‹ Quarante ans de théâtreChapitre 35 sur 41 · DE SOPHOCLE · texte numérisé non relu

DE SOPHOCLE

Il ne s'agit point aujourd'hui de démontrer qu'après Œdipe roi, à côté de qui il ne faut rien mettre clans aucune littérature, AnUgone est le plus pur chef-d'œuvre de Sophocle. Voilà deux mille ans et plus que l'on a tout dit sur cette pièce et j'ai encore dans la mémoire une étude de Paul de Saint-Victor qui était toute vibrante d'admiration. Ce qui vous intéressera davantage , sans doute, c'est de savoir la façon dont l'œuvre antique a été chez nous, cette fois, mise à la scène et les sensations par lesquelles nous avons passé en la voyant, acte par acte , se dérouler sous nos yeux. Ces sensations ont été de diverse nature, mais toutes très puissantes, et elles se sont, au dénouement, fondues dans une horreur tragique vraiment sublime et dont nous avons tous été pénétrés et comme accablés.

Le rideau se lève : derrière ce rideau nous en voyons un autre qui va s'abaisser comme c'était la coutume dans le théâtre grec. Quand ce second rideau a disparu dans les dessous, nous avons devant les yeux, à partir de la rampe, un vaste espace de scène vide, où se dresse un petit autel, l'autel de Bacchus : c'est là que se tiendra le chœur antique. Derrière et en retrait une seconde scène, un guignol (pardon de cette comparaison impie, mais c'est pour vous

faire bien comprendre la disposition des lieux), éxhanssé de deux mètres environ, auquel on accède de chaque côté par de larges escaliers latéraux. Ce guignol, puisque j'ai dit le mot, c'est le palais de Créon avec une porte au fond, celle par où, selon l'usage antique, passait le roi, les personnages de sa famille et de sa suite pour entrer sur la scène. Le décor n'est fermé ni à gauche, ni à droite. Du côté gauche viendront, selon la convention du théâtre athénien, les gens du dehors, les messagers de la campagne. La droite est réservée «à ceux qui arrivent de la ville : ce palais peint par Jambon reproduit trait pour trait une planche de Y Histoire de l'art dans V antiquité par MM. Georges Perrot et Chipiez.

C'est une restitution du théâtre antique. Claretie, qui a le goût de ces études archéologiques, y a mis tous ses soins ; tout le monde en a paru enchanté dans la salle. J'avoue que moi, qui suis avant tout homme de théâtre , je suis pris d'inquiétude. Quoi ! je vais avoir tout le temps de la pièce, au premier plan, le chœur, une quinzaine de vieux à barbe grise, qui ne sont pas régalants et dont je ne me soucie point, moi qui ne suis pas Grec, et le drame s'en va se jouer làbas, là-bas, sur ce lointain guignol ; il me semble que j'ai I retourné ma lorgnette et que je regarde par le gros bout.

Ah ! oà comment les acteurs vont-ils s'y prendre pour être I entendus? Dans cette restitution on a oublié les masques àj bouche d'airain dont les artistes grecs se couvraient le vi sage et qui ajoutaient à la sonorité de leur voix. Il faudra que celles de Mmes Bartet et Barretta passent par-dessus ce vaste steppe, où évoluent les quinze vieilles barbes pour arriver jusqu'à nous... Elles ne nous tiendront pas sous leur regard; le magnétisme qui se dégage de leur personne aura le temps de s'évaporer en route.

Attendons ! nous verrons bien.

Antigone paraît, une aiguière sur l'épaule. C'est MIIeBartet : elle appelle Ismène, sa sœur, qui la suit jus que vers le milieu de la scène. Oh ! diantre ! je ne m'étais pas trompé; il n'arrive jusqu'à nos oreilles que quelques bribes de ce dialogue. Heureusement que tous ou à peu près nous en avons été imprégnés au collège et nous en saisissons encore assez pour suivre l'exposition. Créon, devenu par la mort d'Étéocle et de Polynice, qui se sont entre-tués, roi de Thèbes, vient de promulguer un édit par lequel défense est faite sous peine de mort de rendre à Polynice, les honneurs de la sépulture. Vous savez que, dans les idées antiques, c'était le plus cruel supplice que l'on pût infliger à un homme. Antigone a résolu de braver l'ordre du tyran et de verser sur le corps de son frère l'eau lustrale et la poussière prescrite par les rites funèbres. Elle engage sa sœur à l'accompagner ; la douce Ismène admire son courage ; mais elle a peur. Antigone a pitié de cette faiblesse et, rechargeant son urne sur l'épaule, elle descend lentement les degrés qui mènent vers la campagne où gît le cadavre de Polynice.

