‹ Quarante-cinq années de ma vie (1770 à 1815) publié avec des annotations et un index biographiqueChapitre 10 sur 25 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

J'étais restée, en 1802, avec la copie des notes que j'avais rassemblées et que je comptais laisser par ordre de dates à mes enfants. En 1812, une existence fort agitée fut notre partage : souvent séparée de mon mari et de mes fils aînés, je pensais que nos correspondances pourraient remplacer les notes que je serais tentée de faire et qu'en les lisant à la suite de ces souvenirs, ils offriraient pour mes enfants un tableau plus fidèle de ce j)assé auquel ils sont encore étrangers. Toutefois, je veux encore revenir sur l'époque où nous étions tous réunis, c'est-à-dire, depuis 1802 jusqu'à notre retour de Prusse, dont je n'étais pas j)arvenuo à copier les fragments.

Autouin, 4 novembre 1829.

Louise.

Voyage de la princesse Louise à Pulawy et à Niebornvv . — Mme de Staël à BciUd. — Séjour à Teplitz, Prague et Dresde avec le prince Louis- Ferdinand. — Entrée des troupes de Bonaparte sur le territoire prussien. — Alexandre I "^ à Pulawy et à Berlin. — - Convention de Potsdam. — Ulm et Austcrlitz.

Dans le courant tle cet hiver, ma mère, devenue plus calme, se convainquit enfin qu'en ne songeant qu'aux intérêts d'Auguste, elle avait fait un tort réel à ses deux fils, en usant de son influence sur mon père pour faire annuler l'article du testament de mon oncle concernant ses biens allodiaux en faveur de Louis.

Celui-ci avait consulté le ministre de la Justice, AI. d'Arnim. Cet homme intègre et éclairé n'avait pas hésité à lui déclarer que, d'après l'opinion de MAI. de Reck et de Kircheisen, il était absolument erroné que des terres, achetées avec les revenus d'un fief, redevenaient fiefs à leur tour. AI. d'Arnim donna son opinion par écrit à mon frère, lui permit de remettre ce Mémoire au Roi et de le communiquer à sa famille.

Mon frère remit le Alémoire en question au Roi, qui lui dit : « Je trouve moi-même que le prince Henri peut avoir eu le droit de disposer de ses terres pour vous; niais f ai

remis la décision aux Minstres, f en parlerai avec eux. i' Louis reçut plus tard une lettre du Cabinet royal, par laquelle le Roi donnait aux héritiers de mes frères, s'ils venaient à mourir sans enfants légitimes, le droit de faire le procès au fisc.

Mon frère remit ensuite le Alémoire à ses parents, et ma mère regretta tro]) tard de s'être laissée entraîner par les intrigues de Stubenrauch à faire autant de tort à Auguste qu'à Louis. Celui-ci déclara alors qu'ayant prouvé ses droits jusqu'à l'évidence, il était prêt à partager les terres avec son frère Auguste, comme s'ils étaient fiefs; un arrangement fut donc conclu entre Louis et Auguste qui établit, à ma grande joie, le repos et l'union si longtemps étrangers à noire famille.

Ma bclle-inère, qui avait fait un petit séjour avec nous à Berlin, avec sa lille Rose, en repartit au mois de mai pour l'Arcadie. Rose, qui avait été souffrante tout l'hiver, tondra tout à coup réellement malade et succomba peu de jours après son arrivée à Xieboiovv . Mon mari partit aussitôt. Je l'y suivis bientôt avec mes quatre enfants, afin de passer l'été avec la Princesse et d'aller ensuite voir Angélique et la Princesse-Générale à Pulauy (I).

(1) Ayant perdu son père en 1782, le prince-général Czartoryski quitta Varsovie et s'établit à Pulavvy (jui venait d'être maguiri(juement i-estauré. Le hameau de Pouazki, près de Varsovie, vrai tableau de poésie rustique, imité du petit Trianon, ne suffisant plus aux goûts artistiques de la Princesse-Générale, elle imagina quelque chose de plus vaste et, en 1798, à une fête de famille, la première pierre du temple de la Sibylle, copie exacte de celui que l'antiquité nous a laissé à Tivoli, près de Rome, fut posée dans le parc de Putavvy. Situé sur un rociier dominant la Vistule, ce temple fut destiné à contenir les souvenirs de gloire nationale et, après

Je fus très frappée du beau site de Putauy dont le vaste et antique cliàtcau, bâti sur des rochers qui bordent la Vistule, a l'aspect d'une habitation royale. L'ameublement y répond. L'appartement de la Princesse est d'une élégance pittoresque dont alors on n'avait pas idée chez nous. Le petit château de iMarynki, que nous habitions à l'extrémité du parc, était aussi du meilleur jjoùt. Le Prince- Général était le modèle d'un grand seigneur polonais du temps passé; il réunissait beaucoup de connaissances à une amabilité très attachante par sa bonté.

La Princesse (1) infiniment aimable, S])irituelle, attirait moins. Elle était crainte ])ar tout ce qui l'entourait et, toute séduisante qu'elle fût par son esprit et sa sensibilité apj)arente, il y avait en elle un apprêt, un étalage de sentiments qui me glaçaient. Je ne trouvai ])as An<|élique aussi heureuse qu'elle méritait de Tèlre, bien qu'elle aimât beaucoup son mari et parût en être aimée.

Je passai quinze jours très agréablement à Pulawy : une fêle succédait à l'autre et jamais je n'en ai vu de mieux imaginées et de plus élégantes pour les costumes et l'exécution. La Princesse-Générale avait un talent unique d'organisation. La société était nombreuse et très agréable.

181-3, !a princesse CzcTrtoryska lit élever, daus la partie infci'ieiire du leiii|)le, lin obéliscjiic en marbre uoir, consacré à la mémoire du |)rincc Joseph l'onialovvski. Putaivy est aujourd'hui une école d'agronomie et, depuis 1832, est appelé par les Russes IVoiva-Alexandrya. Cette résidence magnifupie a été chant(''e par le poète Delille dans son poème des Jardins. (1) \,i\ princesse Isabelle Czartoiyska était née Fleiiiiii'j, d'une famille saxonne, originaire de Hollande, transportée en Pologne sous le roi Auguste II.

Nous rclournàmcs ensuite ù Nicboiou, où je restai jusqu'au mois de septembre. Ma pauvre petite Hélène tomba malade en route. Sa maladie, que le médecin ne comprit pas, fit de rapides progrès et je la perdis le 27 septembre à Bellevue... C'était le premier enfant que Dieu me redemandait; mon cœur fut décbiré, mais il m'envoya, un mois après, un ange de consolation dans mon Elisa.

Le 12 janvier eurent lieu les noces du prince Guillaume (1) avec la princesse Marianne de Honibourg. Elle était belle, sérieuse et m'intéressa dès le premier jour. Son air si digne plaisait pourtant à peu de personnes dans le public. Ce n'est qu'après bien des années qu'on lui a rendu justice et qu'elle a été aimée comme elle le méritait.

L'arrivée de Aime de Staël à Berlin attira tout le monde autour d'elle. Elle venait souvent passer ses soirées cliez nous. Alon frère Louis, quelques Anglais, la princesse Paul Sapieha, Jean Miiller, Ancillon et ma société babituelle rendaient ces réunions très agréables. Je m'attacbai beaucoup à Mme de Staël ; mon frère Louis en fut aussi très enthousiaste et elle l'appréciait beaucoup.

Ce fut Louis et moi qui dûmes lui apprendre la mort de M. Xecker, son père. Mme Necker-Saussure, sa cousine, s'adressa à moi, pour prévenir Mme de Staël d'une maladie dangereuse survenue à son père ; il y avait succombé, avant qu'il fut possible de le faire savoir à sa iille. C'est ce qu'elle ne devait apprendre qu'à Leipzig, où l'attendait M. Benjamin Constant. Celui-ci était à Coppet

(1) Frère du roi Frédéric-Guillaume III.

au moiiiciît de la mort de M. Necker cl en apportait tous les détails à sa fille.

Je lus chez Mme de Stacl avec Louis. J'y trouvai le chargé d'affaires de Suède, déjà prévenu de l'événement par M. Benjamin Constant. Au premier mot que je lui dis de la maladie de son père, elle jeta un cri et dit : « // est morl !^-> Je lui remis la lettre que sa cousine m'avait envoyée pour elle. Avec une douleur déchirante, elle fit ses préparatifs de départ; une heure plus tard, Mme de Staël était sur la route de Leipzig.

Au commencement de septembre, nous allâmes à Tephtz avec Louis. Ce fut un séjour fort intéressant, surtout par une course faite à Prague, où se trouvaient l'Empereur, l'Impératrice, l'archiduc Charles-Louis, etc., etc., et beaucoup d'étrangers venus, comme nous, assister au\ revues des troupes. L'Empereur distingua beaucoup mon frère. Louis nous suivit encore à Raudnitz chez le prince Lobkottitz, à Teplitz et à Dresde. Ce furent presque les derniers jours dont nous eûmes encore la jouissance ensemble.

En 1805, j'avais rejoint la princesse RadziuiH en Arcadie et à Varsovie, lorsque, en revenant à Bellevue, je rencontrai beaucouj) de troupes qui se rassemblaient au delà de l'Oder. Même à Varsovie, le bruit d'une guerre avec la Russie nous avait déjà alarmés, sans que nous pussions tro|) y croire; mais à notre arrivée à Berlin, on la craignait généralement, comme je pus m'en convaincre.

La guerre entre la France et l'Aulriclie éclata; notre territoire lut violé par le passage des tioupes françaises à

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Iravers les margravials crAnspach et de Hayrciit]i. L'a;{itation fut alors à son comble à Berlin (I).

L'empereur /Alexandre avait passé par Puiauy (2), au commencement d'octobre, et nous apprîmes par celte voie le parti décisif qu'il allait prendre dans la lutte qui se prc- |)arail. Le sort du malbeureux duc d'En;jbien avait fixé son opinion sur IJouaparte.

L'Empereur vint à Berlin au mois d'octobre. II y fut reçu avec tous les lionneurs dus à son ranji, l'entliousiasme qu'inspirait son noble caractère, et l'espoir de trouver en lui un appui contre l'usurpation de Bonaparte.

L'Empereur fut très aimable pour nous. Il désira voir mon frère, que le Roi fit venir. Une alliance fut conclue entre la Russie et la Prusse et nos troupes eurent ordre de marcber pour soutenir les armées autricbiennes et russes.

Louis vit tous ses vœux rem[)lis en se trouvant nommé pour l'avant-garde du corps, qui se réunissait aux contins de la Bobème.

L'empereur Alexandre fit un séjour à Potsdam, où nous le vîmes plusieurs fois. Les troupes et mon frère étaient ])artis, quand tout à couj) on nous apprit les victoires de Napoléon à Llm, à Austerlilz et la paix mit fin à tant de brillantes espérances !

Mon frèi'C était désespf'iv', inconsolable qn(î la Prusse et sou année ne balançassent j)as pai* leur intervention ces j]rands revers. Il m'écrivait une lettre dans laquelle il

(1) Une armée française, comniandi'c par Iî(M-na(!oUo, iravcrsa, par ordre de Napoléon, le territoire d'Aiispacli appartciiaut à lu Prusse. Celte alTaire est généralement regardée comme la cause initiale de la guerre de I8l)(î.

(2) Chez les Gzartorjski.

fiiisait les reflexions les plus justes sur la conduite de M. de Haugwitz à Vienne; il prévoyait qu'à dater de ce moment la Prusse était perdue (1).

(1) Le général ÎVIack avait capitulé à Ulm, le 29 octobre 1805, devant l'armée française et la bataille d'Aiisterlitz avait été livrée le 2 décembre. Maître, en quelques semaines, de toute la liaute Autriclic et de la partie basse, qui est an midi du Danube, Xapoléon put dicter ses lois, dont le résultat fut le traité conclu à Prcsbourg. Si le négociateur (XI. de Haugvvitz), envoyé par la Prusse, avait alors consciencieusement exécuté sa mission, son pays n'aurait pas été entraîné dans le précipice, où il allait bientôt s'engloutir, comme le présageait le prince Louis-Ferdinand dans la lettre que nous avons retrouvée et que nous citons en partie.

« Zwikaii, 20 décembre 1805, la 7iuit. — Je reçois à l'instant, ma cbère sœur, votre lettre avec les nouvelles qui concernent l'Autriche et les armées russes. La défection de l'Autriche et l'indigne paix qu'elle vient de faire, ou qu'elle est, du moins, sur le point de contracter, ne m'étonnerait pas j)lus qu'elle ne l'a fait, si je n'avais connu la faiblesse qui règne de tous côtés Elle devait nécessairement amener la défiance mutuelle et faire naître une pareille catastrophe. J'ai souvent prévu un événement de ce genre, je l'ai même dit au Roi, j'en ai parlé à Hardenberg, appuyant sur la nécessité d'envoyer à Vienne quelqu'un qui puisse rassurer les espi'its, qui leur inspire de la confiance et dont les principes soient moins équivoques que ceux de M. Haugvvitz et de sou acolyte Lombard. Lorsque je reçus la lettre de Gentz, cet été, je la montrai à Hardenberg et à Zastrow ; je leur dis qu'il y avait à craiudre (si toutes les tentatives de rapprocher les deux Cours et de prendre des mesures positives contre Bonaparte étaient repoussées de notre côté) que le Cabinet de V ienne ne prenne un jour le parti de la F'rance. Au lieu de marcher en avant, de prendre fait et cause, de faire une déclaration énergique, nous sommes à tâtonner et nous n'osons lâcher le mot de guerre, qui semble remplir d'épouvante; tout le monde à lierliu. Faut-il alors s'étonner de ce (|ui arrive? \ous aurons la guerre, et, au lieu de la faire brillamment, conuue nous aurions pu, le fardeau en reposera sur nous. Cependant, si les Uusst^s ne nous abandonnent point, et si nous portons les premiers coups, nous pourrons nous emparer du haut l'alalinat et des pays qui se trouvent entre le Meiu et le Danube. Les armées russes, prussiennes, anglaises, hessoises, saxonnes foruu'ut près de VOOOOO lionunes et il est certain qu'il n'aurait point son nuirché si facile (ju'avec ce IVIack et les généraux maladroits qui ont dirigé la bataille d'Austerlitz. Oiïreù la Heint; l'hommage du plus res[)ectueux et du plus sincère atluchemeut; et demande-lui d(! ne pas perdre courage.

^ LoLi.s. s

Patrioiismc du prince Louis Ferdinand. — Mémoire adressé au Roi. — Départ des troupes, le prince Louis-Ferdinand commandant de l'avant- {jardc. — Sa lettre d'adieu à la Reine. — • Offre du prince Joseph- Poniatovvski et de ses compatriotes pour la défense de la Prusse. — Quartier général de IVaumbourg. — Le prince Louis-Ferdinand tombe à Saalfeld. — léna. — Fuite de la famille royale. — Kœnigsberg, — Napoléon à Varsoiie.

Le j^raiid-diic Constantin ai-riva de l'ai-niée à lîcrlin, après Anstcrlitz. Sa sœur, la grande-duchesse Marie, mariée au prince de Weimar, y vint en même temps. Il était exaspéré contre les Autrichiens, mécontent et souvent peu aimahle pour la Reine. Sa sœur, très occupée de la politique européenne, comme elle l'a toujours été depuis, avait heaucoup d'attrait pour moi par son expression triste, mélancolique et le charme de son organe.

Louis revint, navré de douleur de voir la Prusse assujettie et plus que jamais dans la dépendance de la France.

La Reine préparait j)our le 12 aoiit, fête de son trère, un spectacle. A la dernière répétition de cette fête, nous attendimes fort longtemps Sa Majesté. Quand elle y arriva, elle était si agitée, si préoccupée que je ne doutai pas qu'elle eût éprouvé quelque vive émotion.

Lorsque tout le monde fut placé, je lui demandai tout bas: u Que vous esi-il arrivé ?^-> Les larmes aux yeux elle me dit : « Le Roi a reçu de bien mauvaises ?iouvelles de Paris. Lucchesini (1), qui jusqu'à présent soutenait, ainsi que Haugivitz, que Napoléon n'était pas mal intentionné contre la Prusse, déclare que la guerre est inévitable et que Napoléon sera sous peu au cœur de l\îl/emague. «

Ma frayeur et mon émotion égalèrent celles de la Reine. Il me parut hors de doute que Napoléon voulait nous écraser et je pensais avec douleur à la manière dont ces mêmes Lucchesini et Haugwilz avaient paralysé nos forces et annulé les moyens de défense qui nous restaient en 1805(2).

Mon frère arriva. 11 ne se faisait aucune illusion sur

(1) Lucchesini était alors ministre de Prusse à Paris II passait flans son pays pour être fort capalile, surtout très fin; mais M. de Talieyrand, cjui le voyait souvent aux Affaires étrangères, lui a|)pli([uait ce mot de Dufresni : t Trop d'esprit, c'est-à-dire pas assez. »

(2) De 1803 à 1805, X'apoléon d'une part, l'AuUiclie et la Russie de l'autre se disputèrent l'alliance de la Prusse. Le roi Frédéric-tîuillaume III u'osa prendre aucun parti. Toutefois, en 1805, il finit par signer avec la France une simple convention de neutralité. Les Autrichiens ayant fait la faute de passer l'Inn, d'occuper la Souabc et d'arriver sur les frontières françaises, où ils voulaient montrer ^\nc, seuls, ils étaient en état de triompher de Napoléon, celui-ci sut en profiter et, eu un clin (I'omI, transporta son armée de Boulogne sur le Hhin. Il s'avança en vainipieur juscpie dans les plaines de la Moravie. Sur ces entrefaites, l'empereur Alexandre arriva à Potsdam et décida le lîoi à siiîuer avec lui, le ''> novembre 1805, luie cuurculion aux teirues de hupielle Krédérii- (ïuillaume III s'engageait à proposer à îVapoli'on sa mrdialioii arini'e et, si elle n'était pas acceptée le l^j décembre, à lui déclarer la (juerre. Le comte de Ilaugvvitz, chargé delà négociation, ne fui reçu par .Vapoleon que le \?) décend)re (après Austerlilz). LIfrayé des menaces de rKuipereur, et ne faisant rien de c(^ qu'il était chargé (h; faire, il se laissa imposer un traité d'alliaiu'e qu'il signa et dont le Hanovre ('tail le \^\•\\.

rinsuffisanco de nos ressources, étant privé des secours de la Russie el de rAnjjleterrc.

