LE SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ
Tous savez ma sainte horreur pour le goût du décor poussé à l'excès. Mais prenez garde ! ici, ce n'était pas la même chose. Je hais le décor dans les drames ou dans les comédies, parce qu'il tire à soi une part de l'attention qui est due à l'œuvre même. Le décor n'est et ne doit rester qu'un accessoire. Mais le Songe (Vu/ir Nïdt d'été est une féerie pure. Cette même logique qui condamne le décor trop voyant dans une pièce où sont en jeu les passions des hommes veut au contraire que dans une féerie le décor, le costume, tout ce qui est l'enchantement des yeux et de l'imagination, prenne le pas devant. Dans une féerie, le principal personnage, ou, si vous aimez mieux, le premier attrait, c'est le truc, ou, quand le truc fait défaut, les changements de décors, les cortèges, les déploiements de beaux costumes, les ballets. Concevriez-vous une féerie sans tous ces éléments de spectacle ? Ils en sont le fond même.
Se mettre en frais de mise en scène, c'était se mettre aux ordres de Shakespeare, c'était lui donner l'interprétation qu'il avait désirée.
C'était avant tout un homme de théâtre, que ce Shakespeare. J'enrage de ne pouvoir le lire en sa langue, car je
ne sais d'anglais que ce qu'il en faut pour deviner un article de journal. Mais il me semble, autant que j'en puis juger à travers une traduction , qu'on l'étouffé d'exégèses philosophiques et esthétiques, dont quelques-unes sont fort impertinentes. Sa première qualité, son incomparable mérite, c'est qu'il avait à un degré prodigieux, comme notre Molière, l'instinct du théâtre. Écrivant une féerie, il a tout naturellement obéi aux règles de la féerie.
Ce mot de règles vous choque ? Changeons-le , je ne demande pas mieux. Prenons le mot de nécessités. Oui, chaque genre a ses nécessités , qui résultent de la logique des choses.
La féerie se propose de réjouir les yeux par des spectacles variés ; il faut donc imaginer un scénario où les décorations jouent le principal rôle. Et comme cette sorte de pièce, qui ne s'adresse point à l'esprit, a naturellement pour spectateurs, ou des naïfs, ou des raffinés qui pour un soir se font naïfs, les grosses plaisanteries, celles qui font rire les enfants et les hommes du peuple , y sont de mise ; j'oserai même dire qu'elles en font partie intégrante.
Je ne puis lire sans une certaine impatience les lamentations de certains critiques sur l'ineptie des calembredaines qui émaillent les féeries de nos faiseurs. Ah ! s'écrient ces messieurs, qui nous rendra le rêve, la poésie ? Et ils en appellent à Shakespeare. Mais Shakespeare a fait tout comme Martainville, le père du Pied de mouton; il a mêlé à ses fées, à ses génies, à ses rois en liesse, toute une partie de bas et énorme comique. Et il l'a fait, conduit par son instinct, parce que ce comique grossier est l'essence du genre.
Puck déguise Bottom sous une tête d'âne, et Titania, la reine des fées, tombe, grâce à un philtre, amoureuse de ce hideux imbécile. Elle l'embrasse sur son mufle de baudet
elle lui prodigue les caresses les plus tendres. Et voilà que les matagraboliseurs de philosophie esthétique nous font voir, dans cette scène, un merveilleux symbole de la cristallisation. Shakespeare a signifié par là que ce que la femme aime dans l'homme qu'elle aime, c'est l'image qu'elle s'en est elle-même formée. Et l'on se récrie : Quelle profondeur ! Quel génie ! Quel dentiste !... Il n'y a que lui !... Il n'y a que lui !...
Jamais de la vie Shakespeare n'a pensé à tout cela. Il s'agissait de faire rire un public qui était grossier d'imagination et d'esprit. Il a coiffé un de ses personnages d'une tête d'âne, parce que c'est là un spectacle risible; et Titania se jette amoureusement sur cette tête d'âne , parce que le spectacle en est devenu plus risible encore. Le rire qu'il excite n'est pas très distingué ; mais la féerie ne s'adresse qu'aux naïfs, et le Songe d'une Nuit d'été est une féerie.
