‹ Quarante ans de théâtreChapitre 7 sur 41 · LE TYRAN · texte numérisé non relu

LE TYRAN

J'ai eu bien du plaisir à revoir Cinna. La représentation des chefs-d'œuvre a cela de bon qu'elle invite à les juger à nouveau. Quand on les lit au coin de son feu, on se défait malaisément des préjugés de son enfance ; on n'échappe point à certains partis pris d'admiration classique; mais de les revoir à la scène, c'est une autre affaire. Qualités ou défauts, tout prend un relief saisissant , on est

tout étonné de ne plus retrouver au feu de la rampe l'impression que l'on avait emportée des leçons du professeur. La pensée aussi est plus active au théâtre ; je parle du moins de la mienne, que le bruit de la salle, la lumière du lustre, et les mouvements des acteurs mettent en branle et jettent hors des sentiers battus.

A ne considérer Cinna que comme œuvre dramatique, il n'en est guère de plus mal bâtie. L'action est des pins incohérentes et, à certains endroits même, elle est inexplicable. Les caractères ne sont guère mieux tracés que l'intrigue n'est ourdie. Emilie est la plus déraisonnable et la plus inconséquente des furies ; on ne comprend rien à ces ressentiments, qui se sont accommodés durant dix années des bienfaits. d'Auguste, et ont attendu si longtemps pour éclater. Cinna est un pauvre homme qui veut et ne veut pas ; qui passe sans qu'on sache pourquoi, d'une rage sans motif à un abattement sans excuse : tous deux jouent ensemble la scène que Racine reprendra plus tard dans Andromaqve, et qu'il fera si pathétique, Hermione armant le bras d'Oreste ; et ils trouvent moyen, avec une situation pareille, de n'émouvoir personne, n'étant pas eux-mêmes le moins du monde émus. Maxime fait la figure du dernier des pleutres ; son personnage est aussi dégoûtant qu'inutile. Auguste est moins déterminé à la clémence par 3a grandeur d'âme naturelle que par l'influence de sa femme, qu'il traite d'ailleurs fort impoliment, tout en suivant ses conseils. La plupart des scènes ne sont d'ailleurs que des discussions d'avocat normand, où le pour et le contre sont soutenus avec une incroyable subtilité de raisonnement.

Tout cela est exact et je l'ai très vivement senti l'autre soir. Il n'en est pas moins vrai que Cinna a pour nous des côtés qui intéressent, et ce ne sont peut-être pas ceux qu'on a le plus souvent et le plus volontiers fait ressortir.

Corneille était de cette génération qui a produit les de Retz, les La Rochefoucauld, les Condé, tous ces grands personnages qui, ayant vécu dans un temps très agité, ont connu et démêlé les plus secrets ressorts de la politique. Plus on relit ces gens-là, plus on est étonné de la connaissance profonde qu'ils avaient emportée de l'homme politique et moral.

Les écrivains du dix-huitième siècle ne sont, à cet égard, que des enfants près d'eux. Admirables pour l'exposition des théories et la revendication des libertés, mais naïfs, et je dirai presque puérils, quand il s'agit de pratique. Y a-t-il ingénuité pareille à celle de Voltaire, qui, écrivant à Condorcet, lui prédit, à la veille de 03, qu'une révolution approche, dont l'effet immédiat sera de faire entrer l'humanité dans l'âge définitif de la vie bucolique!

Quel étonnement ne cause pas aujourd'hui Rousseau, soit qu'il proclame infaillible le peuple réuni dans ses comices, soit qu'il prophétise que cette infaillibilité, si jamais on l'interroge, répondra nécessairement, en décrétant, comme loi suprême de l'Etat, la République et la profession de foi du Vicaire Savoyard. C'est que tout le génie du monde ne donne point la clé des révolutions. Il faut en avoir vu quelques-unes pour les entendre et y avoir soi-même pris une part. Où Voltaire, Rousseau et leurs contemporains se seraient-ils instruits de cette science ?

Elle était naturelle aux hommes qui atteignirent cinquante ans vers 1GG0. Ils étaient nés le soir d'un complot, comme nous sommes nés, nous autres, entre deux émeutes. Ils avaient (c'est Weiss qui parle) entendu conter à leurs pères les cabales de la Rochelle et les chevauchées du temps du roi de Navarre ; Jean Savaron et les états de 10 II ne laissent pas que d'avoir occupé un instant leur jeunesse. Plus tard, ils avaient appris que « dans Paris,

le séjour des délices et des douceurs, on peut voir les barricades ailleurs que dans l'histoire de Henri III ». Le soir de cette journée du 21 octobre 1052, où la cour exilée rentre dans Paris, ceux qui avaient mené la Fronde purent faire quelques réflexions utiles sur les vicissitudes de leur existence.