La fête du 12 eut lieu ce|)endant. Jamais je n'ai assisté à quelque chose de plus triste! Notre douloureux avenir était devant mes yeux et j'avais le cœur décliiré en pensant que c'était sans doute la dernière fois que nous étions ainsi réunis. Tous les esprits étaient préoccupés; je vois encore la figure roujje et embarrassée du comte de Hauguitz, qui affectait un air tranquille, tandis qu'il lisait sur toutes les figures la douleur de la position désespérée dans laquelle il avait plongé sa malheureuse patrie.

Louis, le ministre d'Etat, M. de Stein, les généraux PhuU et Riichel, que le Roi aimait beaucoup, et plusieurs autres personnages marquants se réunii'cnt dans ce danger imminent, pour faire, conjointement avec les Princes (frères du Roi), mon frère Auguste et le piince d'Orange, des représentations au Roi, afin d'engager à une démarche décisive qui inspirât à la Russie et à rAngleterrc assez de confiance dans nos intentions ainsi que dans notre politique, ponr joindre leurs foi'ces anx nôtres et nous donner la possibilité de résister an choc qui nous menaçait.

On rédigea un Mémoire pour le remettre an Roi et le supplier d'éloigner de son cabinet M\l. de Haugvvitz, Beyme et Lombard, tous trois généralement accusés de tenir au parti français.

Je crois qu'on faisait tort à Beyme et que M. Lombard désirait surtout ne pas se brouiller avec la France dans l'espoir de faire accepter ses tragédies au Théâtre-Français.

Il espérait un grand succès dramatique, qui lui tenait plus à cœur que le bonheur de la Prusse.

Quant à i\I. de Haugwitz, je suis persuadée qu'il n'était guidé que par des vues d'intérêt qui lui faisaient espérer de jouer un grand rôle politique fort au-dessus de ses moyens. Napoléon le méprisait et se moquait de lui.

Le Mémoire en question fut, je crois, écrit par M. de Stein (1) (je n'en suis cependant pas bien sûre); mon frère me le fit lire ; je pensais que quelques passages auraient pu être modifiés pour mieux réussir auprès du Roi. Après (|ue tous ceux qui l'avaient accepté l'auraient signé, ce Alémoire devait être remis à Sa Majesté par les souscripteurs, qui demanderaient, à cet effet, une audience au Roi. Le général Riichel fut le dernier à le souscrire ; au lieu de renvoyer le Mémoire au Comité, il voulut seul se donner devant le public le mérite de cette affaire ; il partit pour Charlottenbourg et remit le Mémoire à Sa Majesté sans prévenir les autres.

La Reine jusqu'alors n'avait point été favorable au comte de Haugwitz. Mme de Berg (2), avec laquelle elle était liée, croyant lui être utile et rendre service à son pays en occupant Sa Majesté de politique et en l'engageant à prendre de l'influence dans les affaires, entraîna la Reine à s'initier

(1) Ce l'ut M. Jean de Millier qui rédigea ce Alémoire.

(2) Caroline de Berg (née Hœseler) était une amie infime de la reine Louise, quoique plus âgée qu'elle de dix-sept ans. Très lettrée et d'un esprit supérieur, Mme de Berg avait beaucoup contribué au développement intellectuel de sa Souveraiiu-, malgré le Roi qui ne partageait pas ces goûts littéraires. L'affection de Mme de Berg fut une grande consolation pour la Heine, surtout durant les malheureuses années de I80G à 1809. Elle lui resta lidèle jus(ju à son dernier soupir.

dans des délibérations où elle apportait les meilleures intentions, mais pour lesquelles elle n'était pas née.

Mme de Berg était instruite du Alémoirc et de son contenu. Elle avait été plusieurs jours sans voir la Reine ; lorsqu'elle la revit, le Mémoire était déjà remis par le général Rlicliel.

La Reine n'en était pas prévenue et AI. de Haugwilz, voyant son propre crédit menacé auprès du Roi, et la Reine manifester, en même temps, le désir d'être instruite de la marche des afiaires, ce Ministre crut s'assurer d'elle, en proposant au Roi de l'admettre au Conseil des ministres, en louant son jugement et ses conseils.

La Reine fût flattée de cette proposition et Mme de Berg la trouva, au sortir du Conseil, très irritée contre les Princes et tous ceux qui avaient rédigé le Mémoire.

Mme de Berg le défendit en vain et regretta peut-être alors d'avoir, par ses avis, engagé la Reine d'entrer dans une carrière si peu faite pour son caractère.

La Reine était d'un esprit droit et juste qui, avec tout le charme de sa figure, la rendait l'objet de l'amour et de l'attachement de tous ceux qui l'approchaient.

Le Roi, déjà irrité contre le général Riichel, même avant d'avoir lu le Mémoire, le fut encore bien davantage après en avoir pris connaissance. Il fut surtout indigné d'y trouver les noms de tous les Princes. Le Roi fit appeler ses frères et leur témoigna très vivement son mécontentement. Embarrassés par une scène à laquelle ils ne s'attendaient

pas, ils furent renvoyés avant d'avoir pu dévcloj)j)er les motifs qui les avaient guidés (I).

Ce fut chez la j)rincesse (rOianjje (aiijotiid'luii icinc

(1) C.o Wrmiùvt' se Iroinc roprodiiil on cnlicr dans la J'ie (If M. tic

Stebi, pai' J'n/z, \i>l, 1", p. 047; nous ea donnons ici la Iradiicliori lian-

caiso.

A Sa Majesli' le Hoi,

IVWu'-Irrs de ii'n ('ration pour Sa Majcsli- cl d'infiTcl pcrsiinncl ponr la ninnarrliic (ju'clle goni/crne à l'Iicurc de la crise rcdoiilable (in'clic tr;ivcrsc, les soussignés, an nom s(Md de l'existence de l'indépendance et de la dignité de l'Ktat, sonmetfent liiimldenient à Sa Alajesté le présent Mémoires concernant le point capital des circonstances actuelles (jui nous entourent.

Persuadés de nous adresser à un Roi qui ne recule; devant rien lors(|u'il s'agit du liieu de la Nation, nous nous expliquons avec la confiance (|ui anime des hommes prêts en tout temps ;\ donner leur vie pour leur souverain et leur pairie.

Sa Majesté n'ignore pas la situation de l'Europe et le danger dont la AIonarclii(' pi-ussienne est menacée. Ce; n'est pas sans iinpiiétude (pu' l'on voit où nous en sonmies arrivés, depuis (ju'il a été permis à une puissance étrangère de pénétrer en pleine ))aix dans un Electorat teuton, et que l'on constate la rapidité avec laijuclle se fait la soumission de l'Allemagne, dont les intérêts de Votre Alajcsté ont été séparés l'hiver dernier par des conventions particulières. \'on seulement le système d'union entre les l'ilals allemands, principalejnent du nord de la Monarchie prussienne, créé avec tant de sagesse par Frédéric le Grand, a été rompu, mais de plus, Votic .Majesté s'est vue dans l'obligation de céder ses plus anciens sujets, connus par leur fidélité et leur attachement depuis des siècles, contre une possession fort douteuse, et de s'engager par là dans une guerre qui a été des plus funestes au commerce et aux finances.

Ce qui s'est ])assé n'est rien en comparaison de ce qui nous attend. Vos meilleurs et plus proches alliés sont menacés; un coup d'Ktat leur a fait perdre leurs plus belles possessions sans auciui égard pour leui-s proches parents, unis depuis près de deux cents ans h la maison de Brandenbourg.

li'Allemagnc entière interroge des yeux \ otrc Majesté. On se demande |)ourquoi la belle et vaillante armée de Frédéric le (îrand, réputée par tant de rudes et brillants combats, n'est pas mise sur pied pour la défense d'intérêts si sacrés. Quel dévouement et quel toueiuint enthousiasme les armées et les provinces n'ont-elles pas montrés, lorsque Votre Majesté leur a demandé une première fois, pour le même but, les plus durs sacri-

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tics Pays-Bas) que nous apprîmes le triste résultat d'une (léinarclie dont, avec les nnlems du Aléinoire, nous nous promenions un meilleur suecès. Il tomba dans les mains

ficos ! Tout ('<• (iii'oii avait vu jiis(|iralors, en pareil cas, s'efface à côté, liais, «jiiaiid ou apprit que M. de Haufjvvitz était cliargé des négociations, les espérances conçues s'(''vanonirent bientôt.

Il s'ajjif maintenant d'un nouvel armement fort coûteux; or, il y va de l'honneur du pays, car, en admettant (]uo Bonaparte semble pour l'instant ne pas dé-sirer la jfucrre avec la Prusse, soit qu'il vouilbr nous laisser somnoler, ou arriver à nous lasser et à nous épuiser par des alarmcîs réitc'iées, pour nous écraser ensuite d'autant plus rapidement, il n'en est pas moins évident qu'il clierebe h assujettir la Prusse, tout comme les autres Etats qui soupirent sous son joug.

Votre, Majesté peut être convaincue, et nous eu répondons par tout ce que nous avons de plus cher, que la popidation prussienne tout entière, ses corps d'armée sont prêts à tout tenter, tout sacrifier pour sauver l'honneur de Sa Alajestc'-, \c trône glorieux du pays, la maison royale, ainsi (jue la liberté et le bonheur commiwi de la iVation. Cependant, on apprc'diende de voir échouer l'eflort national pour ces dépenses exorbitantes, et de le voii' même arrêic' par la cré-dulité tro|) facile, ou l'hypocrisie d'un mauvais négociateur et de son cabinet. (]e point important |)aralys(! la confiance, affaiblit les espérances, enlève le courage; on s'attend h tout (soit en cas de paix, soit en cas de guerre). Aussi, croyonsnous de notre devoir de soumettre nos considi'-rations à Votre îllajest('', (pii, pour plusieurs raisons, ne peut être comme nous iiil'ormée i\c Ictat des choses.

Le cabinet de \ otre AIajest('' inspire la plus gi-ande méfiance à l'arnK'e entière, au public, et aux (jOurs les mieux intentionnées. Ce cabinet, qui s'est glissé petit à petit entre Votre Majesté et le Alinistère, est depuis longtemps méprisé, car chacun sait que la décision des affaires de l'Etat est livrée entre les mains de deux on trois pci-sonnages, seuls auteurs des conditions de paix indignes que Aapoléon a osé dicter à \ otre Alajesté. La voix publique parle même de corruption. N'approfondissons pas ce ])oint : des préjugés, dil'iérentes jalousies personnelles, et autres circonstances, peuvent, autant que l'argent, pousser à de tels actes.

Bref, l'opinion publique, basée sur des laits uotoiies, est hautement convaincue qu'on s'est ligué avec Bonaparte soit pour acheter la paix dans les conditions les plus liontcuses, soit pour faire la guerre avec dos forces très inférieures; ou bien encore, si \'otre Majesté en organise de plus fortes, que l'on paralysera l'action des généraux honnêtes qui en prendront éuergiquemcut la direction (si même on ne les trahit pas), atli-

de ceux contre lesquels il était dirigé et ne fit qu'affermir leur crédit.

Les troupes eurent l'ordre de partir; la cavalerie quitta Berlin dans les premiers jours de septembre. Nous conduisîmes, le 2i) août, mon frère Auguste jusqu'à Charlot-

raiit par là les plus grandes ealamités sur Votre .Majesté, sur la maison royale et ses fidèles sujets. Nous partageons en tous points les appréhensions de l'armée et du puhlic. l'assons, cependant, ceci sous silence pour ne nous occuper que de l'absolue nécessité d'éloigner ceux qui inspirent tant de méfiance, au moment de la crise qui menace le trône de Votre Majesté, le bonheur de votre dynastie et l'existence de tous ; alors, chacun accomplira sa tâche avec courage et énei'gie. I^es devoirs sacrés que nous impose notre naissance, les droits, les avantages et la confiance attribués à notre rang, nous obligent à manifester un zèle supérieur à votre service et à ne pas laisser ignorer à Votre Majesté ce dont toute la l'russe, l'Allemagne et l'ICurope entière sont informées.

Votre Majesté dispose dans ses États d'un bon nombre d'hommes capables de remplacer facilement ceux que vous eu éloignerez, et la direction des affaires en sera peut-être même par là allégée et simplifiée. L'éloignemeut du ministre, chef du cabinet, le comte de Haugvvitz, et de ses deux conseill(M"s, Bcyme et Lombard, est indispensable au rétablissement de la confiance, de la fermeté, et de la paix dans les esprits, ainsi que notre espoir dans la réussite de nos plans. Bonaparte, voyant Votre Majesté entourée de meilleurs conseillers, dictera alors une paix plus stable, sinon, nous saurons lui faire face, au nom de Votre Majesté, de l'Etat et de riionneur. Depuis plusieurs années, de nombreux alliés n'ont osé entrer en pourparlers avec Votre Majesté de crainte d'être traliis à Aapoléon. L'entente avec l'Angleterre même, au sujet de Hanovre, ne sera possible que lorsque tout soupçon de méfiance sera écarté. C'est là notre uuitjue voie de salut; sans elle, tous nos efforts pour détourner les malheurs qui nous menacent resteront impuissants.

Nous avons donc la ferme conviction que Votre Majesté n'interprétera pas à tort les présentes observations inspirées, non par un esprit haineux ou hypocrite, mais n'étant que la pure interprétation de la voix publicjue. Nous espérons (ju'Elle les accueillera avec bienveillance, en y donnant son adiu-sion, s'assiu'ant par ce moyen l'amour et le dévouement entiers du peuple à son service (amour dont aucun Souverain n'a j)eut-être joui jusqu'ici) et la gloire du nom de la l'russe, qui peut être sauvée à cette heure pour toute l'Allemagne, grâce à l'éloignement de quelques personnes désapprouvées, sera à jamais coucpiise, assurée et consolidée.

tenbourg. Mon frère Louis et le prince d'Orange reçurent l'ordre de se rendre à l'armée le 0 se|)tenibre. Le prince d'Orange alla à Charlottenbourg prendre congé du Roi qui le reçut très rroidemonl et lui parla du Mémoire avec beaucoup d'aigreur. Louis se rendit de même à Charlottenbourg. Ou lui dit que le Roi n'avait pas le tenq)s de le voir; la Reine même ne le reçut pas... Ils ne l'ont plus revu, ce qui, dans la suite, donna beaucoup de regrets à la Reine.

La Reine s'en expliqua alors avec mon mari; elle blâma mon frère et m'affligea beaucoup, en le jugeant d'une manière si injuste. 11 lui était très sincèrement attaché et fut extrêmement peiné de quitter Berlin sans la revoir. 11 passa ses derniers moments à lui écrire.

Je lus cette lettre que je remis à Mme de Berg pour la faire parvenir à Sa j\lajesté. Louis disait à la Reine à quel point il trouvait la siiuation de la Prusse dangereuse, qu'il n'avait vu de salut que dans la mesure proposée au Roi dans le Mémoire qui lui valait sa disgrâce; mais que lui et ses amis n'avaient souscrit que par le plus pur attachechement au Roi et pour sa cause. H finissait sa lettre par ces mots : « Je verserai mon sang pour le Roi et pour ma patrie, mais sans avoir un moment l'espoir de la sauver! ■>^

Hélas ! il n'a dit que trop vrai !

Ce lut dans l'après-midi du 5 que Louis commença cette lettre dans ma chambre; vers sept heures, il retourna dans sa maison en ville et emmena mon mari. Beaucoup de monde l'y attendait, qui voulait le voir encore avant son départ.

Louis revint à Hellevue avant neullieures, pour être au coucliei- (le son père. M. de Clausewitz était de celle soirée. Mon frère parla lonjjtemps au comte Schinettau du Alénioirc; il lui dil (pTon s'élait décidé à l'ii ire encore uiie seconde tciilalive, sans les Princes, auj)rès du Roi; (pic le prince de llohenlohe voulait se réunir aux autres el il cn<5a;;ea Scliniellau d'en l.iire aul;iiil.

En attendant (pie la jiarlie de jeu de mon père fut terminée, j'étais dans une embrasure de fenêtre avec Louis; le cœur oppressé, j'avais la conviction que c'était la dernière soirée que je ])assais avec ce frère si tendrement aimé. Alon père passa devant nous pour rentrer chez lui; Louis le suivit, ma mère alla les rejoindre; je n'osai en faire aiilanl et je restai à la fenêtre. A|>rès un quai'l d'heure, manière et Louis rentrèrent. 11 était très ému! Ma mère me dit que mon |)èrc s'était atlendii! Elle l'était aussi.

liOuis monta chez moi pour finir sa lettre à la Reine, lettre qu'elle laissa sans réponse. Cond)ien elle a dû le rewretler!

Mon frère descendit ensuite au salon ; il ])iil con;]é de la société de Bellevue et ramena ma mère chez elle... (je n'assistai pas à cette séparation). Il vint encore dans ma cliandu'e, me dit (pi'il me reverrail, (ju'il allait seulement ('liez lui poiij- leniiiner (piehpies affaires; il me recommanda ses enfanis, je lui piomis de leur tenir lieu de mère.

I)e|)uis (juelques années, Louis avait contracté une Uaison (pii n'a pas conirihné à son bonheur. Il s'élail lié avec

Mlle Fromm, jeune, jolie, douce, qui l'aimait passionnément. Mon frère en eut deux enfants (Louis et Blanche) ; ce sont ces enfants qu'il me demanda de prendre sous ma protection au moment de partir ( I ) .

J'attendis jusqu'à deux heures (hi matin mon pauvre liOuis, dans une anxiété extrême. Enfin, à trois iieures, j'entendis sa voiture... C'était lui! si triste, si ému! Je vois encore sa noble figure qu'une expression douloureuse rendait si touchante. Oui, tout son avenir élait devant ses yeux et devant les miens!

Je l'embrassais pour la dernière fois! Je le sentais, c'était pour la dernière fois ! Il ne voulut pas que je le suivisse; mon mari le mit en voiture, et il partit pour ne jamais revenir !

Dès le lendemain, on parla de négociations ; on assura que M. de Haugwitz évitait les ministres d'Angleterre et de Russie, qu'il allait au-devant de Napoléon et que la guerre n'aurait pas lieu. J'allai passer ma soirée chez la princesse d'Orange; j'y pouvais pleurer tout à mou aise; les mêmes craintes, les mêmes inquiétudes nous occupaient.

