PREMIERE PARTIE
La famille Ferdinand de Frnssc. — La princesse Louise et srs frères Henri, Louis, Auguste. — Education des enfants. — Friedriclisfelde. — Visite de Frédéric IL — Dîner chez le Roi avec la princesse Czartoryska. — Le duc et la duchesse de Courlande à Berlin. — Vente de Friedrichsfclde.
J'ai atteint l'âge de quarante ans, et souvent j'ai regretté de n'avoir pas pris l'habitude de noter chaque jour les événements qui m'avaient frappée durant mon existence, et de n'avoir pas encore écrit pour mes enfants, à l'aide des quelques notes que je conserve, ce qui peut les intéresser sur mon enfance et sur ma jeunesse.
Aujourd'hui, où l'avenir incertain me presse de ne plus remettre davantage ce projet, je commence cet ouvrage, pensant qu'il aura quelque prix pour ma famille.
Je le lui destine comme un gage de ma tendresse et de ma confiance.
Née à Berlin, au palais Saint-Jean (l),le 24 mai 1770, dans un temps où la famille de Prusse n'avait qu'un seul héritier (mon frère Frédéric, né un an avant moi), ma naissance fut un cliajîrin pour mes parents, surtout pour ma mère qui avait ardemment désiré un autre fils. Alon père fut presque le seul à s'en réjouir et, dès lors, il me prodi'jua sa tendresse.
J'ai un souvenir confus de ma sœur Frédérique, plus âgée que moi de dix ans; elle traîna pendant treize ans une triste existence, qui fit regarder sa mort comme un bienfait.
J'ai conservé également quelques souvenirs de mon frère aîné ; je me rappelle avoir entendu parler de sa mort.
Mes frères Henri et Louis naquirent à Friedriclisfelde, le premier, le 11 novembre 1771; le second, le 11 novembre 1772.
L'ai rivée du grand-duc de Russie à Berlin (2), pour
(1) Le palais Saiut-Jcan, situé à Berlin sur le Wilhelmsplatz, fut bâti en ITîJfi. Le prince Ferdinand de Prusse y habitait comme Grand Maître de l'Ordre de Saint-Jean. Ce palais appartient actuellement au prince Léopold de Prusse.
(2) Henri de Prusse, le héros de la guerre de Sept ans, était venu en 177() il Saint-Pétersbourg pour s'entretenir avec la Czarine des affaires de Pologne; car Catherine n'-sislait aux enipiétcnients de Marie-Thérèse et de Frédéric II sur les frontières de la République polonaise . La mission du prince Henri consistait à effacer la trace de ces dissentiments et de consolider une amitié précieuse pour la Prusse. La mort inopinée de la première femme du grand-duc Paul lui fournit l'occasion de pénétrer plus avant dans l'intimité de la famille impériale, et le Prince proposa immédiatement un nouveau mariage pour le Czareuitcli avec sa petite nièce Sophie-Dorothée de Wurtembcrg-AIontbéliard ; idée à laquelle Catherine accéda de suite. La princesse de Wurtemberg fut invitée à partir sur-le-champ pour Berlin avec sa fille, afin de s'y rencontrer avec le grand-duc Paul. (iC fut le 10 juillet IT7() (|ue ce Prince y arriva. Il réussit
son mariage avec la |)riiicesse de Wurtemberg, l'arrivée de celle-ci, avec ses parents et sa sœur, celle de la landgrave de Hesse (sœur de ma mère, comme la duchesse de Wurtemberg) , la réception que Frédéric II fit au Grand- Duc, sont les événements les plus marquants de mon enfance.
On nous avait menés, mes deux frères et moi, dans l'appartement de la Reine(l) (notre tante) pour y assister. Tous ces moments sont restés gravés dans ma mémoire, et j'en conserve une image très distincte, quoique je n'eusse alors que six ans. On nous plaça à une fenêtre pour voir l'entrée du Grand-Duc; puis, dans le cabinet de la Reine, à l'arrivée du Roi. On nous avait bien répété que c'était le grand-duc de Russie que nous allions voir, et que c'était là son nom, si on nous le demandait,
Louis cl moi, nous avions compris notre leçon; mais Henri, retardé par de longues maladies, ne saisissait pas toujours aussi facilement que nous ce qu'on lui disait. Lorsque Frédéric II lui demanda quel était le Prince qui venait d'arriver, nous fûmes bien honteux de lui entendre dire : « Der Kurfûrst der Laiujen-Brucl,e (2). »
à plaire. On donna dix jours aux réjouissances. Les Princes de la Alaison de Prusse rivalisèrent de prévenances à l'égard de Paul. l'^rédéric trouvait des mots aimables pour le futur époux et, sorlant de ses habitudes peu prodigues, lui fit une réception des plus magnifiques. Le Grand-Duc passa encore deux jours chez le prince Henri, au château de Rhcinsberg, avec sa fiancée, puis la devança ;ï Saint-Pétersbourg.