Si l'dn n'a pas entendu tout ce que disaient les deux sœurs, on les a fort bien vues, et il n'y a eu qu'un cri dans la salle sur la grâce exquise de M110 Bartet, sur l'harmonieuse correction de ses mouvements ; le mot a jailli à la fois de toutes les lèvres : « C'est un Tanagra. » Et moi je me disais tout bas, oh ! bien bas bien bas : « Oui,'elle est d'une élégance vraiment divine; oui, elle est un enchantement pour les yeux, et sa voix, un faible souffle, est pour l'oreille une caresse mélodieuse.'» Personne ne l'admire et ne la goûte plus que moi ; mais, il n'y a pas à dire, c'est le contraire du rôle.

Ce n'est pourtant pas ma faute et je n'y puis rien. Mais comment, voulez-vous que je ne le dise pas? C'est le contraire du rôle. Antigone est une fille farouche, rude de sen-

timent et de langage, qui, une fois qu'elle a vuie devoir, y court avec emportement, sans admettre même la possibilité d'une transaction. C'est une cousine de cette Electre qui appelait sa mère chienne et elle est plus parente de ces héroïnes de Corneille que de celles de Racine. Est-ce que AI"e Bartet va me faire de cette Antigone une Iphigénie modeste, douce et poétiquement résignée! Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! Mais le contraste, que va devenir le contraste ? Car, enfin, si Sophocle a mis la craintive et gentille Ismène à côté d'Antigone, c'est que ce grand poète est avant tout un homme de théâtre et qu'il a voulu obtenir un effet de contraste. Eh bien ! le contraste n'existe plus ! détruit, anéanti, perdu, le contraste de Sophocle! Le rôle de Mme Barretta. qui est pourtant délicieux en son ingénuité, s'efface et s'évanouit. Qu'est-ce que tout cela va devenir ?

Dès qu' Antigone s'est éloignée et qu' Ismène est rentrée au palais, le choeur prend la parole; je veux dire qu'il se met à chanter. Il y avait des chœurs aussi dans Y Œdipe roi. En transportant la pièce sur la scène française, on les avait gardés, en grande partie du moins, mais on les avait fait réciter par deux artistes, l'un chargé de la strophe, l'autre de l'antistrophe. On avait ainsi deux avantages : le premier, qui était de conséquence, c'est qu'on entendait les paroles ; et le second, plus important encore, c'est que l'action du drame n'était suspendue qu'un instant et reprenait aussitôt.

Les auteurs avec cette manie de restitution intégrale, avec le goût de vaine archéologie, qui est une des turlutaines de notre temps , ont voulu que leurs strophes fussent chantées, et chantées sur une musique qui fût la plus grecque possible. Ils ont prié M. Saint-Saëns de composer cette musique. Il paraît qu'elle est fort belle, à ce que disent les initiés. Je vous avouerai qu'à part une invocation à Eros,

Tunique solo de cette partition, qui est un morceau divin, d'une grâce lumineuse et tendre, tout ce plain-chant, ne m'a pas beaucoup amusé. J'enrageais qu'on n'entendît pas un mot, un seul mot, de ces vers d'une poésie étincelante :

Œil du jour, flamboyant aurore,

0 le plus éclatant soleil

Que Thèbes ait vu rire encore !

Splendeur d'un matin sans pareil,

Tu parais dorant l'eau limpide

Et tu fais s'enfuir plus rapide

L'Argien au bouclier blanc,

Qui, moins superbe que un guère,

Quand il vint nous criant la guerre,

Presse en vain son cheval tremblant.

Hautain hier, aujourd'hui misérable, Enfin il part et nous ne verrons plus Devant nos murs son armée innombrable Se hérisser de casques chevelus.

Voyons ! est-ce que ce n'est pas un meurtre que de si beaux vers, que des vers si pittoresques sombrent sans qu'on en saisisse un mot dans un plain-chant indistinct, que ces quinze vieilles barbes poussent toujours à l'unisson bien que n'allant pas toujours ensemble ? Et ces chœurs sont si longs ! Ils interrompent si fâcheusement l'action ! Comme on gagnerait du temps, mais ce qui vaut mieux encore, comme l'intérêt serait plus pressé et plus vif, si l'on ne gardait de la musique que la délicieuse invocation à Eros, si l'on chargeait deux ou trois artistes, sachant dire, de réciter tout le reste avec quelques accords plaqués sur la déclamation.

