‹ Quarante ans de théâtreChapitre 36 sur 41 · LE ROI LEAR · texte numérisé non relu

LE ROI LEAR

L'Odéon a donne cette semaine le Roi Lear, traduit, ou plutôt imité de Shakespeare, par M. Jules Lacroix, qui avait déjà transporté sur notre scène, avec une si heureuse audace, et le Macbeth de ce même Shakespeare, et Y Œdipe roi, de Sophocle.

Je vois que déjà les fanatiques du grand poète anglais prennent à partie M. Jules Lacroix de ce qu'il a beaucoup modifié le drame shakespearien, coupant d'un côté, arrangeant de l'autre. Je viens de lire dans le Nain jaune laspirituelle philippique de M. Barbey d'Aurevilly, qui secoue d'importance ce pauvre M. Jules Lacroix, qu'il a d'ailleurs le tort de prendre pour le bibliophile Jacob, son frère.

M. Barbey d'Aurevilly me semble raisonner comme ces enragés de la politique, qui repoussent toute liberté nouvelle, parce qu'on ne leur donne pas d'un même coup la liberté tout entière. Sit ut est, s'écrie-t-il superbement, aut non sit. Voilà qui est bien, mais n'est-ce pas, sous prétexte d'admiration, condamner Shakespeare à l'isolement, que de vouloir ainsi l'imposer tout entier, d'un seul bloc ? A supposer même que tout soit également sublime dans Shakespeare, il s'agirait de savoir si le public est en état de comprendre et de goûter ces beautés un peu exotiques. Et s'il est vrai qu'à cet égard, son éducation ne soit pas faite en-

core, on ne peut, ce me semble, le familiariser avec-les étran getés de ce génie d'outre-mer, qu'en les accommodant avec mesure au goût français. Ce sont les traductions infidèles de Letourneur qui ont rendu possible la version littérale de François Hugo ; Bucis a préparé les esprits à souffrir les imitations plus prochaines de M. Jules Lacroix, et peut- , être M. Jules Lacroix conquiert-il en ce moment à un successeur inconnu le droit de porter sur la scène Shakespeare tout entier.

J'en doute, à vrai dire. Je ne crois pas que les modifications de M. Jules Lacroix aient toujours été très heureuses, et j'aurais, sur ce point, quelques réserves à faire. Mais je n'imagine pas qu'on puisse jamais, sur une scène française, représenter la pièce telle qu'elle a été écrite, et c'est déjà un prodige d'en avoir fait accepter une moitié si considérable.

Il est de mode aujourd'hui d'adorer Shakespeare comme une sorte de majestueux fétiche, et Victor Hugo a donné le ton en disant qu'il admirait tout comme une brute. Il faut pourtant bien convenir que, parmi ses pièces, un très grand nombre ne sont supportables qu'à la lecture, et que même, parmi celles qui peuvent être le plus aisément transportées sur la scène, bien des parties nous étonnent et nous choquent.

J'avoue que le Bai Lear me semble être une de celles qui étaient le moins faites pour être représentées. C'est un horrible cauchemar que ce drame, où le génie sombre de la race anglo-saxone s'est complu à entasser toutes les infirmités et tous les vices de la nature humaine. Des meurtres, des adultères, des empoisonnements, des trahisons, la folie, réelle chez les uns, simulée chez les autres, un implacable destin frappant à l'aveugle les bons et les mauvais, et jetant au même tombeau que ses affreuses sœurs, cette douce et

poétique Cordélia ; partout du sang et des larmes, sans aucun relâche; c'est une nuit d'orage, où l'obscurité n'est coupée que de sinistres éclairs. Cette lecture pèse sur la poitrine, et l'on en sort navré.

