‹ Quarante-cinq années de ma vie (1770 à 1815) publié avec des annotations et un index biographiqueChapitre 11 sur 25 · S07 2fi · texte numérisé non relu

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Le mhiistro de Suède a été a])pelé par le Roi. On ii\) rien dit au ministre d'An;|leteiTe, ni à l'andiassadeur, lord Gower, qui a été envoyé à Tilsit pour connaître les intentions de l'Empereur. Il est peu satisfait de son courrier; Tunion entre Alexandre et \a|)oléon |)ai'ait être intime et l'Angleterre n'entre pour rien dans les négociations actuelles.

Le prince Czartoryski et le comte Slrogonoff, AL de NowosilzofF sont restés tous les trois ;i Szawle, ce qui fait supposer qu'ils n'ont pas pris part aux événcMuenls j)résents.

Le maréchal Kalckreutli, toujours à Tilsit depuis la négociation de l'armistice, a écrit an Roi pour l'avertir qu'il savait par un homme de confiance de la Cour inq)ériale que Napoléon verrait avec |)laisir l'ariivée de la Reine à Tilsit et que sa présence |)Ourrait y faire beaucoup de bien.

Le Roi a répondu, ainsi que la Reine, que Sa Majesté serait disposée de s'y rendre, si elle pouvait y être utile; mais que l'empereur de Russie ayant déclaré, dès le moment de son arrivée, que la présence de la Reine, des dames et de tout oljjet de distraction lui étail désagréable, dès qu'on s'occujjait d'affaires sérieuses, Sa Majesté n'y viendrai! qu'autant que les deux Empereurs en témoigneraient le désir.

C'est le L' juillet (et après tous les détails ci-dessus) que sont arrivées les nouvelles du détrônement de remj)ereur Selim, du renvoi de tous les Français destinés à mettre sur un nouveau pied le militaire turc. L'insurrection des

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provinces qui entoiiienl Xaples, la brouillerie du roi de Hollande avec son frère Xapoléon, enfin l'arrivée de l'expédition anglaise, dont l'avant-garde doit être à Stralsund, toutes ces nouvelles, si importantes il y a trois ou quatre jours, sont sans intérêt pour nous actuellement et aucun elTort ne sauvera plus l'Europe.

Les dîners, les entrevues se succèdent l'une à l'autre. Napoléon garde toujours vis-à-vis du Roi un silence absolu sur les événements et sur ses intentions. On a fait croire an Roi que sa réserve, qui est chez lui suite d'embarras, déplaisait à Napoléon, la regardant comme un témoignage de méfiance et d'inimitié.

Le Roi a donc pris sur lui de s'en rapprocher davantage et même de lui parler des projets de paix et des bases sur lesquelles il voulait l'établir. Il n'en a reçu que des réponses évasivesetlui a dit entre autres : ^^(Juantàla Pologne, il faudra lui donner un Roi qui ne porte ombrage ni à r Autriche ni à la Russie. ■■'

Les diners se passent du côté de Napoléon en questions de tous genres et souvent fort embarrassantes. II demande par exemple à Alexandre : « Combien vous rapporte j)ar an l'impôt du sucre/ — Pour combien vendez-vous de pelleterie et de fourrure par aimée? — Perdez-vous ou gagnezvous sur tel ou tel objet d' administration? '•> Une autre fois, c'est la religion qui est sur le ta|)is et il leur fait des (piestions comme un prêtre à un catéchumène. Celles-ci s'adressent principalemenl à l'Empereur; le Roi n'est que rarement dans le cas d'y répondie.

Cependant, dernièrement, en parlant à Alexandre

(levant le Roi des regrets qu'il avait eus (rcntreprendre celte guerre qui avait dérangé tous ses plans, Xapoléon dit : a Quant au baron de Hardenheni , je le regarde comme un homme qui m'a donné un sou/J!et par la manière dont il s'est conduit vis-à-vis de M. de La Foresf. «

M. de Talleyrand, prince de Bénévent, se trouve à Tilsit; on le dit encore |)lus mal intentionné que sou maître envers la Prusse. AI. de Riicliel prétend avoir reçu une lettre dans laquelle on lui écrit que la Silésie et la Pologne, cédées parle Roi, étaient, une des premières conditions demandées, mais que le Roi s'y était refusé.

C'est le prince Kurakine et le prince Labanoft" qui sont nommés de la part de l'empereur Alexandre pour les négociations; de notre côté, c'est le maréchal Kalckreuth et le comte de Goltz. J'ignore si M. de Talleyrand traite lui-même avec ces Messieurs, ou s'il a nommé des négociateurs.

