ETUDE GENERALE
Pohjevcte, en dépit de son sujet tiré des légendes de Rome, de son allure hautaine et sobre, de son goût d'idéal, est un drame moderne, où s'agitent toutes les passions de la vie contemporaine. Il ne s'agit que de les y Toir. 11 vous arrive, quand un morceau de musique n'est pas à votre voix, d'en transposer l'accompagnement au piano. Eh bien! c'est ce que vous devriez toujours faire, quand vous écoutez une pièce du vieux Corneille ; il faut en mettre les sentiments et les idées au ton des mœurs du jour.
Tous vous imaginez peut-être, Madame, que cette Pauline, si héroïque, si fière, et qui semble tout à fait hors de la destinée commune des femmes, est une personne avec qui vous n'avez rien à démêler ; vous ne vous trouvez, dans la banalité de votre vie bourgeoise, aucun point de contact avec son aventure singulière. Ah ! que vous l'entendez mal ! Mais Pauline, c'est vous, c'est votre fille, c'est votre amie : ce qu'elle exprime, vous l'avez senti, ou le sentirez un jour. Son histoire est la vôtre ; c'est l'éternelle histoire de toutes les femmes.
Quand vous aviez seize ans, et que vous attendiez sur votre banquette, au bal, qu'un danseur se détachât des
groupes pour vous inviter, sur qui vos regards s'arrêtaientils avec complaisance? Sur un jeune homme bien mis, élégant de sa personne, qui savait dire des choses aimables, que tout le monde admirait pour la grâce de ses manières, et l'agrément de sa conversation. Ce beau cavalier était- il autre chose qu'un valseur aimable ? avait-il des idées dans la cervelle ? était-il animé d'une foi quelconque ? capable de grande passion et de dévoûment à un idéal ? Yous n'en saviez rien, mais que vous importait ? Il était séduisant ; vous l'aimiez en secret.
Peut-être aviez-vous laissé à la maison un brave garçon, gauche, timide ; mais tendre, mais fier, mais dévoré d'un feu intérieur, poussé au travail par d'ardentes aspirations, prêt à se sacrifier pour une noble cause d'abord, et pour vous ensuite. Vous n'y aviez fait nulle attention ; ces caractères passionnés, qui ont tant d'empire quelquefois sur les femmes d'un certain âge, passent inaperçus des jeunes filles.
Pauline a fait comme vous. Jeune fille, elle a aimé Sévère. Savez- vous bien que ce Sévère est la personnification de tous les beaux-fils, qui s'en vont traînant après soi les cœurs des ingénues de dix-huit ans, et des caillettes de trente-cinq ? Ajoutez à ces qualités d'extérieur une certaine grâce chevaleresque, et vous avez l'amant de la princesse de Clèves, ce charmant duc, de Nemours. Réduisez-le aux proportions d'un courtisan bien élevé, c'est ce bon Philinte, l'homme des convenances, la joie des mères et la coqueluche des filles à marier. M. de Morny était de cette race, comme en sont, au dernier degré de l'échelle, les gandins de notre génération : gens spirituels et sceptiques, aimables et égoïstes, qui n'ont d'autre objet au monde que la satisfaction de leurs désirs, mais qui cachent ce mauvais fond sous des manières polies et délicates, et le relèvent
par un sentiment exquis et chatouilleux de l'honneur mondain.
Sévère en est le type le plus accompli. Il est brave, il est galant, il est homme du meilleur monde. Ce n'est pas un sot ; pourquoi les hommes de cette espèce le seraient-ils? Il est fort capable d'entrer aux conseils des princes, de conduire une révolution; il eût écrit, le 2 décembre 1851, à M. de Maupas, la lettre que nous avons lue cette semaine ; sceptique, d'ailleurs, connaissant fort bien, pour les avoir étudiées par curiosité de diplomate, les mœurs de la secte nouvelle des chrétiens, sachant l'injustice de la persécution dirigée contre eux, mais laissant faire pour ne point s'embarrasser de tracas qui ne le touchent pas personnellement ; c'est de tous points ce que nos arrière-grand'mères appelaient un cavalier accompli.