(1) l'Jlisabeth-Chri.stine, princesse de Crunswick, épouse du roi Frédéric IL
(2) L'Electeur du Grand Pont, allusion ù la statue du Grand Électeur (jui domine un pont de la ville de Berlin.
4 CH A PITKE PREMIER
Louis, qui annonçait déjà beaucoup d'esprit et de vivacité, s'approclia du maréchal Rioumiantzoffavec lequel le Roi s'entretenait et lui demanda en regardant son épée : tt Jst das der Saebel icomil du die Turken geschlagen /iast{\)'^ " On expliqua au vieux Maréchal la question du petit. Il lut, dit-on, très flatté de voir un entant (h\cet âge déjà instruit de ses victoires et Frédéric II resta charmé de cet à-propos. Depuis, le Roi conçut pour Louis une prédilection particulière.
Peu de temps après, on me donna une gouvernante et à mes frères un gouverneur, M. Bàrbaum, homme honnête, bon, religieux, doux, capable de bien diriger leur première enfance. Quanta moi, je fus confiée à Mme de Bielfeld, veuve d'un sous-gouverneur de mon père. Il avait été homme de lettres et avait laissé sa femme ainsi que ses trois entants sans fortune. Lisette, sa fille, eut la permission d'habiter avec sa mère et j'étais heureuse d'avoir ainsi une compagne. Mme de Bielfeld partageait sa tendresse entre nous deux. C'était une femme très instruite et d'un esprit supérieur; malheureusement elle n'est restée que cinq ans auprès de moi; durant ce temps, elle éprouva tant de chagrins que sa santé délicate finit j)ar succomber. Le souvenir de sa bonté, de son indulgence, de sa sollicitude pour moi, me restera toujours présent.
Lisette était très douce : gâtée ou négligée par sa mère, elle n'avait pas conservé la simplicité de son âge. Ayant trois ans de plus que moi elle avait déjà des idées roma-
(1) Est-ce là le sabre arec lequel tu as bnllu Ls Turcs?
nesques; elle les nourrissait par la lecture de quelques romans français dérobés dans la bibliothèque de sa mère; Lisette m'associa à ses lectures; et j'y pris goiîtbien avant l'âge où on s'y intéresse ordinairement.
Son s joui- avec nous fut la cause de différends et de reproches qui aboutirent à une séparation. Sa mère l'envoya en Silésie, auprès de sa sœur, demoiselle d'honneur de la duchesse d'OKls.
Le lî> septembre 1771), à Friedrichsfelde, où nous passions les étés, naquit mon frère Auguste. Nous ne revenions jamais il Berlin avant le 10 décembre Le baptême d'Auguste y fut donc célébré; ce fut une grande fête pour mes frères et j)0ur moi.
Comme ainée, j'étais désignée pour présenter l'enfant au Roi. Cette perspective me rendait très heureuse; mais, faible pour mou âge, on craignit que je n'eusse pas la force de porter l'enfant; et c'est à la Grande Maîtresse de ma mère qu'il fallut céder ce bonheur tant désiré.
Frédéric II vint à Friedrichsfelde pour le baptême. La bonté du Roi pour nous, enfants, me fît une vive impression. Aj)rès la cérémonie, il appela Louis à l'autel et lui dit : « Mon petit bonhomme, lorsque je vous ai tenu sur les fonls haptismau.r, le prêtre a fait mi si long discours que je vous ai renvoyé avant qu'il l'eût fini ; je dois aujourd'hui réparer ce tort. -■> En disant ces mots, le Roi versa tout ce qui restait d'eau dans le bassin sur la tête de Louis, qui lui répondit avec beaucoup de gaieté et de gentillesse. Mon frère fut alors caressé pour sa présence d'esprit et sa hardiesse.
6 CHAPITRE l'REMIER
C'est ccUc même année que nous assistâmes aux fêtes données à l'occasion de la paix qui mit fin à la guerre de Bavière (1). Je me souviens du départ et du retour des troupes. Mon père, à cette époque, mécontent du Roi {2), quitta le service militaire et ne suivit pas l'armée. Ma mère désirait depuis longtemps qu'il renonçât à des fatigues, qu'il n'était plus en état de sup])orter.
La santé de Mme de Bielfeld s'affaiblissait beaucoup; souvent elle me j)arlaitdc la possibilité de sa mort. Cependant, lorsqu'elle me voyait trop inquiète, elle tàcliait de me rassurer, tandis qu'avec d'autres elle s'entretenait de ses craintes pour moi et du choix que l'on ferait pour la remplacer.
