‹ Quarante ans de théâtreChapitre 33 sur 41 · ZAÏRE · texte numérisé non relu

ZAÏRE

La C omédie-Française vient de reprendre avec un grand éclat Zaïre , qui n'avait pas été représentée depuis tantôt une vingtaine d'années. Je sais que pour ma part je ne l'avais jamais vue, non plus que Tancrède,m.Alzire. M. Thierry ne nous a jamais donné que Mèrope, qui est un beau drame. Mais l'interprétation était tout à fait insuffisante , et Mèrope n'obtint pas même un succès d'estime.

Je crois que Zaïre excitera une vive curiosité. On a bien raison de dire que l'on ne connaît une pièce de théâtre qu'après l'avoir vue en scène , aux chandelles, pour user du mot de nos pères.

Zaïre nous choque fort souvent à la lecture. La trame du style, encore que semée de traits brillants fort nombreux, en est si médiocre ! La phraséologie en est si démodée ! Tous ces Turcs : Orosmane, Corasmin et Mélidor sont des Turcs de carton ! Le sentiment chrétien qui traverse la tragédie et la soutient n'a ni vérité, ni profondeur ! Il est tout en superficie.

Évidemment ni Lusignan, ni Nerestan, ni Châtillon , ni Zaïre, ni Fatime n'ont plus de foi que n'en avait l'auteur lui-même, pour qui tout ce déploiement de christianisme n'était qu'une machine poétique. Et quelle versification !

Elle était suffisante au dix-huitième siècle où l'on avait perdu le sens de l'harmonie propre aux vers. Mais nous, dont l'oreille a été formée dès notre jeunesse à la sonorité pleine de l'alexandrin moderne, nous qui jugeons même parfois un peu fade la mélodie de Eacine , nous qui aimons la belle période musicale telle que Victor Hugo l'a retrouvée dans Corneille en l'agrandissant encore, nous enfin à qui plaisent les éclatantes images, les mots superbes, relevés encore par la plénitude et la magnificence du son, que pouvons-nous penser de ce malheureux vers de Voltaire, toujours si grêle, si étriqué, si prosaïque ! Il y a sans doute des passages charmants, et quelques-uns sont restés célèbres :

Je me croirais haï d'être aimé faiblement... Je veux avec excès vous aimer et vous plaire... Une pauvreté noble est tout ce qui me reste... Zaïre, vous pleurez, etc.

Peut-être même ne citerait -on pas une tragédie où se rencontrassent un si grand nombre de vers devenus, comme disait Boileau, proverbes eu naissant. Ce sont des traits heureux comme en trouve un homme qui a beaucoup d'esprit, et Voltaire n'en manquait point. Mais y en eût-il dix fois davantage, ils ne constituent point un ensemble de style, et surtout ils n'emplissent point l'oreille de cette sonorité majestueuse ou charmante, qui est le privilège et l'honneur de la langue poétique.

Tous ces défauts frappent singulièrement à la lecture. Ils disparaissent presque à la représentation. Là, on est bien plus saisi par les qualités dramatiques, et celles que Voltaire a déployées dans Zaïre sont incomparables.

Ne prenez Zaïre, que comme un drame de d'Ennery. Il n'y en eut jamais de mieux fait, de plus simple, de plus ra-

pide, de plus émouvant. Ce n'est qu'une situation, mais qui frappe sans cesse à coups rapides et pressés au même endroit de Tâme. Je ne m'étonne pas que tout le dix-huitième siècle ait pleuré à cette Grâce de Dieu de l'ancien temps. On n'en pouvait sentir les ridicules, puisque la forme adoptée par Voltaire était précisément celle qui était alors à la mode. On était profondément touché des aventures de cette pauvre fille, si cruellement assassinée par un amant jaloux.

Qui de nous, en voyant les Deux Orphelines, ne s'est surpris à larmoyer sur le sort de la malheureuse aveugle ? On s'en veut bien un peu après d'avoir dépensé tant de sensibilité sur une histoire romanesque, qui n'a pas le sens commun. Mais l'effet est produit. Les Deux Orphelines ont eu cent représentations à la Porte Saint-Martin ; elles achèvent ces jours-ci la seconde centaine au Châtelet, au milieu d'un concours immense de spectateurs, que n'ont pas rebutés les chaleurs du mois de juillet. Et cependant les Deux Orphelines ne comptent guère que deux tableaux intéressants. Songez que Zaïre est arrangée de telle sorte, qu'il n'y a pas une scène qui ne soit attachante , que la terreur et la tendresse s'y succèdent tour à tour, sans laisser à l'attention un moment de relâche ; que l'on est comme emporté, d'un bout à l'autre, par un grand courant de passion, qui ne s'interrompt jamais.

