‹ Quarante ans de théâtreChapitre 38 sur 41 · MACBETH · texte numérisé non relu

MACBETH

Mmc "Weber nous a conté, dans le dernier numéro de la Revue d'art dramatique, les études auxquelles elle s"était livrée pour comprendre le rôle de Macbeth. Le morceau est curieux, mais il montre surtout combien les artistes dramatiques sont des créatures d'instinct, et comme il leur est inutile de philosopher sur les rôles qu'ils creusent.

Mme Weber nous dit que, pour elle, le rôle se compose de deux parties bien distinctes : la première, où lady Macbeth n'est que lady Macbeth ; l'autre, où elle n'est plus que la somnambule. Lady Macbeth, dans la première partie, est avant tout une volonté : « Elle ne voit rien autour d'elle, n'entend rien et ne pense même à rien ; elle vent. » Au quatrième acte, l'acte du somnambulisme, la volonté est abolie.

Je ne discute pas ce point avec l'artiste. Prenons-le comme accordé, et voyons les conséquences qu'elle en tire à un moment donné. Vous vous rappelez la scène où Macbeth a convié les seigneurs de sa cour à un grand festin : Macbeth vient d'apprendre que l'assassinat de Banquo, commandé par lui, est chose faite. Il est agité, bouleversé, et an moment où il va prendre sa place, il la voit occupée par le spectre de Banquo, et prononce les mots terribles : « La table est pleine ! »

Que fait lady Macbeth ?

« C'est grâce à sa puissante volonté, nous dit Mme Weber, qu'elle parvient à conserver son front tranquille et froid, en présence des terribles accès de son mari ; cette lutte, que rien dans le texte n'aide à indiquer, doit être comprise du public et le frapper, car elle est un des grands effets de l'acte. Il lui faut rappeler toute sa raison, toute sa force pour sourire à ses invités, pour les leurrer sur les agissements de son mari, leur cacher les assassins qui entrent, inventer une maladie quelconque pour excuser ce trouble épouvantable. Tout cela ne se fait pas en elle sans de profondes défaillances, mais toujours rachetées à temps, car elle se sent perdue. Tant qu'elle vit, elle se sent forte ; mais dès que sa mémoire, « cette sentinelle du cerveau », n'est plus que fumée, lorsqu'elle dort, plus de volonté alors; ses nerfs sont les maîtres; elle devient la proie de ces démons terribles qu'elle a tant chassés de son esprit. »

Voilà de beaux raisonnements. Mais, voyez-vous, en art, il n'y a rien de tel que de sentir ! Et la première chose pour un acteur, c'est de se dire, sans tant se matagraboliser la cervelle de réflexions esthétiques : Comment, est-ce que je dirais cela si j'étais à la place du personnage ? ou plutôt de ne se rien dire du tout, mais d'agir comme si l'on était soi-même dans la situation.

Ce troisième acte, Mme Sarah Bernhardt l'a joué merveilleusement, et, j'imagine, sans avoir pioché les dessous du texte et les abîmes des commentaires. Elle était maîtresse de maison ; tous les convives assis ; son mari reste seul, dans son coin, en proie à ses sombres pensées. Que feriezvous à sa place ? Vous lui diriez : Allons ! ne sois donc pas triste comme cela ! tu empêches tes convives de s'amuser ! Et vous le lui diriez gentiment, doucement, avec bonne grâce, parce que tout le monde vous regarde.

Xon, vous n'imaginez pas la délicieuse musique qui s'échappait des lèvres de Mme Sarah Bernhardfc, quand elle adressait de sa place, à son mari préoccupé, ces vers rocailleux :

Une gaieté plus vive...

Royal seigneur ! C'est vendre un repas au convive Que donner un repas sans affabilité.

On mangerait bien mieux chez soi. C'est la gaieté Qui doit assaisonner tous les mets de la table, Sans quoi se réunir serait insupportable.

C'était une femme (la première venue) exerçant sur son mari la prestigieuse influence de la femme aimée pour le ramener à ses devoirs de maître de maison. Et de quelle voix impérieuse et vibrante, quoique basse, elle lui disait, lui parlant à l'oreille :

Enfantillage pur ! vision de la peur ! C'est comme ce poignard, mensongère vapeur, Qui vers Duncan, dis-tu, te conduisait naguère. Oh ! ces tressaillements ne m'étonneraient guère D'une aïeule contant, l'hiver, pour effrayer, Quelque histoire de spectre aux lueurs du foyer. Quelle honte! pourquoi la terreur qui t'assiège?

Et dans ces reproches même il y avait comme une caresse. C'est qu'au fond lady Macbeth tremble que Macbeth ne révèle par un mot ou par un geste l'horrible secret. Elle sait sur lui l'ascendant de sa voix et elle en use.

Voilà la situation, et Mme Sarah Bernliardt la jouait, sans arrière-pensée. Elle ne songeait pas à y fourrer un tas de choses auxquelles Shakespeare n'a jamais pensé. Elle se laissait guider par son instinct.

