‹ Quarante ans de théâtreChapitre 34 sur 41 · DE SOPHOCLE · texte numérisé non relu

DE SOPHOCLE

La Comédie-Française vient de reprendre avec un grand éclat Y Œdipe roi de Sophocle, traduit en vers français par M. Jules Lacroix.

La première représentation en avait été donnée en 1858, sous l'administration de M. Empis; il fat remis à la scène en 1861 par M. Edouard Thierry. C'est alors que je le vis ; les deux principaux rôles étaient tenus par Geffroy et par Mme Devoyod. Je n'ai pas gardé souvenir des autres. La pièce fut donnée en ce temps-là, comme elle l'est encore cette fois, au milieu des chaleurs de l'été.

J'imagine que M. Perrin a l'inteution de l'offrir cet hiver à ses habitués du mardi et du jeudi. Je suis curieux d'en Voir l'effet sur ce public. Ils seront bien étonnés, je suppose, de s'y intéresser, de s'y amuser, comme au drame moderne le plus attachant, le plus pathétique que leur ait jamais donné un de nos auteurs en vogue.

Ah ! comme il est vrai que l'on ne doit juger d'une œuvre dramatique qu'en la voyant s'agiter et vivre sur la scène, aux chandelles, comme disaient nos pères; au feu de la rampe, comme nous disons aujourd'hui. Les hellénistes, les professeurs , les savants , les maîtres d'esthétique , ont épuisé pour ce chef-d'œuvre toutes les formules de l'admi-

ration; ils en ont relevé, catalogue, commenté toutes les beautés visibles ou secrètes; ils en ont même inventé auxquelles Sophocle ne songeait guère sans doute.

Il n'y en a qu'une qu'ils aient laissé dans l'ombre, et c'est celle qui éclate tout à coup et saute aux yeux quand , au lieu de la lire dans le texte, on la regarde se développer sur les planches d'un théâtre. L'œuvre est précisément faite pour le théâtre ; on y est emporté d'un grand mouvement vers un but marqué d'avance , vers un dénouement que l'on aperçoit dans le lointain, sans savoir comment on y arrivera. Et les procédés dont l'auteur a usé, il y a deux mille cinq cents ans, sont justement ceux qu'emploient encore aujourd'hui nos meilleurs dramaturges.

Au sortir de la représentation , je rencontrai sous le péristyle un des hommes qui sont à Paris le plus familiers avec les choses de théâtre , un • Parisien dont la voix fait autorité, et il me dit, se servant d'une de ces locutions boulevardières, qui n'ont pas d'équivalent exact dans la langue lettrée : « Est-il étonnant ce Sophocle ! Il est encore plus roublard que d'Ennery ! »

Eh bien! oui, Y Œdipe de Sophocle est machiné avec autant d'habileté et de rouerie que le drame moderne le mieux fait, il est aussi fertile en péripéties pathétiques; une fois qu'il vous a pris , il ne vous lâche pas plus que telle ou telle pièce de l'habile faiseur : les Deux Orpheïhies, par exemple; il vous tord le cœur ou fait couler vos larmes, tout comme un bon mélodrame, sans autre comparaison d'ailleurs. Car, entre nous, il l'emporte par quelques autres petits mérites.

Nos tragédies classiques ont parfois le tort de manquer de mouvement et d'action. Je comprends qu'elles rebutent par leur solennité froide des gens qui n'ont pas reçu une éducation particulière. On ne saurait adresser ce reproche à

LES GEECS 309

Y Œdipe roi. Je vous assure qu'il est, par la conduite de l'action et par le pathétique des tableaux, infiniment plus près d'un mélodrame de Pixérécourt ou de d'Ennery que d'une tragédie de Racine ou de Corneille.

C'est une pièce admirablement/mVe.