J'ai parlé de la Grâce de Dieu et des Deux Orphelines : c'est exprès, et je vous prie de ne point voir là une irrévé- •ence ou une malice. C'est tout simplement que Zaïre est et restera le chef-d'œuvre du genre où ces deux productions, fort connues de notre temps, tiennent un rang honorable. Un genre secondaire , si l'on veut , mais qu'importe cette question de préséance si l'œuvre est admirable !

Et voilà à quoi sert la représentation d'un ouvrage, qui

se fait pour le théâtre, par un homme de théâtre. Nous ne savions pas, ou pour mieux dire, je ne savais pas que Zaïre fût une pièce si merveilleuse. Quelque habitude que Ton ait, quand on lit un drame, de le voir, par les yeux de l'esprit, s'agiter sur une scène imaginaire, on ne se rend pourtant jamais bien compte de l'effet qu'il produirait derrière la rampe, à plus forte raison si la pièce qu'on lit est une œuvre classique, que l'on aborde avec des préventions de collège. On nous a toujours répété que Zaïre est une tragédie, une imitation, une continuation du théâtre de Racine ; il nous est bien difficile, quand nous prenons le volume, de nous détacher de cette idée préconçue, et de ne pas y chercher les qualités qui nous séduisent dans Racine. Si nous trouvons que la pièce ne répond pas à l'idée que nous nous sommes faite de la tragédie, nous la rejetons avec humeur.

Au théâtre, la vérité éclate, Zaïre n'a de la tragédie que le nom. Elle marque un nouveau genre, le drame romanesque, et, du premier coup, elle en atteint la perfection. Je vous en supplie, ne vous attachez point à la peinture des caractères, ni à l'étude des progrès de la passion; écartez le souvenir à.' Othello, comme l'a fait Voltaire lui-même, qui n'a jamais soufflé mot de cette source d'inspiration. Ne remarquez point, avec Tillemain, combien sont faibles les expressions par où Orosmane trahit au premier acte cette jalousie qui l'emportera au meurtre du dénoûment. Passons ensemble condamnation sur toutes ces défaillances.

Xe considérez que la conduite du drame. Le premier acte est charmant, et le second superbe. Il est vrai que le premier n'a point fait d'effet l'autre soir, mais c'est la faute de Berton, qui est un Xérestan déplorable. On n'est pas plus étriqué sous ce costume, qui serait peut-être élégant, porté par un autre ; on n'a pas un air plus piteux en repré-

sentant un chevalier français ; on ne dit pas plus platement le vers, et de quelle voix, bon Dieu! qui passait tout par le nez, comme il arrive à Berton quand il est ému. Il s'est rattrapé dans la grande scène du troisième acte. Mais c'est lui qui a gravement compromis le premier. Il semble que le rôle eût été plus le fait de Laroche. Mais Laroche était pris par le Sévère de Polyeucte.

Le second acte enferme un des plus beaux coups de théâtre qu'on ait jamais mis à la scène. Et il est d'une simplicité merveilleuse. Zaïre est-elle chrétienne, oui ou non? C'est le nœud de la pièce. Car si elle l'est, d'une façon authentique, il faudra bien qu'elle se refuse aux désirs du Soudan. C'était une singulière hardiesse, j'en appelle à tous les hommes de théâtre, que de découvrir ce secret dès le second acte, et de faire tourner les trois autres sur ce pivot. Il fallait être bien sûr de pouvoir les emplir, et cela n'était pas facile. Il n'y avait qu'un tour de force qui pût justifier ce coup d'audace. Mais aussi quel second acte !

Tous avez tous appris par cœur :

Mon Dieu! j'ai combattu soixante ans pour ta gloire...

Le morceau, en effet, est assez brillant, quoique d'un st vie peu ferme. Mais ici ce n'est pas la poésie qui intéresse : c'est la situation. Le fameux vers :

Mon Dieu, qui me la rends, me la rends-tu chrétienne?

est un trait de génie. Le discours du vieillard est étonnant de mise en scène. Toute cette conversion de Zaïre se fait à grand spectacle, comme il convient dans un mélodrame, et le fait est qu'il n'y manque qu'un léger trémolo à l'orchestre quand Zaïre, à qui son père demande si elle veut être chrétienne, répond, la main tendue : Je le suis.