Le prince de Hohenlohe ariiva. îl venait picndre le conimaudemeul {\i\ corps d'ai-mée où se trouvait mou frère, il l'aimait leudrcineut depuis la ('auq)Mgue du llhin, il m'en pai'la avec mi iulcrêl et ime confiance (jui me firent du bien. Le Prince m'apprit (pie Louis avait rcru le commandement de son avant-garde; je reulendis avec

(1) En 1810, le Roi douua à ces deux enfanls des tili-es de iioi)Icss(; et leur accorda le droit de porler le nom de Wildeubrucii.

rémotion que devait me faire éprouver la pensée d'un poste aussi dangereux; mais je savais qu'il remplirait tous les vœux de mon frère.

Ce fut peu après le prince Holienlolie que partit aussi le comte Schmettau. Enfin, le départ du Roi fut décidé. On apprit que la Reine allait le suivre, qu'on tâchait de l'en empêcher, mais que le Roi s'était rendu à ses sollicitations. On l'avait persuadé que la présence de laReine à Naumbourg serait utile (1), que M. de Haugwilz ne désespérait pas de maintenir la paix par ses négociations. A cet effet, il évitait constamment M. d'Alopeus, ministre de Russie, qui le suivit à \aumbourg, sans parvenir, avant notre fin tragique, à s'acquitter de sa mission.

Le Roi et la Reine vinrent à Bellevue prendre congé de mes parents. Je ne les avais pas vus depuis les derniers événements et depuis le départ de mon frère. Sa dernière lettre, restée sans réponse, pesait sur mon cœur. La Reine, cependant, fut de nouveau douce et affectueuse; le Roi, un peu gêné, mais gracieux. La visite ne fut pas lougue;

(1) Le Roi et la Reine (juittèrent Berlin le 20 septembre; le 2-î, le Roi, suivi (lu «{énéral Kieckeritz, arriva au quartier ;jéuéral do. iVaunibourg. Le duc (le Iji-unswick, ce vieux vtHéiMQ des jjucrres, l'ut noiniiKÎ f;(>aéralissimc de l'ariiK^e. Haugwitz, Reyme et Lombard prirent la diiection de la politi(pic prussieunc. Le duc de Saxe-Weimar et le prince d'()raDg(vFulda soutenaient le parti prnssieu. On comptait sur l'esprit guerrier des oKiciers et des troupes pour remporter des succt's. Le 2() septembre, le Roi envoya à \apol(Jou un cci'il, ressemblant fort à un nUimaliun, par le(iiu'l il exigeait IV'vacuation des troupes Irançaises de l'.Alleuiagne. Si IKmpereur n'envoyait aucune r(5j)onse avant le 8 octobie, l'atlatpK! devait commencer; mais la nouvelle de rarriv(3e d(! Xapolc-on à U iirzbourg fit transporter le (juartier g(''mji-al du Roi le 4 octobre à Krfurtb, où la Reine le suivit. De Naund)0urg, elle avait encore (?ciil à l'empereur Alexandre : « \olre arenir dépend de vous et je suis tramjiii/le, car je vous cquuai^'. ij

ma mère n'élait pas encore levée, je dus les reconduire, la Reine partit en voilure, et le Roi à cheval-

A plusieurs reprises, mon mari avait écrit au Roi, parlé au comte de Haugwitz et au «jénéral de Kœckeritz, ainsi qu'à M. Beyme, de la nécessité de |)rendre un ])ar(i pour Varsovie et ce qu'on appelait alors la Prusse mcridiotiale . Antoine était autorisé par diverses personnes marquantes, surtout par le ])rince Joseph Poniatowski, d'offrir leurs services au Roi. Le Prince avait sollicité le régiment des Gendarmes, commandé alors par le général Elsner, homme ridicule, sans esprit et sans moyens, qui était l'objet des moqueries de ses subalternes.

Le prince Joseph, en obtenant le commandement de ce régiment, s'offrait d'acheter une maison à Berhn, d'y passer les hivers et voulait de plus organiser un régiment de cavalerie que ses compatriotes se proposaient de lever à leurs Irais.

j\Ion mari sollicita en vain une réponse à des offres aussi avantageuses; le général de Kœckeritz, bon et honnête homme qui n'avait pas une idée au delà de son service de garnison, pensa que le prince Joseph ne saurait j)as s'initier au j)etit service et exercer son régiment. Les autres trouvèrent que le nombre et Timportance des alfaires du moment ne permettaient pas de s'occuj)er à présent de ce plan. Aion mari eut beau leur représenter qu'en cas de revers il était de la plus haute considération de s'assurer d'une province nouvellement acquise et de profiter de ses bonnes dispositions, tout fut sans effet.

Antoine envoya un courrier à Naumbourg au com\e de

Haiif^witz pour lui demander d'aller porter à Varsovie la réponse du Roi. Il n'en reçut point. Voilà comme cet homme jusqu'au bout n'a cessé d'acheminer notre perte!

On n'apprenait rien sur Naunibour;;, ni sur les néjjocialions. Nous restâmes jusqu'au 1 I oclobre dans cette incertitude.

Dans ce temps, Mme de Narishkine, fameuse par sa beauté et la passion qu'elle avait inspirée à l'empereur Alexandre, arriva ici. Mon mari la connaissait et s'empressa de lui faire les honneurs de Berlin. Elle ne voulut pas se présenter à la Cour, mais demanda à me voir, et ce fut à ce malheureux 10 octobre que furent fixés le déjeuner et le concert que nous devions lui donner chez nous, en ville.

Touti; curieuse que j'étais de la voir et irappéc de sa bi'aulé, cette matinée pesa cependant fort sur mon cœur; mes pensées se reportaient sans cesse avec anxiété vers cette armée dont nous ne savions rien.

Je revins dîner à Bellevue à l'heure niéuie où, près de Saaifeld, périt mon noble frère (I)!

Cependant j'étais tranquille, la «{uerre n'était pas déclarée; il se pouvait que mes terirurs fussent vaines!

J'allai le soii' au salon; en descendant l'escalier, il me st'm!)la voir (piebprun veuir à ma rencoulre. J(,' fixai les y(ui\ sui' celle ombre, elle dispai'ul... Elail-ce uu lautmne ?. . . un ellèt de mon imagination? Je l'ignore ; mais je fus s lisie d'une terreur (|ue je ne savais m'expliquer. Louis

[l) Le piiiicc Louis-l"'ercliii;iii(l lui lue- le 10 octoltro à SiUiIlL'itl.

ISOfi 200

fut ma première idée. Toute la soirée je ne pus me remettre.

Le 11 au maliu, ou apprit le comuieuceuient des hostilités. l\Ia mère, qui aiait toujours espéré que la guerre ne se ferait pas, eu fut si agitée qu'elle décida mou père à quitter Bellevue ])our être, eu ville, plus près des nouvelles. Ou alla s'y établir le jour même.

Mou frère avait renvoyé son petit Louis de Dresde à Berlin, au moment de quitter cette ville. Il m'écrivit |)ar cette occasion et l'enfant m'apporta sa lettre.

Le 12, on n'apprit rien.

Le 13 au matin, jour de naissance de la |)riucesse Guillaume, je faisais mes apprêts de toilette pour aller la féliciter et j'attendais mou mari qui était à la chasse, lorsque, en traversant nmn cabinet de toilette, je vois Aline de Sartoris ouvrir la porte d'un air effaré, me disant je no. sais quoi. Ma frayeur fut telle que je ne compris point d'abord quel genre de malheur nous était arrivé.

Elle-même ne savait pas si mon frère Louis était uiort ou prisonnier. Je ne sais plus ce que je fis, ce qui survint... Je ne me rappelle clairement que le moment où je me trouvai devaut le lit de ma mère. Elle et mon père savaieut tout!

Le comte iScimu'Iliui ai/;iit écrit cpu' louî le coips de LaiHU^s s'était porté' sur l'.iv .lul-jt.irde eoununudée par Louis, qu'elhî élait délriiite et uiou lière tur!... Une autre nouvelle disait... qu'il était tombé rivatit au pouvoir (les Français, mais elle lui paraissait douteuse.

Ma mère était triste, mais surtout occupée et inquiète

d'.Aiiffiistc; mon père, comme de coutume, était calme. Il croyait que Louis avait provoqué la guerre et attiré sur lui-même son triste sort.

Enfin, mon mari arrive de la chasse ! Je donnais libre cours à mes larmes, quand je le vis si vivement partager ma douleur. Il me ramena cliez moi; j'y trouvai Ancillon, Alexandre de Humboldt, Jean de Miiller et tous les amis de mon frère. On m'amena ce pauvre petit Louis, que j'établis dans la chambre de mes enfants.

Mon mari etRoyer décidèrent de se rendre tout de suite au Quartier général pour savoir la vérité des nouvelles reçues. Peu d'heures après, je les vis partir.

Quel triste temps s'écoula depuis ce moment jusqu'au IG! Je le passai chez mes parents dans la plus grande anxiété. Ma mère était dans une si violente inquiétude pour Auguste qu'à tout moment elle me questionnait sur mon air affligé; elle me demandait : « Pourquoi pleurez-voî(s? Sfms doute vous avez des nouvelles ? et de mauvaises nouvelles d'Auguste? 5' Et il fallait lui rappeler que c'était sur Louis que je pleurais!

Le 16, ce fut encore Mme de Sartoris qui vint m'apprendre la perte de la bataille d'Iéna et de celle d'Auerstaedt. C'était un grand malheur; mais mon cœur él.iil brisé et le j)remier coup avait épuisé ma douleur.

La grande-duchesse de Weimar, Mimi (1), la j)rincosse Guillaume s'occupèrent de moi avec amitié. Elles étaient chez moi, lorsqu'on nous annonça l'arrivée de la Reine au

(1) La princossc d'Orange.

Palais; nous y allâmes tout do suite. Elle était triste, émue en me revoyant; elle devait alors se rappeler à ce moment la lettre de mon frère ! Alais bientôt, elle ne s'occupa que des préparatifs de son départ, d'ordres à donner, d'emballajjes à faire, tandis que Mimi, Marianne et moi, dans l'eudirasure d'une fenêtre, nous étions à regarder tristement la foule immense qui entourait le Palais...

A la lueur des lanternes, on distinguait ce peuple mal disposé, on entendait des cris de douleur, un bruit sourd de mécontentement, et on remarquait plus de curiosité que d'intérêt. Toutes trois, nous en ressentîmes une impression sinistre, qui nous remplit d'effroi.

Absorbée par d'autres idées, la Reine y fit peu d'attention. Nous fûmes mécontentes et injustes envers elle.

La Reine devait partir le lendemain avec ses enfants et sa sœur, la princesse de Solms, pour Stettin; la |)rincesse d'Orange, la grande-duchesse Marie, la princesse Guillaume devaient l'y suivre à quelques heures de distance, pour ne pas manquer de chevaux sur cette route déjà très encombrée. Je devais partir la dernière; mais mon mari était absent, et ce départ demeura encore incertain.

Mon père et ma mère décidèrent de rester, à tout événement. La Reine les avait fait prévenir de son départ et de celui de toute la famille royale, en leur faisant donner des nouvelles rassurantes sur Auguste, qui marchait avec les débris de l'armée sur Magdebourg.

Mes parents ne doutaient pas d'une paix prochaine; ma mère craignait le voyage et la saison pour la santé de mon

père, el leur résolution fut prise. Je fus alors chez la princesse Henri lui en ûiire part ; vu son âge, elle se décida à rester à Berlin, ainsi que la princesse Auguste, sœur du Roi (mariée au prince électoi-al de Hesse). ^ Mon mari et Royer revinrent le 16 au soir. Us ne doutaient plus de la mort de mon frère. J'étais plus tranquille, le sachant au delà des peines de la vie !

Notre départ ne paraissait douteux ni à mon mari ni à Royer. En restant, Antoine était forcé de prendre un parti et de se décider contre le Roi, comme Napoléon l'exigerait. C'était contre sa manière de penser et ses devoirs envers le Roi.

Cependant je balançais encore et je me voyais obligée d'offrir à mes parents de ne pas les quitter, lorsque je reçus une lettre du ministre de Bavière, AI. de Bray, (pii était fort de nos amis. Il m'écrivait que sachant que je délibérais sur mon départ, il croyait de son devoir de me |)révenir que, vu ses relations avec le ministre de France, M. de La Forest, il ne pouvait douter du danger auquel je m'exposais en restant; que Na|)oléon était aussi irrité contre moi qu'il l'avait été contre mou frère et (pi'il me conjurait de ne plus différer de pnriii-.

J'envoyais celle lettre à mes p.tivuls, les priaut de décider eu\-mèuu's ce que je (lev.iis l'iiire.

Mon père lue dit de |)iMiir cl d'atleudre au pr<'uiier eudroil oîi je serais en sécurité qu'il eût obtenu, pour moi el |)our mon uiari, des passeports et des sûretés de Napoléon. (k'Iui-ci marchait sur Berlin.

Ma mère m'écrivit également que je devais partir, mais

en me prévenant que ni elle ni mon père ne pouvaient me donner de secours pécuniaires.

.ïe ne |)iiis malheureusement pas douter (|ue ma mère profita de ce moment et an temps (pii suivit pour aliéner le cœur de mon père contre moi. Les idées politiques avaient sm- lui beaucoup (rinlluence; il tenait à celles de son temps, ne voyait de salut pour la Prusse que dans une alliance avec la Fi'ance, croyait que Na()oléon était décidé à l'accepter et regardait comme ennemis de la patrie tons ceux qui n'abondaient pas dans son sens.

Je me décidai donc à suivre mon nun-i, et ce départ, tout nécessaire qu'il fût, resta toujours de la part de ma mère un sujet de reproches qu'elle ne cessa de faire valoir aiq)rès de mon père.

Ma mère ne voulut pas me laisser le petit Louis. Elle était dépositaire d'un acte conclu entre Louis et Auguste, par lequel celui qui survivrait à l'autre s'engageait de payer aux enfants du délunt 50 000 écus. Dans le testament de Louis, dont une copie était jointe h l'acte en question, il nommait M. de Royer et moi tuteurs de ses enlants, en laissant à notre choix la désignation d'un troisième tuteur, chargé des affaires pécuniaires. Ce fut AL de Deidericlis, Conseiller privé de justice, choix que le Roi confirma, en donnant à Louis et à Blanche le nom de Wildenbrnch.

Ala mère déclarant qu'elle voulait garder Louis et lUanclie, je dus les lui remettre ; je laissai ma pauvre petite Alalvina à sa bonne, et Adolphe de Caraman à MM. de Royer et Molière, jusqu'à ce que son père eut disposé de

son sort. D'après sa décision, Adolphe partit peu après notre départ pour Paris.

Ce lut le 18 octobre, après avoir reçu la nouvelle que l'armée française approchait de Berlin, que j'allai rejoindre la Cour à Stettin.

Qu'ils étaient tristes les congés que je pris de mes j)arenls, de ma paisible habitation! VA cependant, j'étais loin de penser que des années allaient nous séparer (1)!

Je ne pris avec moi que les personnes qui m'étaient strictement nécessaires. J'emmenai Pauline Néale, revenue l'avant-veille de mon départ d'un voyage en Angleterre et en France. M. de Brancion nous suivait aussi.

La plus sondire agitation régnait à Berlin; tous ceux qui en avaient les moyens liiyaient; toutes les voitures étaient poursuivies par les huées des poUssons et de la lie (lu |)euj)le ])ien mal disposé et déjà dirigé par les émissaires (le l'armée victorieuse qui approchait.

Peu avant SehuedI, à une poste où nous changions de chevaux, deux voilures partaient au moment de notre arrivée. On nous dit que c'était le Roi et le duc de Cobourg.

Nous nous reposâmes (juelques heures à Schwedt; ma mère y était née et y avait été élevée; je lui écrivis de la cliauibie (pi'avait habitée son père.

L'idée d'échapper à la douleiu- de voir Napoléon et les troupes, par les mains desquelles mon lrèi-e avait |)ei"i, calniail nu)n chagrin.

(1) La faiiiillc I{a(l/iviiH ne iciiiil à iîcriiii (]iii- le 22 (léfeiiibre 1809.

Après maints accidents, nous arrivâmes le 20 à Stettin. J'y trouvai une invitation des Princesses pour me réunir à elles dans la maison qu'avait habitée la Reine, partie dans la matinée pour rejoindre le Roi à Ciistrin. La «jrandeducliesse de Weiniar et la princesse d'Orange vinrent à ma rencontre d'un air très agité et me menèrent pi'ès de la princesse Guillaume qui était souffrante. Puis on me dit : « Elt bien! devinez^ Louise, ce que nous avons fait ce matin? ^^ Je le cherchai en vain dans ma tète : i^Nous avons fait arrêter Lombard! — Comment? pourquoi? que s' estil passé (1)? »

Je regardais Marianne, qui avait l'air de comprendre aussi peu que moi cette mesure. lia grande-duchesse Marie et Mimi étaient encore très occuj)ées de cette afHiire; elles me dirent « que tout le monde, même le peuple, était très irrité contre Londiurd; quon le déclarait Iiautenient traître, quH était dangereux de le laisser aussi près du Prince royal et des enfants du lioi » ; qu'après s'être consultées, elles étaient allées chez la Reine à son lever. Elles l'avaient trouvée, occupée à lire à Lombard même une lettre qu'elle venait de recevoir du Roi, lui demandant de le suivre immédiatement à Ciistrin. Lombard devait s'y rendre avec la Reine.

La grande-duchesse Alarie et la princesse d'Orange dirent à Lombard de sortir. Les deux Princesses déclarèrent alors à la Reine que, sans perdre de temps, pour le

(1) Haiijjuitz, Beynie et Ijombaril forniaient le conseil intinio du Roi, sur l'esprit ducjuel iis étaient arrivés à aeijuérir ud asceudaot coi.sidérablc.

saluUle rÉlatctdc ses eiifunls, la Reine devait faire aiTcter Lombard. Elle se récria, objecta la confiance du Roi, l'impossibilité de rien ])rouver sur Lombard, l'inconvenance de cette mesure sans le consentement du Roi, lieu ne lit icuoncer les deu\ Piintesses. Enfin, elles finirent par décider la Reine, en lui leprésentant qu'après son départ personne m* j)roté<{erait Lombaid conire la j)0|)ulace (iirieuse, qui l'attendait à son j)assa<{e.

