeune homme de vingt-deux ans. Et quel jeune homme! Nous avons beau faire à présent, nous ne nous figurons plus Voltaire que vieux, ridé, grimaçant, tel que nous le représentent et le buste et la statue que l'on admire au foyer de la Comédie- Française et que les réductions en plâtre ou en bronze ont rendus populaires. Il nous semble que "Voltaire ait toujours eu soixante-quinze ans.

Imaginez-vous Voltaire sortant de chez les jésuites. Il a dix-huit ans, et sa tragédie en poche. Car Œdipe est une tragédie de collège. C'est sur les bancs qu'il s'est épris, lui, simple écolier, du sujet traité par Sophocle, et qu'il s'est senti l'envie de l'arranger au goût du jour. Il ne s'agit plus que de la faire jouer; il s'en va, avec la superbe confiance des jeunes gens, la lire aux comédiens, qui la refusent. Il s'y attendait, il ne se décourage point.

Il a pour lui la bonne grâce d'un visage animé de tous les pétillements de l'esprit, des yeux étincelants, ce charmant sourire des lèvres, que la vieillesse devait plisser plus tard, ce feu de conversation, dont nous savons par mille témoignages que la séduction était irrésistible.

En ce temps où l'esprit était une puissance, faites-vous une idée de la curiosité que dut exciter un jeune homme si prodigieusement doué, alerte à se faufiler dans tous les mondes, sachant manier à la fois et la flatterie et le sarcasme, aimable et hardi avec les femmes qu'il adorait toutes, et menant un bruit d'aventures qui amusait cette société frivole.

Les comédiens l'avaient repoussé; il entreprit de leur

forcer la main, en charmant tous ceux dont ils dépendaient. Il se mit à gagner chez les princes et chez les belles dames des protecteurs à son Œdipe. Après souper, il lisait sa pièce, recueillant des suffrages, acceptant les critiques, disant qu'il en ferait son profit, exécutant même sur l'heure la correction demandée, et se faisant de ces collaborateurs de rencontre des alliés d'autant plus chauds, qu'en intriguant pour lui ils croyaient travailler pour leur propre compte.

ce Je me souviens bien , écrit-il à l'abbé de Chaulieu, des critiques que M. le grand prieur de Vendôme et vous me fîtes dans un certain souper chez M. l'abbé de Bussi. Ce souper-là fit beaucoup de bien à ma tragédie, et je crois qu'il me suffirait, pour faire un bon ouvrage, de boire quatre ou cinq fois avec vous. Socrate donnait ses leçons au lit , et vous, vous les donnez à table ; cela fait sans doute que vos leçons sont plus gaies que les siennes. y>

Plus tard, bien plus tard, en 1750, il rappelait à la duchesse du Maine une lecture qu'il avait faite de son Œdipe au château de Sceaux : « Votre Altesse Sérénissime se souvient que j'eus l'honneur de lire Œdipe devant elle. La scène de Sophocle ne fut pas assurément condamnée à ce tribunal; mais vous et M. le cardinal de Polignac, et M. Malézieu, et tout ce qui composait votre cour, vous me blâmâtes universellement et avec beaucoup de raison, d'avoir prononcé le mot d'amour dans un ouvrage où Sophocle avait si bien réussi sans ce malheureux ornement étranger, et ce qui seul devait faire recevoir ma pièce fut précisément le seul défaut que vous condamnâtes. »

Il avait intéressé de même le prince de Conti à son drame, en lui demandant des conseils ; il avait eu l'art d'exciter et d'entretenir une curiosité universelle : « On attend, écrivait Brossette à Rousseau, on attend avec une extrême impatience une tragédie $ Œdipe par M. Arouet, dont on dit

par avance le plus grand bien. Pour moi, j'ai peine à croire qu'une excellente ou même une bonne tragédie puisse être l'œuvre d'un jeune homme. » Et Eousseau répondait à Brossette : « Il y a longtemps que j'entends dire merveille de V Œdipe du petit Arouet. J'ai fort bonne opinion de ce jeune homme, mais je meurs de peur qu'il n'ait affaibli le terrible de ce grand sujet en y mêlant de l'amour. »

Voyez-vous dans notre monde d'aujoui-d'hui un garçon de vingt ans éveillant des attentes et des sympathies si vives ! Je sais bien que les temps ne sont plus les mêmes et que les mœurs ont changé. Ce n'était pas en 1718 un défaut d'avoir vingt ans, et l'on ne croyait pas encore que la jeunesse commençât à la quarantaine. Notre siècle est celui delà gérontocratie. N'importe! on peut juger par ces simples citations, que j'emprunte au travail de M. Louis Moland sur les tragédies de Voltaire, de la séduciion qu'exerça à son entrée dans la vie cet éblouissant esprit sur la société de son temps.

