DÉCÉDÉ LE 3 AOUT
M. de La Rochc-Aymon, Royer et Brancion s'offrirent d'être tour à tour de garde auprès du tombeau, jusqu'au moment où il serait entièrement fermé.
Après celte cérémonie, Louis rassembla dans le salon toute la Cour du Prince, leur promit de la j)art de mon père qu'il remplirait scrupuleusement la volonté de son frère et que, dans tous les cas, il aurait lui-même soin d'eux. Louis, pour sa part, leur dit tout ce qui pouvait les consoler et les rassurer sur l'avenir. Il était si profondément touché et se laissait aller avec tant d'abandon à toute la sensibilité de son cœur, que tout ce qui l'entourait mêlait des larmes de reconnaissance à celles que la douleur leur avait fait répandre.
Je descendis au salon avant de me mettre en voiture. J'y pris congé de tous ceux qui s'y trouvaient rassemblés. Leur douleur, ma séparation de Rlieinsberg, où j'avais passé des moments si heureux, où mon mariage s'était décidé et où, sans doute, je ne retournerais plus; tous ces souvenirs m'émurent vivement. Louis était aussi très affecté et pleurait avec moi; Auguste avait bien envie d'être aussi touché, mais de nature peu sensible, et d'ailleurs peu aimé de mon oncle, il ne pouvait pas le regretter comme nous.
Eu arrivant à Bellevue, j'allai d'abord clu'z uion père, qui était très triste de la mort de son frère.
11 m'en |)arhi avec une vive douleur; il se plaisait à m'en entretenir, puisque avec moi il pouvait ra|)peler tant de détails qui étaient étrangers au reste de la famille.
Ma mère et Auguste se montrèrent très inquiets au sujet
du testament. Us étaient tous deux le jouet de M. de Slubenrauch. Celui-ci connaissait assez les volontés du prince Henri par ses gens d'affaires, pour savoir que les fiefs qu'il possédait du Roi, son père, et qui revenaient à mon père et à ses fils n'étaient pas, selon les lois, à sa disposition; mais que les biens allodiaux, et noinméinent les terres achetées avec ses revenus durant sa minorité, n'étaient données à mon père que comme jouissance et qu'ils retombaient, après sa mort, sans partage à Louis.
M. de Stubenrauch, fort lié avec AI. Beyme, qui, comme presque tous les serviteurs du Roi, était très désireux de diminuer la fortune que nous devions à Frédéric- Guillaume I", se fit auprès de lui un mérite de l'avertir de cette clause du testament du prince Henri et laissa entrevoir le moyen d'annuler cet article, en déclarant //e/" les terres allodiales^ ce à quoi, disait-il, la famille était très disposée.
Pour s'assurer davantaj^e de ma mère, il eut également la prudence de faire confidence de l'article en question au comte de Scbmettau, sous prétexte du zèle et de l'attachement qu'il avait pour Auguste, qui ne lui permettait pas de voir son frère aussi avantagé sur lui.
M. de Stubenrauch suggéra au Comte l'idée de faire déclarer les terres destinées àLouis/?<?/6* de la Couronne, ce qui amènerait un partage égal entre les deux frères et détruirait entièrement les projets du prince Henri à l'égard du premier.
Ma mère se laissa entraîner à cette proposition; Stubenrauch paraît n'avoir eu d'autre but dans toute cette
intrigue que de rendre un service assez essentiel au Roi et au Gouvernement pour en espérer une récompense brillante. Je ne doute point qu'il pensait entrer dans le Ministère après la mort de mon père, ce qui le poussait à présent à sacrifier les inlérêls de la famille de son bienfaiteur à son intérêt et d'y jeter le trouble et la désunion.
On décida mon père, même avant la publication du testament, à faire des démarcbes auprès du Roi, pour casser, ou au moins annuler les articles favorables à Louis. On prévint M. d'Alvensleben, qui crut devoir le faire par attachement aux intérêts du Roi, mais avec une ignorance absolue des droits de mon oncle et des pactes de famille. M. de Geertz, fort attaché à Louis, se trouvait à Charlottenbourjj au moment où l'on y reçut la nouvelle de la mort du prince Henri. Il entendit M. d'Alvensleben faire immédiatement la proposition d'annuler une partie du testament, en assurant que mes parents eux-mêmes le désiraient.
M. de Geertz en avertit Louis qui, déjà fort aijjri par ce projet, combiné dans sa famille, de le frustrer des bonnes intentions de son oncle, se décida à tout tenter pour constater son droit, c'est-à-dire de faire reconnaître que, selon les lois, le prince Henri était en droit de disposer de ses terres allodiales ; mais il se réservait celui de partager j)lus tard également avec son frère Auguste, j)our terminer parla, d'une manière digne de son cœur et de sa générosité, des discussions qui, hélas! nous plongèrent dans les agitations les plus pénibles et dont résultèrent |)our moi des chagrins que j'ai ressentis toute ma vie.
Louis espérait ainsi rassurer ma mère et mon frère ; et je me plais à me rappeler combien il était préoccupé de cet espoir. Cependant, on les aigrissait toujours davantage, et toutes mes peines pour les ramener l'un et l'autre à des sentiments plus justes furent infructueuses.