Il peut se faire que ces émotions ne soient pas trop fortes pour ces hommes robustes et tristes qui vivent dans les brouillards de l'Angleterre. Ils ont les nerfs plus solides et les imaginations plus sombres que nous. Pour nous, cette effroyable accumulation d'horreurs, ce ciel toujours chargé de noirs nuages, sans éclaircie qui l'égaie d'un rayon de soleil, ces coups répétés d'une fortune acharnée contre l'humanité qui souffre et se plaint ; non, c'en est trop. Le livre tombe des mains ; on a le cœur serré comme dans un étau, et il semble que la chair même frémisse de terreur. Que serait-ce donc, me disais-je, à la représentation ?

Que je sais gré à M. Jules Lacroix de m'avoir retranché cet abominable Edmond, si froidement, si résolument hypocrite, adultère et parricide ! Que je le remercie de m'avoir délivré de cet Edgar, maudit par son père, comme s'il n'y avait pas déjà trop de malédictions dans ce drame infernal, et qui simule, près d'un fou véritable, une folie inutile! Il reste bien assez d'horreurs, plus encore que je n'en puis supporter. Les gens du peuple disent, pour exprimer l'accablement d'une terreur morne, qu'ils ont comme une chape de plomb sur les épaules ; jamais expression ne fut plus justement appliquée : on sentait, l'autre soir, à l'Odéon, peser lourdement sur le public cette chape d'ennui.

Admirable tant qu'on voudra, cela fait sombre et froid. On sort d'un tel spectacle irrité contre l'homme et contre la nature : on respire avec délice l'air frais du dehors, et l'on est tout étonné qu'il brille encore des étoiles au firmament. Othello ni Macbeth, HamUt même n'accablent point ainsi

l'imagination. Mais on s'éveille du Roi Lear, comme d'un songe affreux, tout trempé de sueur, la gorge sèche et criant. N'importe ! allez là, si vous aimez les émotions violentes ; allez-y encore si vous ne les aimez pas ! Car, outre qu'il est bon de se familiariser avec le spectacle des douleurs de l'homme et des injustices du sort, cette affreuse nuit du drame est traversée de scènes superbes, qui luisent comme des coups d'épée dans l'ombre.

La première, celle qui ouvre la pièce, est d'une beauté souveraine. Le roi Lear a réuni ses trois filles, dont deux sont déjà mariées, et dont l'autre va l'être sous peu au roi de France. Il veut leur partager son royaume, et désire avantager celle qui fera profession de le chérir le plus. Il leur demande donc à chacune comment il est aimé d'elles. Les deux aînées se répandent en protestations de tendr hypocrites, en belles phrases et en grands mots, elles reçoivent tout aussitôt la récompense de leurs flatteries.

Quand ce vient au tour de la cadette, elle éprouve une certaine pudeur fière à étaler une affection qui est vraie : elle rougit d'exprimer des sentiments qui pourraient sembler suspects, du moment qu'ils attendent un prix ; elle dit seulement qu'elle aime son père, mais qu'elle aimera son mari mieux encore, ainsi que le veulent et la nature et la religion. Sur cette réponse, le vieillard s'emporte, la déshérite et la maudit.

A ne regarder dans la scène de Shakespeare que cette vérité exacte dont on fait tant de cas aujourd'hui, elle est parfaitement ridicule : jamais, depuis que le monde est monde, les choses ne se sont passées ainsi. Où a-t-on vu qu'un père s'en allât de but en blanc demander à ses filles comment elles l'aiment, et juger de leur affection aux transports de discours si apprêtés, qu'il pût, si faible d'esprit qu'on le suppose, se laisser prendre à de si grossières flat-

tevies, et s'emporter ensuite si violemment contre un langage simple et naïf ?

Non, la scène n'est pas vraie, d'une vérité réelle et bourgeoise, mais elle l'est d'une vérité bien supérieure, d'une vérité idéale. Prenez cette idée générale que les hommes sont disposés à croire aux protestations de tendresse, et qu'ils ne savent jamais démêler l'amour sincère qui se cache; qu'ils réservent toutes leurs faveurs à l'hypocrisie qui les adule, et repoussent dn pied l'affection vraie, mais fière, quand elle se tait par pudeur, ou qu'elle ne montre point, si elle parle, de petites complaisances pour leurs petites vanités : jamais cette observation n'a été traduite aux yeux d'une façon plus saisissante.