Ce dernier motif engagea la Reine à y consentir, et ellenu'^me avertit Lombard que sa sûreté exigeait qu'il se rendit à la garde sous une escorte qui le défendrait conire toute insulte.

Lombard ne j)ouvait concevoir ce qu'il entendait. On le remit d'abord au Cbambellan de service, puis à des autorités militaires cbargées de le surveiller jusqu'à la réponse du Roi.

On renq)lit jieu les ordres de la Reine; on saisit les papiers que Lombard avait sur lui et on envoya à CUstrin ceux qu'on trouva dans sa chambre; mais rien ne j)rouva ses prétendus rapports avec le Cabinet français. On finit par se tranquilliser et on le laissa en repos. Lombard était au désespoir et navré d'être tombé si subitement de l'intimilé dans la plus profonde disgrâce.

Je ne concevais pas ce couf) de tète et je pensais que les deux Princesses avaient exj)()sé l;i Reine et elles-mêmes à des reproches mérités. La réponse du Roi tarda et les événements se pressèrent tellement, que nous nous séparâmes à Slettin sans savoir ce que devenait Lombard.

J'appris, aj)rès coup, que le Roi lui avait ordonné d'aller

ù Colbcrg ])oiir sa sûreté et de le rejoindre en Prusse, si le Roi y restait. La Reine rencontra le comte HardenJjeij} entre Stetliii et Ciistrin et l'amena an Roi dans sa voiture.

Le 20 octobre, la princesse (Juillaume et moi nous allâmes faire visite à la princesse Elisabeth de Brunswick, lu'emière femme du Roi défunt (1 ), enfermée, je crois, depuis tiente ans à Stellin |)our raison d'inconduite. L'à;>e et les niallieurs ne l'avaient pas corrij^ée. Elle conservait toute l'élourderie de sa jeunesse, parlait avec une inconséquence extrême de son passé et de son sort avec une telle intempérance de lan<]iu' qu'elle nous fit à tous une triste impression.

La Princesse avait beaucoup d'es|)rit et d'orif]inalilé, mais si peu de sensibilili', qu'il était allligeant de voir une femme de son rang et de son âge si déchue. Je m'en atlligeai particulièrement pour sa tille, la duchesse d'York, qui, ne l'ayant jamais vue, ne connaissait de sa mère f|ue des torts qu'elle croyait e\a<]ér( s.

Les Princesses eurent ordre d'aller à Danlzig attendre des nouvelles du Roi qui s'était rendu avec la Reine à Graudenz. J'espérais avoir des nouvelles de mon j)ère et, d'a[)rès nos engageinenls avec lui, nous nous décidâmes de rester à Stettin jusqu'au dernier monu'ut.

(1) La Princesse était sœur du duc de Bruuswick. ilariée à dix-ni'uf aus, belle, gaie, ayant de l'esprit, elle plut à Krédéric II. Pourtant sou mari exijjjea son divorce, elle perdit son titre d'Altesse Royale, lut envoyée à la forteresse de Stettiu où elle resta dis-luiit aus, projeta de s'enfuir à Venise. Remise en liberté avec la latitude de se retirer où elle voudrait, et sûre de ne pas être reçue à la Cour, elle couliuua à vivre à Siettin, où elle mourut à quatre-viugt-{|uatorze aus, eu 1840.

Je relouinai encore une fois chez la princesse Elisabeth. Les deux Ministres, le comte Schulenbour<j-Kœhncrt et le baron de Slcin y soupèrent avec nous. La Princesse y paiia, avec une gaieté et une insouciance incroyables, des événements qui l'avaient amenée à Stettin. Elle se rappela d'avoir connu le comte Schulenboiirg comme jeune officier et cherchait oh elle l'avait vu pour la dernière fois. Le Comte, embarrassé, hésitait : ^> Ah! oui, dit-elle, je me souviens, c'est vous qui comnmndiez les Gardes du corps quim'escorlaient, lorsque je fus conduite à la forteresse. 5'

Le comte Schulenbourg jouait dans ce moment un certain rôle. Il avait quitté Berlin après nous, avec les dépôts des régiments. Il prétendait avoir sauvé tous les effets militaires. Il jouissait de l'espèce de commandement (|u'jl avait obtenu, quoiqu'il eût quille l'armée connue souslieutenant et ne se lut jamais occupé que d'administration. Il nous parut alors assez ridicule dans son impoitance.

A son arrivée à Stettin, il j)réj)ara le départ des Princesses et des jeunes Princes. De sa propre autorité, il nomma la princesse de Solms (sœur de la Reine) surinten- (lanle des enfants du Roi ; ce (pii lui donnait la prérogative (le voyager et de demeurer avec eux; par conséquent, d'èlre mieux servie que le reste de la famille royale.

Beaucoup de personnes arrivèrent de Berlin avant l'entrée de l'armée française, entre autres le ministre de Russie et plusieurs autres diplomates. On décida la grandeduchesse Marie de renoncer à son projet de suivre la famille royale. Napoléon avait été à Weiniar, la Duchesse

avait eu beau cou p de peine à adoucir le sort du duché et de la ville de Weiinar livrés au pillage (1). Le Duc était alors au service de la Prusse, ce dont Napoléon était très irrité, et ce ne fut qu'à la présence d'esprit de la Duchesse qu'on dut alors l'existence de ce ])ays.

La famille de Weiniar craignait que la jjrande-duchesse Marie ne compromît le repos si difficilement acquis, en suivant la famille royale et en se rendant en Russie selon son intention.

Ce fut avec regret qu'elle se sépara de nous et qu'elle partit pour Schleswig, où se trouvait la princesse d'Orange mère et sa fille, la ])riiicesse de Brunswick, veuve depuis quelques mois du Piince héréditaire. Le duc de Brunswick, grièvement blessé à la ])ataille d'Auerstdaet, s'était fait transporter à Ottensen, oii il mourut.

(1) Le 15 octoln-e, Ifiidcniain du jour oii los deux !)atai!les d'Iéûa et d'Auerstaedt avaient été livrées, le vaiu(jueur arriva à Weiniar, très décidé à montrer son courroux, car Xapoléou savait que le Uuc s'était rangé avec son contingent du côté de la Prusse. Aidée des conseils de Gœthc, lu duchesse Louise de Weiniar (née princesse de Hesse-Darnistadt), restée seule au château, s'arma de courage et se fit un devoir de recevoir ILnipereur au haut de son escalier, en lui adressant <]uel(|ues paroles de hienvenue. » Je cous plains. Madame t^ , l'ut alors la seule réponse de Napoléon, fixant la Duchesse d'un air irrité. Alais, celle-ci, ne perdant pas contenance, sut petit à petit adoucir l'autocrate. Le lendemain, la Duchesse eut avec l'Empereur une entrevue plus intime qui dura plus d'une heure. Elle eut lieu dans l'embrasure de la première fenêtre ((jue l'on montre encore aujourd'hui) à droite du second salon des chanihres impériales. La Duchesse parvint par son habileté à sauver son pays d'un pillage déjà décrété, à la seule condition que le Duc quittât l'armée et se séparât de la Prusse. Le Duc qui, après la défaite, avait suivi avec son corps les débris de l'armée du Hoi, fut difficile à trouver; mécontent depuis quelque temps de la politique de Frédéric-Guillaume, il se soumit facilement an sacrifice que Xapoléon exigeait de lui, après eu avoir obtenu le cohsenlement du Roi.

Toutes les personnes de la famille royale quittèrent Steltin, mais nous y restâmes jusqu'au 27, attendant toujours des uouvelles de luon père et les redoutant. Le 2S, mon uiari eut la coiilii ination dii bruit (|ui courait depuis i.i K'ille (|ue le corps du prime de Hohenlohe se j)ortail sur Sielliu, poin-suivi j)ar ime année l'rancaise. Hieiilol des blessés ("ureul amenés en ville, mon mari alla les (jueslionner. Il apprit qu'on se battait et que |)robablenient il y aurait une affaire décisive près de Prenzlau.

Il fallait quitter Stettin; nous nous mînu^s en route une lieure ajjrès. On m'annonça que mon trère Auguste se trouvait au corps d'armée du j)rince Hoiieidobe. Je lui laissai une lettre dans la maison que je quittais et où on lui préparait un logement.

Nous ch(Mninàuies toute la nuit et vers midi seulement nous arrivâmes à (Àeslin, oii Alinii, le |)rince d'Orange et b'urs enlaiils étaient restés, pour être plus près des nouvelles. Le reste de la famille était allé à Dantzig.

M. de Sartoris, qui était alors ministre résident du duc de IJrunsuick à IJerlin, avait suivi la cour à Stettin et à C(eslin, d'où le prince d'Orange le renvoya; c'est-à-dire (\[\v M. de Sartoris arce|)ta sa pi'Oj)()silion d'aller à IJerliu, pour savoir si Naj)oIéon serait disposé de lui l'cndre ses états de l''ubla, (pie riànpereur avait consenti à prendre connue indemnité. Cela nous paraissait peu j)i(tbable et |)eii (ligne du l'i'ince.

Je passai vingt-tpiatre lieures à Cœslin, cliez Mimi. Ce furent des heures consolantes. Klle est si parfaitement bonne et tant de sensibilité se caclie sous son npparencc

de froideur, que ce furent les |)remiers uionicnts calmes et doux que je passai après tant de revers.

Cependant les nouvelles alarmantes se répandaient; il fallut se décider à quitter Cœslin et «jagner Dantzi<|. Arrivés le soir à Stolj), mon mari Irouva une lettre apportée par estafette : il l'ouvre!... .\ mon j{rand elfroi, celle que j'avais écrite à mon frère Aujjusie tombe à terre ! . . . Je crus un moment que lui aussi avait subi le même sorl que Louis!

C'était une lettre de notre Iiùte de Stettin avec la nouvelle que le prince de Hobenlobe avait signé une capitubition pour son corps d'armée, après une déroute, près de Prenzlau; que mon frère, après avoir couibattu jusfpi'au dernier moment, avait été fait |)risonnier etmené à KerMn. On s'attendait à la reddition de Stettin, (jue l'armée al)aiîdonnait et dont la garnison ne se sentait pas assez forte pour soutenir un siège. Nous avions entendu dire le contraire par tous ceux qui étaient en état d'en juger.

Ce ne fut depuis lors qu'une suite de lâchetés! L'honneur avait fui loin de nous, un esprit de vertige s'emparait de nos misérables commandants de |)laces; il y avait malheureusement |)eu d'exceptious. i'ailois, il me paraissait que c'était un mauvais rêve; je ne pouvais me persuader que tant de gloire ac(piise |)ar mes ancêtres était, tout i» couj), anéantie d'une manière anssi avilissante!

Il (alhit continuer notre route. Celle-ci était encondu'ée de Inyards; une voilure l'une à côté de l'autre nous taisait rencontrer l'une ou l'autre de nos connaissances. J'avais aperçu à Stettin le général de Phull; il suivait le

Roi ainsi que nous. Je l'avais revu avec émotion-, il était ami (le mon frère; mais il ne pouvait (pas plus que tant d'autres) me donner aucun détail sur la triste catastrophe du 10 octobre. Souvent même une idée vague se présentait à mon imagination : Louis existait encore et avait été mené en France ! ... Le général de Phull, homme d'esprit et fort estimé comme militaire, était au désespoir. C'était même une douleur si amère qu'il me paraissait presque fou. Il l'est devenu depuis; je ne m'en suis pas étonnée.

Vers le soir du second jour, nous arrivâmes à Oliva (1), à peu de distance de Dantzig. J'y descendis avec mes enfants, tandis que mon mari nous précédait à Danlzig. La soirée était belle; je fis une longue promenade dans le beau jardin de l'Evéque, prince de Hohenzollern. On y découvrait la mer d'une hauteur. .l'y trouvai les enfants du Roi avec la princesse de Solms et le prince Guillaume avec sa femme. Les Ministres étaient partis pour joindre le Roi à Graudenz, les négociations de la paix étaient entamées par MM. de Lucchesini et de Zastrow et on y comptait si l)ien que les parchemins et les sceaux étaient commandés à Dantzig.

Ali mi et le prince d'Orange arrivèrent avec leurs trois enfants. Elle trouva une maison convenable; mais la j)rincesse Guillaume fut bien petitement logée et moi excessivenu^nl mal, dans la maison d'un négociant dont on venait

(1) Oliia, silué an pied du Karlslicry, sur le jjolrc do I)arit/i;], possède une helle éîtlise attenante à une ancienne aidjayc risterciennc remplie encore aujouid'liui de portraits ci de souvenirs polonais. C'est dans ee couvent que fut signé, en 1660, le traité terminant la «{uerre entre la Suède, la Pologne, l'Empereur et l'électeur de Brandebourg,

de l)lanchir les murs. Toutes trois, nous manquions d'argent; souvent nos embarras et nos économies nous égayaient. Nous avions loué ensemble une horrible voiture pour aller l'une chez l'autre. J'avais d'abord essaye d'aller à pied, mais, peu accoutumée à marcher dans la boue, j'y restais enfoncée et il fallut se décider à prendre une certaine voiture, zèbre, dont le souvenir nous a fait souvent rire depuis.

Un matin, ma porte s'ouvre; on annonce un officier, M. de Nostitz, officier aux gendarmes, que Louis avait emmené avec lui comme aide de camp, en partant pour le commandement de son avant-garde.

Que cette entrevue fut douloureuse! J'allais Aonc tout savoir! Toute incertitude, tout espoir s'évanouissait! Je fus longtemps avant de pouvoir écouter les détails qu'il avait à me donner. Nostitz prétendait avoir toujours suivi Louis; de tous les aides de camp chargés de porter ses ordres, lui seul se trouvait près de mon frère jusqu'au moment où les escadrons ennemis les séparèrent.

Louis refusa de se rendre!... Le récit était confus et il était clair que M. de Nostitz n'avait pas attendu la fin tragique de l'événement et n'avait pas voulu partager le sort de mon béroïque frère.

Si M. de Biilow, qui était en chemin pour se rendre à sa sollicitation de faire la campagne avec lui, l'avait accompagné, ainsi que son ancien et fidèle chasseur OhrdorfF, assurément ni l'un ni l'autre ne l'auraient abandonné.

Je fus fort émue des regrets de M. de Nostitz; mais mon

cœur ne le disculpait pas et ce qu'il me dit nie donna peu de lumière sur l'issue fatale.

On croyait généralement alors que l'audace de liOuis l'avail entraîné; qu'il avait attaqué Lannes, qui lui était liés supérieur en forces et que, voyant la déroute, il avait cherché la mort. Je n'étais nullement persuadée de la vérité de ce rapport et ce n'est que quelque temps après que j'appris les tristes détails que je rapporterai plus tard.

Le prince d'Orange, informé par M. de Sartoris du succès de sa mission, se décida d'aller avec la Princesse à Berlin, se flattant de retourner à Fulda. La pauvre Alimi en fut très afl]i<jé(\

Les capitulations de Ciistrin et de Madgebourg, (|ui avai(>nt suivi celle de Stettin, faisaient |)résumer que Napoléon se portail sur Dantzig. Aussi nous ne tardâmes pas à recevoir l'ordre du lloi d(> partir |)Our Kœnigsberg; l'espoir de la paix ([u'on négociait s'élait évanoui.

Toutes ces nouvelles hâtèrent la décision du prince d'Orange pour son départ. La pauvre Mimi reçut seulement en rout(^ la nouvelles que Naj)o]é()n ne permettait ni à elle ni au Princ(î de venir à Herliii. Ils s'arrêtèrent alors à Fieicnwaldc et Mimi obtint bieiil(")t le consenlemeut (l(\s aulorilcs frauraises de rejoindre à IJcrIii) sa sreiu', la Piincesse Electorale; mais !<• prince dOrange lut obligé de s'éloigner, il nons rejoijMiil à !va'uigsl)ei'g.

Nous |)rîuu'S la direction (h' la Xiederung (1) pour nous y rendie. H fallut cheminer Icuile la nnil par des ronles el

(1) (Cercle (le la province de Guiiil)iiiiu'ii.

un temps aflreux, loii<]cant la mer. Les maisons de celte région nous avaient frappés par leur propreté et même par leur élégance. Les possesseurs de biens dans la Miederung jouissaieni d'une lortune qui nous aurait paru exagérée, si nous n'avions pas vu l'aisance dont ils étaient enloiu'és.

Ce l\it un brave lionnne occupant une des plus jolies liabitatitms de ce district qui, à cheval, accouipagna nos voilures jusqu'à Pillau; refusant tout cadeau, il demanda seulement ])Our récompense d'inscrire mon nom dans son porlefeuille.

Nous traversâmes, par un gi'os temps, le bras de mer (pii séj)are la Nehrung (1) de Pillau. J'élais la preuiière personne de la lamille royale qui lût venue à Pillau ; on avait illuminé la ville et la maison où je descendis. Le lendemain, à la tombée de la nuit, nous étions à Kœnigsberg. La vue de cette ville me fit une impression bien mélancolique. Nous allions tous à regiet en Prusse, ce climat nous effrayait.

Ce|)endanl les babitants venaient partout à noire rencontre avec une affeclion louciianle et ils étaient aulrcment disposés que les gens du peuple dans la Marche de Brandebourg. La partie de la ville que j'habitais était triste, la maison du général Auer, où on m'avait logce, froide el peu commode, mais la femme du Général était une personne donl j'ai conservé le plus reconnaiss:int souvenir. Sa fille était mariée à AL de Biilou, le mémo

(Ij ("iôte lit" la Prusse oricutalo.

dont rallaclicmenl pour Louis ni'îivail inspiré ianUle confiance.

Pauline Néale Irouvail noire fuite ennuyeuse et, mal'pé son bon cœur, ne m'offrait aucune consolation. M. de Brancion, désolé de nous voir en «guerre avec la France, très occupé de sa santé, n'était qu'un embarras de plus. Tous deux ne pensaient qu'à un retour à Berlin, qui devenait tous les jours plus improbable. Toute communication était interrompue, aucune gazette ne nous parvenait et nous ignorions absolument la marche des événements.

Mon mari se décida de partir pour Varsovie, afin de se procurer des secours d'argent, dont nous étions tout à fait dépourvus, les fonds que nous avait prêtés la grandeduchesse Marie tirant à leur fin.