Œdipe roi est la première mise en œuvre qui ait jamais été faite — la première en date et la première aussi comme réussite — d'une donnée théâtrale qui depuis a fourni des centaines de pièces et des milliers de romans. C'est — dans sa généralité — un homme cherchant à découvrir un secret, qui, lorsqu'il l'aura fait enfin lever de l'ombre, se retournera contre lui. Le public sait d'avance le dénouement ; il prend un vif intérêt à la recherche qui se poursuit sous ses yeux ; et la déconvenue du malheureux excite ou le rire ou les larmes, suivant le ton de l'œuvre. Ainsi, imaginez un magistrat sur la piste d'un crime, s'évertuant à en découvrir l'auteur, et finissant par mettre la main sur son père, ou son fils. Supposez un homme du monde, à qui l'on a conté un roman qui s'est passé dans une ville d'eaux; on lui a dit le nom du monsieur, mais celui de la femme est un mystère. Il grille de savoir le mot de l'énigme; il met tout en œuvre pour le trouver, il y arrive, c'est sa femme.

Vous pouvez varier en mille façons cette donnée, l'une des plus dramatiques qui existent au monde : la plus curieuse encore, la plus poignante, la plus féconde en situations pathétiques, est encore celle qu'a imaginée Sophocle.

Ici, c'est l'assassin lui-même qui, ne sachant pas le meurtre qu'il a commis, en cherche l'auteur contre lequel il profère les imprécations les plus épouvantables ; il est traîné de révélations en révélations, et ces révélations , c'est lui-même qui les provoque, jusqu'en face de son crime qu'il est obligé de reconnaître et d'expier.

Et, par une effroyable complication, le même homme qui

est sans le savoir coupable d'un assassinat a, sans' le savoir également, épousé sa mère et lui a donné des enfants qui se trouvent être ses frères.

Et, chose inouïe! habileté sans pareille du dramaturge, tandis qu'il court à la découverte de ce fatal secret, tous ceux qui y sont intéressés le devinent par lambeaux avant lui, et le supplient de ne point pousser plus avant ses recherches ; mais il est poussé par cette curiosité inexorable dont parlait Sosie :

La faiblesse humaine est d'avoir

Des curiosités d'apprendre

Ce qu'on ne voudrait pas savoir.

Et à mesure qu'un ami, qui a pitié des malheurs qu'il prévoit, se jette entre ce forcené et le secret qu'il cherche et le conjure de s'arrêter, lui, enragé de savoir, l'écarté du bras et passe. Il cède à l'attraction du mystère, et le public le suit, haletant.

Et Sophocle même, avec une hardiesse inconcevable, la hardiesse de l'homme qui a l'instinct du théâtre et qui mesure ce que l'on y peut oser, Sophocle a eu l'audace d'ouvrir son draine par une scène où l'assassin est averti qu'il est lui-même l'auteur du meurtre qu'il cherche. Oui, le devin Tirésias, mandé par Œdipe, pour lui révéler, grâce à sa science prophétique, quel est le meurtrier, lui dit en face : « Le meurtrier, c'est toi ! » Et les choses si int arrangées de façon que tout le public croit aux paroles de Tirésias, qu'Œdipe seul n'y croit point, qu'il ne doit pas y croire ; et ce même public qui y croit, lui, sent pourtant fort bien qu'Œdipe n'y peut pas croire.

C'est le comble de l'art.

Et de quel artifice Sophocle s'est-il servi ? Oh ! mon Dieu, c'est bien simple. Mais il fallait le trouver. Il a fait

d'Œdipe un homme très fier, très emporté, mais surtout très entêté, très infatué de son mérite, un de ces hommes qui ont sur les yeux, quand il s'agit d'eux-mêmes, des coquilles si épaisses que nulle force humaine ne saurait percer la nuit de cette prévention.

Il est vrai qa'Œdipe a, dans le temps, tué un inconnu dans une querelle. Mais ce n'était pas, à ces époques dépourvues de gendarmes, un événement qui marquât dans la vie qu'une rixe sur un grand chemin, rixe suivie de mort d'homme. Il a oublié cet incident sans importance. En revanche, n'est-ce pas lui qui a deviné l'énigme du Sphinx, qui a sauvé tout un peuple d'une affreuse calamité qui, en reconnaissance, a été promu par lui au titre de roi? Il a occupé le trône, en épousant la veuve de Laïus, et, depuis lors, ce parvenu s'est complu dans sa sagesse, dont il se vante à tout propos, et dans sa gloire qu'il fait sonner haut.