La porte royale s'ouvre au fond du palais. Créon s'avance : c'est Monnet -Sully. Ah ! qu'il est beau, lui, je ne sais par quelle illusion d'optique, notre imagination sans doute y a quelque part, l'éloignement le grandit. Sur cette scène

exhaussée, il paraît superbe, majestueux et terrible, il lance d'une voix retentissante ce long couplet, où il rappelle les termes de son édit :

Oui, j'entends que son corps sans terre sur ses os Serve à rassasier les chiens et les oiseaux. C'est dit...

C'est dit ! Ce mot tombe avec le bruit sec du couteau de la guillotine sur la nuque du condamné. Il passe un frisson dans la salle. Et voilà que de gauche, c'est-à-dire de la campagne, arrive un messager qui vient conter à Créon comment, en l'absence du gardien, au point du jour, la poussière sacrée a été répandue sur le corps de Polynice... par qui ? Le messager n'en sait rien. Mais il tremble pour sa vie, comme l'esclave qui vient annoncer à Cléopâtre la nouvelle d'Antoine infidèle. Car les rois, en leurs premiers mouvements de colère, sont redoutables. Le messager, c'est Féraudy, qui a rendu avec infiniment de tact et d'esprit ce qu'il y a dans ce récit de familiarité naïve, et de quel ton de joyeux soulagement, quand le roi furieux entre dans le palais sans l'avoir envoyé à la mort, il s'écrie :

J'en suis quitte, toujours, moi, pour une menace. Ah ! je dois aux dieux bons un fier remerciement. Me voilà sain et sauf, du moins pour le moment.

Xous voici au troisième acte. Le messager revient, on a surpris Antigone en train de remettre sur le cadavre la poussière que les soldats en avaient balayée; il traîne la coupable aux pieds de Créon, à qui il compte le nouveau méfait de la jeune et farouche virago, et c'est alors que s'engage, entre le tyran et la vierge, cet immortel dialogue, qui depuis tant de siècles fait l'admiration des lettres et des gens de théâtre, Antigone réclamant au nom de l'éternelle Justice contre la loi des hommes :

Ton édit est d'un homme : a-t-il un tel mérite Qu'il soit supérieur à la loi non écrite? Loi des dieux ! qui s'impose au mortel le plus fier ! Car ce n'est pas la loi d'aujourd'hui ni d'hier, Qu'un instant abolit, comme un instant la fonde, Mais l'éternelle loi, plus vieille que le monde.

Ce couplet, que MM. Vacquerie et Meurice ont si éloquemment traduit à travers les siècles, Platon l'a refait dans la mort de Socrate et après Cicéron et tout le monde. Mais jamais ni poète, ni philosophe, ni prosateur n'ont atteint à ce degré de sérénité dans l'expression d'une vérité éternelle.

Cette hautaine et magnifique revendication de l'équité divine sur la justice humaine des dieux d'en haut sur ceux d'en bas, gagnerait à passer par le clairon retentissant d'une voix indignée et sombre. M"e Bartet l'enveloppe d'une douceur têtue et fière. Et cependant, je commence à me réconcilier avec son jeu. Créon et Antigone, après s'être répondu l'un à l'autre par grandes tirades, en viennent, selon la mode antique, à échanger vers à vers comme des escrimeurs qui s'envoient du tic au tac leurs coups de fleuret, des arguments et des outrages. « Tu as voulu, lui dit Créon, défier ma loi. » Et Antigone répond :

J'ai voulu simplement ensevelir mon frère.

Non, vous n'imaginez pas avec quel accent d'héroïsme simple et de tendresse contenue Mll° Bartet, sans élever la voix, sans forcer la note, a dit ce vers charmant. Que ne lui pardonnerait- on pas, pour une si merveilleuse trouvaille !

Le roi a envoyé chercher Ismène et l'interrogeant :

Parle, as-tu pris aussi part à la trahison? Ta sœur convient du crime et s'en targue et s'en loue. Mais, toi, plus timide, toi, tu vas nier.