Le Roi trouve tous les jours, soit dans l'antichambre de Napoléon, soit dans sa suite, le prince de Hohenlolie, qui a quitté son uniforme pour prendre celui d'aide de camp du prince Jérôme, puis le comte Krasinski, d'autres Polonais et plusieurs anciens officiers prussiens.

Hier, P' juillet, a dû avoir lieu la première conférence. On prétend (jue huit jours suffiront pour établir les préliipinaires. Dans un des derniers entretiens de Napoléon avec Alexandre et le Roi, il leur a annoncé qu'il avait fait coucher ses idées par écrit relativement aux conditions de la paix à conclure.

Aujourd'hui, 3 juillet, les lettres du Roi mandent que le

maréclial Kalckreutli ne cesse de le persécuter pour l'arrivée de ia Heine. Il lui écrit que plusieurs |)ersoniies marquantes Pavaient prévenu du bon effet que ferait la présence de Sa Majesté. Il ajoute qu'un soir, étant déjà déshabillé, lîerthier passa chez Kalckreutli en sortant de chez Napoléon, sous prétexte d'une autre afiaire, mais au fond seulement })Our l'assurei- que le bien-être et l'existence de la Prusse dépendaient de l'arrivée de la Reine, qui par son affabilité, sa douceur et sa;jràce saurait opérer en peu de temps tout le bien que des négociateurs ne pourraient auiener. Sachant combien Xapoléon souhaitait cette arrivée, Bei-lbier, de sa propre autorité, avait aiuioncé à ce dernier c.qit'on désiraif (iiissi du côte du parli prussien que la Ileiue vînt faire une visite au Roi à Pichliipô/men ■>■> , ce à quoi Napoléon, j)araissant très content, ain-ait répondu : « Ah! c'est d'autant mieux, v Ce mot a tout décidé.

C'est demain, i juillet, que la Heine va se mettre en route pour s'établir près du Roi à Picktuj)ohnen pendant cinq ou six jours. Cependant elle est prévenue qu'elle ne recevra point la visite de Napoléon, (jui ne |)ass(> pas le Niémen, que ce sera donc elle qui ira à Tilsil dans Tap- ])artemeut i\uc le Roi s'est réservé connue |)ied-à-terre. Là, elle recevra Napoléon et sera aj)|)ai'eumieul iuviléeà diuer ou à soiq)er.

AI. (le Hardenberg insiste également sur la nécessité du prompt départ de Sa AIajest(''. Les affaires se ti'aiteut avec une telle ])récipitation, (pTou |)arail craindre que tout délai puisse être funeste. lilnnueiir de Napoléon

csl radoucie ces derniers jours; il questionne moins et parle davanlajje. Le Roi admire l'clendue de ses connaissances et son vaste génie. Il a cause avec détails des différentes branches de commerce de tous les pays qu'il <{ouverne, des divers établissements créés dans ce but, de leur origine et de leur genre. 11 s'est exprimé avec une précision, une clarté, une connaissance approfondie des choses, qui a fait l'admiration des deux Souverains, souhaitant, mais tout bas. qu'il employât pour le bien et le bonheur du monde, des moyens, des talents et un génie qui, jusqu'à présent, n'en ont été que le fléau.

Le papier concernant les projets de la paix n'a pas encore paru. Les troupes manœuvrent presque fous les soirs, tantôt les françaises, tantôt les russes; le diner suit. Le grand-duc Constantin et le prince Murât sont très grands amis. La Reine est partie, accompagnée de la comtesse de Voss et de la comtesse Tauentzien et est arrivée le 4 à Picktupohnen. La grande nouvelle qu'elle y a appris est la retraite du baron de Hardenberg, qui l'a lui-même demandée, après que Napoléon eut déclaré « qu il coîitinuer ait plutôt quarante ans laquerre que de le laisser à la tête des AIJaires étrangères " .

Le comte de Goilz a obtenu le j)ortefeuille; M. de Talleyrand lui a assuré que sa nomination serait agréable à Napoléon; en même temps, il a demandé avec détails des nouvelles de M. de Zastrow et de son sort actuel, ce qui fait présumer que, |)eut-être, il a le projet de le faire rappeler.

Le 5, au matin, i\I. de Caulaincourt est venu demander

des nouvelles de la santé de la Reine, la complimenter de son arrivée et lui témoigner les regrets de l'Empereur de ne pouvoir lui rendre visite à Picktupolinen, parce que Tilsit étant la seule ville neutre, il ne pouvait la quitter. Il a désiré savoir quand elle s'y rendrait, pour venir alors en personne lui demander de vouloir bien dîner chez lui à l'heure qui lui conviendrait. Le lendemain a été fixé j)Our cette entrevue.