Et il faut le jouer comme une féerie ; sans plus de prétentions qu'on joue à la Gaîté le Petit Poucet ou Cendrilhn au Châtelet. Il ne faut pas se laisser imposer par le nom de Shakespeare. Il est certain que, comme il était né grand poète, il n'a pas pu faire autrement que de laisser échapper par-ci par-là quelques morceaux admirables. Il faut les dire comme ils ont été écrits, cela va de soi. Mais le fond de la pièce est une féerie, et si l'on se guindé, si l'on pontifie, sous prétexte que cette féerie est de Shakespeare, on risque de déconcerter le public. Car le public porte au théâtre un goût de logique secrète, qu'il ne faut jamais contrarier.
Le rideau se lève sur le premier tableau. Un murmure d'approbation court de l'orchestre aux loges. C'est une merveille d'arrangement ingénieux et gai. On dirait une toile de Watteau, tant la composition est d'une ordonnance spirituelle et d'une couleur amusante. Tout l'acte est joli-
ment empli de scènes courtes et agréables ; il est au milieu coupé d'un défilé magnifique. Rebel, superbement costumé, en duc d'Athènes, conduit par la main Mlle Nancy Martel, dont la haute taille, l'air de jeunesse et la triomphante beauté font merveille sous l'étincelante cuirasse et le casque de la reine des amazones ; tout le cortège suit : c'est une joie pour les yeux.
Le second tableau nous transporte dans un simple logis de menuisier. C'est là que les artisans d'Athènes causent de la représentation qu'ils veulent offrir au duc. Ils joueront Pyrame et T/iislé; et c'est Bottom qui jouera Pyrame. M. Paul Meurice a fort heureusement adapté à notre goût cette scène qui, dans l'original, est pleine de grossièretés indécentes. Il en a gardé tout ce qui est resté célèbre et cité partout. La scène est d'ailleurs agréablement jouée, et Saint-Germain, qui a été engagé pour la circonstance, fait valoir, avec son air bête et finaud, les niaiseries prétentieuses que le poète lui a mises dans la bouche.
La pièce semble embarquée pour un grand succès. Le décor du troisième tableau arrache un cri d'admiration à la salle. C'est une clairière dans une forêt, par un soir de belle lune. Rien de plus vaporeux que ce paysage ; je regrette de ne pas savoir le nom de l'artiste qui l'a peint. Est-il de Robecchi ? Est-il de Rubé , Chaperon et Jambon ? je l'ignore. C'est un chef-d'œuvre. C'est bien dans ce coin de forêt que doivent aimer à s'ébattre ces figures mystérieuses et charmantes d'Obéron, de Titania et de Puck, qui flottent si poétiques dans l'imagination des hommes.
Obéron entre. C'est une déception. Xous voyons Monnet, grave et solennel comme le Tirésias de la tragédie antique. Titania paraît à son tour : c'est Mlle Weber. Eh bien ! nous ne nous étions pas imaginé Titania sous les traits de M1Ie Weber. Tous deux parlent en vers, et tous deux donnent
à ces vers, qui sont de fantaisie aimable, une sonorité grandiose ou farouche. Titania, dit Obéron :
Titania, prêtons un cœur compatissant
Aux douleurs, aux combats de l'homme, ce passant ;
Qu'il sente errer, autour de lui, dans la nature,
Témoins mystérieux de sa sombre aventure,
Les esprits; et qu'il ait, dans la joie ou l'ennui,
Ces amis inconnus toujours penchés sur lui.
Ils sont bien jolis, ces vers, et le dernier est délicieux. Monnet, ce n'est pas sa faute, il est tragédien de goût et d'habitude, les fait sonner terriblement, et M"e "Weber lui donne la réplique avec la même emphase. Cela jette un froid. Il est vrai que nous avons Puck. Puck, c'est Mllc Cerny, et elle est bien piquante sous son costume de farfadet; le seul costume, qui, pour le dire en passant, prête à la critique. Je crois qu'ici M. Lacoste, qui a réussi tous les autres, s'est trompé.
N'importe ! MIIe Cerny a été la grâce ailée et la joie de cette représentation. Je ne lui ferai qu'une critique. Il faudrait qu'elle apprît à dire le vers. Elle débite une tirade, que M. Paul Meurice a finement ciselée en vers de dix pieds, avec la césure au cinquième :
Je n'exempterai de tout malin tour
Que les amoureux et que les poètes,
Ceux qui font l'amour, ceux que fait l'amour.