Quelle admirable scène que celle qui suit! Timide, oui, sans doute Ismène l'est; mais elle est tendre, elle aime sa sœur, elle s'échauffe à son héroïsme. Elle avoue. En vain Antigone, soit compassion pour cette sœur, soit mépris de la faiblesse qu'elle a montrée le matin, soit orgueil personnel, repousse cette solidarité de sacrifice et réclame le châtiment pour elle seule, qui, seule, a été coupable. Ismène, soulevée par la situation au-dessus d'elle-même, se cramponne à son dévouement : « Tu peux, dit-elle au roi,

Tu peux nous envoyer, Créon, où bon te semble. Dans la vie ou la mort : mais laisse-nous ensemble. »

M lle Bartet comprend-elle combien la scène ferait plus d'effet si, au lieu d'être en cet endroit Iphigénie, Alice, Atalide ou Bérénice, elle était ce que Sophocle a voulu qu'elle fût : Emilie ou Camille, tirant à elle, par la vertu d'une énergie supérieure et farouche, cette pauvre petite Ismène, si tendre, si douce, ce gentil bébé.

Le quatrième acte s'ouvre. Créon voit venir à lui son fils Hémon. Hémon doit épouser Antigone et il en est éperdument épris. Antigone l'aime-t-elle ? Nous n'en savonrien et tout me porte à croire que non. Elle n'en a pas encore dit un mot. C'est Ismène, la charmante Ismène, qui, plaidant la cause de sa sœur, a dit au roi :

Quoi ! l'enfant de ta sœur, fiancée à ton fils.

Il est vrai que, dans la traduction de MM. Vacquerie et Meurice, à la dure réponse de Créon :

Mes fils ne sont point faits pour des filles sans âme. Antigone réplique :

L'entends-tu, cher Hémon, qui me nommait ta femme ?

Mais le vers n'est pas dans le texte original. Il y a simplement clans Sophocle :

« Cher Hémon, comme ton père fait peu de cas de toi. »

Et la réplique a été mise par lui, non dans la bouche d'Antigone, mais dans celle d'Ismène. Sophocle n'a prêté à l'intransigeante Antigone ni un sentiment ni un mot attendri pour Hémon. C'est une héroïne de Corneille. Elle doit l'épouser, elle lui donnera des enfants, elle lui sera fidèle, elle sera la femme du devoir comme elle a été la fille du devoir en soignant Œdipe, aveugle ; comme elle a été la sœur du devoir en rendant à son frère les derniers honneurs. Ce n'est pas une tendre.

Entre Créon et son fils Hémon la discussion est animée et douloureuse. C'est Leitner qui faisait Hémon. Le jeune tragédien a été vraiment digne du maître à qui il donnait la réplique. Nous avons là un très beau et très émouvant spectacle. Ces deux voix, superbes l'une et l'autre, passaient par-dessus le large proscenium et nous frappaient en plein cœur, détachant chaque syllabe avec une force merveilleuse. Est-ce que je vais me réconcilier aussi avec le guignol? Le fait est que les deux hommes, juchés sur cette plate-forme, ont une tournure grandiose, et que la tragédie reculée dans ce lointain prend des proportions colossales.

Hémon n'obtient rien de son père qui s'obstine en son farouche et implacable entêtement. Mounet-Sully, avec sa haute stature, ses gestes rares, son masque immuable, donne à merveille la sensation d'une brute puissante butée à l'idée fixe.

Hémon le quitte, désespéré et furieux, et crie en se sauvant :

Moi ce spectacle affreux, bon pour tes chers élus, Je ne le verrai pas ; tu ne rne verras plus !

Antigone est donc condamnée. Créon a craint, s'il répandait son sang, que ce sang ne criât contre Thèbes et contre lui : elle sera enfermée dans une grotte, et y restera murée jusqu'à ce que la mort la vienne prendre; nous la voyons qui vient exhaler ses plaintes... je me sers du mot exhaler parce que je songe à MllP Bartet. J'avais rêvé une autre Antigone, révoltée, enragée contre l'iniquité dont elle est victime, appelant le peuple à son secours, cherchant à le mutiner contre la puissance royale, furieuse contre la lâcheté de tous et ne se résignant au martyre que les lèvres serrées d'où s'échappent les gémissements d'une âme endolorie, vaincue, mais fière. C'est ainsi que j'avais compris le rôle, et je crois que c'est ainsi que tous les lettrés l'ont compris depuis deux mille ans.

Et cependant, je n'en veux pas à Mlle Bartet; c'est que la perfection idéale, même dans le faux, est encore une délicieuse et rare volupté. Oh ! qu'elle a été touchante dans ses adieux à la vie, dans ses regrets de mourir avant d'avoir connu les joies de l'hymen; avec quelle élégante eurythmie de gestes elle a imploré le chœur qui lui a répondu par des dénégations ; un beau morceau de musique , celui-là et très en situation ! Et quand une fois elle eût vu que tout était inutile, de quel geste pudique, noble et résigné elle ramène son voile sur son visage et d'un pas mesuré et digne s'en va vers la mort !