Aussi quand Tirésias, provoqué par une parole hautaine et violente, se tourne vers Œdipe et lui dit : « Le meurtrier, c'est toi », et qu'en phrases obscures il lui annonce des malheurs encore plus terribles, que peut penser Œdipe sinon : a C'est un vieux radoteur que ce devin, ou c'est un traître soudoyé par des gens qui en veulent à ma couronne. »

C'est à cette dernière idée qu'il s'arrête. Justement, il a quelques soupçons sur Créon, le frère de sa femme, son beaufrère par conséquent. C'est ce Créon qui lui a conseillé de faire venir Tirésias. N'aurait-il point de mauvais desseins ? Et le voilà qui, lancé sur une fausse piste, cherche querelle à Créon, le menace de mort et le chasse, tandis que le public se dit : « Va, mon bonhomme, frappe sur les autres, tu vas être bientôt frappé à ton tour. »

Et voyez l'art admirable du dramaturge :

Cette scène d'explication entre Œdipe et Créon pourrait, à tout prendre, passer pour un hors-d'œuvre. Sophocle l'a,

par un trait de génie, rattachée aux œuvres vives du drame. Au cinquième acte, quand Œdipe, Titan foudroyé, sera obligé lui-même de quitter, maudit et aveugle, cette terre où il régnait, c'est à Créon, à ce Créon insulté, exilé par lui, qu'il devra demander en partant protection pour les filles qu'il laisse à son foyer désert. Il lui adresse sa prière ; et dans un mouvement de générosité superbe, d'une grandeur incomparable, il tend la main à son ennemi :

Ne me refuse pas, Créon, et donne-moi Ta main, ta noble main en gage de ta foi.

Et Créon laisse tomber sa main dans celle de l'excommunié. Ah ! dame ! ces beautés-là, elles passent tout de même la mesure des d'Ennery.

Mais laissons de côté cette merveilleuse trouvaille de sentiment; n'admirez-vous pas, si vous ne regardez, comme je fais en ce moment, que l'économie de la pièce, comme cette dernière scène explique et justifie l'épisode du premier acte ?

Attention ! nous entrons dans le vif de l'action. Jusque-là le public de la Comédie-Française avait, l'autre soir, écouté avec respect; mais il était trop évident que nombre de spectateurs ne comprenaient pas grand'chose à cette histoire. Laïus, Labdacus, Œdipe, Créon, tous ces noms ne leur rappelaient que des souvenirs vagues ; ils n'étaient pas au courant et ne se débrouillaient qu'avec peine dans les aventures que Sophocle, qui s'adressait à un public prévenu, n'avait pas pris la peine de conter.

Je ne saurais trop recommander aux femmes qui iront voir ce spectacle, d'ouvrir le premier dictionnaire de mythologie venu et de lire d'avance les cent lignes où se résume la légende d'Œdipe. Elles s'épargneront l'ennui d'errer incertaines dans les obscurités du premier acte ; et surtout

elles y gagneront de goûter pleinement la beauté de l'exposition, qui est magnifique et tient de l'opéra autant que de la tragédie.

Au bruit de la querelle entre Œdipe et Créon, Jocaste est accourue ; son mari, tout ému de la querelle, lui fait part des impertinentes accusations du devin.

— Est-ce qu'il faut croire aux prédictions de ces gens-là, répond-elle. Tenez ! moi, par exemple, voilà ce qui m'est arrivé !

Et alors commence cette scène immortelle, la plus belle, la plus terrible, la plus pathétique qui jamais ait été mise au théâtre ; cette scène qui, avant-hier, comme il y a vingtcinq siècles, a saisi et tordu le cœur de tout un public; cette scène que les anciens avaient déjà nommée la scène de la double confidence, et qui, sous ce nom, traversera les âges, toujours admirée, toujours applaudie. Ou plutôt non ; on n'applaudissait point, l'autre soir ; c'était une anxiété terrible, une oppression, un cauchemar.