Le papier contenant les idées de Napoléon sur les bases de la paix a paru à la première conférence ; les propositions en sont effrayantes. Il s'agit de perdre les provinces au delà du W'eser et de l'Elbe, la vieille Marche, la Silésie et la Prusse méridionale pour augmenter les Etats du roi de Saxe de nos dépouilles.

L'empereur de Russie négocie pour nous avec un vif intérêt; mais on croit au partage de la Turquie, et alors, adoptant les mêmes vues, les mêmes principes qui font le mobile de Napoléon, il ne pourra guère soutenir nos droits et les faire valoir. On dit que celui-ci a refusé à Tilsit les négociateurs autrichiens et anglais.

'^e parti du grand-duc Constantin gagne tous les jours plus de crédit dans l'armée russe, charmée de la paix, plus charmée encore de la fin de sa coalition avec la Prusse. On s'abandonne entièrement au |)arti français; celui-ci sid)jngue Alexandre, Napoléon le Halte et lui en impose à la ibis. Le j)artage de la Tiinpiie tente les Russes et Alexandre n'auia pas de choix, s'étanl laisse entraîner à (les prévenances, à des attentions sur lescpielles il ne jx'ut plus revenir.

Le Roi, peu avenant de caraclère, profondément Idessc par cette entrevue, par le peu d'empressement qu'on lui témoigne et surtout par le sort qui l'attend, conserve son air froid et réservé, ce qui lui donne plus de dignité qu'à son ami. Ce dernier marche au-devant de son sort, tandis que le Roi, depuis six mois, a tout fait j)0ur l'éviter.

La Reine a résolu de descendre dans l'appartement que le Roi s'est réservé à Tilsit. Napoléon lui avait fait arranger une petite maison avec toute la recherche dont Tilsit était capa])le-, les sentinelles étaient placées aux portes et Napoléon la faisant voir à Alexandre lui dit : ^^Eh bien! le cœur ne vous en dit-il rien ? »

La Reine ne l'a pas acceptée et fut le 6 à quatre heures à Tilsit, en grande toilette, sa voiture entourée des Gardes du corps. En descendant à la maison du Roi, elle a été reçue par l'empereur de Russie qui n'est resté qu'un moment. Dix minutes après. Napoléon entouré de ses Maréchaux et d'une suite immense est arrivé à clieval et s'est jeté à bas avec beaucoup de vivacité.

En voyant devant la porte du Roi les Dames qu'on lui a présentées, il les a saluées et a monté avec précij)itation l'escalier, au haut duquel la Reine l'a reçu. Elle a eu le bonheur de n'être ni inleidite, ni endjarrassée et était d'une beauté remarquable. L'e?ilrelien a duré |)[rs d'une heure; Naj)oh'()n lui a demande'' de dîner chez lui; eih' s'y est rendue à huit hcjires et demie et Alun; de Voss y a été admise. Pendant le diner Napoléon a beaucoup causé avec elle et avec la Reine, qui lui a parlé avec dignité et franchise. L'Empereur a assuré en être extrêmement content;

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l'a invitée à venir le lendemain voir les camps français et à assister aux manœuvres, ce qui n'a pas eu lieu.

Dans la conversation que Napoléon avait eue précédemment avec Alexandre et le Roi, il leur a parlé souvent de son bonheur, dans lequel il a presque une foi superstitieuse. Il dit i'-que la Providence était pour lui, puisque ceux qu'il avait à vaincre l attaquaient toujours là oiiil était le plus fort et ne profilaient jamais des chances heureuses qui étaient pour eux •'^ .En parlant de la campagne d'Egypte, il a raconté ce qu'étant une nuit couché près du mur d'un ancien édifice et profondément endormi, une 'partie de ce mur s'écroula sans qu'une pieiTe le touchât. En se relevant une pierre se trouva dans sa main, qu'il garda machinalement. L'examinaîit, il découvrit un camée d' Auguste d'une grande beauté. Et c'est ainsi que tout ce qui peut lui nuire n'amène que des événements heureux et souvent inattendus •>■> .