Toute la salle a éclaté en longs applaudissements. Il va sans dire que j'y ai mêlé les miens ; car j'étais ravi ; à quoi bon protester plus longtemps ? cela était exquis dans son genre. M'1'' Bartet ne pouvait pas, avec ses moyens, jouer le rôle autrement qu'elle ne l'a joué, et personne, que je sache, à Paris, sauf Mmc Sarah Bernhardt, n'aurait excité dans nos âmes une émotion plus profonde.

Créon triomphe; car il a condamné Antigone et le peuple,

(le chœur) loin de se rebeller, a courbé la tête. Mais voici que les dieux entrent en scène. Leur envoyé, c'est le divin Tirésias. Il avertit Créon qui se rit de ses conseils et de ses menaces, il fulmine contre lui de sombres et obscures prophéties :

Déjà, je vois autour de toi les Erinnyes S'assembler, méditant les mornes agonies, Ces deuils qu'on ne plaint pas, qui sont des châtiments Et dans tout le palais de longs gémissements.

("est Paul Mounet qui joue ce rôle. Avec sa barbe blanche, avec sa prestance altière, il a une belle allure de prophète. La voix est superbe ; je le supplie de veiller à son articulation qui n'est pas toujours d'une netteté parfaite.

Créon se raidit dans son orgueil ; cependant, il est entamé; il sent au-dessus de lui une fatalité qui plane, toute prête à l'accabler. Mounet-Sully a eu un mouvement admirable lorsque, jetant son sceptre , il a crié :

Eh bien ! hommes ici présents , libres , esclaves,

Je rends au mort la tombe ! et maintenant, vous tous,

Courez à la montagne et j'y cours avec vous.

Je m'étais pourtant juré de ne pas parler de Sophocle même. Mais je ne peux me tenir. Quel beau revirement ! Comme il est en scène, ce Sophocle! Il savait le théâtre comme d'Ennery, et puis il avait par-dessus quelques petites choses dont d'Ennery est obligé de se passer.

Nous sommes au dernier acte, le plus pathétique, le plus terrible, le plus magnifique de tous. Un messager arrive, porteur de grandes nouvelles. Il demande à voir la reine Eurydice, femme de Créon. Les portes du palais s'ouvrent, Eurydice paraît. C'est M"eLerou, superbement drapée dont

l'entrée en scène est merveilleusement tragique.' L'en voyé lui conte ce qui s'est passé. Le récit est dans Sophocle un modèle de narration dramatique, et il a été traduit avec une fidélité, d'un pittoresque admirable; il a été dit par Silvain avec une incomparable maestria. Au moment où le roi a écarté la pierre du sépulcre dans loquel Antigone avait été ensevelie vivante, il a vu la jeune vierge :

Pendue à sa ceinture où son col blanc s'enlace.

Et à côté d'elle Hémon, une épée à la main, Hémon, transporté de fureur, a voulu d'abord se jeter sur son père, puis a tourné son arme sur lui-même et s'est frappé. Eurydice, à ces tristes nouvelles, rentre précipitamment dans le palais et voici que Créon arrive de gauche portant le cadavre de son fils.

Ud grand frisson d'admiration a couru dans la salle. Monnet-Sully, semblable à un dieu foudroyé, gravissait, triste et superbe en son affaissement, les marches de l'escalier (pii accède à la scène, et tirait après lui, d'un mouvement lent et rythmique, le cadavre, dont les pieds étaient soutenus par des serviteurs montant derrière lui. C'était un tableau d'une grandeur et d'un pathétique singulièrement pittoresque, et je reconnais qu'on ne l'aurait pas eu sans cette disposition d'un double théâtre, qui a forcé l'acteur à s'élever, lentement, degré à degré, chargé de son funèbre fardeau sur la scène (pie j'appelais tout a l'heure un guignol.

Créon pose le corps à terre ; il soulève cette tête pâle (pli ballotte dans ses bras; il se répand en lamentations et en cris de douleur; il ploie sous cet amas inouï de malheurs qui le frappent coup sur coup : il reconnaît enfin que les dieux l'ont justement puni. Mais il n'est pas au bout.

Un envoyé sort du palais et apprend à Créon qu'un nouveau deuil l'attend à sa maison :

Quel autre deuil veux-tu désormais qui m'importe ?

s'écrie-t-il. Le messager lui apprend alors que sa femme est morte :

Tes yeux peuvent la voir, sans même qu'on l'apporte Pâle, sanglante, aux pieds de Pallas...