Jocaste conte à son mari comment périt Laïus, son premier époux, tué par des brigands étrangers, dans un carrefour où aboutissaient trois routes. A ce mot de carrefour, jeté par le hasard — le hasard ! c'est une merveille de voir le rôle qu'il joue dans cette tragédie. — Sophocle a voulu que le hasard, qui est presque toujours exclu du drame par la logique pure, eût sur l'action sa grande part d'influence dans Œdipe roi. C'est que le hasard en est la logique.

Je vous en supplie : ne croyez pas sur ce mot à un goût de paradoxe. Vous me connaissez bien : j'ai la sainte horreur du paradoxe. Mais dans un sujet, tel que celui que je vous ai défini, est-ce que le hasard n'a pas un rôle marqué, précis ? Un homme (un Monsieur Lecoq tragique) cherche le secret d'un crime ; est-ce que ce ne sont pas précisément les circonstances fortuites, se levant à ses yeux, qui i'aver-

tiront de prendre garde, qui lui diront : ce Tu prends du mauvais côté », qui lui crieront : « Casse-cou », comme je ne sais à quel jeu innocent où il est question de découvrir un objet caché dans quelque coin mystérieux.

Le mot de carrefour a donc éveillé les inquiétudes d'Œdipe; c'est en effet dans un carrefour qu'il a tué jadis cet inconnu. A son tour, il raconte cette histoire. Et les voilà, tous les deux, le mari et la femme, l'un en face de l'autre, jetant un regard effaré sur l'obscure vérité qui se dévoile et cherchant à se rassurer. Avec quelle ardeur ils épiloguent sur les circonstances du meurtre.

Le messager qui autrefois a annoncé à Jocaste la mort de Laïus, lui a dit qu'il avait péri sous les coups de plusieurs assassins.

— J'étais seul, dit Œdipe, reprenant un peu d'espoir.

— Non, il a dit : plusieurs, s'écrie Jocaste, il l'a dit... Et néanmoins ils rentrent l'un et l'autre dans le palais.

agités de sinistres pressentiments.

Et tandis que le public respire à peine, voilà les critiques jurés, les épilogueurs de diphtongues, qui s'écrient en chœur :

— Mais, comment expliquez-vous qu'Œdipe et Jocaste, qui sont mariés depuis douze ans et plus, n'aient pas échangé vingt fois ces confidences ?

Moi, mon ami, je ne l'explique pas, et cela m'est parfaitement égal, parce que, au théâtre, je ne songe pas à l'objection. Tout ce que je puis te dire, ô critique pointu, c'est que, s'ils s'étaient expliqués auparavant, ce serait dommage, parce qu'il n'y aurait pas de pièce et que la pièce est admirable.

Cela s'appelle une convention.

Et, de toutes les conventions, il n'y en a pas une qui soit plus universellement admise, parce qu'il n'y en a pas non

plus qui jaillisse plus impérieusement de la nécessité des choses.

Cette convention, c'est qu'un fait auquel le public ne fait pas attention n'existe pas pour lui ; que tous les faits qu'il a bien voulu admettre comme réels, le soient par cela seul qu'il les a admis, fût-ce sans y prendre garde.

Cette règle s'applique surtout aux faits qui constituent la donnée d'un drame. Il faut pour que V Œdipe roi ait le sens commun, que jamais Œdipe ni Jocaste n'aient causé ensemble de l'événement qui les a faits époux. En ont-ils causé ? N'en ont-ils pas causé ? Le public n'y était pas ; il ne voit qu'une chose, et une chose qui le frappe, une chose qui l'accable d'une telle horreur qu'il en oublie tout le reste : c'est que, sous ses yeux, Œdipe et Jocaste s'expliquent et reculent d'épouvante l'un devant l'autre. Il n'a pas le loisir de songer à ce qui a pu se passer auparavant. Non, il ne songe pas à la possibilité de ces explications précédentes. Elles n'existent donc pas. C'est une loi.

Et les dramaturges qui veulent donner des raisons plausibles du silence gardé si longtemps par les deux époux, vont contre leur dessein qui est de le justifier. Car ils éveillent l'attention du public qui se dit : « Mais au fait! Pourquoi donc ne se sont-ils rien dit ? » Sophocle n'entre dans aucune explication. Il se contente de confisquer à son profit l'attention et l'angoisse de son auditoire. Il nous trompe, il nous met dedans. C'est le métier, entendez-vous bien, c'est le métier de l'écrivain dramatique.