Napoléon a proposé au Roi M. de Zaslrow pour le remettre à la tète des Affaires étrangères; mais le Roi lui ayant dit qu'il avait des torts personnels à lui reprocher, il a renoncé à celte idée. M. de Hardenberg est parti le 10; le Roi étant attendu ce jour-là avec la Reine, il a cru |)lus prudent, plus utile pour Sa Majc'sté que \a|)()lé()ii ne put le croire encore influencé par sa j)résence. li pari pour Liban. Ccpinidant les préliminaires sont souscrits, Alexandre se rend à Saint-Pétersbourg et aujourd'hui, 10 juillet, Napoléon quille Tilsil, tandis que le Roi revient

La Saxe suit le sort de nos provinces, cl, si la Silcsie ne

lui tombe pas en pailajjr, ia l'oloyne est du moins jx'idue pour nous et on ne négocie plus que pour certains détails, (î'est le comte de Goltz, auquel le Roi a remis le porteleuille, qui est chargé des négociations ultérieures.

Dans nue des entrevues de Napoléon et d'Alexandre celui-ci lui a demandé « s'il avait l'intention de placer le prince Jérôme sur le trône de Pologne ^i ; mais Napoléon a déclaré <.<. qu'il ne voulait de la Pologne ni pour lai ni pour aucun prince français » . Il a donné à Alexandre son portrait et celui de Joséphine, ceux-là mêmes qui étaient placés sur la table à écrire de l'Empereur de Russie à Tilsit.

Depuis le 10 au soir, le retour de Leurs Alajestés nous a fourni quelques éclaircissements et quelques rapports sur les négociations de Tilsit. La première entrevue s'est passée avec beaucoup de politesse de la part de Napoléon et sans embarras du côté de la Reine. On avait désiré que celle-ci parlât d'affaires et on lui avait à peu près dit les points sur lesquels le Roi insistait. Elle s'exprima donc ainsi : « Sire, je sais que vous m'avez accusée de me mêler de politique. — Jih! Madame, ne croyez pas... — Non, Sire, j'en sîiis sûre et je dois vous éclairer sur la démarche que je fais en ce moment. — Madame, ne pensez point que je prête l'oreille éi des insinuations calomnieuses. — Sire, répondit la Reine, je suis épouse et mère et c'est à ce titre que je vous recommande le sort de la Prusse, pays auquel tant de liensm' attachent, oii on nous a donné tant de preuves touchantes d'affection. Le Roi tient à la province de Magdehourg plus qu'ci toute autre; à la rive gauche de V Elhe, que Sa Majesté Impériale lui enlève dans les premières

propositions. J'ai donc recours à son cœur généreux^ c'est d'elle que je demande^ que j'attends le bonheur. — Vous serez charmée. Madame, de vous retrouver à Berlin. — Oui, Sire, mais non à toutes les conditions. Il dépend de Sa Majesté Impériale de nous y faire retourner sans douleur et de lui devoir notre attachement et notre reconnaissance. — Madame, je serai certainement très hcureu.r... Votis avez là une robe superbe, oii a-l-cUe été faite? — Chez nous, Sire. — A Breslau? à Berlin? le crêpe se fait-il aussi dans vos fabriques? — Non, Sire.. . Mais Votre Majesté ne me dit pas un mot consolant sur des intérêts qui seuls occupent mon cœur en ce moment, où j'espère obtenir d'elle une existe?ice plus heureuse pour tout ce qui m'est cher. Le cœur de Votre Majesté Impériale est trop noble; elle allie à ses grandes qualités un trop grand caractère pour être insensible à mes peines. 55

Napoléon l'écoutait avec intérêt; la Reine voyait dans l'expression de sa physionomie quelque chose d'adouci, un trait de bonté dans sa bouche et dans son sourire qui lui annonçait du succès, lorsque l'entrée du Roi interr()m])it la conversation. Napoléon, en revoyant Alexandre, lui dit : « Le roi de Prusse est entré bien à p?'opos; s'il était venu un quart d'heure plus tard, je promettais tout à la Reine!... t^ Ce mol lui donna plus de courage et plus d'espoir.

Napoléon eut j)()ur la Reine toutes les attentions possibles, il lui fil des compliments flatleuis, et après le diner la conversation s'engagea de nouveau sur les affaires. L'Empereur lui dit enfin : « Mais, Madame, que désirez-

i^oiifi exactement? dites-moi VOS idées . » La Reine lui expliqua alors en délail les désiis du Roi, les provinces auxquelles il ne voulait pas renoncer, les raisons d'un intérêt majeur de la position de telle ou telle province, soit pour le commerce, soit pour la subsistance de Berlin. Elle entra, selon moi, dans trop d(^ détails et elle aurait dû se borner entièrement au rôle qu'elle avait joué le matin. Ce qu'elle disait comme épouse et mère devait faire impression, et je crois qu'elle aurait réussi. Tout ce qu'on l'a chargée de répéter le soir n'était point dans son caractère, elle ne pouvait (|u'y perdre en en sortant.