Pauline l'a aimé, comme vous eussiez fait, Madame ; et quand son père lui a dit : «: Ecoute, il n'a pas le sou, ce n'est qu'un cadet de fortune, » elle a pleurniché tout bas ; mais elle a obéi, elle en a épousé un autre, toujours comme vous, chère Madame, en se disant : « C'est mon mari ! Dieu me fera la grâce de l'aimer. »
Ce Polyeucte est un tout autre homme que Sévère. Moins aimable, moins galant que lui, mais passionné. Il aime, tout est là ; il aime sa femme d'abord, profondément, ardemment, comme savent aimer ces gens-là. Mais ensuite il a, au fond de l'âme, cette secrète disposition au dévouement, qui n'attend qu'un objet où s'employer. Sévère est de la tribu des Philinte, Polyeucte est cousin d'Alceste.
Il en a le cœur chaud, les haines violentes, les emportements excessifs. Ne souriez pas de ces rapprochements qui vous semblent peut-être forcés ; je vous dis qu'il y a entre ces personnages des attaches mystérieuses. Les artistes, les inventeurs, les philanthropes (je parle des vrais,
bien entendu, et non des charlatans), tous ceux qui sont capables de foi, tous ceux qui se sentent la rage de mourir pour leurs convictions ; oui, tous ceux-là peuvent donner la main à Polyeucte et à Alceste ; ils ne forment qu'une famille.
Ah ! si je ne craignais le ridicule... Et pourquoi donc le craindrais-je ? Où est le ridicule de dire une chose vraie ? Eh bien ! tenez, j'ai connu assez intimement le père Chevé, celui qui a donné son nom à une nouvelle méthode de notation musicale. Ce diable d'homme était le Polyeucte du chiffre. Il n'avait qu'une idée au monde, la propagation de son enseignement ; mais il l'avait à un point qui ne se conçoit pas. Il y mettait une ardeur de conviction, qui nous échauffait tous autour de lui. Il s'emportait en indignations furieuses contre les incrédules et les malveillants; il se fût fait hacher, et ses disciples derrière lui, pour le triomphe de ce qu'il croyait être la vérité.
Ces hommes ont une action très puissante, mais pas sur les jeunes filles. Ils ne songent pas assez au nœud de leur cravate ; ils ont des accès d'attendrissement ou de colère qui ne laissent pas d'être comiques, et dont il est facile de rire. Ils ne parlent que de leur affaire, et ne sont pas amusants. Ce n'est que plus tard qu'une femme commence à comprendre que cette même chaleur de cœur qui les transporte pour un objet déterminé, les rend aussi plus tendres à la maîtresse qu'ils ont choisie. Et encore, peut-on dire qu'elle le comprend? Non, elle est avertie par un instinct mystérieux, et qui sait? piquée peut-être par l'attrait de la nouveauté.
Pour cette estimable Pauline, elle n'a pas déchiffré le premier mot de son mari. Voilà quinze jours qu'elle l'a épousé; elle fait, en honnête femme qu'elle est, bien des efforts pour l'aimer, sinon de tout son cœur, au moins de
toute sa raison. Mais de rien voir des trésors d'affection qui dorment au fond de cette âme supérieure, mais de croire qu'un foyer si brûlant échauffe ce cœur' qui est à elle ; non, non, cela est trop fort pour cette Éliante de la tragédie ! Il faudra que de terribles épreuves ouvrent ses veux ferme-.
Sévère revient, et quoiqu'elle soit très décidée à demeurer fidèle à son devoir d'épouse, elle se plaît et s'attarde à ces galanteries chevaleresques que lui débite son ancien amant. Qu'elle est jolie cette scène, qui s'en va, finissant et se reprenant sans cesse, comme si ces deux amoureux ne pouvaient se quitter ! Mais patience ! patience ! Pauline apprendra bientôt que le vrai et profond amour n'est pas dans ces propos tendres , elle saura ce qu'est la passion sincère, emportée, absolue.