Ils retrouvèrent dans ce Paris, rendu à la Royauté, de bons amis qu'ils avaient sauvés de l'échafaud et qui avaient essayé de les faire pendre sous Mazarin ; une reine pieuse et clémente, qu'ils avaient servie contre le cardinal, avec le bourreau en perspective, et qui ne leur avait jamais pardonné à eux d'avoir bravé la mort pour elle. Ils y trouvèrent des complots, des projets d'assassinats politiques, un commencement de massacre, d'étonnantes révolutions accomplies dans les esprits, et ce peuple, qu'il <c est plus difficile (un mot bien profond d'un moraliste de ce temps-là) de soutenir une fois lancé que de retenir », c'était bien là de quoi étudier le jeu des révolutions, et tous les hommes de ce temps-là qui l'avaient aimé et pratiqué, en conservèrent le goût !

C'est pour eux que Corneille écrivit. Aussi le comprenons-nous bien mieux qu'on ne faisait sans doute il y a quatre-vingts ans. C'est que, nous aussi, nous avons vécu à une époque troublée d'agitations politiques ; nous aussi, nous avons assisté à ces grandes émotions où se trahissent les passions des hommes, où toutes les consciences se mettent en plein vent. Les mémoires du cardinal de Retz, les maximes de La Rochefoucauld, et les tragédies de Corneille nous touchent par des endroits plus sensibles ; ces œuvres éveillent en nous des idées et des sentiments dont Voltaire, avec toute sa sagacité, ne se douta jamais.

De quels traits ce Corneille a-t-il marqué les tyrans ! Voyez ce que dit Auguste à Cinna quand il le tient sous

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sa main, honteux et stupide : « Tu n'es rien que par moi, tu n'as pas ombre de talent ni de caractère, tu es un sot, dont j'ai, de ma grâce, fait un homme considérable en faisant un favori » :

Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient ;

Elle seule t'élève, et seule te soutient ;

C'est elle qu'on adore et non pas ta personne,

Tu n'as crédit ni rang, qu'autant qu'elle t'en donne

Et pour te faire choir je n'aurais aujourd'hui

Qu'à retirer la main qui seule est ton appui.

Est-il possible de ravaler plus bas un serviteur ? Auguste appuie sur cette humiliante idée, avec l'insistance d'un homme convaincu :

Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des vœux, Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux ; Mais tu ferais pitié, même à ceux qu'elle irrite, Si je t'abandonnais à ton peu de mérite.

Ton peu de mérite ! le mot y est et non pas pour la rime. C'est le fond de sa pensée. Il sait ce que vaut l'homme, dans la conversation de qui il se délasse des soucis de l'empire, et tout de suite après, s'adressant à ce malheureux, qu'il a mis si bas :

Eeçois le consulat pour la nouvelle année.

Cela n'est-il pas merveilleux ? Tu n'es qu'un imbécile, je le sais et te le dis avec franchise, et je te donne la première magistrature de l'empire. N'est-ce pas comme s'il lui disait : « Il suffit que je t'aie distingué pour que tu sois capable. Tu es un reflet du maître, une émanation de moimême, il n'en faut pas davantage. »

Et aussitôt remonte à la mémoire la célèbre maxime de

La Rochefoucauld : « Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie : ils les font valoir ce qu'ils veulent, et l'on est forcé de les recevoir selon leur cours et t non pas selon leur véritable mérite. » Oui, les hommes de cette génération avaient vu par maints exemples à quels médiocres faquins, ministres on tribuns, la faveur ou la popularité peuvent livrer le gouvernement du monde. La Rochefoucauld exprimait cette vérité sous forme de sentence et Corneille la mettait en scène.

Quel monde de souvenirs, des souvenirs tout brûlants d'hier, cette scène ne doit-elle pas éveiller chez le public de 1 868 ! Pour moi, je revoyais tout d'un temps ces candidatures officielles, où les Cinna au petit pied sont patronnés par des Auguste de sous-préfecture. Est-ce que nos gouvernants ne croient pas. eux aussi, donner à leurs protégés, avec l'investiture d'une fonction, le talent nécessaire pour la soutenir? Est-ce que ces protégés eux-mêmes ne s'imaginent pas avoir reçu, en même temps que l'imposition des mains, le génie qui tombe de ces sphères supérieures ?

Leur fortune est bien haut, ils peuvent ce qu'ils veulent. Mais elle fait pitié, même à ceux qu'elle irrite, Si le préfet les livre à leur propre mérite.