Napoléon ne lui donna aucune réponse positive; il lui témoij]na des attentions, l'assura de son altacliement, et lorsqu'elle insista sur les affaires, il dit : « Madame, on m'avait toujours dit que vous vous mêliez de politique el , actuellement, d'après tout ce que j'ai entendu, je regrette que ce ne soit pas le cas. » On se tromj)a, je crois, sur Je sens de ce compliment qu'on prit à la lettre et Napoléon ayant dit à Alexandre, après le départ de la Reine : « Cette reine de Prusse est une femme charmante, son dme répond à sa figure. En honneur! au lieu de lui ôter une couronne, on serait tenté d'en mettre une à ses pieds. » Ces mots allèrent de bouclie en bouche, on se flatta de l'issue la plus favorable; Alexandre lui-même arriva chez Leurs Majestés, les félicita de l'heureuse impression qu'avait faite la Reine et des avantages qui en résulteraient pour la Prusse.

Il avait laissé Napoléon avec le prince de Bénévent et se flattait que le lendemain, la Reine étant de nouveau invitée

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à dîner, les affaires seraient U^rminécs de la manière la jîlus satisfaisante. Au lieu de cela, MM. de Kalckreuth et de Ciollz furent instruits des intentions de Napoléon dès le lendemain matin. Les conditions les plus humiliantes furent envoyées au Roi : la perte du pays entre l'Elbe et le W(\ser, de la rive gauche de l'Elbe, des provinces de la Saxe, de la Silésie et de toutes les provinces acquises par les trois partages de la Pologne ne laissait plus au Roi que la moitié de son royaume. A|)rès les iUusions de la veille et la bonne espérance dont on se berçait, ce couj) j)ariit d'autant plus affreux.

L'indignation, la douleur étaient peintes sur toutes les physionomies, lorsqu'on annonça le grand-duc de Rerg. La consternation qu'exprimait le visage de la Reine frappa celui-ci. Il lui demanda .s/ elle n'était pas bien. Le Roi prit la parole et dit : « Il n'e.st pas étonnant qu elle se ressente des chatjrins affreux que nous cause l' Empereur et de la manière indigne dont on mène les négociations. "

Le gran(!-iluc de Berg jura n'être instruit de rien et avoir eu, comme tout le monde, les espérances les plus favorables pour la Prusse. La Reine dit « que l'accueil de l'Empereur lui en avait aussi donné, mais qu elles avaient été de courte durée. — Sii^e, répondit le grand-duc de Berg, j'ai paru être le motijet l'instrument de cet te odieuse guerre, mais veuillez croire que je n'ai point de part à ce qui vous arrive, que je n'ai point d'ambition; qu'heureux éi Paris, tous mes vœux se bornent à y vivre et à ne point èlrc forcé de jouer un rôle pour lequel je ne suis point né. 1/ F.mpcreur a de grandes qualités, mais ce n est jxis tout pour la

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postérité, il lui faudrait encore montrer un grand caractère et il n en prouve point dans ce mometit. Croyez que je suis profondément blessé de sa conduite. »

Il en parla encore en termes plus énergiques au grandduc Constantin.

C'est après Fagilation de toute cette matinée qu'on partit pour Tilsit. Napoléon avait dit la veille qu'il demanderait à la Reine de venir lui présenter ses honnnages. On l'attendit donc à l'issue de la conversation qui devait avoir lieu entre lui, l'empereur Alexandre et le Roi. Elle dura trois heures, au bout desquelles le cortège brillant qui le précédait toujours passa sous ses fenêtres sans s'arrêter et l'air morne et triste du Roi, l'embarras d'Alexandre, l'expression sévère de Napoléon lui firent appréhender la triste vérité.

L'empereur Alexandre et le Roi arrivèrent avant le dîner chez la Reine. Elle apprit alors que l'entretien avait été des plus orageux ; on avait parlé de part et d'autre avec vivacité, le Roi n'avait ])u cacher son indignation. Alexandre avait cherché, mais en vain, à calmer et à rapprocher les esprits; sa propre émotion avait été si violente, qu'il s'était trouvé mal. Napoléon, furieux, pâle, jaunissant de colère, les lèvres bleues, s'était à peine contenu.

Cette malheureuse conversation a jeté entre les Souverains un germe d'inimitié plus profond que tous les événements qui avaient précédé et ont sans doute décidé du sort de la Prusse. L'existence éphémère qu'on nous accorde encore n'est qu'une complaisance de Napoléon pour

Alexandre et le premier nuage entre ces deux Cours sera le signal de notre exil. Ce sont les instances d'Alexandre dans la journée qui oui oUlciiu \U)uv nous la restitution de la Silésie.