Dès le lendemain de son départ, mon fils Guillaume tomba grièvement malade. C'était la fièvre d'hôpital, celle dont des centaines de personnes venaient de mourir îi Kœnigsberg.

On m'apprit encore que Napoléon, au lieu de uiarcher siu' Dantzig, s'était emparé de Varsovie, après s'être (l'abord dirigé sur Posen..., (pTil donnait aux Polonais l'espoir du rétablissement de la Pologne et que tous s'armaient.

Mon mari ne parvint |)as à Varsovie-^ Napoléon s'y trouvait déjà. Anioinc; icvinl le '2 décembre, irouvani (iiiillaume inouranl!... DnranI cin(|uante jours, nous soignâmes ce pauvre garçon, jour et nuit. Le délire en dura dix-liuit! Enfin, vers Noi'l, l'espoir nous fut rendu.

On permit alors'à M. Stàgemann de venir rejoindre le

Roi, afin d'ciitainer des négociations pour la Banque et d'autres objets d'administration. Ce fut par lui (|ue j'eus les premières nouvelles de mes parents et de Berlin. Mon li'ère Au<|uste, prisonnier, était auprès d'eux, mais ses lettres, que les autorités IVançaises n'avaient j)ermis d'einporl(>r qu'ouvertes, ne contenaient aucun détail. 11 n'était plus question de |)asseport et de retour pour moi. Mes parents ne m'envoyaient pas d'argent. Ma mère avait persuadé mon père qu'il fallait conserver la pension qu'il me faisait et l'accumuler pour mon retour.

En attendant, nous étions vis-à-vis de rien, car toute communication avec Varsovie était interrompue.

Gneiscnaii et le récit de la mort du prince Louis-Ferdinand. — Fuite ;i Memel, Kylan. — Le ministre de Stcin et ses coUègnes quittent le Roi. — Xapoléon offre la paix à la Prusse. — Question de l'olo'jne. — Alexandre à Meincl. — F'riedland. — Entrevue de Tilsit. — Rappel du ministre de Stein auprès du roi. — Alission du prince Guillaume à Paris.

L'an 1807 commença par un moment de joie qui nous lut donné par la nouvelle d'une victoire remportée à Pullusk. Elle ranima nos esprits et le dîner que donna le Roi pour le jour de l'An fut un |)eu moins triste.

La Reine, prise d'une fièvre nerveuse, était an lit. La nouvelle de sa maladie avait ramené le Roi. Il vint chez moi et ce fut devant le portrait de Louis, que j'avais emporté avec moi, que nous nous revîmes! Le Roi, for! ému, le fixa plus d'une fois avec une expression si triste que ce que j'avais conservé de ressentiment dans mon cœur fut bientôt évanoui. v

Les personnes qui venaient ré'julièrement nous voir tous les jours étaient : le ministre d'Etal, baron de Stein, ami de mou Irère, le jjénéral comte de Gollz, (pii avait été employé di|)lomali(|uemeut (entre autres missions, il avait eu celle de S liul-l'étersboiM'j^). Le coiule de Sclnilciibour<j venait aussi. Ces messieurs étaient méconlents.

Le Roi conservait de l'éloignement pour M. de Stein depuis le Aléuioirc. M. de Schulenbourg recherchait de l'influence et n'en obtenait pas. Le Roi savait tout ce dont il s'était rendu coupable à Berlin, ce que nous ignorions. Le comte de Goltz, avec de l'esprit, de l'instruction, et bien plus de sensibilité qu'il ne voulait en avoir l'apparence, avait une manière de parler et de juger très ironique, qui éloignait tous ceux qui ne le connaissaient que d'après son extérieur.

C'est alors que AL de Stein me fit faire la connaissance de Gneisenau, major dans un bataillon de lusiliers, qui avait fait partie de lavant-garde de mon frère.

C'est le premier qui me dit que le duc de Brunswick, ennemi du prince de Hohenlohe (l), avait demandé à ce Prince des troupes qui avaient diminné l'avant-garde de Louis ; que la défection des troupes saxonnes, sous le général de Bevilaque, avait rendu la situation de mon frère très désespérée; qu'il n'avait pas eu l'air de se faire illusion sur sa position; que, pourtant, il encourageait ses troupes; qu'à midi, il avait encore l'espoir d'être secouru.

AL de Gneisenau ignorait alors ce que j'appris depuis, que dans la nuit du 0 au 10, mon frère reçut au château de Rudolstadt, d'heure en heure, des rapports qui ne lui

(1) Le vieux duc de Brunswick, eiHiciiii du priuce de Holieulohe, qui était, lui. ami fidèle du priuce Louis-l'^crdiiiaud, avait, eu différentes circonstances, nui à ce dernier. Redoutant la valeur militaire de ce neveu du (îrand l''rédéric, (jui semblait lui porter ombrage, on peut supposer que le Duc mit une certaine lenteur à exécuter la demande pressante du prince Louis-Ferdinand, dont il avait déjà affaibli la situation, en lui enlevant une partie des troupes formant son avant-;farde.

laissaient |)as de doutes que tout le corps de riuines se Irouvail \is-.i-vis de lui, et (ju'i! riait perdu, si ou ue vtMiait à S(Mi aide.

Louis einoya prévenir le priuee de Hohenlohe du peu de foiul (|uMI laisail sin- les li'oupes saxonnes. Il avait pourtant loiit (ail |)our les jja'jner et je les lui croyais dévouées. Ou luuis avait éeril de Dresde (|ue, les voyani uu'conlenles du chemin, mon frère avait nus |)ied à tei'i-e el (ail la roul(^ à pied on renvoyant ses clievaux. . . Parluu! le soldai Taimail. (îomuuMit ne |)as ainu'r un èh"e si aimable, si noble, si brillant de valeur!

Il |)assa toute la nuit à recevoir des raj)j)orts, à expédi(M- des aides de camp, à improviser sur le piano, à causer avec la |)rincesse de Iiiulolstadl, ("emuuMrès distinjjuée à la(pudl(^ il avait inspiré beaucoup (rintérét. C(dle-ci voyait (ju'à cha(|ue raj)porl î^ouis Iroiuait sa silnalion jdus |)éi'illeuse; ses accords devenaieni de plus en plus sombres cl son jeu exprimait le désesj)oir (jui se j)assait dans son ànu'(l).

Vers le jour, Louis monta à cheval, et quitlaRudolstadt. En traversant le portique, il se retourna sur son cheval et jeta un dernier reijard sur ce clwtcau hospitalier, oii il avait passé sa dernière nuit. La Princesse le vit |)ailir avec douleur et avec l'intime persuasion (ju'un Irisle sort rallendail, lant il en etail persuadé lui-même.

Lors(|u'il (il rinspection de son iorj)s, nu»n frère n'eiil

(I) On montre encore aiijoiird'lini à Riulolsladt l;i chambre où le prince Loiiis-Kerdiniind a passé sa dernière nuit et le piano (|iii Ait l'interprète de sa liilti' inh'iMeiii-e y est conservé comme une i-elit|iie.

ancun doute qu'il serait accalilé par le nombre, si les secours qu'il attendait n'étaient pas prompts. 11 expédia Victor de Caraman (1), alors oCfieier d'artillerie dans sa suite, au duc de IJrunsuick, |)our lui l'aire rapport du danger que courait l'avanl-garde, qu'il ne voyait de salut que dans des leuforts de troupes et qu'il tâcherait en attendant de uiaintenir son terrain.

Il reçut encore une lettre de moi qu'il parcourut, il fit toutes les dispositions nécessaires, et enfin l'attaque couimença. Le colonel de Gneisenau le vit encore plusieurs fois donner des ordres, encourager ses troupes et attendre avec impatience les renforts qu'il avait demandés.

Enfin, à onze heures, Caraman revint; le duc de Brunswick avait écrit dans ses tablettes : tt Tâchez de soutenir votre poste jusqu'à une Jieure et nous renoîis à votre secours. 5' Celte boime nouvelle ranima ses espérances.

Il courut de rang en rang la porter à ses troupes, les exhortant à avoir confiance dans l'aide que leur auieuail le duc de Brunsuick. Louis défendit sa position avec une valeur digne de lui. Il se battait encore à deux heures!... De quart d'heure en quart d'heure, il envoyait des aides de campa la rencontre de ces lrouj)es si désirées... Personne n'arriva et on laissa ainsi périr ce noble et valeureux Prince!... Et on osa encore l'accuser d'avoir provoqué son sort!...

Vers deux heures et demie tout espoir de secours fut ])erdu!... les Saxons l'abandonnèrent..., les troupes

(I) Aido (le cauip du prince liOiiis-Ferdinatid.

pliaient do Ions les cùlés..., la déroule fut générale!... Seul, ai)andonné de tous les siens, mon frère se vit alors enveloppé par un escadron de hussards (anciennement Chaniborant) (1). Il espéra, à ce qui paraît, se sauver par la rapidité de son clieval (de son chapeau, il couvrait la plaqne de l'Ordre (2) qu'il portait, pour ne pas être reconnu de ceux qui le poursuivaient), il franchit une haie, son cheval tomba et s'enfuit... Louis resta à pied dans les chemins creux, où il fut entouré par les hussards. Un officier de ce régiment, dit-on, le reconnut; il voulut arrêter les soldats, et lui offrit de se rendre; mais Louis ne répondit qu'en parant les coups qui tombaient sur lui.

Un coup de feu l'avait déjà blessé et bientôt il tomba sans vie, à la même place oîij'ai fait ériger son monument, près de Saalfeld.

Ce lut dans Téglise de Saalfeld qu'il fut transporté. Son ordre, son épée, la lettre qu'il avait reçue de moi ])eu d'hcines auparavant, furent portés à Napoléon.

Beaucoup de Français vinrent à Saalfeld y voir encore Louis et em])ortèrent de ses cheveux. Il y resta jusqu'à 1813.

Je rassemblai ])eu à j)eu tous ces détails donnés par Gneisenau, j)ar les lettres de la princesse de Rudolstadt à sa soHir Marianne; |)lus tard, par Victor de (^aiauian et

(1) An(lr('' Cliiimhoiatit, d'une aiicieuuc faniille poitevine, avait acheté, en I7()l, nii régiment de luissards qu'on désigna sous le nom de hussards (le (llidinbovant, anjourd'lini 2*^ luissards.

(2) Ordre d(> l'Aigle noir, l'ond('i par l''r(''d(''ric 1" en 1701, (|iie ciiaciiie l'riiice de lu maison de l'rnsse parle par droit de naissance.

Frmimenl de lu lettre de la l'rineesse Louise troiirée sur le riirps du l'riiirr Ijiiiis-Ferdinmid t(prrx .S(/ iiiiirl .

j)lnsieurs personnes qni avaient appartenu à mon frère (1).

C'est à Kœnigsberg que j'appris la mort du comte de Schmettau. Il avait été blessé à léna et transporté à W'eimar. On ne croyait pas son état dangereux. La Duchesse lui Taisait donner des soins.

A rentrée des Français à W'eimar, le premier moment fui très inquiétant; on pillait et le désordre élait complet. La maison oii se trouvait le comte de Schmettau tut très exposée, on menaçait d'enfoncer sa porte. La crainte d'être fait prisonnier fit ])rendre au Comte le parti de sauter par la fenêtre. Il se blessa grièvement. La Duchesse le fit alors transporter an château, oii il monrut pen de jours après. C'est tout ce que j'appris de sa triste fin (2).

Bientôt Pauline Xéale reçut, je ne me rappelle plus j)ar quelle voie, des nouvelles de Berlin qui disaient que mon

(1) La Princesse a probablement ignoré ([ii'après sa ebute, son frère fut attaqué par un maréchal des logis, nommé Guindey, du 10" hussards et qu'alors un duel corps à corps s'engagea entre le Prince et ce sous-olficicr. li Kendez-ioiis, Colonel n , cria Guindey, lui attribuant ce grade. « La victoire ou la mortt , répondit Louis-Ferdinand mettant l'épée à la niaiii en lui portant un rude coup et, désespéré, il vendit chèrement sa vie. Tout comme le |)remier-né de Mars, ce Prince possédait une incroyable richesse de témérité. Il ne fallut pas moins de six coups de sabre, dont quatre à la tète, un à la poitrine et l'autre au bras droit (rapport du chirurgien Gallernat) pour terrasser ce soldat d'une bravoure sans rivale. L'empereur Napoléon accorda la croix d'honneur à Guindey en disant : » Je l'eusse fuit officier s'il ni en/ amené le Prince virant. » — « Ce n'tst pas ma faute, répondit Guindey, en montrant sa blessure; je puis rous assurer qu'il n'était pas d'Iiumeur à se rendre, d La lettre mentionnée plus haut par la Princesse fut trouvée sur lui percée d'un coup de sabre et maculée du sang de ce vaillant Prince. CeUe même lettre est conservée aux archives du Ministère des Affaires étrangères à Paris. Nous en donnons ici le fac-similé.

(2) Le général d'infanterie, comte de Schmettau, mourut le 18 octobre 180(). Ses restes reposent dans le cimetière qui entoure, à Weimar, l'église de la Cour.

frère Auguste (prisonnier sur parole, demeurant chez ses parents) avait été conduit en Franc'c. J(î lus fort iu(|uiète de son sort.

J'avais, par Copenhague, Hiil insérer dans les gazettes de Hambourg de nos nouvelles sous des noms supposés que mes parents pouvaient facilement devinei". J'eus bientôt la satisfaction de voir que ce moyen m'avait i-éussi et mes parents en usèrent également j)our nous dire qu'ils se portaient bien et qu'ils étaient rassurés sur le sort d'Auguste.

Napoléon se dirigeait sur Kœnigsberg. Après vingtquatre heures d'alarme, on eut la certitude qu'il fallait encoi'e quitter cet asile. La Reine, malgré son extrême faiblesse, après la fièvre de nerfs qu'elle venait d'avoii", devait être transportée à Meniel. Toute la Cour fit ses apprêts de départ. IMoi seule, je devais rester. Il était encore impossible d'cnnuener mon fds aîné et je nu* décidai à faire ce que mon devoir m'indiquait.

Ce fut un cruel sacrifice que je ni'inq)Osai, car je quittais à la fois mon mari, ma famille et mes amis. J'allais être seule vis-à-vis de ce Naj)oléon, dont le nom me remplissait d'effroi.

FiC Woï vint me voir et prendre congé de moi, en me portant les adieux de la Heine. Il m'exhorta de renvoyer Pauline Néale à Meniel. I-e l»oi savait Napoléon ])articulièremenl irrité conti'e elle, et il pensait cpie de la tiouver près de moi pourrait ajouter au dangei" (pie je courais. Je me traînai à la fenêtre pour voir passer la Reine. lia neige tombait à gros flocons. Elle était couchée dans sa voilure et de sa main me disait adieu.

Mon mari avait assiste à son tlôparl A l'avait viio pailir, si !ail)l(' oncoro, (|irà son as|)(H'l loni le monde londail en humes. Mariainn' et Ions les anires se mirent en route le même malin. Mon mari décida, après unires relle\i<ms (pour ne pas un' rompromellre vis-à-vis de Napoléon), d'aller en (lalieie el, par Vienne à Teplilz, oii il làeiu'rail de m'obleuii' des passeporis pour raison de sauté, ('i'élail là notre s(Hd l'spoir de l'cnnion. Anloiin' relard;iil (Tiieure eu heure son départ.

J'avais écrit à Napoléon pour lui dire les raisons qui me retenaient à Kœnigsberj}, lui demander ime sauve- <>arde et la permission d'y rester tanl que l'état de mou fils l'exigerait; puis d'aller aux (vuix de Teplilz.

La princesse de Solms, s(eur de la Reine, décida aussi de rester à Kœnijjsberjj. Le 7 janvier vers la nuit, on ntnis annonça que Napoh'on s'appi-ochait ehpi'à midi, le lendemain, il pourrait être aux portes de la ville. Mon mari j)assa la nuit à faire ses paquets, à hrnler une parlie de ses ])apiers et des miens qu'il ne j)ouvail ein|)oiler. J'en ai perdu alors beaucoup qui m'étaient |)récieux. Enfin, le 8 janvier, à l'aube du jour, nujn mari partit pour j)onvoir trouver encore libre la route qu'il avait à faire...

Mon énmlion fut ti'ès violente... Je |)riai lon;{l(Uiq)s, m'humiliant devant Celui dont j'avais troj) sonveul oublié les bienfaits, et je me soumis de toule num ànu' à la volonté divine que j'avais implorée.

Vers midi, j'entendis do ra<ptation chez mes <|ens; je me demandais quelle pouvait être la raison de ce nouveau

trouble. Tout a coup, j'enlcnds la voix de mon mari. Il nous était rendu !

Sur la route de Tilsitt il avait rencontré un courrier, Tavail questionné sur les nouvelles qu'il apportait. Elles étaient adressées au général Riichcl, alors commandant de Kœnigsberj]. Le courrier nVn savait pas le contenu, mais les croyait favorables pour nous.

Antoine se décida à retourner pour savoir ce qu'elles renfermaient, et à rejjagner sa route, sans nous voir, si rien n'était changé dans notre position.

Les nouvelles surpassèrent nos espérances. Un mouvement fait par l'armée russe empêchait Napoléon d'aller en avant. Il s'établissait à Osterode et laissait un corps d'armée observer Kœnigsberg. Nous respirions. 11 me semblait que c'était presque une victoire !

Notre séjour à Kœnigsberg restait très précaire ; les portes de la ville étaient barricadées, toutes les nuits les avant-postes français s'en aj)|)rochaient et nous donnaient des alarmes; mais Riichel, bizarre et rempli de vanité, de j)rétentions ridicules, sans grands moyens et très superficiellement instruit, en imposa à l'ennemi par ses jactances. Il faisait occuper, tous les jours les portes de la ville par le très petit nombre de troupes qui jious étaient restées, dans des uniformes différents, et faisait croire ainsi que Kœnigsberg avait conservé une assez forte garnison pour résister à un coup de main.

Aies parents |)arvinrent à uie taire j)asser des lettres et mon père m'ordonna d'écrire à NapoK'on pour lui demander des passeports afin de retournera Herbu. J'obéis

et j'envoyai ma loUrc au Roi avec celles de mes parents.

Mon mari alla lui-même les porter à Meniel, car il voulait, en même temps, solliciter auprès du Roi pour ses compatriotes MM. Umiiîski (1), Chlapowski (2) et un troisième (3), qui avaient été pris, près de Dantzig, les armes à la main et servant dans les trou|)es que Napoléon avait levées à Posen. Ils étaient condamnés à nuu-t.