Il peut se faire que tous préfériez des beautés qui soient moins extérieures, où se trahisse moins l'envie de séduire l'imagination et les yeux. Je serais bien de votre avis. Mais, est-ce une raison pour ne pas reconnaître et apprécier des mérites moindres, alors qu'ils sont portés en un degré éminent ? Il me semble qu'on doit prendre les œuvres des grands hommes, surtout par leurs beaux côtés, et ne signaler les autres qu'en passant.

A partir de ce moment, le reste de la pièce n'est plus qu'un long duo d'amour et de fureur, coupé de temps à autre par les incidents qu'imagine le poète, mais qui se renoue sans cesse, jusqu'à ce qu'il se termine par le meurtre de Zaïre et le suicide d'Orosmane. La fécondité de Voltaire à varier les nuances de ce dialogue qui est toujours le même, puisque Zaïre doit toujours se refuser, sans jamais dire son secret, cette fécondité inépuisable est une pure merveille.

Je parlais tout à l'heure de hardiesse. Il y en a au quatrième acte une qui est inouïe. Orosmane et Zaïre viennent d'avoir un long entretien, c'est le second, puisqu'il y en a déjà eu un premier au troisième acte. Ils se sont dit assurément tout ce qu'ils avaient à se dire. Ils ont épuisé l'une toutes les protestations de la tendresse la plus naïve en même temps que tous les faux-fuyants dont dispose une femme qui se dérobe, l'autre toutes les colères de l'amour le plus furieux et le plus désappointé.

Ils se sont quittés ; Orosmane reste en scène ; on lui apporte un billet qui accuse Zaïre ; il la rappelle ; elle revient» C'est la même scène qui recommence; Zaïre ne pourra que protester de nouveau de sa tendresse, de son innocence, et de l'impossibilité où elle est de se rendre ; Orosmane ne pourra que répéter ses interrogations, ses étonnements et ses transports. Je ne sais si l'on trouverait dans un autre

ouvrage dramatique l'exemple d'une reprise aussi extraordinaire. On me citera Bérénice. Mais justement Bérénice, qui est d'ailleurs un chef-d'œuvre de style et de grâce, est mortellement froide à la représentation. A Zaïre, au contraire, on a le cœur dans un étau ; on ne respire pas.

C'était Mounet-Sully et MUe Sarah Bernhardt qui étaient chargés de nous rendre Zaïre. Il faut d'abord leur savoir gré à tous deux de l'avoir jouée, comme elle a été écrite, en drame. II3 ne se sont pas empêtrés de traditions tragiques, si tant est qu'on les ait jamais appliquées à Zaïre, ce dont je doute forte : car "Voltaire était bien malin.

C'est lui-même qui avait instruit Le Kain, et Le Kain était d'une turquerie horriblement farouche. Dupuis, le Dupuis du Gymnase et de Saint-Pétersbourg, dont la mère a longtemps joué les jeunes premières aux Français, me rapportait hier une anecdote qu'elle avait entendu conter à Mme Thénard. Un soir, Le Kain, jouant avec une nouvelle actrice qui débutait dans Zaïre, lui dit avec un visage et une voix si terrible, le fameux : Vous m'aimez? du cinquième acte, que la jeune fille, éperdue, eut un éblouissement , et se sauva de la scène en criant de frayeur.

C'est dans ce sentiment que Mounet- Sully a joué le rôle. Il en a fait un sauvage, un Tartare. Cette interprétation, quoi qu'on en ait pu dire, ne répugne point aux indications de Voltaire lui-même : Eh quoi ! dit un des personnages en parlant d'Orosmane :

Quoi? ne voyez-vous pas toutes ses cruautés, Et l'amour d'un Tartare à travers ses bontés? Ce tigre encore farouche au sein de sa tendresse..., etc.

Et Orosmane lui-même ne dit-il pas en expliquant son caractère :

Excuse les transports de ce cœur offensé ; Il est né violent ; il aime ; il est blessé ; Je connais mes fureurs...