Si Corneille a saisi et rendu avec bonheur les petits côtés de la tyrannie, il a aussi jeté un regard profond sur l'ennui de ces tout-puissants souverains, qui ne trouvent plus, dans le spectacle du monde, qu'ils ont avili, qu'un sujet de mélancolique dédain. Il est entré plus avant que personne dans ces âmes hautaines, et en a sondé la vaste désolation. Je me souviens toujours de la tristesse superbe de Beauvallet, quand, jouant le rôle de César dans

la tragédie de Pompée, il disait au roi d'Egypte qui lui apportait la tête de son rival :

Pensez-vous que j'ignore ou que je dissimule Que vous n'auriez pas eu pour moi plus de scrupule, Et que, s'il m'eût vaincu, votre esprit complaisant Lui faisait de ma tête un semblable présen t ?

Quel trait de caractère! quelle percée de lumière dans les profondeurs sombres de ces âmes de rois ! Ainsi ils ont tant vu de bassesses, de lâchetés, de trahisons, qu'ils ne croient plus à la vertu, ni à l'honneur, ni à aucun sentiment noble, et qu'ils ne trouvent plus en eux qu'un effroyable vide, et un ennui incurable. Jamais ce rassasiement de la toute-puissance n'a été mieux exprimé que par Corneille, dans ces beaux vers de China, qui sont dans toutes les mémoires :

Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir. Toujours vers quelque objet pousse quelque désir, Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre, Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre.

Et plus loin ce cri mélancolique :

0 Romains ! ô vengeance ! ô pouvoir absolu I

0 pouvoir absolu ! c'est cela : on sent dans ce mot une lassitude infinie de cette toute-puissance ; c'est un homme qui a tant usé des plaisirs et des misères de l'ambition, qu'il s'abandonne lui-même, se laisse aller, lui et son empire, à la dérive des événements, et contemple vaguement, avec une résignation ennuyée, le naufrage où il court.

Après le souverain, les partis qui s'agitent au-dessous de lui. Corneille les marque les uns après les autres de traits où nous pouvons encore aujourd'hui nous reconnaître.

Maxime affirme à Cinaa qu'Auguste n'est pas le tyran qu'on veut bien dire, qu'il est tout prêt à rendre la liberté : — La liberté ! s'écrie Cinna.

Ce ne peut être un bien qu'elle (Rome) daigne estimer,

Quand il vient d'une main lasse de l'opprimer :

Elle a le cœur trop bon pour se voir avec joie

Le rebut d'un tyran dont elle fut la proie ;

Et tout ce que la gloire a de vrais partisans

Le liait trop puissamment pour aimer ses présents.

Eh bien ! sentez-vous à qui ces vers s'appliquent ? Ne retrouvez-vous pas le sens éternel de cette farouche imprécation :

Quoi ! je le haïrais sans tâcher de lui nuire !

J'attendrais du hasard qu'il ose le détruire,

Et je satisferais des devoirs si pressants

Par une haine obscure et des vœux impuissants !

Lui mort, nous n'avons point de vengeur, ni de maître ;

Avec la liberté Rome s'en va renaître ;

Et nous mériterons le nom de vrais Romains,

Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains.

Écoutez, maintenant, l'autre parti. Car le poète qui a peint les guerres civiles, donne la parole tour à tour à toutes les opinions. Revenant sur les attentats qui ont précédé l'élévation d'Auguste, il en donne la seule excuse que vous trouverez jamais dans la bouche de ceux qui approuvent le 18 brumaire et le 2 décembre :

Tous ces crimes d'Etat qu'on fait pour la couronne

Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne.

Qui peut y parvenir ne peut être coupable.

Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable.

Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main.

Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain.

Allez revoir Cinna si on le joue de nouveau à la Comédie- Française et, au lieu d'écouter des situations très connues, amusez-vous à suivre toutes ces discussions politiques où se complaît le génie du vieux Corneille. Rejetez-les par la pensée dans le courant des événements modernes ; aux noms et aux faits de l'antiquité romaine substituez ceux avec qui le journalisme contemporain vous a rendus familiers, vous serez étonné de voir que Corneille ait écrit, en 1640, une tragédie qui trouve, deux cents ans plus tard, de si nombreuses et de si justes applications qu'elle a l'air d'une actualité.

C'est que l'homme ne change guère et que la vérité est éternelle. Tous ceux qui usurperont la souveraine puissance seront forcés de commettre les mêmes illégalités : ils exciteront les mêmes réprobations, trouveront autour d'eux les mêmes flatteries, et concevront le même mépris de la nature humaine. Mais il faut, pour bien peindre et pour bien comprendre ces révolutions, en avoir tâté soimême ; et c'est pour cela que nous admirons plus China que ne faisait Voltaire, ou du moins nous l'admirons tout autrement que lui.

14 septembre 1868.

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