La porte du fond s'ouvre et l'on aperçoit le corps d'Eurydice étendu sur les marches de l'autel, ses femmes pleurant autour d'elle. Mounet-Sully se dresse avec un grand cri, laissant tomber sur le sol la tête qu'il soutenait de ses mains, et, d'un geste magnifique, lève les bras au ciel, comme pour le prendre à témoin. Ou ne respirait pas dans la salle, nous étions tous accablés, oppressés d'une religieuse horreur.

— Morte, s'écrie-t-il, morte ! et comment ?

— Comme son fils, répond l'envoyé.

Elle a pris une épée et se l'est mise au cœur.

C'est le comble, c'est la fin. Oh! que Mounet-Sully a été beau et tragique lorsque, les bras tendus, le visage égaré, il a cherché la porte par où rentrer dans le palais. De quel accent désespéré et sombre il a dit ces vers qui terminent le drame :

Fuyons donc, mais par quelle porte?

Je suis environné du sort ;

Ici, la mort ; et là la mort ?

La mort ! la mort ! partout la mort !

J'en avais la gorge sèche; nous étouffions et c'était comme un grand besoin de pleurer ; car des larmes nous

auraient soulagés de cette oppression. Mais on ne pouvait pas. Je ne crois pas que jamais on avait sur aucun théâtre porté la sensation de l'horreur à ce degré d'intensité.

Des applaudissements furieux ont éclaté de toutes parts quand le rideau est tombé. On a rappelé avec transport tous les artistes qui avaient contribué à cette belle représentation, et surtout Mounet-Sully, le plus grand de tous. J'ai, chemin faisant, rendu justice à chacun d'eux. Il faut joindre encore aux noms que j'ai cités celui de Dupont-Yernon qui, en sa qualité de chorège, a prêté au peuple sa voix forte et sa diction étudiée.

27 novembre 1893.

ALCESTE (d'euripide)

L'Odéon a donné cette semaine la première représentation de YAlccste de M. Alfred Gassier. L'affiche porte : Alcesle, drame lyrique en cinq actes et en vers, d'après Euripide. Le fait est que YAlceste de M. Alfred Gassier n'est ni une traduction, ni même une adaptation du grec; c'est une pièce que l'auteur a composée de son cru en s'inspirant de l'idée première d'Euripide et en transportant dans son ouvrage quelques fragments de scène de l'original. J'ai lu dans plusieurs journaux cette note qui semble avoir un caractère officiel : « M. Alfred Gassier a suivi pas à pas le texte grec... C'est une plaisanterie. h'Alceste de M. Alfred Gassier ne ressemble guère plus à celui d'Euripide que Y Œdipe de Voltaire au chef-d'œuvre de Sophocle. Et encore Voltaire a-t-il plus gardé du modèle que n'a fait M. Alfred Gassier. »

Je voudrais d'abord m'expliquer sur un point qui a disparu tout entier, ou peut s'en faut, de l'imitation de M. Alfred Gassier.

Vous vous rappelez que les poètes grecs présentaient à la fois au concours quatre pièces, trois tragédies qui formaient une trilogie, puis une quatrième qui était un drame satirique, où la note comique devait dominer. Nous

savons, par les récits des exégètes, qxî Alceste fut à l'origine la qualrième pièce jouée à la suite d'une trilogie, et c'est pour cette raison sans doute qu'Euripide y mélangea si largement l'élément comique.

Pour cette raison et pour d'autres, Euripide fut en son temps un très hardi novateur. C'est lui qui inventa le mélodrame, tel que nous l'avons pratiqué en ces cinquante dernières années : il fut un d'Ennery avec du style. Dans Alcpste, il a osé bien plus; il a essayé le drame que nous cherchons aujourd'hui, relevé de plaisanteries macabres, tout plein d'une ironie féroce et cherchant le comique dans l'exagération énorme de fantoches étalant en pleine poésie les vulgarités de la nature.

Je me souviens qu'il y a deux ou trois mois, rencontrant M. Auguste Tacquerie, nous nous mîmes à causer du théâtre grec et de cette Alceste dont on annonçait l'apparition à l'Odéon, et comme j'exprimais quelques doutes sur ces chances de succès :

— Alceste, me dit-il, c'est le chef-d'œuvre du théâtre grec. Il n'y a pas, dans toute l'antiquité, de pièce plus originale...