Eh bien ! ces vers ont un rythme, et un rythme très particulier qu'il faut faire sentir. Pendant toute la première moitié du morceau, j'ai cherché avec inquiétude quelle était la mesure du vers adopté par le poète, ne le pouvant deviner à travers la diction de MUe Cerny.
Et la pièce ? me direz-vous ; vous ne nous dites rien de la pièce ! Contez-nous la pièce.
Mais je vous la conte, la pièce ! Puisque c'est une féerie,
je vous dis les tableaux et l'effet qu'ils ont produit sur nous. Nous avons trouvé le dernier, qui vient de passer sous nos yeux, un peu solennellement joué, mais il a encore fait plaisir.
Chose singulière ! la musique de Mendelssohn n'ajout e que peu de chose à l'impression. L'ouverture , qui passe pour un chef-d'œuvre, et qui transporte le public au concert, a été écoutée froidement. Je n'explique pas, je constate. Un des entr'actes a ravi la salle qui l'a redemandé ; M. Colonne a paru hésiter un instant ; mais, comme il levait son bâton de chef d'orchestre, Mounet, qui ne pouvait deviner ce qui se passait dans la salle, est entré en scène. M. Colonne s'est arrêté. Il y a des jours où tout le public se fût révolté de cette interruption ; il eût insisté à grands cris : Bis! lis! Il n'était pas en train ce soir-là; il a laissé faire. J'en ai été ennuyé ; car j'aurais volontiers entendu le morceau une seconde fois.
Je ne sais pourtant. Je crains que la musique de Mendelssohn n'ait pas les qualités dramatiques, qu'elle ne s'ajuste pas aux nécessités du théâtre. Il est probable que Mendelssohn n'a vu dans les personnages éclos de la fantaisie de Shakespeare que les gracieux fantômes d'an rêve poétique; il a exprimé leurs ébats, en se tenant dans les régions pures de la fantaisie. Mais, à la lumière de la rampe, ces personnages semblent, être ce qu'ils sont en effet, de chair et d'os; ce sont des personnages de féerie, et la musique qui voltige dans les espaces ne saurait, à l'aide de combinaisons harmonieuses de son, rendre les sentiments très réels que ces personnages éprouvent et formulent en scène.
Je tâche d'expliquer comme je puis la nonchalance languissante avec laquelle il m'a paru qu'on écoutait la partie musicale de l'œuvre. Mais je ne donne mon expli-
cation que pour ce qu'elle vaut, n'en étant pas moi-même très assuré. On me dit du reste qu'aux représentations! suivantes la musique de Mendelssohn a été plus goûtée | d'un public moins rétif. Nous autres, nous n'avons tres-l sailli qu'à deux morceaux : l'entr'acte qui précède l'entrée I d'Obéron dans la forêt, et, au dernier tableau, la marche | nuptiale, qui est une très belle chose, claire tout ensemble et saisissante.
Où les choses ont commencé à se gâter, c'est au tableau où Puck fait des niches aux amoureux. Vous savez (car je suppose que vous connaissez le Songe (l'une Nuit cTèté, au moins par la lecture), vous savez qu'il y a deux couples d'amants que ce malicieux lutin de Puck, au moyen d'une liqueur enchanteresse, brouille et raccommode à son gré. Il s'amuse à faire courir les deux amoureux, les appelant tantôt à droite, tantôt à gauche; et chacun d'eux traverse la scène en courant, disparaît, revient, repart, selon que cette voix fantastique part d'un point ou d'un autre.
L'invention est de Shakespeare, et peut-être, de son remps, cette partie de cache-cache, ou ce jeu de barres faisait-il beaucoup rire. Je n'ai pas d'idée là-dessus. L'autre soir, à l'Odéon, on a fort mal pris ce divertissement. Ces acteurs se pourchassant l'un l'autre, sans pouvoir s'atteindre, ces rentrées sans motif et ces sorties sans raison, .-ans cesse renouvelées, taudis qu'on entendait au loin le rire de Puck, ont déconcerté le public, qui avait le tort de mettre en parallèle dans son esprit cette farce de tréteaux et le grand nom de Shakespeare.