Un hasard a mis Œdipe sur la voie ; un autre va l'y engager plus avant. Un messager arrive de Corinthe pour annoncer à Œdipe que Polybe, le roi de cette contrée, est mort, et que les citoyens l'ont désigné pour lui succéder. Ils le croient en effet fils de Polybe, et lui-même croit que Polybe est son père.

Avec quelle superbe il raille l'oracle qui lui avait prédit qu'il tuerait son père! Mais un doute lui vient : le même oracle a prédit qu'il serait l'époux de sa mère, et la femme de Polybe vit encore.

— C'est là ton inquiétude, lui dit le messager. Je puis t'en délivrer. Tu n'es pas le fils de Polybe.

Quel coup de théâtre ! et quelle admirable simplicité de moyens pour y arriver ! Comme le récit que va commencer ce berger, récit coupé d'interrogations palpitantes, est plein d'horreur et d'effroi !

Avez- vous remarqué cette coupe étrange, inouïe de la pièce grecque ? Elle est d'un homme qui a porté dans l'art du théâtre un goût d'artifice vraiment prodigieux. L'action est tout entière en récits. Ce troisième et ce quatrième actes, les plus émouvants qui se soient jamais produits sur aucune scène, se composent d'une suite de narrations, qui viennent l'une après l'autre frapper au cœur d'Œdipe, et qui ont leur contre-coup dans l'âme des spectateurs. Je ne sais qu'une pièce au monde qui soit construite de la sorte : c'est VÊcoIe des Femmes. Ce rapprochement vous paraîtra singulier, sans doute. Mais je vous prie de rompre un instant avec vos préjugés d'école et d'examiner les deux œuvres au seul point de vue de la contexture du drame, le seul où je me place aujourd'hui, vous verrez que cette coupe singulière qui, au premier abord, semble en contradiction avec les nécessités de l'action, est commandée en ces deux cas par l'action elle-même ; c'est dans le vieux drame grec, comme dans la comédie du maître français, une trouvaille de génie.

Les explications données par le messager suffisent à convaincre Jocaste, dont le bandeau est moins épais. Avec quelle ardeur elle écoute ces récits qui l'éclairent ! Si au moins elle pouvait arrêter Œdipe sur la pente fatale ! Mais

non, cet entêté s'obstine, il veut aller jusqu'au bout. Elle n'a plus, elle, qu'à se sauver de la honte dans la mort !

Ah! que sa sortie est d'un effet merveilleux! Comme tous les sentiments intérieurs de chaque personnage, dans cette pièce unique, incomparable, sont traduits aux yeux par des mouvements et des jeux de scène qui en doublent l'émotion !

Œdipe n'a plus qu'un berger à interroger, à mettre en présence du messager de (Jorinthe. Pour tout le public, hélas ! cette confrontation est inutile. La vérité, l'affreuse vérité a déjà éclaté à tous les yeux. Mais ceux d'Œdipe ont plus de peine à se dessiller. Il se cramponne à ses illusions, bien que l'orage gronde au fond de son cœur.

Il arrive, le berger ; et le voilà aux prises avec le brave homme venu de Corinthe. Sophocle fait causer ces deux pauvres gens dans un langage simple et approprié à leur condition. Et la vulgarité même de leurs propos rend ce qu'ils disent plus terrible, car de chacun des mots prononcés par eux se lève, cruelle, effroyable, la vérité que redoute Œdipe.

Il la voit venir, il en a peur, et comme l'oiseau fasciné par le serpent, il court au-devant d'elle.

— Hélas ! s'écrie à un moment le malheureux berger, qui a deviné le secret et qui est pressé de questions, me voilà auprès de la chose terrible à dire.

— Et moi, reprend Œdipe, auprès de la chose terrible à entendre ; et cependant il faut que je l'entende.

(Je traduis mot à mot.)

Voyez pourtant comme un même passage peut être dit et bien dit de façons différentes. Geffroy qui avait vu surtout dans Œdipe le roi fier, audacieux, en lutte avec la Destinée, s'écriait d'une voix stridente, avec un air de défi:

— Pourtant, je l'entendrai !