Les comédiens durent céder ; et ils n'eurent point à s'en repentir. Œdipe alla aux nues; et l'engouement pour l'homme rejaillit en admiration sur l'œuvre. La vogue de cette pièce fut même beaucoup plus longue que l'on ne croit d'ordinaire, car Geoffroy, le critique des Débats, écrivait dans un de ses feuilletons en 1804 : « Ce dont on peut être bien persuadé, c'est qu'aujourd'hui Œdipe est la tragédie de Voltaire qu'on écoute avec le plus d'intérêt et que l'on applaudit davantage. Mon habitude des spectacles m'a mis à portée de vérifier le fait. J'ai dernièrement assisté à une représentation de Mèrope, que l'on regarde comme le chef-d'œuvre de Voltaire ; il s'en faut de beaucoup qu'elle ait produit le même effet qu.' Œdipe. »

Nous en pouvons croire Geoffroy sur parole ; on sait qu'il n'était point des amis de Voltaire; il lui a fait, durant

toute sa vie de critique, une guerre acharnée, où il a témoigné sans cesse de beaucoup de perfidie et de mauvaise foi.

Les contemporains crurent que c'était un grand poète dramatique qui se révélait. Lamotte, dont les jugements faisaient loi, écrivait dans Y approbation mise en tête de la tragédie imprimée : « Le public, à la représentation de cette pièce, s'est promis un digne successeur de Corneille et de Racine ; je crois qu'à la lecture, il ne rabattra rien de ses espérances. »

J'imagine que ce qui séduisit les contemporains de Voltaire, ce ne fut pas précisément le génie tragique qu'ils crurent y trouver et qui en était absent ; mais bien je ne sais quel souffle nouveau de libre pensée qui l'animait d'un bout à l'autre. On y sentait courir une veine d'esprit agressif, et, si l'on peut user de ce mot en 1718, révolutionnaire. Que de vers , tombant sur ce public du dix-huitième siècle, si amoureux des nouveautés hardies, durent le faire tressaillir !

Qu*eussé-je été sans lui? rien que le fils d'un roi, Rien qu'un prince vulgaire...

Un roi pour ses sujets est un dieu qu'on révère; Pour Hercule et pour moi c'est un homme ordinaire ;

J'ai fait des souverains et n'ai pas voulu l'être.

Ne nous endormons point sur la foi de leurs prêtres; An pied du sanctuaire il est souvent des traîtres.

Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense, Notre crédulité fait toute leur science.

Ces lieux communs ont eu, depuis Voltaire, le temps de se refroidir. Il est bien probable qu'à cette époque ils plai-

saient par un tour piquant de nouveauté hardie. On sentait ]e pamphlétaire sous l'homme de théâtre, et l'on était ravi de voir se produire, sous le couvert de cette forme antique et respectée, les idées de rénovation politique et sociale qui fermentaient dans ce public.

Il ne serait pourtant pas juste de dire que Voltaire n'usa de la scène que comme d'une tribune, où il lui était permis de parler impunément à un grand public des réformes dont il souhaitait le succès ; qu'il ne fut et ne voulut être qu'un prédicateur ou, si vous aimez mieux, un pamphlétaire au théâtre.

C'est là de l'exagération pure. Voltaire aima le théâtre pour le théâtre ; il l'aima passionnément, comme tout son siècle. Il suffit pour s'en convaincre de parcourir, même d'un doigt distrait, sa vaste correspondance. S'il y a, certes, quelqu'un au monde qui n'ait pas eu de secret pour le public, c'est bien Voltaire. Xous connaissons jour par jour, à l'aide de ses lettres, qui n'étaient qu'une conversation écrite, ses préoccupations, ses désirs, ses regrets, ses colères, ses joies, tous les sentiments par lesquels il passait tour à tour, et qui chez lui étaient toujours extraordinairement vifs.

Si, de dessein formé, il eût écrit des tragédies en vue d'en faire des pamphlets, il ne l'eût pas caché à ses correspondants habituels, Thiériot, ses anges, Cideville, d'Alembert. On ne voit rien de pareil. Il prend son an très au sérieux ; quand il les entretient d'innovations, c'est le plus souvent d'innovations dramatiques qu'il parle. Je ne dis pas que ce goût de polémique, qui avait passé dans son sang, ait été toujours écarté, de son théâtre; il n'en est pas le point dominant. Expliquer par là, et le succès de Voltaire près de ses contemporains, et le décri où ses tragédies sont justement tombées, c'est ne considérer la question que par un côté accessoire.