Le prince Henri, mon oncle, avait des bontés j)Our Mme de Bielfeld et, à cause d'elle, il me témoignait toujours delà bienveillance. Pour ces mêmes raisons, la princesse Amélie (sœur de mon ])ère) me traitait avec dureté;
(1) Il s'ayit ici de la jjuerrc allumoc par la succession de Bavière. Cette question fut définitiienicnt réylée et ratiliée par la paix signée à Tcschen en iTTf).
(2) Le prince Ferdinand, extrêmement attaché à son frère, le prince de Prusse, avait vivement pris sa cause contre la rancune mal justifiée de Frédéric II. Après la bataille de Collin (18 juin 1TÔ7), le Prince devait, à la tète des troupes qu'il commandait, effectuer son retour à travers la Bolièmc. H y manqua de vivres et, poursuivi par les Autrichiens, le Prince perdit tous ses bagages, ainsi que beaucoup de ses gens. Frédéric II attribua toute cette malchance uniquement à son frère (héritier de son trône) et lui fit sentir son mécontentement de la façon la plus dure. Profondément l)l(!ssé, le Prince adressa sa démission au Hoi, au(juel il demanda la permission d'aller à Herlin. Miné par ce chagrin et aussi par celui de son ancienne passion pour .Mlle de Panuwitz (mariée depuis 1751 au comte de V'oss), la sauté fort éprouvée du prince de Prusse n'y résista pas; il mourut peu de temps après (en juin 1758) à Oranienbourg.
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en général, elle n'aimait pas les petites filles et regrettait, pour elle-même, de n'avoir pas été un garçon (1).
Mon père n'avait pas consulté ma tante sur le choix de ma gouvernante. Elle trouvait que celle-ci devait être d'une grande famille et de religion calviniste. Mme de Bielfeld, que mon père avait désignée, était luthérienne et son mari avait été récemment anobli; aussi la Princesse ne pouvait-elle jamais la rencontrer sans prendre de l'humeur.
En 1780, un accident, arrivé à la chasse, faillit coûter la vie au comte de Schmettau, ancien aide de camp de mon père (2). Il s'était blessé lui-même, et on désespéra de sa vie. Nous partagions naturellement l'inquiétude générale; mais je dois avouer que nous jouissions beaucoup des moments de liberté que nous laissaient les occupations de tous auprès du comte Schmettau.
Mme de Bielfeld était alors très en faveur auprès de ma mère; très jalouse de ses droits, Mme de Katt, son ancienne amie, mettait constamment obstacle à leur amitié,
(1) Ija princesse Amélie de Prusse avait eu dans sa jeunesse un penchant malheureux pour un jeune et valeureux officier du nom de Trenck, qui paya cher sa trop haute prétcntiou ; le Roi le fit enfermer et Trenck fut jeté de prison en prison pendant de longues années. La princesse Amélie, très préoccupée de son sort, chercha à le délivrer de ses tortures, ce qu'elle obtint enfin par l'intercession de l'inqjératrice Marie-Thérèse. Cette souveraine imposa la liberté du jeune Trenck, dans les conditions de la paix qui mit fin à la guerre de Sept ans. Ce chagrin, que la princesse Amélie n'oublia jamais, fut probablement la cause de l'amertume de son caractère. Dans la suite, Trenck passa en France, se mêla à la Révolution, y devint suspect et fut guillotiné par ordre de Robespierre trois jours avant la mort de celui-ci, le 9 thermidor.
(2) Il resta l'ami intime de la i'amille du prince Ferdinand de Prusse.
g CHAPITRE PREMIER
qui devait rester un secret. Mme de Katt épousa, vers cette époque, M. de Bredow, vieux chanoine, ayant une réputation d'iiomme d'esprit, mais qui nous paraissait bien désagréable et était peu considéré dans la société.
En général, nous aimions peu Mme de Bredow, qui excercait sur ma mère un ascendant iàcheux. Nous l'avons souvent, peut-être à tort, accusée des orages de notre vie journalière. Nous ne causions, naturellement, que dans l'intimité de nos griefs contre elle. C'était un lien de plus entre mes frères et moi. Nous nous aimions tendrement. Henri, beau, bon, affectueux, était timide; ce n'était (|u'avecM. Barbaum, Mme de Bielfeld, son frère et moi (ju'il se sentait à son aise. Louis, impétueux, étourdi, quoique sensible, le taquinait souvent. Henri s'en attachait d'autant plus à moi. Louis était si aimable, si amusant, disait et faisait tant de folies, qu'il n'y avait pas de plaisir pour nous sans lui. Notre bonheur et notre gaieté étaient dus à notre tendresse réciproque.