Le prince de Neiicliàlel lïil envoyé chez la Reine pour la conduire an second dîner : mêmes cérémonies, mêmes égards (pu- la veille; n)ais la donleni- de la Reine, l'humeur nmrne du Roi, rend)arras d'Alexandre, la colèi-e de Napoléon étaient prononcés. Avant le dîner, on j)arla peu et de choses indifférentes et tout le repas se passa de même.

Au moment de partir, la Reine dit à Napoléon : u Sire^ après la conversailon que nous avons eue ensemble hier, après tout ce que Voire Majeslé m'a adressé d aimable, d'obligeant, je la quittais consolée, croi/ant lui devoir notre bonheur , celui du jJays et de mes enjaîils. Aujourd'hui, toutes mes espérances sont renversées et c'est avec des sentiments bien différents que je pars, -ii Napoléon n'eut |)as le temj)s de lui répondre, les Princes s'approchanl de la Reine pour prendre congé d'elle.

Na|)oléon, en lui donnant le hras pour la conduire à la voiture, lui dit : « Madame, vous m'avez écorché pour la bonne bouche... — Sire, je vous ai exprimé ma douleur. — Croi/ez, Madame, que Je ferai tout ce que je pourrai pour vous prouver l'intérêt et l'estime que vous m'avez inspirés. — Sire, cela dépend de vous; il en est encore temps, notre bonheur est entre vos mains. » Au même momeni, la Reine montait en voilure. Napoléon lui dit adieu et ils ne S(! revireul plus.

Dans la conversation (pii j)iécéda le dîner entre Napo-

léon, Alexandre et le Roi, ce dernier, qui avait eu rarement l'occasion de ])arler de ses propres intérêts, puisque Napoléon éludait ce sujet, ejitaina la conversation et parla avec chaleur et amertume des couditions humiliantes qu'il lui prescrivait. Napoléon, après l'avoir écouté, répliqua : c. Il est dam mon système dallaihlir la Priis.se, je veux quelle ne soit plus une puissance dans la halanee politique de l'Europe. «

Lelloi exphqua, au sujet de laPologne, ^<. qu'il avait formé le projet, si elle lui était rendue, d'en changer l'adininistra.lion; qu'en la cédant au roi de Saxe, les Polonais n'obtiendraient pas leur but déformer un royaume séparé; qu'ainsi Mapoléon, ayant le projet de laisser une puissante intermédiaire entre la Russie et lui, il serait plus généreux en la conservant et la Prusse, au lieu d enrichir un Prince qui s'était conduit indignement envers un Roi, son allié->^ . A ces paroles, Napoléon, furieux, mit fin à la conversation, après une dure réplique.

Le 8, le Roi accompagné du prince Guillaume dina encore chez Napoléon avec Alexandre. Les ordres russes et français, échangés, décoraient les deux monarques et leur suite. Napoléon attacha lui-même la petite croix de la Légion d'honneur à la houtonnière d'un garde de Preobrajcnski. Comme il est connu que ces gardes sont entièrement dévoués au général de lîennigsen, au grand-duc Constantin et au parti qui a forcé l'Empereur à faire la paix, ce témoignage de bienveillance de la part de Napoléon n'a pas paru indifférent aux spectateurs.

Cette journée se passa sans événements. Le Roi et

Napoléon furent, comme de couliuiie, froids et silencieux l'un pour l'a u Ire. L'empereur Alexandre fit les frais de la conversation; et dès qu'il fut question de la France, Napoléon entra dans des détails d'administration des plus intéressants. Il développa toutes les raisons qui l'avaient décidé à tel ou tel article de la Constitution française. « Mais, dit-il, ce qu'il y a d'admirable datis cette Constitution, c'est qu'elle ne me gène en rien, que je dispose de tout et que je fais servir la même Constitution à l'accomplissement de m,es projets et de mes volontés . »

Il parla des sœurs du Roi, loua la princesse de Hesse et dit à celui-ci : « Votre sœur d'Orange, sans me redouter ni me craindre, est venue près de moi. « Le Roi fut sensible à la manière dont ce mot fut prononcé. Adressant la parole au prince Guillaume, il ajouta : « Votre épouse est une princesse de Homhourg, sa mère est une jemme estimable. V On parla du prince de Suède : u (yest un fou « , dit Napoléon.

On n'alla pas au canip ce jour-là. Ce camp composé de plusieurs rues offrait iiu spectacle très élégant. Les carcasses des maisons étaient en bois et toutes recouvertes de gerbes de blé encore vert, de guirlandes de bleuets qui en faisaient l'ornement. On aurait |)u y admirer l'ordre et l'élégance, s'il avait été possible d'ignorer que ces instants coûtaient à seize mallieurcux villages toute leur existence.