Ce qui fait que Voltaire, après tant de victoires éclatantes au théâtre, après avoir été placé par ses contemporains à côté de Corneille et de Eacine, a perdu tout son prestige, c'est que le théâtre est un maître jaloux, qui prend toute la vie et toutes les forces d'un homme, et que Yoltaire ne lui a donné qu'une partie des siennes. Je l'ai déjà bien souvent répété : il n'y a pas de travail plus absorbant que celui du dramaturge ; car il n'y en a pas qui exige une concentration d'esprit plus intense et plus prolongée.

Nous avous, dans l'Université, un mot pour caractériser ces besognes que l'on fait à bâtons rompus, de bric et de broc, sans y mettre toute sa conscience et tout son cœur : c'est un ouvrage d'entre-classes, disons-nous. Tous les élèves qui ont passé par nos collèges sentent l'énergie de ce mot. Ils savent que, dans l'entre-classes, on n'a pour travailler que des demi-heures rapides coupées de récréations et de repas.

Eh bien ! le grand défaut des tragédies de Yoltaire, c'est qu'elles sont des œuvres d'entre-classes. Nous savons au juste comment il travaillait. Quand une idée de tragédie lui avait passé par la cervelle, il en bâtissait le plan, il en écrivait les principales scènes avec une rapidité prodigieuse. Il n'a guère mis qu'une vingtaine de jours à Zaïre. Il est vrai qu'ensuite il passait des mois à retoucher, à limer, à polir; mais c'étaient des corrections de détail.

Le premier travail de condensation puissante avait manqué. Il n'avait pas longtemps porté ses personnages; il ne es avait pas vus agir ; il n'avait pas creusé, par la réflexion, 'étude de la passion qu'il voulait mettre en scène. Non, une fois la situation première trouvée, comme après tout il avait le don, qu'il savait précisément voir les scènes à faire, comme il les exécutait avec cette furie de mouvement qui était chez lui une qualité de nature, il éblouissait les yeux

des contemporains. La postérité ne se contente pas à si bon marché. Une fois le vernis brillant de ce style écaillé, on s'est aperça que les dessous n'étaient point solides, et il n'est presque plus rien resté de ce théâtre, si bruyant jadis.

Je suis comme Geoffroy ; j'ai vu llêrope. C'est pourtant une pièce merveilleusement faite que Mèrope; elle m'a ennuyé. Zaïre est peut-être le seul drame de lui que l'on puisse revoir avec plaisir à la scène, et encore s'il est rendu par des acteurs tels que le hasard en a réuni deux à la Comédie - Française : M1Ie Sarah Bernhardt et Mounet- Sully. C'est que le sujet était heureusement choisi; c'était une trouvaille. Voltaire s'appuyait sur un homme de génie : Shakespeare, et il n'avait eu qu'à jeter, sur le fond solide et résistant donné par le grand tragique anglais, le magique coloris de sa versification facile.

Je viens de relire toutes les polémiques qu'ont suscitées, vers 1804 et 1805, les attaques passionnées de Geoffroy contre Zaïre. Il paraît que dans son premier article qui, en effet, n'est pas tendre, le célèbre critique avait froissé les susceptibilités du public, dévot en ce temps-là à la gloire de Voltaire. Une foule de vaillants se levèrent pour punir l'audacieux iconoclaste. Les pamphlets et les articles grêlèrent sur Geoffroy, qui répondit de sa bonne encre.

Geoffroy, qui était un homme de goût, malgré son parti pris de dénigrement très visible en cette affaire, a pourtant touché juste dans les critiques qu'il a faites de la pièce. Il a très bien vu que le défaut de Zaïre, comme de tout le théâtre de Voltaire, c'était le manque de sincérité de l'auteur.

Entendons -nous ; je ne veux pas dire que Voltaire fût de mauvaise foi ; non , il travaillait consciencieusement ; mais son grand, son premier but n'était pas de faire pour luimême, par amour de l'art, une œuvre profondément étudiée

et belle. Il songeait surtout au public, et ne négligeait aucun moyen de lui plaire, si petit fût-il.

C'est ce que Geoffroy fait ressortir avec la perfide malice d'un ennemi ; écoutez-le parler :

« Dans la combinaison de ses plans, dans l'arrangement de ses pièces, il laisse voir la dextérité et l'artifice du jongleur plutôt que l'art du poète... Femmes sensibles, que Zaïre attendrit jusqu'aux larmes, ne cherchez point à découvrir comment on vous trompe, puisque votre bonheur est d'être trompées. Craignez de regarder Voltaire dans son cabinet, préparant avec un sourire malin les filets où il veut vous prendre, rassemblant autour de lui toutes ses machines dramatiques : ici, les Turcs ; là, les chrétiens; la croix et les plumes d'un côté ; les turbans et le croissant de l'autre ; tantôt Jésus, tantôt Mahomet ; Paris et la Seine à droite, Jérusalem et le Jourdain à gauche; mettant tous les sentiments , toutes les passions en salmis ; la religion, l'amour, la galanterie, la nature, la jalousie, la rage pêlemêle ; espèce de chaos tragique où l'on fait l'amour et le catéchisme, où l'on baptise et l'on tue. Il y en a pour tout le monde; il y a de quoi satisfaire tous les goûts; peu de sens et de raison ; beaucoup de tendresse, de fureurs et de déclamations ; beaucoup de combats et d'orages du cœur. En voyant dans les lettres de Voltaire tout l'échafaudage de cette pièce turco-chrétienne, on est vraiment honteux d'être dupe de ce charlatanisme théâtral. »