Le Roi, à la prière de mon mari, changea leur arrêt de mort on prison.

Antoine demandait en même temps des passeports pour nous. Le Roi envoya au général Ney un officier des Gardes du corps, M. de Jagow, en le priant de fiiire parvenir ma lettre à Napoléon. Dix jours s'écoulèrent sans réponse et sans que M. de Jagow fût renvoyé; mais M. de Nesselrode me fit parvenir mes passeports et je me crus bien près du moment de retourner auprès de mes j)arents.

Le général Riiciiel reçut une lettre du général Co]l)ert, commandant les avant-j)ostes qui harcelaient Kœnigsberg. Cette lettre disait que, des négociations étant entamées entre les deux Cours et un aide de camp du Roi se trouvant au quartier général du général Ney, il lui demandait une entrevue pour finir des hostilités inutiles.

Riichel était enchanté de cette ouverture et se taisait une fête de l'entrevue ; il mit bcaucouj) de charlatanisme à s'entourer d'officiers de toutes les armes et d'uniformes

(1) Umiûski était maréchal des lo;jis du réjjiuu'iit des Clievau-léjjcrs de la yarde de X'apoléon I".

(2) Désiré Chlapowski, liciitfuaiit au 9' réginieiit (riiiCaiiteriL' polouaisc. (-5) Ce troisième portait le uom (h; Malet.

do tous les régimenls de Tarmée qu'il put trouver à Kœnigsberg et qu'il mena à sa suite comme officiers d'ordonnance.

L'entrevue n'aboutit à rien. Le prétendu aide de camp du Roi n'était que le porteur de ma lettre, qui attendait toujours la réponse. Riichcl revint très content de sa course. Il me lut le rapport qu'il en envoyait au Roi. Je me rappelle qu'il commençait ainsi le portrait du général Colbert : Er isl ein homme fin et rvsé, Schœn von edler Haltung, liebensîvtïrdif/, enfin eine espèce von Alcibiade wie ihn uns Il ieland heaclireibt (I). Tout le reste du rapport était dans le même genre. Riichel parlait mal le français, mais il aimait à le parler et mêlait à tort et à travers des expressions françaises à ses ordonnances.

Son rapport sur le général Colbert, tout extraordinaire qu'il était, fut envoyé à l'empereur Alexandre. Celui-ci s'auRisa beaucouj) de ce style et ui'en parla lorsque nous nous revîmes à Memel.

En attendant, les Français se portaient sur Landsberg. W. de Jagow lut renvoyé portant verbalement la ré{)onse : que Napoléon lï' avait aucune réponse à faire à ma lettre. Je transmis à mes parents le résultat de ma démarche par Memel et Copenliague. Les niouveuienls des aruiées ue uie permetlaieni plus de peuseï- à gagner la Calicie et je désirais rejoindre la C(uir à Meiiu'I.

!,('(> (»u se battit à Laudsherg; l'arnu'i^ russe s\''lail jointe aux débris de l;i U(')lr(' coiiiuKindce par le gciicra! de rFslo((].

(1) C'osl lin liomnio fin ot rusé, aiinahlc, beau cl disliiigiu', ciifiu imc espèce (l'Alcibiadc, tel que \l ieland nous le décrit.

iMM. de Sclnilonboiirg, de Slein et le comte dcGoltz continuaient avec AI. deGneisenau et quelques Anglais à passer leurs soirées chez moi. Un jour Al. de Stein m\ij)|)orta toutes les gazettes de Berlin, qui y avaient paru depuis notre départ et l'entrée des Français. .Peu fis la lecture à la société. Dans une des premières, j'hésitai. Il y était dit que le général comte de Schulenbourg avait, en quittant la ville, laissé 50000 nouveaux fusils dans l'arsenal, ainsi qu'un assez grand nombre de canons; que Mapoléon s'en était emparé pour armer les troupes polonaises qu'illevait à Posen. Je regardai le comte de Schulenbourg avec eiidjairas. Il ne le partageait pas du tout et nous assura que c'était mie fausseté absolue; qu'avant de partir, toutes les armes avaient été chargées sur des bateaux pour être transportées à Steitin et Swinemûnde, afin d'être cl la disposition du Roi. Nous crûmes à la lettre tout ce qu'il nous dit et ce n'est qu'à Aïemel que je sus par le Roi que l'article de la gazette était exactement vrai.

Je continuai ma lecture; j'en vins à une Cour que Napoléon tint au château de Berlin, où le comte Néale se trouvait nommé. Napoléon lui avait demandé « oit se trouvait sa fille->^ . Illuiditqu'ellem'avail suivie : '■'.Ehbienl si je l'avais trouvée ici, je lui aurais jait couper lescJicveux et envoyer Il Bicêtre, puisquelle se mêle d' avoir des opinions politiques et de lespi'ononcer, ^' Je reshii stupéfaite. Pauline était moitié agitée, moitié flattée de sa célébrité et de l'importance que Napoléon mettait à ses lettres. Elle savait très bien de quoi il était question, mais elle ne] m'en avait |)as dit un mot.

Sa passion des voyages l'avait menée de Londres à Paris, où son père faisait des afftiires d'argent. Pauline aimait beaucoup mon frère Louis; ayant la tête très montée de l'abaissement de la Prusse et de l'arrogance avec laquelle Napoléon nous traitait, elle avait écrit de Paris à sa mère des rapports très circonstanciés sur tout ce qui s'y disait des intentions de Napoléon sur la Prusse, sur le ])rojet décidé de l'accabler, sur les propos qu'on tenait chez AI. de Luccbesini et de la manière indécente dont ce Ministre se j)ermettait de ])arlcr de la Reine. Enfin, Pauline avait toyt entendu, tout raconté et accompagnait ses raj)ports de réflexions très justes et bien écrites, dont la vérité avait bien vivement blessé Napoléon.

Pauline, dans un temps oii l'espionnage était si ouvertement établi, avait adressé cette imprudente lettre à Berlin et même l'avait remise à AI. de Luccbesini, dont elle se défiait! Aussi sa lettre tond)a dans les mains de Napoléon. Pauline, à son arrivée, sut que sa mère ne l'avait |)as reçue et put facilement deviner son sort.

Les gazettes publiées |)ar les ordres des autorités françaises contenaient toutes des inventions contre la Reine et contre mou frère Louis. On ne citait cependant |)as ce fait, que, lorsque Napoléon, à sa première Cour à Berlin, s'adressa au clergé pour leur parler de la Reine, en l'accusant des malheurs qu'elle avait attirés sur la Prusse, un des pasteur, le vieux M. Krmau lui répondit : « Sire, nous ne connaissons la Reine que par ses rertus et ses bien faits ■>■> ; un autre, AI. Sack ajouta : u Elle est pour nos femmes et nos JUlcs le modèle de toutes les

verfîfs. 55 Napoléon désappointé se tonrna et les laissa là.

^I. de Schnlenbonrg avait demandé la place de gouverneur militaire du Prince Royal, mais le Roi, qui connaissait sa conduite équivo(jue, refusa cette proposition sans s'expliquer à ce sujet. 11 décida alors de retourner à Berlin en passant par Dantzig, oii il se fit payer des caisses royales dix-huit mois de pension d'avance; de sorte que, lorsqu'il se mit au service du roi Jérôme de Westphalie, il était encore à celui du roi de Prusse et rétribué par lui.

Ce fut pour nous tous un événement fort inattendu de voir finir si honteusement un vieillard qui avait été comblé des bienfaits de trois rois!

M. de Stein, voyant que le Roi ne l'employait pas, nous quitta, non sans regret; il trouvait de son devoir de rejoindre sa femme et ses enfants et de veiller à des terres qu'il avait dans les provinces du Rhin. Il était, connue dans tous les moments de sa vie, dévoué à la Prusse et prêt à porter au Roi tous les sacrifices. Voyant qu'il ne lui inspirait pas de confiance, il ne voulut pas rester inutilement. Le comte de Goltz de même.

Le 7 février, je passai la soirée chez la princesse de Solms avec une nombreuse société, dont Mme de Kriidener était toujours; le général Riichel nous y conta les détails de l'affaire de Landsberg et nous dit que, d'après un rapport du général Bennigsen, commandant de l'armée russe, il ne paraissait plus que Napoléon se dirigeât sur Preussisch- Eylau, où on s'était attendu à une bataille. Rentrée chez moi, je reçus dans la nuit un billet du Général m'annon-

çant que la bataille était dccidce pour le lendemaiu. Il me conseillait de partir au plus tôt.

Je ne me couchai plus. Je faisais eml)allcr pour partir dès qu'il ferait jour, quand à trois heures du matin mon mari arriva de Memel. Il avait su par le Roi qu'on s'attendait à une bataille décisive et s'était mis de suite en route pour presser notre départ. Déjà, la place devant la maison que nous liabitions était couverte de traîneaux, amenant des blessés russes, des mourants et d'autres même morts en route; l'alarme était répandue dans toute la ville.

Je pris congé de notre ami M. de Slein, de Mme d'Auer et de Mme de Biilow, sa fille (1), qui attendait son mari blessé et je partis avec mes enfants.

Vers midi, je vis à travers la neige tombante un incendie au bord de l'horizon. Les postillons nous dirent que c'était Eylau qui brûlait. A cinq heures, j'arrivai à une triste maison de poste, à Schwarzort, oîi je me décidai à rester pour y attendre mon mari. Il arriva à deux heures : le sort des armées était encore indécis à son départ ; cependant Kœnigsberg était déjà partiellement occupé par les Russes, ce qui faisait présumer un mouvement rétrograde. Le lendemain, nous continuâmes notre triste pèlerinage et après avoir passé le long de la Nehrung, traversé le Haff encore gelé, mais crevassé, nous arrivâmes le 10 à Memel (hius le logement prépaie |)our nous ciiez un marchand.

Je nr(Mn|)ressai d'aller lrouv<'r la Reine, qui occupait la maison du consul danois. Elle était rayonnante de boidicin-,

(1) La pauvre femme mourut peu de temps après.

après avoir vu le général russe, comte de BenckendorfF, qui lui avait appris que la bataille d'Eylau avait été décisive; et je vis des aigles françaises qu'on apportait chez le Roi. Le même soir du 10, nous étions réunis pour le thé chez le Roi. J'y trouvai le général de Benckendorlï. Les détails qu'il me donna dinn'nuèrent beaucoup nos belles espérances, car il nous prouva que malgré le gain de la ba'^^aille, les avantages en étaient perdus, puisque Bennigsen n'avait pas su en [)rofiter. Son irrésolution l'avait empêché d'aller en avant; au lieu de cela il s'était retiré sur Kœnigsberg.

Peu de jours a[)rès mon arrivée à Memel, Napoléon envoya le général Bertrand au Roi, pour lui offrir des propositions de paix favorables; même la Pologne devait lui être rendue avec une Constitution, qui en assurerait les droits, à la seule condition de séparer ses intérêts de ceux de la Russie et de conclure une j)aix séparée avec Napoléon.

J'étais dans le cabinet de la Reine, lorsque, au sortir de chez le Roi, Bertrand eut son audience chez elle. Sa Majesté ignorait de quoi il était question et ne com|)renait rien aux propos du Général qui lui parbiit de sonproc/iain retour à Berlin^ de ses regrets de lui voir entreprendre ce long ro>/<(ge dans une saison si défavorahlc... \m Reine parla toujours de choses iudifféreules. (îe ne fut (pi'après le dep.irt du général Bertrand que le Roi vint lui i.icouter les conditions de paix qu'on lui offrait.

J'admirai beaucoup la fidélité du Roi à ses engagements, quoiqu'il se trouvât aux confins de son royaume, et je

m'élonnai de voir beaucoup de personnes ne |)as partager mes sentiments et trouver qu'il aurait dû accepter la paix à tout prix.

La réponse de l'empereur Alexandre à la communication du Roi arriva. Elle était défavorable aux proj)osilions de Napoléon; l'Empereur trouvait qu'on pouvait continuer la guerre avec avantage et que la (larde russe arrivée sur le Niémen offrait des cbances favorables. Le général de Kleist fut envoyé à Napoléon pour ])orter la réponse d'Alexandre.

Nous eûmes alors quelques semaines paisibles. Ou croyait encore à la possibilité des négociations de paix et on s'occupait aussi de la nouvelle organisation de la Pologne (1). M. de Voss, autrefois ministre dirigeant, et plusieurs employés de son déparlement, se trouvant à Memel, furent cbargés ])ar le Roi de proposer des plans qui

fi) Les 26jcanviprle roi Frédéric-Giiillaiinio III avait adressé au prince Radziwilt la lettre siiiiantc écrite eu français :

n Illonsieur mon cousin, C'est avec un sensible plaisir que j'ai trouvé dans la lettre que vous m'avez écrite de Kœnigsberg, le 23 de ce mois, l'expression des bons sentiments que je vous connais et du zèle qui vous anime pour mon service. Les considérations (jue vous sounietlcz à mon eximon ont fixé toute mon attention. Leur importance me fait désirer de connaître avec précision les moyens d'en tirer parti. Je vous demande d'eiilror là-dessus dans de plus am|)les df'tails et de me dire en même temps si, jujjeant n(''cessaire d'eiuoycr une personne de confiance en (îalicie pour être à portée de se mettre en relation avec le priiue Poniatowski, le sonder à l'égard de ce que je i)onrrai résoudre et apprendre ce (pi'il pense de vos aperçus, vous pourriez nu> proposer (pu'l(|u'uu propre à cela ou si vous-même seriez dis|)osé à entreprendre ce voyage auquel vous aviez déjà songé.

n Je suis, monsieur mon cousin, votre affectionné

i. KltKDKRIC-GuiLLArMK. i Mrriirl, le '26 janvier IKO".

devaient être soumis à l'avis de mon mari. 11 les trouva bien mal conçus. Un des employés, M. de (îrunenthal, avait fait un projet aussi inadmissible pour les Polonais que peu convenable, dans la situation actuelle du Roi, pour être proposé à Napoléon (1).

La rupture des né<]Ociations, au retour du général de Kleist, mit fin à toutes ces discussions.

Notre correspondance avec Berlin s'établit assez régulièrement par Copenliague. Un jour, Hufeland reçut une lettre de Jean de Millier qui lui rapportait qu'appelé à Berlin auprès de Napoléon, celui-ci lui avait annoncé qu'il le plaçait comme Ministre auprès de Jérôme, roi de Westphalie, mais qu'il avait alors déclaré ne pouvoir accepter celte place qu'autant qu'il obtiendrait son congé du service du roi de Prusse. 11 n'avait pas assez d'énergie pour refuser de lui-même et devint ainsi victime une seconde fois de son manque de courage. Au moment oii nous quittions Berlin, Millier était cbez moi; désirant nous suivre, nous lui en offrîmes la facilité; mais son irrésolu-

(1) Le miuistrc de Steiu s'était également occupé de la réorganisation de l'administration prussienne eu Pologne et on trouve dans un Alémoire daté du 8 juiu 1807 [lie du baron de Stein, par Pertz, t. I", p. 415) les propositions qu'il faisait pour les réformes à appliquer dans ce pays. Stein y cite un Mémoire du prince Antoine RadziiviH, dont il fait un haut éloge en sympathisant sans réserve avec les idées de ce Prince. Celui-ci y parle entre autres d'une constitution libre et du désir de voir le roi de Prusse ajouter à ses titres celui de roi de Pologne, d'un poste de Lieutenant-Général du Roi, dont le siège serait à Varsovie et surtout de la nécessité de faire entrer les Polonais comme fonctionnaires dans l'administration de la province; ce qui assurerait, dit-il, leur attachement à la Prusse, calmerait les esprits et leur ferait comprendre les bons résultats que cette nouvelle administration leur apportait.

tion (liirail ciuore, que nous moulions déjà en voilure. Il linil par resler cl déposa ses papiers et nianusciils (doni il élail surloul iiupiicl) dans les archives de la mission d'Espagne.

Il aeeeplaeulin la place de(iassel, si opposée à ses [irin- (ipes. li'ctal n(M'V('ii\ (|ui s'ensuivil (h'Iruisil sa saiil('' el sa moil eu iul la suile. Un relus du Iloi aurait cerlaiuemenl élé Tohjel de ses vœux; mais le Roi, n'ayaul au( iiu équivalent à lui ollVir, l'abandonna à sa destinée.

Ce fut le soir, après mon arrivée à Memcl, que la Reine m'écrivit un billet qui me toucha vivement. Elle me remerciait de l'avoir suivie jusqu'à Memel et me j)arlait avec une vive tendresse.

Memel devint avec la belle saison un asile ])aisible; la guerre et ses chances nous paraissaient plus éloignées cl cette j)etile ville, avec ses jolies maisons au bord de la mer, nous faisait reflet d'un séjour de bains. Elle nous en offrait en partie l'agrément.

Les missions d'Angleterre de Suède et de Russie, ainsi que beaucoup d'étrangers débarqués à Memel, comme le seul port encore ouvert au continent, formaient une société assez nombreuse qui se réunissait le soii-, ou chez les Majestés, ou chez la comtesse de Voss, ou chez nous.

Le 1" avril, rem|)ereur Alexandre arriva. Le Roi alla à sa rencontre jus(ju'à la très prochaine frontière. Nous étions ordonnés j)our le diuer du Roi ; je venais de faire ma toilette |)our m'y rendre, lors(|ue je lecus la visite de l'Empereur. Il fut très énm en nu' revotant; il avp.il témoigné beaucoup de prédilection j)our mon fière lois

(le son séjour à Berlin. L'Empereur me parla de Ini avee lanl d'inléièl el d'émolion que j'en lus vivement touchée.

L'EmjKMeur était aceompaj^né du prince; Adam Czartoryski, de M. de Novosilzolï, de (|uelques aides de camp et du général de Phull. Ce dernier avait été envoyé par le Roi à Sainl-l*élersljourg. Son esprit, son originalité el sa réputatiou militaiie intéressèrent l'Kuipereurqui désira le placer à son service. Phull, mécontent, morose, d'un caractère arbitraire, accepta sans hésiter, sans songer que ce n'était pas dans un temps de si douloureuses é|)reuves qu'il aurait du quitter son ancien maître.