■ Mais qu'est-il besoin de ces citations qu'il serait facile de multiplier? Le simple bon sens ne suffit-il pas à avertir qu'un homme qui en arrive à assassiner sa maîtresse dans les circonstances où l'a placé Voltaire, doit avoir une impétuosité de sentiments et de manières qui explique un acte aussi excessif.

Mounet-Sully a composé toute cette physionomie avec un soin, et on peut le dire cette fois, avec un goût qui lui fait grand honneur. Je lui sais gré même d'avoir donné à cette figure une couleur plus moderne. On aurait cru voir marcher une aquarelle de Regnault. Quelques-uns lui en ont fait reproche. A tort, selon moi. Il n'y a que ce moyen de renouveler les chefs-d'œuvre antiques, c'est d'y infuser, dans une certaine mesure, quelque chose de contemporain.

Chaque siècle a sa façon de voir et de sentir les ouvrages consacrés par une longue admiration ; chaque siècle y découvre des beautés nouvelles, que n'y avait pas soupçonnées l'auteur et qui sont accommodées au goût de la génération présente. C'est à l'acteur à saisir ce côté et à le rendre, sans rompre tout à fait avec la tradition. Affaire de mesure. Si vous retranchiez de l'art du comédien cet esprit de sage innovation, les chefs-d'œuvre finiraient par se figer dans une interprétation qui, d'années en années, deviendrait plus médiocre.

Mounet-Sully nous a donné l'Arabe, tel que nos imaginations formées par Decamps, Fromentin, Regnault nous ont habitués à nous le figurer. Ce n'est peut-être pas l'Arabe de Voltaire. Mais l'Arabe de Voltaire n'était pas le vrai Arabe, l'Arabe en soi. Tout ce qu'on est en droit de demander à Mounet-Sully, c'est qu'adoptant cette inter-

prétation hiératique, il lui imprime un grand cachet d'art.

Eh bien! il était costumé à ravir; toutes ses attitudes étaient superbes de dignité, de grandeur et de grâce. Soit qu'il levât le bras, et laissât, par un mouvement harmonieux, tomber les longs plis de son manteau; soit qu'il s'encadrât dans les tapisseries du fond, d'où se détachait la beauté orientale de son visage; soit même que, dans ses transports de fureur, il s'avançât courbé en deux, avec des allures de bête fauve, il eût pu servir de modèle à un peintre. Et de quel admirable geste, après avoir enfoncé le poignard au sein de Zaïre, il l'a rejetée sur les coussins où elle est allée tomber.

Tout le monde connaît la belle voix de Mounet-Sully. Il en a déployé, avec infiniment de bonheur, et les grâces caressantes et les tonnerres retentissants. Il a eu des trouvailles superbes. Orosmane est furieux contre Zaïre, qu'il commence à croire coupable, c'est à la fin du troisième acte ; il prend la résolution , non pas seulement de rompre à tout jamais avec elle, mais avec la galanterie des mœurs occidentales, de reprendre vis-à-vis du sexe la fierté farouche et l'impérieux absolutisme du musulman. Allons, s'écrie-t-il,

Allons , que le sérail soit fermé pour jamais ! Que la terreur habite aux portes du palais ! Que tout ressente ici le frein de l'esclavage. De3 rois de l'Orient suivons l'antique usage, On peut pour son esclave...

Etc., etc.

Mounet-Sully a lancé tout ce couplet, qui est fort long, d'une voix pleine, sonore, irritée, despotique; on eût dit un lion déchaîné; un torrent qui roule à grosses vagues écumantes. L'effet a été immense.

Eh bien! Mounet-Sully n'eût-il trouvé que cela, je l'aimerais encore mieux que tel ou tel acteur correct, qui est parfait en sa médiocrité. Qu'ai-je à faire du médiocre en art! Il en faut sans aucun doute, pour boucher les trous, pour maintenir le niveau d'une honnête moyenne. Mais au théâtre, il n'y a que l'exquis et le supérieur qui compte. Un vers de génie contre-pèse et emporte un poème de talent.

Mais il n'est pas vrai de dire que Mounet-Sully n'ait eu que des éclairs. Non, en vérité, l'assertion n'est pas vraie, et l'opposition que je rencontre, en cette affaire, me jette hors des gonds. Dès le premier acte, lorsque, aux objections de Nérestan, il répond si brusquement :

... Je t'ai dit, chrétien, que je le veux !...

il a marqué, avec une grande force, ce ton autoritaire et farouche du despotisme oriental, cette impuissance extraordinaire à maîtriser ses sentiments que donne l'habitude du pouvoir absolu. Et au troisième acte lorsque, entrant subitement, il regarde la porte par où est sorti Nérestan, qu'il croit son rival, il montrait un visage si terrible, des yeux si égarés et si profonds, qu'un frisson a couru dans la salle.