Henri et moi, nous nous ressemblions beaucoup, mais il était plus beau avec ses cheveux frisés et ses traits réguliers. Notre ressemblance était cependant si frappante, à sept ou iiuit ans, (ju'un jour ma mère s'amusa à nous habiller en soldat, tous deux, et à nous mettre en faction devant la porte de mon père qui ne sut |)as nous distinguer.
liisette (le Bielfeld était une nature exaltée. A son contact, je devins à dix ans d'une sensibilité tort au-dessus de mou à;;e. .h' la reportais entièrement sur Mme de Bielfeld cl sur iii(>s frères, me sentant |)eu aimée de ma mère.
La maladie de ma chère gouvernante fit de rapides pro-
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grès dans Thiver 1781. Lorsque nous partîmes au mois de mai pour Friedrichsfelde, il fut décidé qu'elle resterait en ville pour élre plus près de son médecin. On l'installa dans les chambres sur le jardin et sa sœur quitta la Cour d'OKls pour venir la soigner. Notre séparation fut pour moi un chagrin d'autant plus grand que je voyais combien elle-même en était affectée.
Je passai tristement les premiers mois de notre séjour à la campagne, demeurant la plus grande partie de mon temps dans ranlichambre de ma mère avec ses femmes. Je voyais moins mes frères et je n'allais guère plus d'une fois par semaine chez Mme de Biclfeld, qui s'éteignait de jour en jour.
Très négligée dans mes études, on ne tarda pas à s'apercevoir que j'oubliais le peu que j'avais appris. Mme de Bielfeld, consultée sur le choix de la personne qui devait la remplacer auprès de moi, conseilla Mlle de Keller, sœur de la comtesse Néale, dame d'honneur de ma mère.
Elle se trouvait par hasard à Berlin et vint, peu de jours après cet entretien, se présenter à mes parents. Je ne pouvais encore me faire à l'idée de perdre Mme de Bielfeld; ne connaissant pas du tout le danger de son état, j'étais persuadée qu'elle se remettrait. Coumie Mlle de Keller ne prenait sa place qu'en attendant, je voyais ce choix sans peine ; je le savais approuvé par ma chère amie, qui m'avait confié tout ce qui pouvait me prévenir en sa faveur. Aussi, je la reçus avec empressement. Son extérieur était doux et agréable, quoi(|u'elle fût plutôt laide. Mlle de Keller n'avait pas trente ans ; elle était toujours
10 CHAIMTHE PREMIER
restée en province et ma mère crut nécessaire de la diriger
(Ml tout.
Je m'aperçus bientôt de rextrème différence (ju'il y avait entre les égards rendus à Muie de Bielleld et la protection accordée à Aille de Keller; je crus, à mon tour, pouvoir la traiter avec moins de respect; mais elle sut, avec douceur et fermeté, me remettre à ma place. Je sentis l'absurdité de ma conduite; je m'atlacliai sincèrement à ma nouvelle gouvernante, et il n'y eut jamais de discussions sérieuses enli'(> ncuis,
Mlle <le Keller ne me dissimula j)as qu'elle avait eu une éducation négligée el (|u'elle-méme avait Jiesoin de s'instruire. En partageant nu's leçons, elle m'inculqua le goût de l'étude, qui m'avait man([ué jusqu'alors. J'écrivais passablement, mais le style de mes lettres Irançaises, qu'on admirait, et aussi mon ortliographe étaient entièrement l'ouvrage de Mme de IJiclfeld. Tout ce que je composais seule était si mauvais que ma gouvernante, souffrante de|)uis longtem|)s, trouvait plus facile d'écrire mes lettres (pie de les corriger. Je les copiais et elles me valaienl tant d'éloges démon |)ère et du prince Henri que je me gardais d'avouer combien j'y avais peu de droits. Comme Mme de Bielfeld ne parlait point de mon ignorance, il me semblait ])lus simple de me taire aussi.
Mon père faisait souvent des courses à Sonnenbourg (1).
(l) Par suite de la si'ciilarisatioii ordoiiiu'i; en Prusse, l'Ordre calliolicjue des CJieialieis de Malte y l'ut aboli le 2;5 janvier ISll. Le prince Ferdinand était depuis ITO.'Î ;[rand maître du baillia;[c de I]randeiil)oiir;{, (pii asait siè;je à S()iinenl)()iir;[, el il eonserva sa cliarjje lors(|ne le roi l''ré-
La première fois qu'il fallut lui écrire, après la mort de Mme de Bielfeld, uia lettre, corrigée seulement par Mlle de Keller (qui savait mal le français), ressemblait si peu aux précédentes qu'on lui fit le reproche de négliger un talent qu'on citait depuis longtemps.
Je dus alors faire l'aveu de mon ignorance. Ce ne fut pas sans larmes que j'entendis blâmer ma première gouvernante d'avoir encouragé ma dissimulation !
En attendant, son état empirait chaque jour. Elle m'écrivait souvent, mais je la voyais moins.