Il eût fallu se dire que Shakespeare n'avait rien prétendu qu'écrire à la diable une farce de tréteaux ; que c'était une féerie, et la première en date des féeries, une féerie d'enfant, avec toutes les inexpériences de l'homme qui ne sait pas encore le métier qu'il invente. Mais on nous a tant
corné aux oreilles l'incomparable génie de Shakespeare, et l'incomparable poésie du Songe cVune Nuit d'été, que nous tombons de trop haut sur une réalité trop plate. Nous nous en prenons aux acteurs, dont ce n'est pas la faute ; au directeur, aux musiciens , à tout le monde, sauf à nos préjugés, qui sont les seuls coupables en l'affaire.
Xous arrivons au tableau où ce petit démon de Puck, versant sur les jeux de Titania la liqueur enchanteresse, va la rendre amoureuse de Bottom orné de sa tête d'âne. Ah ! que voilà encore un décor vraiment délicieux !
La scène est amusante et elle a fait rire ; Titania s'exprime en vers, et Bottom répond en vile prose :
Mais vois-moi donc! je suis une divinité;
Mon empire est celui de l'éternel été,
Et je t'aime! A ma vois, tes servantes, les fées
Viendront tresser les fleurs sur ton front en trophées ;
Elles t'iront chercher la perle au fond des mers;
Elles te berceront de leurs plus doux concerts;
Tu seras . dépouillant l'enveloppe charnelle,
Comme moi-même, un souffle, un rêve, une âme, une aile!
Et que répond Bottom à cette effusion de lyrisme :
— Madame, je vous avertis; vous parlez un patois! j'ai beau ouvrir toutes grandes mes oreilles, je n'y entends rien de rien.
L'enchantement se dissipe. Titania voit Bottom tel qu'il est.
— Ah ! quelle horreur ! s'écrie-t-elle ; j'aimais ce monstre ! ?
Et, en même temps que Titania recouvre la raison, les deux couples d'amants rentrent en possession chacun de sa chacune ; le duc Thésée et la belle amazone, dont il n'avait plus jamais été question depuis le premier acte, rentrent en scène. C'est l'apothéose finale.
Eh! mon Dieu! oui, une apothéose! Pourquoi n'y au-i rait-il pas une apothéose, puisque c'est une féerie? L'apo-| théose est de Shakespeare, et la mise en scène de Meuricei et de Porel. Elle est superbe. Le Songe d'une Nuit d'été, qui s'était ouvert par un tableau charmant, se ferme sur? un tableau magnifique, tandis que l'orchestre de Colonne! jette à toutes volées les dernières mesures de la marche nuptiale.
La chose n'est pas douteuse, le public s'en est allé déçu. Il était venu chercher une pièce et on lui avait donné une féerie, et encore ne la lui avait-on pas donnée franchement, nettement. On avait, sous prétexte de faire honneur à Shakespeare, voulu agrandir cette féerie et en faire un je ne sais quoi qui n'avait pas de nom au théâtre, une fantaisie philosophico-poétique.
Supposez, pour voir, qu'un grand compositeur s'avisât de broder sur la cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme une musique merveilleuse, et qu'un directeur montât la pièce avec cette musique. Il se dirait : du Molière, diantre ! et du Gounod, peste ! Ce ne sont pas des prunes que cela ! Montrons-nous dignes de ces deux grands noms ! — Savez-vous bien qu'en raisonnant de la sorte il offrirait peut-être une représentation extraordinairement solennelle, mais peu réjouissante.
C'est un peu l'histoire du Songe d'une Nuit d'été à l'Odéon. La représentation avec tous les éléments de succès que Porel avait accumulés s'est terminée froidement. On était stupéfait de ne pas s'être amusé davantage. Il est bien probable que cette impression se sera corrigée et modifiée aux représentations suivantes. Il faut obtenir du public qu'il consente à venir écouter une musique admirable, en regardant, passer devant les yeux les tableaux que cette musique évoque dans l'imagination. Mais il faut
aussi pour cela que les acteurs portent dans leurs rôles plus de vivacité, de laisser-aller, de bonne humeur. Il faut que tout cela soit joué de façon plus humaine.
19 avril 1886.