Moi, j'avais cru en ce temps -là qu'il eût mieux valu dire, d'une voix basse, profonde, presque humiliée, en homme qui sent déjà sur sa nuque l'impression du dernier coup de massue :

— Pourtant, je l'entendrai !

Nous avions eu, sur ce point de détail, une assez longue discussion avec Geffroy. Mounet-Sully a trouvé une troisième interprétation, qui pourrait bien être la bonne. Il crie avec la rage désespérée d'un homme qui se dit : « Le Destin m'accable ! mais je ne reculerai pas d'une semelle : pourtant, je l'entendrai. » Il met dans la phrase l'intonation de Satan, sous la foudre que Jéhovah balance au-dessus de sa tête.

Tout est fini , Œdipe sait et qui fat son père et de qui il est l'époux. La pièce pourrait être terminée là. Mais Sophocle a voulu après des émotions si terribles, après des angoisses si sèches , ouvrir la source des larmes ; il a écrit un cinquième acte, et

D'Œdipe tout saDglant fait parler les douleurs.

Mounet-Sully reparaît les yeux crevés, et le sang à flot coulant sur son visage. Et. quelqu'un me disait : <x Eh mais ! c'est le dénouement de Nana. Les naturalistes ne l'ont pas inventé ! »

Soit, je veux bien. C'est le dénouement de Nana. Mais fichtre ! il y a une différence. C'est que toute l'émotion que doit soulever la vue de Nana est dans ses pustules. Les yeux crevés d'Œdipe ne sont qu'un accident, ou, si vous aimez mieux, un accessoire. Le poète, sans s'arrêter à ce détail, a mis sur les lèvres de son héros toute la gamme des sentiments douloureux qu'excite une si prodigieuse infortune ;

dans un langage d'une vérité et d'une poésie sans égales, il a épanché les plaintes de ce malheureux sur lui-même et sur ses enfants qu'il tient embrassés.

A la lecture, elle est un peu longue, cette scène de lamentations.

Au théâtre, on n'a pas le temps de la trouver telle : on pleure de toute son âme et de tous ses yeux. C'est qu'après avoir eu le cœur si longtemps serré comme dans un étau, on éprouve comme un soulagement à sentir en soi jaillir la source des larmes. Sophocle, qui semble avoir été le plus malin des dramaturges, comme il est le plus parfait des ce rivains dramatiques, a cherché là un effet de contraste dont l'effet est immanquable sur le public.

La pièce se dénoue, comme elle s'est ouverte, par un spectacle qui agit puissamment sur l'imagination du public.

Œdipe, après avoir exalté ses plaintes, est obligé de fuir cette terre, d'où ses propres malédictions l'ont chassé; il s'en va donc à pas lents et remonte le théâtre.

M. Thierry avait imaginé une mise en scène superbe. Il avait dressé nu praticable, qui représentait une montagne et s'élevait au fond du théâtre. Œdipe, un bâton à la main, montait d'un pas pesant, par une route en lacet, jusqu'au haut, et avant de disparaître de l'autre côté du mont, il demeurait un instant le regard perdu sur cette terre, qu'il avait souillée et qu'il aimait toujours.

La manie de M. Perrin est de prendre en tout juste le contre-pied de ses prédécesseurs. L'Œdipe, de M. Thierry, montait pour s'en aller ; il s'est donc arrangé pour que soii Œdipe descendît. L'un marchait seul, foudroyé, maudit, soutenu de son seul bâton ; l'autre est accompagné d'un guide sur lequel il s'appuie. Je ne sais, mais il me semble que la sortie de Geffroy était d'un effet plus grandiose et plus mélancolique.

Nous ne saurions faire trop de compliments à Mounet- Sully. Ce n'est pas trop dire que de reconnaître qu'il a été, d'un bout à l'autre de ce long rôle, vraiment admirable de costume, d'attitude, de tenue et de diction. Il n'a pas essayé de rendre dans Œdipe ce qu'y avait surtout vu Geffroy qui, lui aussi, avait été de premier ordre dans le rôle, un prince orgueilleux, bravant la destinée et répondant par un défi hautain aux foudres de Jupiter.