Je fus fort effrayée de le voir dans la suite de l'Empereur et nous nous attendions à la désagréable impressiou (|ue son apparition ferait sur le lloi. Celui-ci ne la dissimula pas; pendant le diner, je vis souvent les regards du Koi portés avec amertume sur le général de Pliull.

On nous ordonna de nouveau pour la soirée; en attendant, l'Euipereur vint passer i'après-dîner chez moi, accompagné seulement du général de Phull. Il me dit : « Je vous remercie de ne l'avoir pas mal traité. » Je lui répondis : « // « été Vami de mon frère, il a toujours été le nôtre; cependant Je n'ai pas approuvé qu'il ait abandonné son ancien maure dans un temps si malheureux, et j'aurais désiré qu'il attendit une époque plus calme pour le quitter. "

Phull lui-même partageait mes sentiments, je le voyais à la triste expression de sa figure et j'étais persuadée que la douleur des événements avait seul étouffé un moment dans son âme le sentiment du devoir. L'Empereur ne lui

laissa pas le temps de me répondre, cl me dit : « Je vous proniels que l*huU sert bien mieux le Roi auprès de moi qu'en reslanl auprès de lui. On ne l'emploiera jamais tant que le Roi sera entouré de gens romme Voss, Zastrow, Beijme; je vous avoue encore que je ne me fie même pas auplus pror/iain avenir! Tout ce qui entoure le Roi veut la paix avec Napoléon... ils sont Français dans lame... ils désirent détacher le Roi de moi.

Je trouvai de Vinjustice dans ces doutes de l'Empereur et j'osai lui rappeler qu'assurément le Roi venait de lui donner une preuve indubilaijle de sa fidélité à ses engagements, ])uisque, réduit aux dernières limites de son royaume, il avait rci'usé des conditions de paix très avantageuses et (pie cependant les conseillers du Roi trouvaient imprt/dent de lui voir ]>référer l'alliance avec la Russie à Ions les avantages qu'il pouvait obtenir.

L'Empereur me répondit ; « Vous avez raison; et je suis charme d'être venu à Memel. •>■> 11 resta avec nous jusqu'à l'heure du thé de la Reine. 11 fut si affectueux, si bon pour mes enfants, si amical pour mon mari, si parfaitement aimable et intéressant, que j'étais enthousiasmée de ce caractère si noble, si ouvert à toutes les grandes idées.

L'Enq)ereur nous (juilta le 2 avril. Le lendemain, le Roi et la Reine le suivirent j)our assister avec lui au j)assage des Gardes russes, à lourbourg, au bord du Niémen.

Peu de jours après on reçut la nouvelle de la démission des deux Ministres, MM. de Voss et de Zastrow . Ils s'embaïquèrent pour Coj)enhague, d'où ils retournaient dans leurs terres. On les regretta |)eu, malgré leurs talents

comme administrateurs. Ils avaient la réputation cFètre très attachés à leur fortune et peu disposés aux sacrifices que les circonstances exigeaient et qu'on faisait, j)ourtant dans toutes les classes, avec dévouement pour son souverain et |)our la |)atrie.

C'est pendant Tabsencc du Roi et de la Reine qu'un nouveau mallieur nous attei;|nit.

Un jeune Piémontais venait d'arriver par des chemins détournés de Berlin à Memel, porteur de lettres pour nous tous. Nous étions très occupés à écouter ses récits, dans mon salon, quand tout à coup la bouilloire, qui se trouvait sur la table à thé, fut renversée et l'eau bouillante se répandit sur ma pauvre Loulou, qui tomba sans connaissance sur le parquet. Ce fut le connnencemcnt des longues souffrances de cet ange !

Le danger momentané céda bienlôl aux remèdes; mais je n'étais pourtant pas rassurée sur le sort de cette enfant chérie. Mon frère Louis avait tant aimé Loulou! Il l'appelait toujours sa petite pi^omise, et dans sa dernière lettre il m'avait écrit : « .f embrasse ma Loulou, bientôt je viendrai la réclamer! » Ce mol m'avait fait une pénible impression.

Dans les lettres qui m'étaient parvenues, il y en avait une de Royer. Il me disait que mes parents n'étaient pas disposés à remplir les dernières sollicitations de mon frère Louis, entre autres celles de payer ses créanciers et de me remettre ses deux enfants que je lui avais promis d'élever. Ma mère venait de les placer chez AI. et Aime Alolière. Royer, comme tuteur, fît des représentations, mais en vain.

De plus mes parents décidèrent que tant que durerait nu)n séjour en Prusse, on ne me ferait ])as passeï- la pension que me taisait mon père.

Nous étions donc vis-à-vis de rien, toutes uos counnunications avec Varsovie étaient interrompues. L'ne nouvelle pénible cjxxiue commença pour nous.

Le Roi avait rejoint l'empereur Alexandre à son quartier général de liartenstein (1) tandis que la Reine était allée à Ku'nigsber*] voir sa sœur la princesse de Solms.

Elle y prolongea son séjour, à notre grand legret, et ne revint que le 11 juin.

Le comte Hardenberg avait suivi le Roi au quartier général. Il jouissait de l'entière confiance de l'empereur de Russie. A la mi-avril, il appela mon mari à Barlenstein pour lui communiquer l'ordre de se rendre à Vienne sans perte de temps avec une commission des deux Souverains {'2).

Le 14 juin, un Feldjaeger (3) porta à la Reine la nouvelle de la bataille gagnée de Heilsberg et nous nous abandonnâmes à une illusion de bonlieur qui fut, bêlas! de courte durée. Un second courrier du Roi annonça à la Reine qu'en dépit de cette victoire, l'armée française se portait en avant.

(1) Le 16 avril, le roi Frédéric'-(îuillaiin]e Kl se rendit à Schippenheil vl Bartensteiu où se trouvait ïc. (iiiarlicr géuéral russe. Hardeuberjj lut l'interprète entre l(;s deux Souverains qui conclurent entre eux un nouveau pacte le 2(i avril, l^es deux .Monarques se proposaient de forcer les Français à rcc der au delà du Uiiin (!t à rétablir le royaume de Prusse, en s'en- {jageaat à ne déposer les armes qu'ensemble.

(2) IjO piincc! Uadzivvill avait été cbar;jé d'une néjjociatiori au sujet des troupes polonaises auprès du prince; Jose[)b l'oiiialoivslu.

{'■i) Courrier privé des Souverains.

Le Roi qui, toujours, parlait allemand avec la Reine, lui écrivait toujours en franeais. Il lui disait dans sa lellre, après lui avoir donné le détail do. ce qui venait de se laisser : ce I oifà roui me liennigsen gagne, et A'apoléon perd les ha ta il/es. «

Le Roi ai'riva le lendemain à Menud. .le le trouvai très inquiet du sort de K(i'ni;}sl)erj{. .. il croyait tout jx'rdu!...

Nous tàcliions de condjattre ses noires pensées; mais il répétait sans cesse : et Jîin Unsteni ist fur inirJi aiifgeg au g en (1) ! "

IjC lendemain, W. de Raucli, aide de cam|) du Roi, apporta la nouvelle de la funeste bataille de Fiiedland (:2). J'allais avec la princesse Marianne chez le Roi, quand la |)orte du salon s'ouvrit : le Roi, la Reine, le comte Hardenbcrg, AI. de Raucli s'y trouvaient. (îe dernier élait pâle, désespéré. Le Roi me dit : u Nun halte irh unrerht geslern ? Hat nteine ha^se Ahnung mirli getaihelil (3)? •>■)

La douleur était générale!... Le comte Hardenber;; élail si conslcj-né qu'il pouvait à peine parler; il paraissail hors d'état de donner un conseil au Roi.

Dans la cour de la maison, toute la suite du Roi élail rassemblée. L'e\j)ression ironique du maréchal kalckreuth me l"ra|)pa désagréablement. Seul, au milieu de tout ce monde si affecté, il paraissait sans intérêt pour la calamité qui nous avait atteints. Le conseiller de cabinet iîeyme

(1) De l'ail. 'iiiaïul : « lue innuv'iixe c/uiL' s'c.s/ lerce pour moi! »

(2) 1-a Lalaille de Fricdland lïil liv/rc-f le 1 V juin ISOT, en Prusse oi'icii talc'

(;]) De rallciiiarKl : n Eli ùici ! <ti-jc eu lurl hier? inmi noir /;re\sciilimcnt ma-t-il trumj è? ■»

semblait ne point être tout à fait dccouraj]c. Tous les autres ne s'occupaient que de préparalils de départ et de la nécessité de se rendre à Mitau ou à Ri «{a.

Beynie seul trouvait que si Kœnigsberg était occupé par Napoléon, il restait au Roi un moyen plus noble que celui de quitter son pays : c'était de profiter des bâtiments de transport qui se trouvaient à Liban pour aller avec ce qui restait de l'armée prussienne débarquer en Poméranie, où des troupes, des forteresses, RlUclier et Gneisenau étaient à la disposition du Roi, et oii tout le nord de l'Allemagne, le Danemark, la Suède se joindraient à lui; la Reine et la famille royale pouvaient s'embarquer pour Copenhague, où une réception j)leiue d'intérêt nous attendrait et où on serait plus rapproché qu'à Alemel du théâtre de la guerre.

L'idée me parut téméraire, mais belle, et je me flattais qu'elle serait adoptée; cependant, tant d'opposition et de difficultés s'élevèrent, que les ordres furent seulement donnés de préparer nos équipages et d'être prêts à partir au premier commandement du Roi.

Le lendemain, je fus éveillée avec la nouvelle de l'ordre du dé|)art de nos équi|)agcs et de faire charger nos voitures pour pouvoir suivre d'un moment à l'autre.

Je courus chez la Reine, et avec elle et le Roi nous allâmes à la rencontre des nouvelles qui devaient nous venir par la \ehrung.

Arrivés au Mole, nous vîmes à l'autre rive, sur le haiil des dunes, une foule de monde et une grande agitation. Nos gens furent envoyés pour en savoir la raison et nous rapportèrent qu'à l'approche de l'armée française, les

hôpitaux avaient été abandonnés ])ar les blessés et les malades qui s'y trouvaient, tous avaient préféré allei* à pieds à Meniel chercher secours et asile.

Nous traversâmes le bras de mer qui nous séparait de ces infortunés; quel spectacle déchirant! Nombre de malheureux étaient étendus morls à nos pieds, ou mouraient devant nos yeux; d'aulres étaient sur des béquilles avec des jambes ou des bras amputés et à peine pansés. Un hussard de la Garde russe qui avait l'air très éprouvé, auquel je demandai de quoi il souffrait, ouvrit son manteau avec assez d'indifférence et nous montra une large blessure qui n'était pas pansée. Le Roi l'emmena dans sa chaloupe avec plusieurs autres et les fit panser dans sa maison.

Tous les vaisseaux disponibles furent envoyés pour chercher les malades et les blessés. Des remises et des écuries vis-à-vis de mes fenêtres furent immédiatement converties en des hôpitaux sains et aérés.

Le jour d'après, la nouvelle de l'occupation de Kœnigsberg arriva. J'allai chez la Reine avec la princesse Guillaume savoir notre sort. En passant devant la maison qu'habitait le comte Hardenberg, nous fûmes étonnées de la voir extraordinairement éclairée. Nos gens nous dirent : a Le comte Hardenberg se marie, on vient de chercher l'ecclésiastique qui doit bénir le mariage. . . " La Reine en était instruite. Le Comte avait écrit au Roi qu'au moment de quitter les frontières de la Prusse, il croyait devoir donner à une femme qu'il aimait un nom qui lui assurcàt à l'étranger les égards dont il désirait l'entourer. Elle ne

méritait guère ce sacrifice et cet attachement était peu (ligne de son noble caractère.

Le Roi était parti le matin même, à l'aube du jour, pour Szawle (1) où l'empereur Alexandre lui avait demande d'assister à une conférence.

Le Roi revint peu content du résultat de cette conférence. Elle amena un armistice entre Alexandre et Napoléon et, avec raison, le Roi n'avait point de confiance dans les négociations qui allaient suivre.

L'invitation de se rendre à Tilsit arriva vingt-quatre heures après; le Roi y alla, accompagné du comte Hardenberg et du maréchal Kalckreulh. Ils s'établirent à Picktupohnen, à une demi-lieue de Tilsit.

Quelques jours après, la Reine reçut par le Roi les tristes détails de l'enlrcvue des deux empereurs qui eut lieu dans un pavillon établi sur le Niémen. 11 lui disait encore que Napoléon désirait son arrivée à Tilsit. Le Roi lui laissait la liberté de faire comme elle le voudrait.

Le comte Kaickreuth pressa beaucoup la Reine d'accepter. Son avis ne l'aurait pas décidée; mais le comte Hardenberg y joignit ses sollicitations. II s'attendait aux résultats les plus heureux par l'entremise de la Reine et croyait (|U(^ tant de douccMir, d(> grâce (;l de Ix'aulé désarmerait Napoléon, ((ui avait d'elle une; idé(^ si différeule, el il lui faisail un devoir de |)oil('r ce saciilice à l'avenir th; ses enfanis.

Aussi, persuadée, elle |)ai-lil le leudcMiiain pour rejoindre

(1) Propric'té (|iii appartciiiiit au comte Ziil)()ff, en Samogicie.

le Roi. Elle écrivait chaque jour à son père. Ces lettres étaient envoyées à la princesse Guillaume, qui avait la permission (ainsi que moi) de les lire, avantdeles faire envoyer à Strelitz. Je m'affligeais de voir par ces lettres qu'on engageait la Reine à sortir de son caractère et qu'elle était entraînée par Hardenberg à entretenir Napoléon de ])olitique.

Plus d'une fois la Reine parla à l'Empereur des conditions de la paix. Napoléon répondait toujours vaguement ou bien changeait de conversation, causait de toilettes, de modes, de bijoux, etc.. afin de lui prouver qu'il ne voulait pas avoir d'entretien plus sérieux avec elle.

La Reine lui ayant dit avec beaucoup d'émotion : - Je vois que Votre Majesté ne veut pas répondre à mes sol/lcitations : mais c'est l'avenir de mon Jils et le sort de mes enfants qui m'en fait la loi et m en donne le courage », Napoléon réj)ondit poliment; il fut même ainuible, mais il ne s'engagea à rien.

L'empereur Alexandre demeurait à Tilsit dans une maison attenante à celle de Napoléon. De l'autre côté, il en avait fait préparer une pour le Roi et la Reine. Ils ne l'acceptèrent pas ou, du moins, ils ne s'en servirent que pour faire leur toilette pour les dîners de Napoléon, après lesquels ils retournaient à IMcktnpohnen.

Le Roi cl l;i Reine prirent cette résolution, parce qu'ils avaient su par l'empereur Alexandre les plaisanteries qu'avait faites Napoléon sur l'intention qu'il avait de le loger près d'une femme à laquelle il était aussi attaché qu'à la belle Reine.

Le Roi et la Reine furent toncliés de la prévoyante amitié d'Alexandre. Le triste résultat des conférences de Tilsit est suffisamment connu !...

Le dernier jour cependant, rien n'était encore souscrit, quand l'empereur Alexandre sollicita le Roi de parler luimême (pour la première fois) à Napoléon, car tout se traitait jusqu'à présent par l'empereur de Russie et par la Reine.

' Le Roi et la Reine arrivèrent de bonne heure à Tilsit. Le Roi se rendit avec Alexandre chez Napoléon. Celui-ci avait tant de fois répété à Alexandie : « Pourquoi le Roi ne me purle-f-il pas lui-même? ■>•> qu'on croyait que cette conversation pourrait amener des résultats favorables.

Lorsque je revis l'empereur de Russie, un an plus tard, il me dit qu'il avait vu avec frayeur que la discussion entre le Roi et Napoléon prenait une tournure inquiétante. Tous deux parlaient avec vivacité et aigreur et Alexandre ne se rappelait pas d'avoir éprouvé une plus vive agitation.

Il fut question de la restitution de la Silésie. «// me faut cette provim-e , dit Na|)oléon, pour le roi de Saxe (1), qui a besoin d'une communication libre entre la Saxe et le Grand-Duché de Varsovie... " Le Roi navré répondit : « Ccst pour le récompenser de m' avoir abandonné et d' une défection qui a accéléré ma perte! — Qu' appelez-vous c?^c^20W.^ repartit Napoléon avec colère; // a rentpli son devoir envers moi et son pays. «

(1) Frédôric-Angiisto

li'enipereiir Alexandre ne se rappelait plus le reste de la discussion; il se demandait de quelle manière elle finirait... La rou«|eur et l'agitation du Roi, la pàleui- et la fureur de Na])olé()n, le déterminèrent à abréger l'entrevue et il |)roposa une promenade à cheval, qui avait été |)rojetée, dès le matin, à la fin de laquelle l'Enqjereur s'était fait annoncer chez la Reine. i

La Reine vit |)asser devant ses fenêtres les Souverains et leurs suites. Elle s'aperçut avec inquiétude que Napoléon et Alexandre devanraient la cavalcade, laissant le Roi à distance derrière eux et que les traits de celui-ci portaient l'empreinte de la douleur, ce qui fit craindre à la Reine (jue le résultat de la conférence avait été peu satisfaisant. Elle n'en douta plus, lorsque Napoléon envoya un de ses Maréchaux s'excuser de ne pouvoir se rendre chez elle, à cause d'affiiires qui lui étaient survenues.

Un moment après, le Roi rentra j)Our rendre conq)te à la Reine de sa pénible conversation. 11 l'allut malgré cela se rendre au diner. La Reine y arriva le cœur bien gros, retenant ses larmes avec peine; Napoléon était de très mauvaise humeur, silencieux et laconique. Le diner fut très embarrassant. Alexandre s'efforça de ramener un peu de calme et d'établir une conversation. Il n'y réussit qu'en partie. La Reine contint son inquiétude et, en quittant Napoléon, elle fit encore une tentative de conciliation.

Ne pouvant plus retenir ses larmes, elle lui dit : a Sire, ne me laissez pas vous quiller sans un relour d'espoir ; je remets en vos mains le sort de mon /Ils. Puis-je me flalter

qu'il vous devra un avenir moins triste? C'est le cœur d'une mère qui s'en remet à votre générosité. 35

Xapolcon lui donnait le bras pour la mener à sa voiture; elle s'arrêta pour obtenir une réponse et il dit enfin : « Je jerai ce que je pourrai " , et ajouta quelques mois entrecoupes sur la scène qu'il venait d'avoir avec le Roi.