Charlatanisme est un peu dur. Mais il y a du vrai dans ces observations, et je sais tel, parmi les écrivains dramatiques d'aujourd'hui, à qui elles pourraient s'appliquer. Mais je ne le nommerai pas; car il est irritable et se fâcherait peut-être d'être comparé simplement à Voltaire.

Où Geoffroy avait tort, c'était dans ce qu'il ne disait pas. Est-il juste de s'obstiner à ne voir, dans un bel ouvrage,

que les défauts qui s'y trouvent, ces défauts fussent-ils réels, et d'affecter le silence sur les beautés qu'il renferme ? A ce compte, savez-vous qu'il ne resterait pas grand'chose de Cinna, et qu'un bon quart des Horaces périrait sous les mains de la critique !

Voltaire, qui était un malin, savait bien, lui, où était le charme de Zaïre. Lisez ses préfaces et ses épîtres dédicatoires, qui sont peut-être plus spirituelles que sa pièce, qui sont mieux écrites tout au moins ; car elles le sont en prose. Il a parlé avec un agrément infini de la naïveté de tendresse et de la fureur de passion des deux principaux personnages :

« Si Zaïre, a eu quelque succès, dit-il, je le dois beaucoup moins à la bonté de mon ouvrage, qu'à la prudence que j'ai eue de parler d'amour le plus tendrement qu'il m'a été possible. J'ai flatté en cela le goût de mon auditoire; on est assez sûr de réussir quand on parle aux passions des gens plus qu'à leur raison. On veut de l'amour, quelque bon chrétien que l'on soit , et je suis persuadé que bien en prit au grand Corneille de ne s'être pas borné, dans Pofyeucte, à faire casser les statues de Jupiter par les néophytes ; car telle est la corruption du genre humain, que peut-être

De Polyeucte la belle âme

Aurait faiblement attendri,

Et les vers chrétiens qu'il déclame

Seraient tombés dans le décri ;

N'eût été l'amour de sa femme

Pour ce païen , son favori,

Qui méritait bien mieux sa flamme

Que son bon dévot de mari.

Même aventure à peu près est arrivée à Zaïre. Tous ceux qui vont au spectacle m'ont assuré que, si elle n'avait été que convertie, elle aurait peu intéressé ; mais elle est amou-

reuse de la meilleure foi du monde, et voilà ce qui a fait sa fortune. »

Voltaire rappelle encore cette foule de vers d'un naturel délicieux, dont quelques-uns sont restés proverbes. Il les recueille lui-même dans sa préface et les cite :

Mais Orosmane m'aime et j'ai tout oublié. Je veux avec excès voua aimer et vous plaire. Je me croirais haï d'être aimé faiblement. L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin. Sans oublier le fameux :

Zaïre , vous pleurez !

Et, pour mieux en faire sentir la grâce, Voltaire raconte une histoire qui n'est peut-être pas vraie, mais qui est bien amusante. On avait traduit sa pièce en anglais dans le pays de Shakespeare ! Et le traducteur, pour l'accommoder au goût de ses compatriotes, avait cru devoir accentuer certaines situations :

« Par exemple, dit Voltaire, lorsque, dans la pièce anglaise , Orosmane vient annoncer à Zaïre qu'il croit ne la plus aime?', Zaïre lui répond en se roulant par terre. Le sultan n'est point ému de la voir dans cette posture ridicule, et, le moment d'après, il est tout étonné que Zaïre pleure.

Il lui dit cet hémistiche :

Zaïre, vous pleurez!

Il aurait dû lui dire auparavant :

Zaïre, vous vous roulez par terre.

Aussi ces trois mots : Zaïre, vous pleurez, qui fout un grand effet sur notre théâtre, n'en fout aucun sur la scène anglaise, parce qu'ils y sont déplacés. »

Il est impossible de faire avec plus de grâce, de malice et de bon goût les honneurs de son esprit. Vous voilà prévenus à cette heure, et si vous n'admirez pas la simplicité et la tendresse de l'hémistiche en question, ce ne sera pas la faute de Voltaire.

' ' 3 juin" 1878.

Page 1