Polyeucte est une de ces âmes extrêmes qui vont, d'un seul élan, au bout de leur pensée. A peine chrétien, il court au temple, il brise les idoles ; il a, comme tous les artistes, comme tous les inventeurs, oublié sa femme pour son idée. Van Claes n'eût-il pas vendu toute sa famille pour acheter une pile électrique qui lui manquait ! Voilà Pauline stupéfaite et indignée.
Que va-t-elle faire ? Eh ! mon Dieu ! il n'y a pour une femme que deux issues à cette situation : il faut qu'elle en arrive à détester son mari, ou bien à l'adorer. De quel côté tournera-t-elle ? C'est là qu'est le drame, drame intime, et mille fois plus intéressant pour nous que les tirades sur le christianisme : car c'est celui de toutes les femmes à un certain moment de leur vie ; c'est la crise, comme dit M. Feuillet.
Polyeucte a déjà gagné à cela qu'on ne songe plus à Sévère. Il s'agit bien de Sévère, en effet ! Ce mari n'était jusque-là qu'un honnête homme, qu'on avait grand'peine
à aimer ; près de qui l'on se rappelait sans cesse le mérite qu'on avait eu à lui sacrifier un rival si charmant et jadis adoré; à qui même on ne pouvait s'empêcher de faire sentir l'étendue de ce sacrifice, au risque de le lui rendre un peu désagréable. Mais voici qui change terriblement les choses. Ce même mari vient de faire un coup d'éclat ; ses jours sont en danger, il y va de sa tête.
— Comment ! il s'est ainsi exposé, sans souci de me perdre ! Il y a donc au monde une chose qu'il aime plus que moi !
Cette pensée l'inquiète, l'irrite. Si Sévère arrivait en ce moment, on le mettrait à la porte, à moins qu'on ne le prît pour confident de ses craintes et de ses chagrins. Le joli rôle pour un amant ! Mais on ne pense pas même à le voir. On court chez le père demander la grâce du coupable ; on va trouver le coupable lui-même dans sa prison.
Ah! comme on a d'avance calculé toutes les Donnes raisons qu'on lui fera valoir ! comme on a disposé, en femme éminemment raisonnable, les arguments les plus capables de l'ébranler! et, en effet, suivez sur le livre cette merveilleuse scène, vous y verrez par ordre défiler toute la série des raisonnements, dont on peut battre en brèche la résolution d'un homme qui s'obstine ! Mais comme il résiste, cette froideur, à laquelle Pauline ne s'attendait point, la jette hors des gonds, et un cri lui échappe, le vrai cri de la femme :
— Ah ! ça, vous ne m'aimez donc pas ? qu'est-ce que vous disiez donc que vous m'aimiez ? Comment ! c'est moi qui vous prie maintenant ! "Voilà qui est singulier.
Je traduis en prose les admirables vers de Corneille, mais relisez-les, et si vous y trouvez autre chose , je veux être pendu ! Polyeucte tient bon : il aime sa femme, mais il aime encore mieux son idée, ou plutôt il les confond
dans un même amour; et il fait à sa Pauline la proposition, que font toujours à la femme aimée les gens passionnés pour une conviction.
— Venez avec moi, au désert, dit Alceste à Célimène.
— Mourez avec moi, dit Polyeucte à Pauline. Célimène refuse net; elle n'est pas seulement femme,
celle-là, elle est Française et Parisienne. Pauline y viendra. Mais il y faudra plus de temps. Elle n'est encore qu'étourdie ; un dernier coup l'achève.
Polyeucte a fait venir Sévère ; et tranquillement, froidement, il lui lègue sa femme, sa Pauline ! Avez-vous jamais reçu, Madame, une forte volée de l'homme que vous aimiez? Non, n'est-ce pas? Eh bien! supposez qu'il vous en ait gratifiée. Il pourra bien se faire que vous le traitiez de monstre, mais je ne suis pas bien sûr que vous ne l'en adoriez davautage.