Des demeures on ne voyait que b^s cbeminées qui en étaient encore restées. Toutes les maisons ainsi que les meubles avaient été enlevés pour former le cauq) el les pro|)riélaii"es erraient sans léu ni lien dans les forêts voi-

sines, où ils assaillaient les passants, refusant l'argent, et ne demandant que du pain pour leurs enfants qui mouraient d'inanition.

Dès les premières conférences du comte de Goltz avec le prince de Talleyrand, celui-ci ne laissa entrevoir que peu d'espoir pour la Prusse; et lui déclara qu'il fallait à la France nne puissance intermédiaire entre elle et la Russie «yjowr recevoir les coups d'épingle qui précèdent les coups de canon » , mais que la Saxe, sous ce rapport, convenait mieux à la France que la Prusse ; et lorsque le comte de Goltz eut son audience chez Napoléon, il ne fut d'abord question que du Comte, de la carrière qu'il avait parcourue... L'Empereur lui assura que sa nomination lui était agréable..., etc., mais quand Goltz se mit à lui parler des intérêts de la Prusse, en appelant à sa générosité et à sa grandeur d'ànie |)Our revenir sur les conditions humiliantes qu'il prescrivait au Roi, Napoléon l'interrompit avec véhémence et dans la chaleur de la conversation le tint par l'oreille, sans rien céder.

Le comte de Goltz lui rappela alors que le Roi avait été prêt à signer la paix à la fin d'octojjre et que W. de Zastrow s'était trouvé à Berlin à cet effel, que par conséquent Napoléon ne pouvait rejeter sur le Roi les malheurs de cette guerre; mais l'Empereur répliqua : ^<- Ali! si vous parlez de ce temps-là, peut-être ai-je eu tort ; j'aurais pu, il est vrai, l'accepter, mais de plus vastes projets m'ont arrêté. »

La paix avec la Prusse fut signée et la ratification échangée, sans que les préliminaires en eussent été alignés

et qu'on fût instruit des articles qui en faisaient la base. C'est huit heures après le départ de l'empereur Alexandre qu'on signa ces préliminaires, signature que Napoléon hâta, et, quoique le Roi s'y refusât durant cinq jours, il fallut finir par céder à la force.

Dans une des dernières conversations, ou (Ui moins entrevues de Napoléon et du Roi, l'Empereur fixa ce dernier fort longtemps, le regardant du haut en bas ; puis, examinant ses pantalons gris, il lui dit : « Vo?fS ctes ohlifje de boutonner tous les jours tous ces houtons-lù? Est-ce par en haut ou par en bas que vous commencez ? »

Napoléon a beaucoup jQatté la nation russe, l'a louée avec excès, disant à l'empereur Alexanche i^ qu'il avait une estime particulière pour la Russie; mais, lui dit-il, pourquoi vous entourez-vous d'autres gens que de Busses'/ Je n'aime point ces Livoniens... Pourquoi ne point donner leurs places à des Russes? — Mais, Sire, répondit Alexandre, /e pense que vous seriez aussi étonné que je le suis en ce moment, si je vous disais qu'un Alsacien n'est pas Français. »

Entrant un jour chez Alexandre et ne le trouvant pas. Napoléon sut que le Alaréchal delà Cour, le comte Tolstoï, qu'il disliugiiait beaucoup, se trouvait chez lui; il alla dans sa chambre et reulreliut longtemps des affaires, il finit par lui (lécl.ircr : a Jîcpétez bien à votre Emjyereur, mon cher Comte, que tout ce que je fais pour la Prusse, je le fais à cause de lui et nullement à cause des beaux yeux de la Reine et bien moins encore pour le Roi. «

Dès le premier jour où l'empereur Alexandre fut établi

à Tilsit, Napoléon lui dit après dîner : « Je viendrai prendre le thé chez vous, n Tout fut préparé. Napoléon arriva, Alexandre versa le thé, mais la tasse de Napoléon resta sur la table sans qu'il y touchât. Le lendemain, de même; Alexandre, le troisième jour, demanda à Napoléon s'il desirait du thé. — Oui^ dans une heure. — Plus tard w , fut sa réponse, mais jamais il n'en j|oùta.

