HAMLET
Hamlet! voyez- vous, c'est plus fort que moi ; je ne peux pas venir à bout de m'y plaire. Je dis ingénument la chose comme elle est, au risque de me faire conspuer. A la lecture, ça va bien. Je ne suis pas assez dépourvu de toute intelligence et de tout goût littéraire pour ne pas sentir, même à travers la traduction, l'extrême mérite de certains morceaux, pour ne pas être transporté par la grandeur triste de quelques scènes. Mais au théâtre je ne suis plus que public. Eh bien...
Il va sans dire que je ne parle que de moi, que ce sont mes impressions que je conte ; je n'ai pas l'impertinence de croire que je suis ici la voix de tout le monde. Mais enfin, ce qu'on me demande ici c'est mon avis, et non celui des autres.
Eh bien, au théâtre, la vérité est que je ne comprends pas Hamlet ; je ne sais ni ce qu'il est ni ce qu'il veut. Est-il réellement fou ou feint-il de l'être ? Ou, feignant de l'être, s'est-il laissé prendre à son piège, en sorte que tantôt il est un comédien de la folie et tantôt un fou authentique, sans qu'on sache précisément où finit le comédien et où le fou commence? Je l'ignore, et il me semble que tout le monde l'ignore comme moi.
Je vois bien que Mounet-Sully a pris parti dans ces hypothèses. Il a tranché dans le vif et joué tout le rôle comme si en effet Hamlet était un Brutus simulant la folie et attendant l'heure. Mais, si cette interprétation est vraie, il y a des scènes dont le sens et la portée m'échappent. Je nage tout le temps dans le doute et l'incertitude.
Les exégèses ne font que m'embrouiller le personnage. On a écrit des volumes pour expliquer Hamlet, et plus on l'explique, moins il est intelligible. Ce qu'il y a de singulier, c'est que tous ceux qui ont leur explication d'Hamlet vous affirment qu'il n'y a rien de plus assuré ni de plus clair. J*ai là sur mon bureau deux lettres de shakespeariens déterminés, qui tous deux commencent par dire que la célèbre exégèse de Gœthe est fausse, radicalement fausse, que le caractère d'Hamlet est ce qu'il y a de plus simple à comprendre et à expliquer, qu'il ne saurait làdessus y avoir l'ombre d'un doute, tant la chose est lumineuse, et ils m'en donnent chacun une explication différente.
Et M. de Laveleye en a fourni, dans la Revue bleue, une toute nouvelle, qu'il appuie d'une foule de citations probantes : Hamlet, pour lui, est un pessimiste, et, ce point admis, tout devient limpide comme eau de roche.
Quand on explique un rôle de tant de façons, c'est qu'apparemment il n'est pas des plus clairs. Et puis, au théâtre, est-ce que j'ai le loisir ou le goût de faire toutes ces réflexions ? Il faut que je voie du premier coup le personnage pour m'y intéresser. C'est un insupportable malaise que de marcher trois heures durant à tâtons.
Ce qu'est Hamlet, on n'en sait rien ; ce qu'il veut, pas davantage. Pourquoi diffère-t-il tant à exécuter une vengeance facile? On ne manquera pas de m'en imaginer toutes sortes de bonnes raisons ; mais alors pourquoi, dans son entretien avec sa mère, donue-t-il un coup d'épée dans
la tapisserie, croyant tuer le roi ? Si c'était en effet le roi au lieu de cet imbécile de Polonius, qui se fût trouvé là, la pièce serait donc finie ?
Je pourrais multiplier ces objections. A quoi bon? Je n'ai paa la prétention de critiquer Hamlet, qui, en sa qualité de chef-d'œuvre, plane au-dessus de toute critique; je ne cherche qu'à me rendre compte de la sensation éprouvée par moi et, à ce qu'il m'a bien semblé, par quelques au personnes. Cette sensation n'a pas été du plaisir.
J'ose même dire qu'elle a été d'ennui vers la fin. L'acte du cimetière est un intermède bien long et bien lugubre. On m'a assuré que parfois on le retranchait sur les théàl de Londres. Cette suppression serait bien difficile en France, où précisément certains traits de cette scène, qui ont passé en proverbes courants, sont pour nous caractéristiques en quelque sorte de la pièce à? Hamlet.
La tuerie qui termine le spectacle, n'a rien non plus de très régalant. J'ai beau me battre les flancs pour admirer la façon dont toutes ces morts sont amenées, je sens très bien que, si ces inventions n'étaient pas signées du grand nom de Shakespeare, je les trouverais tout ensemble monstrueuses et enfantines.