C'est l'histoire de Pauline. Quoi ! son mari la quitte, il fait plus, il la donne ! il ajoute à tant d'indifférence la plus sensible des injures ! Mais c'est un monstre, oui, un monstre; et voilà précisément pourquoi elle l'adore ! Ah ! quel homme, généreux, violent, passionné, et je ne puis plus rien sur lui!
Et ce pauvre Sévère ! Non, c'est trop drôle; il choisit juste ce moment pour tirer de sa poche sa petite déclaration ! Il ne se doute pas qu'en ce moment, il est le dernier des pleutres ; que sa maîtresse d'autrefois est parfaitement folle de l'homme qui l'abandonne. Aussi, il faut voir comme elle le remet à sa place !
— Tous plaisantez, monsieur, brisons là !
Mon Polyeucte touche à son heure dernière !
On dit mon Polyeucte, à cette heure ! On supplie Sévère
de le sauver, et Sévère, qui est un honnête homme et qui connaît les femmes, prend son parti de la déconvenue, car pour un cœur bien fait et légèrement sceptique, ce qu'il y a de plus agréable, après le plaisir de posséder une femme qu'on désire, c'est de la voir heureuse aux bras d'un autre, et d'y être pour quelque chose.
La catastrophe se précipite. Pauline accourt éperdue, au moment où son père va envoyer Polyeucte à la mort. N'attendez plus d'elle ni logique, ni arguments disposés en bel ordre. Cela était bon tout à l'heure. La raison a disparu ; c'est un amour furieux, éperdu, qui se répand en plaintes et en imprécations. Elle se jette aux genoux de ce mari, qu'elle disait naguère aimer par devoir.
Ne désespère paa une âme qui t'adore !.
Quel beau vers, et plein de passion emportée ! Souvenezvous qu'elle avait, une heure auparavant, dit languissamment à Sévère :
Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte!
Sentez-vous la différence ? Non, elle n'a jamais adoré Sévère, un bellâtre d'esprit ! Polyeucte s'est emparé de ce cœur, il exerce sur elle cette fascination d'une âme forte et ardente, sur une femme emportée dans son tourbillon.
Et il le sent bien ! ce cri l'émeut, c'est le premier qu'il ait entendu ; et il se sauve de cette faiblesse dans la brutalité : «. Vivez avec Sévère, lui répèle-t-il », mais soyez sûr qu'au fond son cœur est déchiré, et quand il ajoute : « Ou mourez avec moi. » C'est bien l'alternative. Si vous n'êtes pas assez noble, assez dévouée pour me comprendre et me suivre, demeurez au inonde, vous n'êtes pas la Pauline que je souhaite.
« Je mourrai si tu meurs ! » s'écrie-t-elle.
Et elle se précipite sur lui ; elle se colle à ses bras ; elle court à l'échafaud ; et c'est là, au retour, toute couverte du sang du seul homme qui lui ait fait connaître ces sensations terribles et charmantes, qu'elle jette le fameux cri :
Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée.
Un cri de foi ? non pas ; un cri d'amour. Je vois ! oui, je vois que j'ai été bien insensée de ne pas comprendre plus tôt mon Polyeucte; je sais! oui, je sais qu'il était le seul digne d'être aimé ! Je crois ! je crois en lui : chrétien, païen, qu'importe ! Ce qu'il a été, je le suis, je veux l'être ! Il faut que j'aille le retrouver !
Ali ! que j'ai perdu de temps près de lui, me souvenant toujours de l'autre! Mais aujourd'hui je suis désabusée. Ce sont les Polyeuctes qui savent aimer ! et je meurs avec le regret de ne pas l'avoir senti plus tôt !
Heureuse pourtant ! car ils ont mis l'un et l'autre, dans ce dernier serrement de main, des siècles de passion et de joie.
Et durant un moment tous deux avaient aimé !
Céliniène mourra sans cette consolation.
7 octobre I