— Oui, lui dis-je en souriant, c'est que vous y retrouvez le porc aux choux de Tragaldabas.

Quand la tragédie grecque s'ouvre, Alceste va mourir. Admète. sou mari, était très malade; la mort Fallait prendre; Apollon, qui avait gardé les troupeaux chez Admète, a obtenu de Jupiter que son ami reviendrait à la vie si quelque autre victime s'offrait à sa place. Personne ne s'est présenté qu' Alceste. Quand le rideau se lève, le sacrifice est fait. Admète l'accepte, il est tout gaillard: Alceste se sent, au contraire, défaillir.

Que résulte-t-il de cette donnée ?

C'est que si Alceste est une belle âme. son mari est un

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pleutre, ou, si vous aimez mieux, un fier égoïste. Eli bien! Euripide accepte hardiment toutes les conséquences de cette double donnée. De l'une, il tire des scènes d'un pathétique admirable; de l'autre, des incidents d'un comique irrésistible, d'un comique que je ne saurais même comparer qu'à celui des familiers du Chat-Noir.

Le rôle d'Alceste est délicieux, divin ; c'est ce rôle qui avait séduit Racine. Racine eut un instant l'idée d'écrire une Aîeeste; il y renonça très sagement; l'idéal qu'il se faisait de la tragédie ne s'accommodait point du caractère d'Admète ; il n'aurait pu se tirer de la difficulté, ni la tourner. Dans ce rôle d'Alceste, il y a deux morceaux qui sont d'une tendresse où Sophocle lui-même n'a jamais atteint. Au temps où l'on faisait encore du grec, nous, avons tous traduit eu version le récit de l'esclave qui conte les tristes apprêts de la mort d'Alceste. Il ferait pleurer des pierres. L'autre passage n'est pas moins célèbre : c'est celui où Alceste, au moment de mourir, embrasse ses enfants, les recommande à leur père et lui fait jurer de ne leur jamais donner de marâtre ; à cette prière si pathétique succède un de ces dialogues en vers alternés, familiers à la tragédie grecque, où s'échangent de vrais cris de douleur ! Ah ! que la scène est belle !

Admète, tout égoïste qu'il est, ne se sent pas moins ti niché et fait sa partie dans ce duo de tendresse. Il est certain d'ailleurs qu'il souffre, car il aimait sa femme. Il a sans doute accepté qu'elle mourût à sa place, mais il aurait préféré la garder, s'il avait pu le faire, en conservant la vie. Il commande donc des funérailles magnifiques, mais il est de très mauvaise humeur. Son père, le vieux Phérès, vient aux obsèques, les mains chargées de présents funèbres ; il tâche de consoler son fils comme il peut, et alors commence entre eux une scène impayable, une scène d'un

goût tout nouveau, une scène qui a dû provoquer chez les Grecs cette même sorte de rire qu'excitent chez nous les outrances à froid de nos poètes macabres.

— Comment, lui dit Admète, tu viens faire semblant de te désoler sur son tombeau, mais pourquoi l'as-tu la mourir ? Tu n'avais qu'à t'offrir à sa place, tu n'es qu'un vieux lâche! (Le mot y est en toutes lettres.) Tu aurais fait une belle action en mourant pour ton fils, d'autant plus qu'en tous cas, court était le temps qui te restait h vivre. Tu as eu tout ce qui fait le bonheur ; tu as passé ta jeunesse dans la royauté ; tu avais en moi un fils, héritier de ce palais ; tu n'avais donc pas à craindre, en mourant sans enfants, de laisser à des étrangers une maison déserte à piller. Tu ne diras pas non plus que c'est parce que je n'honore pas ta vieillesse que tu m'as laissé périr, moi qui me montrais si respectueux envers toi, et voilà comme tu m'en as récompen- :

Le vieux n'est pas en reste.

— Moi, dit-il, mais je ne dois pas mourir pour toi ; car je n'ai pas reçu cette loi de mon père, que les pères mourussent pour leurs enfants, et ce n'est pas conforme aux usages de la Grèce... Quel tort t'ai-je fait ? Xe meurs pas pour moi plus que je ne mourrai pour toi! Tu aimes voir la lumière du jour; crois-tu que ton père n"aime pas à la voir ? Aux enfers, le temps est long, et si la vie est courte, elle est agréable... Tu parles de ma lâcheté, mais tu es le plus lâche de tous, car c'est pour toi, joli jeune homme, que ta femme est morte. Tu reproches à tes amis de n'avoir pas voulu mourir à ta place ; c'était à toi de mourir. Si tu aimes la vie, tous les autres l'aiment aussi...