Là-dessus, les amateurs me font remarquer avec quel art le duel a été réglé, c'est Vigeant lui-même qui l'a mis en scène, et Yigeant n'est pas seulement un des premiers maîtres d'armes de ce temps, c'est un philosophe et un artiste. Laërte ne doit pas avoir le même jeu d'escrime qu'Hamlet, car Hamlet est franc et Laërte tortueux. Aussi, voyez! Hamlet a l'attaque haute et Laërte se fend en arrière, à l'italienne, s'écrase et présente la pointe au corps d'Hamlet qui s'enferre lui-même. C'est une trouvaille que ce coup, car il met au plein vent le caractère différent des deux personnages.
J'entends bien; mais, au théâtre, voilà beaucoup de bon bien perdu. Il en est de ces finesses d'escrime comme de l'or fin dont le manteau du roi est doublé en dedans. Personne ne le voit ; c'est donc comme s'il n'existait pas. A la scène, on ne prend garde qu'à la situation et aux beaux vers qui l'expriment. Le reste est à peu près perdu et compte à peine. On m'assure qu'il a fallu quinze jours pour régler ce duel, et encore n'y a-t-on mis si peu de temps que parce que les deux acteurs avaient une longue pratique de la salle d'armes. Ce sont bien des heures, je ne dirai pas absolument perdues, mais employées pour un mince résultat.
Oh ! la mise en scène ! la mise en scène ! si l'on faisait le compte de ce qu'elle coûte et du peu qu'elle rapporte! Savez-vous bien que celle d'Hamïet reviendra à cent cinquante mille francs? Les plus modérés disent :cent vingt. Mais c'est un minimum qui sera dépassé. Et où vont les trois quarts de cette dépense ? A nous montrer un cortège de seigneurs rangés autour du roi et de la reine. Je rendrai justice tant que l'on voudra au goût exquis avec lequel M. Bianchini a dessiné ces costumes. Jamais on ne me persuadera qu'une œuvre dramatique ait besoin, surtout à la Comédie-Française, de ces adjuvants.
Dans quelles puérilités ne tombe-t-on pas quand il s'agit de ces menus accessoires ? Est-ce que je ne lisais pas l'autre jour dans les informations d'un journal que l'on avait envoyé à Nuremberg un dessinateur copier exactement les pelles dont les fossoyeurs se servent pour creuser la fosse à l'acte du cimetière? On s'extasiait là-dessus! Voilà de l'argent joliment employé ! Qui fait attention à ces pelles ? qui peut môme les voir ?
A ce goût pour les effets de mise en scène on sacrifie t;out, même le bon sens. Il y a dans Hamlet une scène de toute beauté, une scène qui fait non seulement l'admiration
des philosophes, mais qui enlève le gros public,' une scène de théâtre ; c'est celle où Hamlet s'explique avec sa mère :
Hamlet, vous offensez gravement votre père... Mère, vous offensez mon père gravement.
Vous savez que dans cette scène apparaît l'ombre du roi assassiné. Quel est l'intérêt primordial de cette scène? Est-ce le débat soulevé entre la mère et le fils? Est-ce l'apparition du spectre? A cette question il ne saurait y avoir qu'une réponse. Ce qui nous occupe, c'est la querelle de ces deux personnes, qui dirigent le drame. Le spectre pourrait ne pas se montrer visible aux spectateurs, la scène n'en resterait pas moins telle que Shakespeare l'a faite. Il suffirait de mettre dans la bouche d'Hamlet deux ou trois vers qui avertiraient le public qu'il voit se dresser l'ombre. Ce spectre, ce n'est après tout que la pensée intime d'Hamlet se détachant, prenant corps et se faisant sensible, pour accroître l'émotion du public, qui se laisse toujours prendre plus aisément aux yeux qu'aux oreilles.
L'accessoire ici, c'est donc, à n'en pouvoir douter, le fantôme.
Or il paraît que le mécanisme à l'aide duquel on produit le spectre à la Comédie-Française ne peut s'exercer que dans la nuit. Si l'on veut que l'ombre apparaisse vêtue d'une lumière spectrale, il faut que la scène soit dans une obscurité à peu près complète.
Eh bien ! on n'a pas hésité. On nous a condamnés à voir les deux principaux personnages, dans la scène la plus essentielle de l'œuvre, s'agiter dans la nuit, comme des ombres dans un bouillard, pour nous donner le plaisir brutal et sot d'un acteur barbouillé de blanc sur qui tombe la lumière électrique.
Mais cet effet de lumière je l'aurai chez Robert-Houdin :
je l'aurai clans une baraque de foire. Ce que je ne puis avoir qu'au théâtre, ce sont les sentiments de terreur, de colère et de pitié exprimés en beaux vers par un grand poète et traduits aux yeux par les attitudes et les gestes de deux acteurs pleins de pathétique.