La landgrave de Hesse, sœur de ma mère, vint lui faire une visite. Sa Cour et beaucoup d'étrangers habitaient alors Friedrich sfelde. Ala tanle, fort belle encore, très élégante, animait notre séjour à la campagne; on y jouait gros jeu, mais, sauf l'heure du thé et celle de la promenade, mes frères et moi nous paraissions peu dans cette société.
Nous nous sentions parfaitement heureux avec Mlle de Keller qui remarquait au reste dans ma conduite un profond attachement pour elle. Cependant elle ne réprima pas assez, dès le début, les excès de sensibilité qui, chez moi, dégénéraient en jalousie pour les personnes que j'aimais, disposition qui m'a souvent rendue malheureuse. Peut-être un peu moins d'indulgence de sa part m'eût-il préservée de ce défaut, comme de tant d'autres dont je dois à sa vigilance d'avoir été corrigée.
L'état de Mme de Bielfeld empira cruellement en au-
déric-Giiillaume III fonda le nouvel Ordre évaugélique de Saint-Jean, le 23 mai 1812.
12 CHAPITRK PREMIER
tomiie. Elle s'éteignit le î) octobre (1). Je la vis l'avantveille pour la dernière fois. Elle s'exprimait avec peine, me caressa, me bénit; je voulus l'embrasser, elle ne le permit pas, mais attirant à elle ma mère, elle la baisa.
Profondément émue, je tombai h genoux au pied de son lit et mon chagrin fut si violent qu'on m'emporta. Je ne revis plus cette digne et respectable femme. Les tendres soins de Aille de Relier, à mon retour à Friedriclisfelde, adoucirent ma peine et je reportai sur elle toute ma tendresse.
Lisette, encore à OEls (2), en Silésie, auprès de sa tante, vint à Friedrichsfelde en 1782. Elle avait aimé lendreiiKMil sa mèie; en nous revoyant, nous donnâmes bien des larmes à son souvenir. Quoique louchant un peu, Lisette était devenue très jolie; la vivacité de son enfance avait disparu; elle était déjà grave, réfléchie, et ma mère fut très satisfaite de son maintien. Pour moi, elle me parut une tout autre personne; j'étais embarrassée avec elle et toute intimité fut exclue entre nous.
En IT<S3, le comte de Schmettau lit une longue absence; il voyagea pendant tout l'été eu France et en Angleterre. Ses lettres faisaient époque chez nous.
Ma mère commençait de se dégoûter de Friedrichsfelde et nous entendîmes, avec frayeur, parler du projet de vendre cette campagne que nous chérissions. C'est là que
(1) De rannrc IT82.
(2) I.a |)rinci|)iiiiti' d'OKls provenait du (IiicIr' dos Piasl, ou Silosie. Après aïoir été dans pliisieiiis mains diffôrenlcs, la Principauté passa en 181.") an duc ('liarlcs do IJrnnsivick. En 188V co fiof revint i\ la Gonronne de Prusso ot lut fixé comme apanaye pour l'iiôritior du Trône.
mo-nss 13
j'ai passé les jours les plus heureux de mon existence, et j'y suis toujours restée attachée par les souvenirs de mon enfance.
Auguste était l'enfant chéri de ma mère; elle l'avait installé auprès d'elle, s'en occupait sans cesse et le gâtait prodigieusement. Tous ceux qui cherchaient à plaire à ma mère flattaient mon frère, et on réussit hientôt à le rendre volontaire et méchant. Les dimanches, où nous étions appelés pour jouer avec lui et l'amuser, étaient des jours de pénitence. Ils ne se passaient jamais sans larmes. Grondés et punis sans cesse, nous prîmes Auguste en aversion et les injustices dont nous fûmes souvent victimes devinrent certainement la cause de notre intolérance visà-vis de lui plus tard.
La société de Friedrichsfelde se composait en partie de vieilles daines, d'un certain sieur Cli. Michel, autrefois envoyé du roi d'Angleterre, puis gouverneur de Neufchàtel, fameux gourmand dont on se moquait fort, d'un monsieur de Kleist, officier hollandais réformé, notre ami, parce qu'il se mêlait à nos jeux avec complaisance.
La Cour de mes parents était formée par la comtesse Néale, grande maîtresse et de Mlle de Schlieben, dame d'honneur. Mme de Néale, douce, bienveillante, nous témoignait beaucoup d'affection, que nous lui rendions, tandis que ma mère ne lui prouvait aucune sympathie. M. de Néale, cavalier à la Cour de ma mère, était un homme emporté et la manière dure dont il traitait sa femme nous le rendait odieux.
Ce milieu, qui, plus tard, nous eût paru ennuyeux, nous semblait alors très agréable.