Geffroy avait été conduit à mettre en saillie ce côté du rôle par sa taille imposante, par l'éclat de sa voix, qui avait des sonorités de cuivre. Mounet-Sully a plutôt considéré dans Œdipe le misérable traîné par le destin aux extrémités les plus cruelles, se débattant contre la force inéluctable qui le pousse, mais emporté malgré lui, et rugissant de colère ou de douleur.

Et comme il est beau, ce Mounet-Sully, superbement campé sur ses jambes, dans un costume harmonieux: la voix chaude eb vibrante, effrayante dans les cris de rage, tendre et pleine de sanglots dans les heures d'attendrissement !

Au dernier acte, quand il tient ses enfants serrés contre sa poitrine, il a fait fondre la salle en larmes. Xous le supplions de s'en tenir à cette interprétation première, de n'y rien changer ; de ne pas courir après le mieux qui est l'ennemi du bien. Déjà, à la première représentation, il a forcé quelques effets, traîné avec trop d'éclat sur certaines syllables; qu'il se méfie de son penchant à l'exubérance.

C'est Mlle Lerou qui a joué, à côté de lui, le rôle de Jocaste. M110 Lerou a malheureusement la voix faible, et elle est mal servie par son visage et sa tournure. Mais elle est bien intelligente. Elle a écouté' toute la scène de la confidence avec une angoisse mêlée de terreur qui a fait frissonner le public. Elle a, quand Jocaste enfin convaincue se

sauve pour s'aller pendre, exécuté sa sortie avec une adresse rare. Elle n'a point déparé un bel ensemble, si elle n'y a rien ajouté.

C'est Silvain qui est chargé de conter, au dernier acte, l'admirable récit de la mort de Jocaste ; il l'a fait d'une voix si émue, si douloureuse, d'un ton si pathétique, avec. un art de diction si consommé, que le public a éclaté en longs applaudissements.

— Ce Silvain a de la chance , me disait un des familiers du théâtre, il n'a jamais que des bouts de rôle ; mais, dans ce bout de rôle , il se trouve toujours une douzaine de vers superbes.

— Et il les dit bien, ajoutai-je. On a tort de dire que ces chances-là n'arrivent qu'aux gens de talent ; mais il est vrai qu'il n'y a que les gens de talent qui sachent en profiter.

Le fait est que ce récit est une merveille de poésie ; et c'est là que M. Lacroix s'est le mieux rapproché de l'original. M. Jules Lacroix, qui est un amateur passionné de la beauté grecque, m'en voudrait sans doute si je lui disais qu'il a complètement réussi dans une œuvre de traduction, devant laquelle avait reculé Racine lui-même.

Ce style de Sophocle, comment en donner une idée aux profanes ? Tenez ! Il vous est arrivé, un matin à la campagne, d'ouvrir votre fenêtre sur un beau paysage. Vous prenez plaisir à baigner vos yeux dans la lumière du soleil qui enveloppe la plaine et les coteaux. Cette lumière transparente, qui revêt les objets, les laisse voir tels qu'ils sont, elle ne fait qu'en rendre les lignes plus nettes, les couleurs plus vives; et l'on sent comme une joie paisible et fraîche à les regarder au travers. Eh bien ! la poésie de Sophocle, c'est quelque chose de pareil. Elle enveloppe les idées ou les faits d'une lumière toujours égale, si pure, si limpide, qu'ils apparaissent au travers nets, précis , colorés, et qu'il y a je

ne sais quel rafraîchissement pour l'esprit à les regarder. Ce style est d'une sérénité exquise.

Ali ! Shakespeare est plus facile que Sophocle à traduire en vers français. M. Jules Lacroix, qui nous a donné un Jff>cl)etJt et un Roi Lear, en sait quelque chose. Il faut remercier M. Jules Lacroix d'avoir entrepris un travail si épineux et d'y avoir réussi dans la mesure où il était possible d'y réussir. Il a bien mérité des lettres grecques et de la Comédie-Française.

15 août 1881.

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