LE RÔLE DU VIEIL HORACE
J'ai déjà rendu plus d'une fois justice à la diction large de Silvain, à sa prononciation exacte, à son jeu correct. Avec ces qualités-là, et il est vrai qu'elles sont de premier ordre, on est sûr de se faire applaudir dans le vieil Horace. Le rôle est si beau ! les sentiments qui s'y trouvent exprimés sont si généreux, et l'effet sur le public en est si certain ! Dites comme il vous plaira :
Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte ; La gloire de leur mort m'a payé de leur perte : Ce bonheur a suivi leur courage invaincu, Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu... Pleurez l'autre ! etc..
Vous êtes sûr d'enlever l'auditoire. Un des collègues de Silvain me disait l'autre soir, non sans une nuance de mélancolie jalouse : « Ah ! parbleu! avec cela que c'est difficile d'amener les cinq cents avec le vieil Horace ! Il n'y a qu'à ouvrir le bec ! ÀTazoudier, vous vous rappelez bien ce gros garçon à tournure d'Auvergnat, à voix de chaudronnier, eh bien! Mazoudier était rappelé, comme tous les autres, quand ii avait bravement crié :
H est de tout son sang comptable à la patrie ; Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie!...
Il est certain qu'au théâtre il y a des rôles par qui l'on est porté ; d'autres sont ce qu'on appelle en style de cou-
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lisses des rôles ingrats. Tenez ! prenez Sabine dans la tragédie à' Horace! Je défie la plus habile diseuse d'en tirer quoi que ce soit. Sabine est une insupportable pleurnicheuse, qui se fait de fête à tous les coins du drame, se lamentant toujours, offrant à tout propos sa tête dont personne ne veut. Ah ! l'ennuyeuse plaignarde ! Et comme je compatissais tout bas au sort de cette pauvre M"e Fayolle, qui lutte avec tout son zèle et toute sa science, contre ce désobligeant personnage ! Pourquoi diantre Corneille a-t-il voulu qu'après les imprécations de Camille et le meurtre qui les suit, elle revînt et jetât sur le public, ému de ce coup de théâtre, la douche de ses lamentations froides ? Depuis deux siècles la scène était supprimée, une scène inutile, une scène assommante que personne n'écoute. M. Perrin l'a rétablie, par respect pour Corneille ; mais il y a des cas où le respect est de la trahison. Il est vraiment cruel pour cette infortunée Sabine d'avoir à se traîner aux genoux de son frère, tandis que tout le public, cherchant son chapeau et sa canne, se dit à part soi, en bougonnant : « Elle n'en finira donc pas, cette impitoyable bavarde, cette empêcheuse de tuer en rond ? » Mlle Fayolle a eu beau déployer sa science de bien dire ; elle n'a pas réussi à nous la rendre intéressante.
Heureux l'artiste qui joue don Diègue ou le vieil Horace ! Tout ce qu'il dit va au cœur du public ! Silvain veut-il que je lui dise sincèrement ce qui lui manque dans ce rôle ?
Il n'y est pas assez familier.
Les vieillards de Corneille, comme ceux de Victor Hugo, ont sans aucun doute une grande allure et le langage tragique. Mais ce sont avant tout de braves gens, sans raideur, sans emphase, qui sont tout naturellement héroïques et sublimes sans y prendre garde.
Ainsi le vieil Horace arrive au second acte et voit ses
fils et son gendre en proie aux lamentations des femmes. Il entre :
Qu'est ceci, mes enfants ? Ecoutez-vous vos flammes ? Et perdez-vous encor le temps avec des femmes ?
Dame! représentez-vous un bon bourgeois de 1882, dont le fils a un duel. La mère, la sœur et la fiancée l'ont appris. Elles entourent le jeune homme et le supplient de se dérober. Le père entre :
— Qu'est ceci, mon enfant ! est-ce qu'il faut mêler les femmes à ces sortes d'affaires ?...
Prenez le ton de ce brave père de famille, et imprimezlui la dignité du vers tragique. Ce ton est celui d'une familiarité noble et fière. Silvain arrive droit comme un chêne en zinc, et d'une voix superbe, avec un air de dire : « Oh ! vous savez : c'est que moi, je suis un héros. » Il crie :
Qu'est ceci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes?
Tout naturel a disparu ; c'est le contraire de la vérité. Et la suite qui est si touchante et si tendre :
Ah! n'attendrissez point ici mes sentimen: Pour vous encourager ma vois manque de termes : Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes : Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux. Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux.
Il est inutile d'enfler la voix et de se décarcasser le tempérament pour rendre des sentiments si vrais, j'allais presque dire si courants. Mettez cela en prose :
«Voyons! ne m'attendrissez pas comme ça! Je ne sais que dire pour vous remettre un peu de cœur au ventre ! Il m'est impossible, en vous disant adieu, de m'empêcher
de pleurer moi-même ! Faites votre devoir, il en arrivera ce qu'il pourra ! »
Dites tout cela d'un ton simple, ému, avec la dignité d'un vieillard qui fut en sa jeunesse un bon soldat.
Silvain joue la tragédie. Il fait tout le temps des effets d'héroïsme comme d'autres font des effets de cuisse. Ce n'est pas là la tradition de Beauvallet.
Il avait bien des défauts, ce Beauvallet, dont le premier était qu'à la fin de sa vie surtout, à l'époque où je l'ai connu, il ne prenait plus assez au sérieux ni son art ni son lui-même. Mais il avait ce grand, cet incontestable mérite de savoir être simple.
Il entrait, bonhomme et brusque, et cachant sous cette brusquerie voulue une émotion profonde :
Qu'est ceci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes?...
Dame ! c'était tout autre chose.
Je me souviens encore de la façon dont il disait :
Quoi? Rome donc triomphe?
Silvain lance ces mots comme à travers une glorieuse trompette. Beauvallet touchait le bras de son interlocuteur, et d'une voix presque basse, avec un air d'étonnement radieux mêlé de quelque anxiété :
— Quoi ! Borne donc triomphe ? demandait-il.
Je ne saurais trop mettre en garde Silvain contre un défaut auquel il est sujet, et qui rend à la longue la tragédie insupportable : c'est la dignité continue, c'est le ronron tragique. Il faut que, sous l'alexandrin pompeux de nos classiques, il essaie de retrouver les sentiments que cet alexandrin revêt de sa pourpre ; il faut qu'il les traduise à la moderne, en prenant soin de garder la musique des vers. Je voudrais qu'on étudiât une tragédie comme si c'était un drame contemporain, et qu'on ne s'enquît des traditions
qu'après avoir compris et senti par soi-même le rôle que l'on doit jouer. Mais je prêche dans le désert, ^a tragédie, cette admirable forme de l'art, est abandonnée ; et ceux qui s'y livrent n'ont plus ni directeurs qui les instruisent, ni public qui les soutienne. Ils expédient leur besogne comme les chantres gagés pour louer Dieu psalmodient des prières consacrées qui, pour eux, n'ont plus aucun sens.
13 juin 1881.