Mon père avaitfait venir pour mes frères un instituteur, le professeur Grossheim, recommandé par ses connaissances. Il nous donnait des leçons d'bistoire, de géographie, d'arithmétique, de grammaire allemande, d'histoire naturelle, de morale et nous enseignait bien d'autres choses moins utiles. M. Grossheim partageait volontiers nos amusements, ce dont nous lui savions gré. A l'heure du thé, ma mère fliisait avec nous une courte promenade dans le jardin, puis se mettait au jeu. Notre course du soir venait ensuite; nous la faisions avec mon père, soit à travers les champs, soit dans le village, selon notre désir. 11 avait l'air de s'y plaire, et la gène qui existait entre nos parents et nous disparaissait alors complètement.
En automne, des parties de jeux et des lectures remplaçaient ces promenades. On nous lisait les tragédies de Racine et de Voltaire dont les sujets intéressaient vivement Louis et moi, — Henri, qui se fatiguait facilement, s'y endormait régulièrement ; adroit, leste, il annonçait aussi autant de dispositions que Louis pour la musique (I). Celui-ci ne tarda pas à faire des progrès étonnants sur le piano, comme Henri sur le violon.
L'année 1784 ne me laisse aucun souvenir digne d'intérêt ; l'hiver et l'été s'écoulèrent selon nos habitudes. Le comte Sciuuettau revint de son voyage et on parla
(1) L'empereur Guillaume II a fait réunir eu un très beau volume les œuvres musicales du prince Louis-Ferdinand.
alors plus sérieusement du projet de se défaire de Friedrichsfelde et d'acheter une campagne plus près de Berlin, L'homme d'affaires de mon père, AI. Stubenrauch, nous disait que ma mère seule en était cause. Cette raison, ainsi que l'humeur despotique d'Auguste, augmenta notre froideur pour elle. La préférence dont je jouissais auprès de mon père irritait ma mère et la rendait sévère pour moi. Je compris alors que je ne devais pas la faire remarquer.
En 1785, mon père tomba malade dans le courant de l'hiver. Ses maux de poitrine furent assez graves. Frédéric II vint le voir. La visite du Roi fut annoncée dès la veille et nous causa de grandes agitations. On nous prêcha, endoctrina sur les réponses à faire à toutes les questions possibles que le Roi pourrait nous adresser. Ma garde-robe peu brillante donna des embarras à Mlle de Keller, qui tâcha de m'arrangerde son mieux. Ma mère ne s'occupait guère de ma toilette; mon père aimait bien que je fusse parée, mais il m'habillait à son goût, un peu baroque, elles larmes, que je versais lorsqu'on me trouvait ridicule dans mes parures, furent souvent amères. Grâce aux soins de Mlle de Keller, je parus cette fois-ci beaucoup plus élégante que de coutume.
Nous fumes, mes frères et moi, recevoir Frédéric II, à la descente de la voilure. Je vois encore cette antique voiture, garnie d'argent, doublée de velours cramoisi, les huit chevaux dont elle était attelée, les pages, les laquais en livrée de velours. Le Roi nous embrassa, sans nous donner l'occasion de lui dire aucune des jolies choses auxquelles nous étions préparés.
Je ne me rappelle pas ce qu'il dit à mes frères, lorsqu'il partit. Il me demanda à moi : « Et vous, ma petite, quand vous mariez-vous? " C'était une question à laquelle je ne m'attendais pas, et dans mon embarras, je répondis : K Quand Votre Majesté Vordonnera. « Le Roi sourit et je fus satisfaite de m'en être si bien tirée.
Le dimanche suivant, ma mère fut ordonnée au dîner du Roi. Elle obtint la permission de m'y mener; honneur accordé aux enfants de la famille, depuis l'âge de dix ans. Personne n'était plus heureuse ni plus fière que moi ! On me fit une robe de Cour, d'étoffe riche; je fus poudrée, coiffée, parée de fleurs et on me mit du rouge, le Roi n'aimant pas les figures pâles. Je partis fort contente de ma belle parure. On me plaça, à dîner, à côté de ma cousine Frédérique que j'aimais beaucoup et chez laquelle j'allais de temps en temps. Elle avait trois ans de plus que moi, était élevée par la Reine depuis que son père, le prince de Prusse, avait été divoicé de la princesse de Hrunsuick, sa mère (J).
En attendant l'entrée du Roi dans le cabinet de la Reine, celle-ci se teuait debout appuyée contre une commode, un mal de jambe ne lui permettant de marcher qu'avec peine.