A-t-il gardé toujours la mesure qu'impose le bon goût ? Mon Dieu ! je ne saurais le dire, et je crois bien que non. A moi aussi, quelques excès m'ont déplu, et il est bien probable que l'extrême fatigue du rôle plus encore que la réflexion les feront disparaître.

Je ne conseillerai point à Mounet-Sully de dédaigner les critiques qui lui ont été adressées. Au fond, même des plus excessives , il y a du vrai ; et il fera bien d'en tenir compte. Mais qu'il ne se décourage point. Il a été, dans toute cette création, artiste de premier ordre. L'enthou-

siasme du public, qui a été très réel, le lui a dit dès le premier soir; les gens de goût, s'il en est beaucoup que certaines défaillances ont choqué, reviendront à leur tour. Ce qui est vraiment bon finit par triompher de toutes les an tipathies.

Mlle Sarah Bernhardt en est un exemple. Je ne sais guère de comédienne, qui, en même temps qu'elle excitait chez un petit nombre d'amateurs des admirations plus vives, ait soulevé plus de répugnances et de colères. Il a fallu à M. Perrin, en dépit de ses succès sur l'autre rive, presque de l'audace pour l'engager. Ses premières épreuves, à la Comédie-Française, ont été ou fâcheuses pour le directeur et pour elle, ou tout au moins douteuses.

Nous étions un petit nombre qui combattions en sa faveur, qui ne cessions de répéter : Oui, assurément, elle a bien des défauts ; mais ce n'est pas l'absence de défauts qui fait une artiste, c'est le don de grandes qualités, et elle en a d'incomparables. Il suffit qu'on lui donne un rôle qui aille à son visage, à l'ensemble de sa personne et à sa voix.

Zaïre était un de ces rôles. J'y avais pensé dès le premier jour; M. Perrin hésitait; il trouvait la pièce trop mal écrite. Il avait bien raison en cela. Il s'est enfin décidé. L'événement lui a montré qu'il avait eu plus raison encore en surmontant ses honorables scrupules.

Pour M"e Bernhardt, il n'y a pas à la défendre. La louange a été unanime et le succès incontesté. Tel est le charme pénétrant de cette diction harmonieuse, qu'elle a donné à la déplorable versification de Voltaire l'apparence et le goût de la poésie. On l'écoutait comme on fait d'un morceau de musique dont on n'entend point les paroles, mais qui charme par sa mélodie.

Allez au Théâtre-Français; écoutez cette tirade, qui est

pourtant bien médiocre, que Zaïre débite devant son frère Nérestan :

Le jour que de Zaïre Orosmane charmé... Pardonnez -moi, chrétiens, qui ne l'aurait aimé? Il faisait tout pour moi ; son cœur m'avait choisie ; Je voyais sa fierté pour moi seule adoucie. C'est lui qui des chrétiens a ranimé l'espoir ; C'est à lui que je dois le bonheur de te voir : Pardonne; ton courroux... mon père... ma tendresse... Mes serments, mon devoir, mes remords, ma faiblesse, Me servent de supplice, et ta sœur en ce jour Meurt de son repentir plus que de son amour.

Non, vous n'imaginez pas l'inexprimable tendresse dont la voix de M1U' Sarah Bernhardt a imprégné ce morceau ; elle en a fait une délicieuse cavatine. Et quels admirables retours de dignité offensée, quand Orosmane la presse trop vivement. Quelle grâce et quelle noblesse d'attitude ! C'est un ravissement.

Je ne saurais trop engager les jeunes gens à s'en aller au Théâtre-Français, tandis que l'été en écarte heureusement ce public spécial des mardis et des vendredis, qui a le privilège de glacer tout ce qu'il touche.

Ils verront là un spectacle dont ils seront bien aises de se souvenir plus tard. Car on ne retrouvera pas de longtemps, pour jouer Zaïre, deux artistes qui soient si complètement les personnages de Voltaire, qui apportent à leur rôle tant de jeunesse, de flamme et, si j'ose le dire, de génie.

10 décembre 1871.

Page 1