Vous pouvez détacher la scène de Shakespeare des événements qui la soutiennent et qui en sont le prétexte, et vous l'appliquerez ensuite à toutes les situations analogues. Le fait ici n'est plus rien : exact ou forcé, réel ou faux, il n'importe. C'est l'idée qui est vraie, et qui brille de sa beauté nue. Notre Molière a, lui aussi, de ces scènes, que j'appellerais volontiers des scènes types ; fausses et absurdes , si l'on ne considère que les faits qui les constituent, mais d'une vérité supérieure, parce que l'idée s'en dégage avec uue clarté si merveilleuse, que tous les hommes les emportent dans leur imagination et les voient se dresser devant leurs yeux . toutes les fois que, dans la vie ordinaire, se présente un cas qui les puisse rappeler.

Je n'en sais guère de plus hardie et de plus superbe que ?elle de Shakespeare. Je la connaissais bien pour l'avoir lue ; mais l'effet en est bien autre à la représentation. Là, tout prend uue intensité de vie extraordinaire et un puissant relief. Un Parisien — ces Parisiens ont toujours trop d'esprit — me disait hier : Ce qu'il y a de mieux dans le Roi Lear, c'est encore le père Goriot !... Trouvez-moi donc une scène

pareille dans tout Balzac. Vous y voyez, en cent lignes de dialogue, et la faiblesse d'un père imbécile et vain, et l'hypocrisie de ses deux filles, et la tendresse franche et pudique de 1 "autre, et tous les malheurs qui vout suivre : ce n'est pas seulement ce que disent les personnages qui vous frappe, mais chacun de leurs mots éveille en vous un monde de sentiments et de pensées, que vous voyez se mouvoir vaguement derrière l'expression dont ils se servent ; le roman de Balzac tient tout entier dans le raccourci d'une demi-scène, et bien plus pur, bien plus noble, bien plus idéal ! Cela est en vérité merveilleux, et jamais drame ne s'est ouvert d'une façon plus simple, plus grande et plus saisissante à la fois- Songez au temps que demande la moindre exposition de pièce, et considérez qu'ici vous entrez au vif du sujet, Bans préparation d'aucune sorte; que du même coup vous comprenez et l'pction qui s'engage, et les caractères qui vont la soutenir, et l'idée générale que l'auteur met en œuvre, et vous serez ravis d'admiration.

Ce premier acte a été un triomphe éclatant. Tous les cœurs battaient d'aise. Le second a commencé de rembrunir les visages. Le roi Lear qui avait déjà maudit sa fille Cordélia. maudit sa fille Gonerille, puis son autre fille Regane. Il ne les maudit pas d'un mot ; non, il épuise, avec un effroyable acharnement, tout le vocabulaire des malédictions connues. Ce torrent d'imprécations naturel sans doute chez un vieillard très violent et faible d'esprit, finit par lasser la patience du public, qui n'y prête plus la même attention.

Je ne crois pas que le spectacle delà folie soit jamais fait pour plaire à un public assemblé. Shakespeare en a donné, dans le Roi Lear, une étude complète. On voit la raison du vieux roi chanceler peu à peu , avant de tomber dans la nuit noire de l'aliénation mentale. Une fois là, ce ne sont plus que hurlements, imprécations farouches, jusqu'à ce qu'il arrive

à l'imbécillité tranquille et idiote , où il se rasseoit doucement.

Quelques points lumineux se détachent sur ce fond sombre. Rien de plus touchant que le roi Lear, pressant à deux mains sa tête, d'où il sent que la raison s'échappe, et s'écriant : « Oh ! non, pas fou ! je ne veux pas devenir fou ! r> Rien de plus terrible que la scène où il se trouve, par une nuit d'orage, face à face avec un autre fou, dans une lande déserte, et se met à divaguer avec lui.