(1) Le prince de Prusse so remaria depuis, avec la princesse de Hcsse- Darmstadt; mais, par ordre du Roi, sa fille, la princesse Frédéricjue, resta auprès de la reine Klisahetli, à laciuelle elle aiait été confiée en 1780. lors de la mort de la sœur de cette Souveraine, la princesse douairière de Prusse. Divorcé en 17G9, le prince de Prusse eut plusieurs enfants de soa second maria<[e. Il ne les connaissait presque pas, ayant toujours habité Potsdam, tant (]ue vécut Fr(>déric II.
i-no-n85 n:
A côté de la Reine, se tenait la princesse Henri, pnis ma mère; vis-à-vis, le prince de Prusse; à sa «jauclie, ma cousine Frédérique, puis moi, et enfin la princesse de Brunswick.
Le Roi s'arrêta à la porte pour parler à Mme de Kannenberg, grande maîtresse de la Reine. Il lui demanda assez haut des nouvelles de la santé de la Reine, fit prier celle-ci de s'asseoir, ce qu'elle n'accepta pas, puis passa devant elle, en la saluant; le Roi parla longtemps à la princesse Henri, à ma mère, et se retourna ensuite de notre côté.
Il regarda d'un œil très sévère la princesse de Prusse et ne la salua pas. Mécontent de sa manière de vivre, de ses habitudes et de sa mise, le Roi, après lui en avoir fait de vains reproches, s'était entièrement brouillé avec elle dans les dernières années de sa vie.
La princesse de Prusse, de son côté, avait l'air de très mauvaise humeur; elle marmottait entre ses dents. Frédéric II, sans y liiire attention, s'approcha de ma cousine, la traita avec bonté, la loua de son application, de sa docilité. La Reine lui en avait fait l'éloge dans les rapports écrits qu'elle lui présentait chaque jour. Puis, venant à moi, le Roi me parla ensuite du mari qu'il me donnerait, si j'étais bien sage. Il s'adressa encore à la princesse de Brunswick, badina avec elle, lui demanda si l'année s'écoulerait encore sans qu'elle l'invitât comme parrain. . . Mariée depuis vingt ans, la Princesse n'avait pas d'enfant.
Après ces conversations, le Roi se plaça à la porte de la salle à manger : la Reine, les Princesses, les Dames défi-
lèrent devant lui. Ma révérence me causa de violents battements de cœur.
Au diner, le Iloi, assis à côté de la princesse Henri, appela auprès do lui son fière Henri, car le prince de Prusse n'était guère plus en laveur que la Princesse.
,l\'lais |)lacée auprès de ma cousine, enchantée du service d'or, des belles livrées, des pages, hussards, coureurs qui élaient lous habillés de velours, galonnés sur toutes les coutures, enlin de tout le dîner! Au dessert, Frédéric II but à la santé des Princesses l'une après l'autre. Il envoyait un page pour les prévenir; alors, on se levait et on faisait la révérence. Ce dîner me fît une si vive impression que je me rappelle encore aujourd'hui les moindres détails et j'éprouve une grande satisfaction à rassembler mes souvenirs au sujet du grand Souverain auquel nous avions le bonheur d'appartenir.
La princesse Czarloryska arriva dans le courant de ce même hiver à Berlin. Elle y accompagnait sa fille qui venait d'épouser le prince Louis de \\ iirtemberg, général au service du Roi (1). Le mariage s'était fait contre le gré des parents du Prince et n'avait surtout pas l'approbation de sa sœur, la grande-duchesse de Russie.
Mou cousin de Wurtemberg venait présenter sa femme à ma Mièrc, cspéraul, par sou intercession, se réconcilier avec sa famille, surtout avec sa mère, sœur de la mienne. Ma mère y réussil dans la suile; elle le fit avec intérêt, car
(1) Le l'riiice divorça, en 1793, de la princesse Alarie-Anne Czartoryska, passa au service russe et se remaria avec la prineesse Henriette de Xassau- VV eilbonrg.
la jeune princesse avait toute son approbation. Celle-ci était belle; elle enchanta tout le monde.
La princesse Czartoryska, très distinguée, rharnia par son esprit et son amabilité. Elle fui, ainsi que sa fille, présentée au Roi et je dînai une seconde fois cliez lui avec ces Princesses.
Fi-édéric II fit placer la Princesse-fjénérale (!) vis-à-\is de lui et ne s'entretint qu'avec elle. Tout Berlin fut en émoi ])ar la présence de ces Princesses; on ne parlait que de fêtes et de plaisirs. Nos soirées en étaient égayées.
La Princesse-générale avait des bontés pour mes frères et pour moi; ma mère était très prévenante |)Our ces dames.
Au printemps, nous eûmes la permission d'aller aux revues. Ce furent les dernières auxquelles assista Fiédéric II. Notre voiture était très rapprochée de la place oii le Roi se tenait avec sa suite brillante. Je le vois encore, sur son cheval blanc, le regard fixé sur ses soldats et toute cette armée qui défilait devant lui. Tous les yeu\ étaient attachés sur celui qui, seul, attirait l'intérêt des assistants.