Après la conclusion de la paix avec les Russes, le général de Bennigscn ne cessa de parler des forces de l'armée assurant qu'elle se montait à IGOOOO hommes prêts à combattre et que, dans un moment si favorable, on perdait la tète si on iaisait la paix. Il tâchait ainsi de rejeter sur l'empereur Alexandre les torts de la négocialion cl la précipitation des démarches, tandis que lui, son parti, les gardes Prcobrajenski et le grand-duc Conslantin y avaient déterminé l'Empereur. On dit que le Grand-Duc est allé jusqu'à rappeler à son frère la mort et le genre de mort de leur père, lui faisant par là appréhender qu'il pourrait bien avoir le même sort.

Dans la dernière conversation du Roi avec Napoléon, Sa Majesté lui ayant fait quelques reprt'sentations relalivement aux articles de la paix qui lui étaient prescrits, Napoléon, s'impatienlant des difficultés que le Roi lui faisait, lui dit avec un sourire amer, après l'avoir regardé qiiekpu! tem|)s : « Votre Majesté oublie qu'elle n'est pas dans le ras de traiter avec moi et que ce n'est quavec l'empereur de Jlussie que je négocie, v

Avant la présentation du comte de Gollz à Napoléon, celui-ci fit des difficultés pour recevoir un négociateur prus-

sien avec d'autre mission que celle de la signature du traité. Le Roi lui ayant cependant fait observer que le comte de Goltz devait entamer auparavant des négociations préalables, Napoléon lui répondit avec vivacité : « Négociez si vous voulez, iiégociez deux ans, je nij changerai pas un mot pour cela. «

Dans son premier tête-à-tête avec la Reine, Napoléon s'entretint do littérature, de botanique, de musique et de mode.

Roloiir il K(cnigsl)or<j. — Maladie l't (iu loiiciiaiilr de la jeune |)riiices.sc Louise Radzivvitt. — Ministère de AI. de Stein. — Alcxatidie à K(i'ni;j.sberg. — Kotrcvue d'EiTurt. — Stcin éloigné du Roi. — Voyage du Roi cl de la Reine à Saint-Pétersbourg. — Petits récits de Kœnigsberg. — Retour de la Cour et de la princesse Louise à Rcrlin.

Nous passâmes le 1 " janvier encore réunis à Memel. Toute la famille royale partit le 3 et nous y restâmes bien solitairement. Loulou se remettant, je pus les rejoindre le 31 à Kœnigsberg et ce ne fut qu'au mois de mars que la fièvre se déclara cliez Loulou, sa toux augmenta et ses forces diminuèrent.

Pour le jour de naissance de la Reine, il y eut un dîner de Cour. M. de Geertz vint porter les félicitations de mes ])arents. Il était le j)remicr de la maison paternelle que je revoyais depuis 1<S0(). Il nous était très dévoué et j'appris par lui beaucou|) de détails sur mon frère Louis que j'ignorais jusque-là, ainsi que de tout ce qui s'était passé à Beilin(l).

Peu de jours après, mon frère Auguste arriva aussi. Ce

(1) La Princesse apprit alors, entre autres intéressants détails, que c'était à son père, le prince Ferdinand, que les cleTs de la ville de Berlin avaient été remises le 5 décembre 1807.

fut une douloureuse réunion. C'était le seul frère qui me restait encore. Intimement liée avec les deux aînés, auxquels j'eus le chagrin de survivre, je n'avais aucun rapport avec Aujfuste, que la tendresse de ma mère avait entièrement isolé de nous. Je fus cependant très touchée de ne pas le trouver indifférent à mes peines et de le voir très ému en sentant ma pauvre Loulou si près du moment où elle allait ni'être ravie.

Depuis la paix de Tilsit, Auguste avait eu la liherté de retourner en Prusse. Pendant sa détention, il avait habité plusieurs villes de province en France et avait passé par Paris en revenant à Berlin. Il resta quelque temps avec mes parents et arriva à Kœnigsberg avec AI. de Clausewitz, qui l'avait accompagné en France.

Dès les premiers jours d'avril l'état de Loulou empira. Le 2 avril, veille de sa mort, j'étais assise près d'elle, je tenais ma main sur sa poitrine agitée et je vis ses regards se fixer sans cesse sur une antique pendule vis-àvis d'elle : « Que regardes-tu ^mon enfant? v lui dis-je.Elle me répondit : « L'ange qui est sur la pendule, le vois-tu, maman?... — Non, mon enfant, je ne vois rien. — Mais vois donc, chère maman, Vangc est place sur deux heures et demie. 5'

J'approchai uia tèle loul près de la sieunc, pensant <|n im icHct de soleil lui douuail celle illusion ; uiais je ne vis rien. Loulou cependant y portait toujours ses regards, jusqu'à ce qu'il lil loul à fait souibre, et répéta plusieurs fois. « Certainement, chère maman, l'ange est sur deux heures et demie! «

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