Voyez-vous, je ne puis m'empêcher de sourire quand je vois les artistes exécuter dans le rôle qu'on leur confie des fouilles mystérieuses et profondes. J "espère qu'un jour Co-

quelin aîné nous rendra Alceste et Tartuffe, qu'il a, je crois, grand désir de jouer à Paris. Mais cet excellent Coquelin s'imagine qu'il jouera ces deux rôles en vertu des études qu'il a publiées en brochure. Non, il ne fera (car il est grand comédien, et c'est pour cela que nous l'aimons en dépit de toutes ses frasques), il ne fera que suivre son instinct. A nous, critiques, on nous demande de comprendre et d'expliquer un rôle ; de lui, artiste, on n'exige qu'une chose, qui est bien plus difficile, c'est de le jouer. Il le joue avec son tempérament, et il le comprend après, s'il peut. Mais ce n'est pas son affaire ; c'est la nôtre.

Mme Weber nous parle de toutes les intentions qu'elle a mises dans le rôle de lady Macbeth. Du diable si j'en avais vu une seule, et je l'avais admirée tout de même. C'est qu'avec son visage âpre, ses yeux étincelants et profonds, ses cheveux noirs, sa taille maigre, ses lèvres nettes et sensuelles, sa voix légèrement rauque, elle me représentait à merveille lady Macbeth, cette femme ensorcelée et ensorcelante, que brûlent tous les feux de l'ambition, et qui va droit à son but, avec un emportement sauvage et félin d'hystérique.

« La scène du somnambulisme, nous dit encore Mme "Weber dans la suite de cette étude, forme la seconde partie du rôle. Cette gigantesque conception d'une philosophie si terrifiante (c'est l'actrice qui parle) est d'une difficulté inouïe pour l'interprète. Si fortement que soit trempée l'âme de lady Macbeth, elle est maintenant brisée. Le remords l'a atteinte et désorganisée moralement, physiquement. Ce n'est plus elle, car elle est privée de ce qui faisait lady Macbeth elle-même, sa volonté : ce n'est plus maintenant que la statue du remords que Dieu traîne, agonisante, à travers le dédale du palais, criant et déplorant son crime. La malheureuse, qui souffre jusqu'à en mourir, veut

faire, en présence du public, sa dernière confession ; elle meurt quelque temps après.

« Je dois donc représenter une agonie, l'agonie d'une grande criminelle, et tout cela en dormant, la démarche alourdie et par le sommeil et par la mort qui vient, les gestes lents, pénibles, l'œil hagard, fixe sans voir, et la respiration continuelle d'un sommeil profond, mêlés aux sanglots et aux râles, préludes de la mort... »

Voilà bien des affaires î De quoi s'agit-il ? D'une somnambule, dont l'esprit reste occupé, pendant le sommeil, des pensées qui l'ont agitée dans la veille. Eh bien ! faitesmoi tout simplement et tout bonnement une somnambule, sans vous embarrasser de savoir si cette somnambule est traînée par Dieu, agonisante et alourdie par la mort prochaine.

Oserai-je dire à M'"e Weber que dans cette scène où elle a fait, malgré tout ce déploiement d'esthétique, un grand effet, il y a un détail qui m'a déplu ? Elle parle dans son analyse de « la respiration continuelle d'un sommeil profond », et, un peu plus loin, de « la pénible et constante respiration » dont elle scande tous ses mouvements. Il est vrai que, durant toute cette scène, on entend comme un râle sifflant s'échapper des lèvres fermées de l'actrice. Estce bien utile ? Un habitué du théâtre de l'Odéon m'affirmait que cette respiration bruyante avait été copiée sur nature par l'artiste et qu'elle était une des caractéristiques du somnambulisme. Mrae "Weber dément elle-même cette explication, car elle dit dans l'article en question : « Je n'ai pas voulu voir de somnambule ; cela m'aurait impressionnée trop vivement peut-être, et je n'aurais pu faire malgré moi qu'une imitation exacte ; il fallait être lady Macbeth somnambule. »

Mme "Weber a eu raison de ne pas vouloir reproduire les

gestes et les attitudes des pensionnaires de M. Charcot. Mais, si c'est par raisonnement théorique qu'elle s'est décidée à cette respiration en soufflet de forge, je crois qu'elle se trompe. Moi, je me livre toujours au texte de l'auteur, sans chercher au delà, sans prétendre avoir plus d'esprit que lui.

Or, Shakespeare a marqué d'une façon plus spéciale le moment où lady Macbeth devait tirer de sa poitrine un soupir profond et qui fût entendu de tout le public. Le médecin qui assiste à la scène dit à ce moment à la femme de chambre : Le cœur semble cruellement chargé, et la femme de chambre répond :

Non, pour tout son pouvoir, Non, je ne voudrais pas dans ma poitrine avoir Un cœur pareil au sien.

Voilà qui me suffit. Si Shakespeare a voulu que lady Macbeth soupirât à cet endroit, l'actrice n'a plus qu'à suivre son indication, et cette respiration, constamment oppressée et sifflante, dont Mrae Weber a cru devoir accompagner toute cette scène, va contre le sens et le gré du poète.

Mm0 "Weber ne doit voir dans ces chicanes qu'une preuve de l'estime que je fais de son talent. Je ne discuterais point avec elle si elle était indifférente.

4 mars 1889.

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