Cette situation est peut-être la plus étrange et la plus effroyablement dramatique qu'on ait mise au théâtre. Le roi, chassé par ses filles, fuit éperdu sous la tempête, dans la campagne, suivi de son fou, qui gambade autour de lui, comme un singe familier, et nargue le tonnerre de ses propos insensés. Tous deux font rencontre d'un mendiant, qui court à demi nu le pays, et que l'on connaît sous le nom dupauvre Tom. Ce malheureux est fou, et tient au vieillard qui l'interroge des discours extravagants. Rien de plus contagieux que la folie : le roi entre peu à peu dans les raisonnements du fou avec qui il cause ; tous deux s'entendent fort bien ; la scène est d'un effet poignant, et, quand à un éclat de rire du mendiant le vieillard répond en écho par le même éclat de rire, toute la salle a tressailli d'effroi.

Mais ce ne sont là que des moments : le spectacle continu de cette folie, qui va toujours s'aggravant, finit par énerver le public. Si vous avez jamais visité Bicêtre ou la maison du docteur Blanche, vous pouvez vous figurer une idée de

oppression dont ce drame vous accable. On n'a plus assez de liberté d'esprit pour admirer l'art avec lequel Shakespeare a étudié et rendu la folie. Son fou n'est pas un fou de théâtre, qui ne témoigne son dérangement d'esprit que par des phrases entrecoupées et des paroles sans suite. Il raisonne au contraire avec une terrible logique , ramenant tout

à son idée fixe. Il s'arrête tout à coup au milieu d'une divagation, et regardant le chapeau dont est coiffé son interlocuteur :

oc Voilà un l»on chapeau, dit-il, ce serait un stratagème ingénieux que de ferrer un escadron de cavalerie avec du feutre. J'en ferai l'essai, et quand j'aurai ainsi surpris mes gendres, alors tue, tue, tue, tue. »

Le rôle du roi Lear est plein de traits pareils ; d'une observation profonde, et qui font frissonner. Mais l'effet s'en use à la scène par la répétition. L'émotion trop tendue se brise, et l'âme tombe dans une sorte d'alauguissement, qui est proche cousin de l'ennui. Peut être une seconde audition (je n'ai pu encore en faire l'épreuve) laisse-t-elle l'esprit plus libre de goûter les beautés sombres de cette œuvre , mais je serais 1 d'en étonne si vous n'éprouviez pas à la première cette sensation pénible qu'apporte un brouillard lourd et gris, qui ne laisse voir, à travers ses déchirures, que des lambeaux de ciel rougeâtre.

Le dernier acte, lui-même, qui est si pathétique, où Cordélia soigne son vieux père comme elle ferait d'un bébé; où le père ensuite apporte dans ses bras le cadavre de Cordélia morte, et répand ses lamentations sur le corps de celle qui fut sa fille, ces scènes de tendresse mouillée ou de douleur plaintive, ne suffisent point à détendre l'âme, trop longtemps et trop cruellement serrée. On a le cœur p'.ein d'une colère sèche ; c'est une souffrance que de pareils spectacles. Il est bien enteudu que je traduis mon impression personnelle ; mais il me semble que je l'ai vue partagée par une bonne moitié du public. On admire, mais avec étonnement et chagrin.

Et pourtant je serais bien fâché de n'avoir pas vu le Roi j Lear. J'y retournerai, et je vous engage à y aller aussi. C'est qu'il y a toujours dans une pièce de Shakespeare, même

alors qu'elle ne plaît point , un monde d'idées à découvrir, une étude sérieuse et attachante à faire. Remercions donc M. Jules Lacroix de nous l'avoir rendue possible, en transportant au théâtre les belles scènes du Roi Lear.

14 avril 1868.

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