Vous parlez de vérité au théâtre ; mais est-ce qu'il est naturel que chez soi, quand on a toutes ses aises, si l'on a à causer ensemble et de choses sérieuses, quand il fait nuit, on n'allume pas une lampe ou une bougie ? Hamlet et sa mère, s'expliquant dans l'ombre, ont l'air d'attendre l'arrivée du spectre. Ils semblent lui dire : Viens donc ! Tu vois, nous nous arrangeons pour ne pas t'effaroucher. Nous restons sans lumière pour que tu fasses plus peur quand il te plaira de surgir.
Et tout cela coûte les yeux de la tête !
Dans Hamlet, il n'y a qu'un rôle, à vrai dire, qui emplit la pièce ; c'est Mounet-Sully qui le joue.
Il a dessiné le personnage en grand artiste. On eût cru voir marcher l'Hamlet d'Eugène Delacroix. Il a composé le rôle avec une rare intelligence. Intelligence, ce n'est pas assez dire. Si Mounet a si merveilleusement rendu le rôle, ce n'est pas précisément parce qu'il le comprenait bien, mais parce qu'il le sentait profondément. Voilà des années que Mounet-Sully s'est identifié avec Hamlet, qu'Hamlet parle, agit et vit en lui. Il en est arrivé à ce point d'obsession qu'il lui est difficile, quand il joue, de savoir ce qui reste en lui de sa propre personnalité. Hamlet l'a envahi tout entier et l'a façonné à l'image de son rêve. Jamais peutêtre l'illusion n'a été poussée plus loin. Mounet-Sully ne joue pas le rôle à proprement parler; il est le personnage même, et il l'est non pas seulement sur les planches, le soir, par un artifice de grand comédien, mais réellement et dans tout l'usage de la vie.
Aussi la sensation est-elle étrange, et je ne sais si aucun artiste, quelque grand qu'il ait été, en a jamais pu donner un semblable. Harnlet, cet halluciné, ce fou qui marche toujours comme en plein rêve, prend un air de réalité extraordinaire, tant l'artiste qui le représente fait corps avec lui. Dans ses accès les plus bizarres, il garde les manières, l'allure et le visage d'un prince; car, après tout, il est prince, et Mounet-Sully l'est des pieds à la tête. Les journaux me diraient, demain matin, qu'il s'est fait proclamer roi de Danemark, que je n'en serais qu'à demi étonné.
Mounet-Sully avait raison de vouloir jouer ce rôle. Il n'en retrouvera jamais qui aille aussi bien au tour de son imagination mélancolique et fantasque. Il a remporté là un des plus beaux succès de sa carrière, et j'ajouterai l'un des plus singuliers que jamais artiste ait obtenus. Alors même que la curiosité d'entendre Y H ami et de Shakespeare ne vous séduirait pas, il vaudrait encore la peine de se déranger pour voir Mounet. C'est un spectacle étrange et dont on ne verra pas de longtemps le pareil.
4 octobre 1886.
Vous pensez bien que je suis retourné voir Harnlet, et j'y ai pris un plaisir extrême, plus vif que la première fuis.
J'avais, la semaine dernière, comblé Mounet d'éloges. Je ne l'ai pas encore assez loué. Je supplie tous ceux qui me lisent de mettre à profit cette occasion, qu'ils ne retrouveront jamais plus dans le cours de leur vie, de voir cette grande figure d'Hamlet, qui marche à travers un rêve, donner sur le théâtre l'illusion de la vie réelle. Il y a dans ce mélange singulier de vérité exacte et de songe poétique
une saveur très curieuse : c'est une sensation inconnue, ce qu'il y a de plus rare en art. J'ai peine à me persuader que les grands artistes dont nous ont parlé nos pères, les Talma et les Mars, aient jamais secoué plus fortement les nerfs de leur public. Leur avantage sur Mounet, c'est qu'ils étaient plus égaux dans les divers rôles qu'ils essayaient ; c'est qu'ils revêtaient avec la même supériorité des physionomies très diverses. Mounet est assurément leur égal dans cette création extraordinaire, et, si vous reculez devant le mot de génie pour caractériser l'instinct obscur qui est son guide, je ne sais plus de quel nom vous devrez l'appeler.
Je n'ai rien d'ailleurs à retrancher de ce que j'ai dit; j'ai repassé par les mêmes impressions, bien qu'un peu plus fortement accentuées. Les trois premiers actes m'ont saisi par leur grandeur triste ; la scène des comédiens est un des plus beaux coups de théâtre qu'ait jamais imaginés un dramaturge. Le reste m'a ennuyé, franchement ennuyé, et je ne sais, mais il m'a paru que, malgré le respect superstitieux qu'impose le grand nom de Shakespeare, nombre de mes compatriotes sentaient comme moi, qui n'osaient le dire tout haut, mais qui témoignaient par leur attitude de leur secrète pensée.
La salle est comble tous les soirs, et Hamlet se dessine comme un gros succès d'argent. Je ne l'aurais pas cru, mais j'en suis bien aise.
11 octobre 1886.