La Reine rentra poui- s'iiabiller et retourner à Picktuj)ohnen. Le triste avenir ne lui laissait plus d'illusion et elle s'abandonna à toute sa peine.

C'est dans ce moment-là ([ue Murât, alors grand-duc de Bcrg, lut annoncé pour prendre congé de la Reine. Le Roi lui dit : « Vous trouverez la Reine fort émue de la manière dont Napoléon en agit avec nous. » Alui-at lui dit : « Tout ce qui entoure Napoléon partage mon indignation de sa conduite. C'est un maroufle que cet Empereur! » Celte expression très triviale était motivée par une scène que Murât venait d'avoir avec Xaj)oléon. Il portait à ce dernier dîner des pantalons cosaques, qu'il avait fait faire par le tailleur du grand-duc Constantin. Xapoléon le trouva ridicule, ne cessa de toiser Mural pendant le dîner el de s'en moquer. Cependant, il se taisait lorsque Murât lui dit : « C'est du grand-duc Constantin que j'ai reçu ces pantalons. " Xapoléon se contint jusqu'au départ du Roi, de la Reine el de l'empereur Alexandre. Il éclata alors el dit des choses fort désagréables à Mural. H parla même si liaul, que les aides de camp de l'empereur Alexandre en fuient témoins.

Le Roi el la Reine retournèrent le lendemain à Memel : le comte Hardenberg les y avait j)récédés de quelques

jours, car Xapoléon avait iei\isô de l'admettre aux iié<{0cialioiis et avait exijfé sou reuvoi; uiais il était j)arti pour Riga viugt-quatre heures avant leur retour poui- s'établir dans l'asile que lui avait offert Alexandre.

Leeouite Hardeuherg était déses|)éré du résultat de la paix de Tilsil, très inquiet du sort du Roi et de son cruel aveuir. Je lus touchée de sa sollicitude pour sou Souverain et je nie séparai de lui avec tristesse. II était lr<'s occupé de son successeur et obtint du Roi d'envoyer un courrier à M. de Stein, qui vivait retiré dans ses terres du pays de Nassau.

Hardenberg doutait que Stein acceptai cette ))roposilion. Il uie pria d'écrire à M. de Stein pour Fengagcr au sacrifice qu'on lui demandait. Ma lettre était certainement superflue-, il suffisait à un cœur et à un caractère comme celui de M. de Stein de |)enser qu'il pouvait être utile à son ancien maitre pour lui donuer cette preuve de dévouement, et suivre sans hésiter les ordres qu'où lui envoyait. Cependant j'écrivis.

La réponse de M. de Siein fut celle que j'attendais de lui. !l aunonca qu'il partirait le plus tôt possible pour Memel.

Le Roi et la Reine arrivèrent à Meuiel; ce ne lu! qu'alors qu'on sut les conditions onéreuses de la paix, entre autres la cession de Biafystok, que Tempereur Alexandre (fccepta/'f. On ue rim|)osail au Roi que ])Our lui donner un loj-t aux yeux de rEuroj)e et |)Our ajouter à ses humiliations la douleur de voir son ami et allié le dépouiller d'une possession, à la vérité saus inteiét pour lui, uiais (jui pou-

aOO CHAriTUE X

vai( ])arailrc blossaiile au Roi, apW's le sacrifice fait à Alexandre de Tolfre d'une paix aussi avantageuse que celle que Napoléon lui avait offerte au mois de mai dernier et qu'il avait refusée pour ne pas séparer ses intérêts de ceux de la Russie.

Le Roi et l'empereur Alexandre s'aj)préciaient assez pour comprendre que Turgence des circonstances ftiisait loi en ce moment ; mais généralement, on fut indigné contre Alexandre.

Je ne le revis que quelques mois après. 11 me ])arla alors avec regret de la position cruelle où il s'était trouvé à Tilsit (1), du mauvais es|)ritqui s'était manifesté jusque dans ses Gardes et de l'insurrection prête à éclater en Courlande et en Livonie.

Nous-mêmes en avions été alarmés-, car nos é(|uipages, envoyés à Riga j)Our nous y attendre, n'eurent la |)ermission d'entrer que de nuit dans la ville, tant le jX'uple était ii-i-ité contre les étrangers et les fuyards (pii arrivaient chez eux.

Pendant que les négociations duraient encore à Tilsit, M. Robert Wilson alla à l'armée russe pour y voir des amis. Par leur entremise, il ol)tint un uniform(> de Cosaque, (|ui lui permit de s'approcher de Na|)oléon. La paix fut conclue et Sir Robert Wilson fut invité à im

(1) Par le traiti; de Tilsit, la Prusse était réduite à quatre proviiiecs : Poméranie Brandebourg, l'ieille-Priissc et Silésle, et était loreée d'ahandonner le icsle de sou pays, destiné à loruier le uouvcau roya'iiiie de VVeslplialie et le graud-duelié de Varsovie (|ui fut douiié au roi de Saxe. La ville de Bialystok, eédée à la Prusse lors du troisième partaye de la Pologne eu ITU.'), pavsa à la Russie eu 1807, au Irailé de Tilsit.

(lînor dos jjardos do Proohrajonski (I). Très indignô de cotte paix, il nous conta qu'en ayant parlé avec amertunio, un des ol'ficiors supérieurs lui dit : ^ Si l'empereur Alexandre n'avait pas accepté les conditions de cette paix., c'est nous qui l'auriojis conclue.

Alon mari revint alors de Vienne; la j)ai\ do Tiisit avait paralysé les néj|Ociati(>ns avec rAutrielie ot celte |)uissance se trouvait maintenant dispensée^ de s'occuper des intérêts de la Prusse.

La lete du Roi (3 af)ùt) fut célébrée avec une vivo émotion. La duchesse do Courlande était arrivée j)Our passer cet anniversaire avec nous. Elle était restée durant tout l'hiver à Alitau ; la «{loiro et le succès de Napoléon l'avaient enthousiasmée; je m'en suis aKlijjéo, car je l'aimais d(^|)uis lon;|lomps. Elle était 1res bomie de CŒur, noble et ;]énéreuse (\(^ caractère, prête à se dévouer pour ses amis; mais son esprit n'était pas éminent.

Depuis la paix sij>néo à Tiisit, nous nous attendions à notre prochain retour à Berlin. Mes parents m'écrivaient même de revenir sans attendre le dé])art do la Cour. Mais la garnison française, qui avait dû évacuer la ville d'après les arrangements du traité, lut tout à coup renforcée; les généraux français, (pii jusqu'alors n'occupaient j)as les maisons royales, s'y logèrent, ot notre maison, qui, par égard à la sollicitation do mon père, avait été exenij)tée de

(I) Premier régiment de la Garde en Rnssic, dont tous les officiers appartiennent à l'aristoeratie. Il fut fondé par Pierre le Grand en 16<S1). Son nom provient du domaini^ préféré de ce Soiuei-ain ; il se trouve non loin de Moscou.

262 CHAPITRE X — 1 SfO" .

logements militaires, lut occupée par le maréchal Victor. Le projet de retourner pour l'hiver à B(>rlin dut être abandonné.

M. de Stcin arriva au mois d'octobre à Aleniel. 11 fut reçu par le Roi avec beaucoup de prévenance et d'amitié. Je n'ai même jamais vu le Roi plus empressé de |)rouver à quel point il appréciait la preuve d'attacliemenl que lui donnait M. de Steiu. Celui-ci estimait tant son maître que je tus souvent touchée des expressions de son dévouement, dont le Roi ne connaissait peut-être |)as toute l'étendue.

M. de Stein trouva nécessaire de rétablir des rappoils directs avec Napoléon et de travailler à adoucir les dures conditions imposées au pays par le Irailé de Tilsil. Le Minisire vint en causer avec mon mari et voulut l'envoyer h Paris. 11 s'y refusa, trouvant avec raison que, s'il s'agissait de flatter l'Empereur par cette mission, le choix d'un frère du Roi amènerait mieux ce résultai. M. de Stein en parla au prince Guillaume (1) qui accej)ta. La suite du Prince fut aussitôt nommée et il partit pour Paris, avec plus de confiance et d'espoir que je n'osais en concevoir.

Nous achevâmes tristement notre année à Memel. Ala pauvre Loulou était toujours ])lus ou moins souffrante depuis son funeste accident. Au commencement de Taulomne, elle prit une mauvaise toux cl lui hors d'étal de pnilir lors(juela Cour se disposa à aller à Kœnigsberg.

(1) Krèrc de Frécléric-Guillaiime 111.

Rapport de la princesse Louise sur l'entrevue de Tilsit adressé à sou mari, alors eu missiou à Vieune (1).

N'ayant pas l'espoir de te faire parvenir de lettre, mon bon ami, je pense qu'il te sera agréable de te conserver les détails sur tout ce qui s'est passé depuis les derniers événements. On oublie tant de choses, aj)rès coup, que je m'empresse de les mettre par écrit.

Après la nouvelle de la bataille de Friedland, le Roi fui instruit par le général de Bennigseu de l'impossibilité de continuer la guerre. Tous les rapports s'unirent à déclarer, non la faiblesse, mais le désordre de l'armée russe, leur manque absolu de tout, la mauvaise volonté du chef, mais aussi le zèle soutenu et le dévouement du soldat.

Ce|)endant, l'armée intacte de Tolstoï, l'arrivée de 40U00 hommes de nouvelles troupes, sous le prince

(1) \'ous lirons le rapport li-dessus de la correspondance de la Princesse avec sou mari. Comme ou le verra, il u"a pas été écrit en im seu trait de plume, mais à différentes dates. Il est, en partie, tiré des écrits adressés an Roi, puis des lettres du Roi même à la Reine; de celles de la Reine adressées à son père le yraud-duc de llecklembourg-Strelitz, i[i\o la princesse Louise était autorisée à lire, et en dernier lieu des récits faits par Leurs Majestés à leur retour de Tilsit.

Labaiioff, firent espérer au Roi une résolution vigoureuse de la part de l'empereur Alexandre et il partit pour Szawle. Dès le lendemain de son dépari, on apprit que le grand-duc Constantin se mêlait lui-même des lugoeiations entamées entie le général en chef et le prince Murât. Malgré le relus de l'aide de camp d'Alexandre de souscrire la leltre oii l'on Irailait |)ar écrit de l'aniiislice, le Grand-Duc l'envoya de sa propie autorité à \;ipoléon, en accordant an prince Murât tous les titres (pie son frère Alexandre lui avait jusque-là refusés.

La suite de cette démarche fut la demande d'une en- Ireiue entre les deux Monanpies, dont la nouvcHe arriva en même temps que le Roi à Szaule. La première lettre annonçait la proposition faite à rEuq)erenr à ce sujet et Tintention de celui-ci de racccptcr.

Le Roi j)ensa alors aller dans une petite ville mm loin de Tilsit et du Niémen j)our y attendre la ratification de l'armistice. Celle-ci, traitée entre le Grand-Duc et le prince Murât, fut remise à Alexandre pendant la i-oute. On changea encore une fois de projet et on paitit en droiture pour Picktupohnen, village situé à une lieue de Tilsit.

l/<'ntrevue pro|)os('e entre Alexandi-e et Napoléon eut lien sur un pont volant, etaldi à cet effet sur le Xiémen, où l'on avait construit ;i la hâte un pavillon. Tous deux se trouvèrent en mé'me temjts sur la rivière, entourés de leurs gardes, ils entrèrent dans les chaloui)es qui les attendaient et d'une chalou|)e à Tantre, la comiaissance se fit et la conversation s'engagea.

Le Roi, cache sous un simple manleaii des Gardes du corps, mêlé à la loule des spectateurs qui bordaient le rivage, en fut témoin. Après une demi-heure d'entretien, l'Empereur et Napoléon quittèrent leur chaloupe et se rendirent dans un des pavillons, tandis que leurs suites occupèrent l'auti-e.

Napoléon parla pendant deux heures de la situation, des affaires a\ant et après la guerre, entreprise sans raison, se plaignit de la conduite du Roi à son égard et appuya sur le peu d'intention qu'il avait eu de faire la guerre, « car, dit-il, à Alexandre, // n'etitrail pas dans nie-i plans à ce moment-là de la faire à la Prusse et d a [faiblir mes forces, dont je voulais me servir dans la (juerre que je projetais contre vous •>■> .

L'empereur Alexandie ayant détendu les intéi'èls de son allié el n'ayant point voulu les séparer des siens, Na|)oléon lui dit : « Mais, dites-moi, Sire, quelle raison pent rous enqaqer à prendre fait et cause pour ce Roi et pour cette Prusse/ ••> L'entretien continua sur ce ton ; cependant, il fui toujours tourné d'une manière flatteuse et polie pour l'Empereur, quoique Napoléon ne cachât point son peu de disposition à nous mêler dans les négociations.

Ce |)oinl cependant fut arrêté et l'entrevue avec le Roi, en présence d'Alexandre, fixée au lendemain à la même heure. On convint encore de choisir Tilsil, ville neutre, de la |)artager en trois parties qui seraient occupées par des garnisons russes, françaises et prussiennes, ainsi que par leurs quartiers généraux. Alexandre, pour sa personne, décida d'aller lui-même y demeurer.

Au sortir de renlretien, les suites respectives furent présentées par leur maître; on s'embrassa, chacun remonta clans sa chaloupe et regagna le rivage, où les cris de : tt Vive r Empereur ! v recurent Napoléon.

L'empereur Alexandre se rendit d'abord chez le Roi, lui fit le rapport exact de tout ce qui s'était passé, et lui donna en cette occasion de nouvelles j)reuves de sa constance et de son attachement.

Le lendemain , à onze heures, l'Empereur dans sa calèche vint chercher le Roi et, escortés par ses Chevaliers-Gardes et nos Gardes du corps, ils prirent la route du Xiémen. Au moment où les troupes se rangeaient pour laisser passer la voiture, ils aperçurent les Gardes-Françaises au bord du rivage et Na|)oléou déjà prêt à monter en chaloupe.

Les mêmes cérémonies que la veille eurent lieu; la connaissance se fit de même, excepté qu'on n'eut pour le Roi qu'une froide j)()htesse. On proposa d'entrer dans les pavillons qui, ])Our la circonstance, étaient décorés de fleurs et de feuillages par les ordres de Napoléon. Un A sur un pavillon, un A'^ sur l'autre, et le chitfre du Roi omis lui prouvaient qu'il n'était pour rien dans cette attention.

On causa uue heure et deuiie de sujets absolument indifférents; ceux qui intéressaient le |)lus l'ureul |)assés sous silence. L'empereui' Alexandre ti( tous les frais (l(> la conversation, tous les égards de Napoléon lurent pour lui, el le Roi fui traité avec la plus grande insignifiaiu-e. Au nuunent du déj)art, Napoléon proposa à Alexandre de venir dîner chez lui le même jour, sans faire la même pro|)Osition au Roi. I^es suites des trois Monanjues parurent; le Roi

présenta à Napoléon le général deL'Eslocq, otM. do Kloist qui l'accompagnaient ; Napoléon dit nnmotau général, puis, sans présenter au Roi le prince Murât, les généraux Duroc et Bertrand qui étaient de sa suite, il partit et laissa le Roi fort peu content de cette première enirevue.

Les cris de « Vire V Empereur ! i^ leçiirent de nouveau Napoléon et les <■•. /lounas! ^ de rariiu'e russe, leur maître et le nôtre. A son retour, le Roi trouva les articles les plus insidieux ajoutés aux stipulations de l'armislice que négociait le général Kalckreulli, qui se trouvait à Tilsit pour la ratification et n'avait pu la conclure.

Le Roi déclara ne vouloir rien changer à ses propositions. Enfin, cette affaire s'arrangea par écrit, comme Napoléon l'avait voulu, et celui-ci céda, en réalité, dans cette circonstance, à ce que le Roi avait demandé.

Le lendemain de cette entrevue, l'empereur Alexandre partit pour Tilsit, oii les trou|)es françaises manœuvrèreul devant lui, et il souj)a chez Napoléon. On parla toujours d'affaires; ce dernier répéta plusieurs fois qu'il faudrait sous peu changer les ministres et les négociateurs, car il sentait si fort l'ascendant cl Alexandre sur son cœur, qu'il pourrait lui faire oublier les intérêts des nations qui lui étaient confiés ! """' '

Le Roi, après l'arrangement de l'armistice, accepta Fiuvitation de se rendre à Tilsit. Il y prit un pied-à-terre, tout en restant à demeure à Picktupohnen, mais vint le même jour à Tilsit. Le prince jMurat alla à sa rencontre, le manqua et lui en fit des excuses. Puis il l'accompagn;! avec des détachements de chasseurs de la Garde jusqu'à la

porte de l'empereur Napoléon. Alexandre s'y trouvait déjà.

On alla assister à une revue et à une manœuvre des Gardes sous les ordres du maréchal Davoust et on ne se mit à table qu'à neuf heures. Avant le diner, \a|)oléon demanda (k^s nouvelles de la Reine et de son enftint malade, il ajouta : u Je sais que la Reine me hait, niaisj'espi've que lorsque vous ferez la paix avee moi, qu'elle fera aussi la sienne, •■i Le Roi ré|)ondit sans embarras et finit sa |)hrase en disant : " Ce n est pas la Reine qui a o£'ensé Voire Majesté. »

On se mit à table : TEmpereur de Russie au milieu, Xapoléon à sa jjauclie, le Roi à sa droite, le <{rand-duc Constantin et le prince Mui'at sur les flancs, Duroc vis-àvis, servant debout; point de |)a;|es ni de domestiques. Les officiers de la maison, ré|)(''e au coté et en lial)il brodé sur toutes les coulures, servirent. Rouslan l'ut cbarjjé du service du Roi.

Après le potajje, Xa|)oléou se leva et but à la sauté de la reine de Prusse. Le dîner ne dura que tiois (piarls d'heure; le Roi se retira immédiatement aj)rès, mais l'entretien de Xapoléon avec l'empereur Alexandre se prol(m;];ea tort avant dans la niiil. Sou inimilie coiilrc le baron de Hardenbcr;5 et le {jéiu-ral de Riichel n'est poini cliauîiée pai" les circonstances. Le premier écrit au second : >. Je ne perds pas l'espoir de voir rendre a la Prusse une existence politique indépendante. .. ?' ; pourtant, Hardenberg ajoute : it Le si/stème politique de la Russie a e/itière/nent ehamjé... »

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