Et les voilà, qui, après s'être lancé à la tête ces tirades d'un comique irrésistible, continuent vers à vers la dispute,

et j'imagine qu'à chacune de ces répliques d'une ironie froide tous les Parisiens d'Athènes devaient partir de rire.

— Tu t'es conduit on ne peut plus mal avec moi, crie Admète.

— C'est en mourant à ta place, répond l'autre, que je me semis conduit comme un sot.

— Eh bien ! répond Admète, on ne fera pas ton éloge quand tu mourras.

— Ça m'est égal, riposte le vieux, on peut dire de moi, quand je serai mort, tout le mal qu'on voudra.

Et il ajoute, goguenardant :

— Epouse plusieurs femmes, afin d'en avoir plusieurs qui meurent pour toi.

Voyons ! ne reconnaissez-vous pas, dans ce dialogue, le procédé de la blague d'atelier contemporaine ? Aussi, après des scènes de ce genre, n'est- on plus étonné de voir arriver Hercule, que le hasard amène chez Admète, et qui, recevant chez lui l'hospitalité, se met gaiement à manger et à boire et prodigue les énormes bouffonneries qui étaient traditionnelles quand on jetait sur la scène ce joyeux sacripant, qui, dans les drames satiriques, faisait le rôle que remplit chez nous, dans le théâtre enfantin, le goinfre et querelleur Polichinelle.

Il emplit la maison en deuil des éclats de sa joie que chauffe le vin, quand il apprend pourquoi l'on pleure. Il est grossier d'allures, mais il est bon, comme tous les forts ; il ira, il arrachera à la mort sa proie et ramènera sa femme à Admète. Aussitôt dit, aussitôt fait.

Et nous le voyons, tout de suite après, qui revient tenant par la main une femme long voilée, qu'il présente à Admète. C'est une bonne grosse farce qu'il lui a fait.

— Je te la donne, lui dit-il, pour te consoler de ton cha-

grin... Allons, prends-lui la main... Je t'assure que tu en seras content...

Admèfce refuse, car il est tout entier à la douleur. Hercule insiste joyeusement. Il rit dans sa barbe de héros.

Il lève enfin un coin du voile. Tableau.

— Allons, c'est bon, dit-il, amusez-vous. Moi, je m'en vais accomplir un nouveau travail.

Je ne veux point suivre scène à scène la pièce de 31. ( iassier et montrer par où elle diffère de celle d'Euripide.

Il suffira de dire que toute la première moitié du nouveau drame, non seulement n'est pas traduite du grec, mais qu'elle est justement le contre-pied de l'original. Plus tard, de la scène d'Admète et de Phérès, il ne reste presque rien : à peine une vague indication.

Il n'y a guère que les scènes d'Hercule qui soient assez exactement reproduites et donnent une idée telle quelle de l'œuvre antique.

Mais, ce qui est fâcheux dans l'ouvrage de M. Alfred Gassier, c'est moins encore la façon dont le drame est conduit — elle peut se défendre après tout et elle ne choque point ceux qui n'ont pas présent à la mémoire le texte d'Euripide — que le style dont l'ouvrage est écrit. Oncques n'entendit vers plus pénibles et plus rocailleux : la langue est d'une impropriété rare, et parfois même il est impossible de savoir ce que l'auteur a voulu dire au jusce. Tenez, un exemple : Admète vient se répandre en invectives contre ses sujets, dont aucun n'a voulu mourir à sa place, et se tournant vers son père (c'est tout ce qui reste de l'amusante scène d'Euripide) :

Tu te rends à ce deuil, sans que nul t'y convie, Toi qu'Alceste a prié. Ton amour de la vie, Immodéré vieillard, a causé cette mort.

Va-t'en, puisque tu peux traîner un tel remord.

— C'est ton père, s'écrie le chœur.

Et Phérès reprend :

... Il convient que ce fils m'injurie Quand il n'épargne pas l'outrage à sa patrie. Toi que nous étions fiera de voir, si grand, surgir, Ta faiblesse te noie et tu nous fais rougir. M'en aller, j'y consens , pour fuir ta dissemblance.

<t>u"est-ce que cela peut bien signifier : pour fuir ta dissemblance? Et quel style : ta faiblesse te noie; ton amour de la vie immodéré; voir quelqu'un si grand surgir.

M. Alexandre Georges a enveloppé ce drame d'une musique qui a paru plus soignée et plus élégante que vraiment inspirée et originale.

6 avril 1891.

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