Nous retounicàmes encore pendant l'été de 1 7(S5 à Friedrichsfelde, mais il était toujours question de le vendre et d'acheter une habitation dans le parc de Berlin. Pourtant nous ne perdions pas tout espoir, car ma mère paraissait
(1) Ce titre de Priucc-général était iiu titre civil se rapportaat au clief de la juridiction dans les cités de Kamieniec et de Latyczôw. ce t[ui voulait dire : Général des terres de Podolie. Cette charge était presque liéréditaire dans la laniille C/.artoryska.
{•ollc aum'C-lii s'y plaire cl;ivanla<}e. La société y fut niéiue plus aiiuisanlo que de coutume; des Anjjlais étaient au nonihic des personnes invitées et jouaient avec nous. Le comte (jessler, «{entilliomme silésien, habitait aussi Friedriclislrlde. Ami de la comtesse Néale et de Mlle de Keller, il l(>iir prêtait des livres anglais, qui augmentèrent notre goût pour ('(ile lanjjiie.
Bientôt arriva le ministre du Palatin, M, de Hofenfels. Il fut jeçu |)!usieurs fois à Fiiedriclisfelde avec de grands égards. Je remarquai qu'on se donnait de la peine pour me faire valoir à ses yeux. On me para, on me fit danser la gavolle devant lui et ou fut clianné que j'eusse l'air de lui plaire. Peu a|»rès, vint le Ministre, M. de Herzberg, et Mlle de Keller, dans nue de nos promenades, m'apprit (ju'il clail (|ii('sli()ii d(> me marier; que M. de Hofenfels m'avait ilemaudée pour le j)rince Max de liavière, héritier présomptif de l'Electeur de Bavière, et que Frédéric II, désirant celte alliance, la pioposition serait probablement acceptée.
L'idée de me s('j)arer de uu's frères fut la seule qui se |)rcsetila alors à uu>i. Pendant une heure, je me mis à gémir snr le sori qni m'attendait; Mlle de Keller n'eut pas (le |)('in(' à me calmer. Peu développée j)our mon âge et élevée au milieu des frivolités auxquelles on attachait alors tant de piix, la perspective d'un beau trousseau, de robes, de dentelles, de bijoux, que j'allais recevoir, m'absorba vile et je revins bientôt assez réconcihée avec mon avenir.
Le cœur chargé de cet important secret, je fus un peu énuie en rcvo^anl uu'S frères; mais vingt-quatre heures
après, j'appris qu'on me trouvait trop jeune. Le Prince voulait m'épouser dans un an, mais mon père déclara qu'il ne se séparerait pas de moi avant ma dix-liuitième année. *
Dans cette même saison, le vieux duc de Courlande et sa jolie épouse passèrent par Berlin pour aller en Italie. La jeune Duchesse, charmante, d'une conduite irréprochahle, opposait à son mari, d'un caractère dur et désagréahle, une douceur, une patience qui lui valaient l'intérêt de tout le monde. Elle obtint même l'approbation de ma mère qui était très dilTicile. Elle me permit de la voir souvent. La Duchesse me combla de prévenances et je fus très flattée d'avoir pour amie une personne de cet àjje. Elle avait alors vingt-cinq ans.
La seule compagne que j'avais eue jusque-là était ma cousine Frédérique, et nous nous rencontrions rarement
pendant mes longs séjours à la campagne. De plus, on la trouvait coquette, elle avait des liaisons jugées dangereuses pour elle, par conséquent pour moi. Mlle de Keller me parlait sans cesse des torts qu'elle se faisait dans l'opinion r publique. Je perdis toute confiance en elle.
Cependant, malgré ses inconséquences, elle était si attachante par sa gaieté, son amabilité, que je ne m'amusai jamais autant qu'avec elle.
Mon frère Auguste fut remis alors à un gouverneur. Extrêmement gâté, ma mère ne parvenait plus à satisfaire ses caprices et elle sentit la nécessité de le mettre entre des mains d'homme.
On avait recommandé à mon père un sieur César; c'était
22 CHAriTIli: PREMIER. — 1770-1:85
un Saxon qui paraissail ne pas manquer d'esprit, mais ses nombieux ridicules rempèchèreiil de prendre sur son élève l'influence nécessaire.
Le duc de Courlandc acheta FricMlriclisfelde et, au mois de décembre, nous (piittàmes définitivement ce cher séjour. Nous passâmes la dernière nuit dans les larmes, persuadés (|ii(' iioirc honlieur était anéanti pour toujours.
Le projet de mon uiariajjc avec le prince des Deux- Poiils lui, en aiilomne, définitivement abandonné. Malgré le désir dn Roi, mon père ne voulut pas consenlir à me marier si jeune. Le l'rince éj)Ousa bientôt après la princesse de Hessc-Darmsiadt.
.l'appris ces changements par Aille de Keller. il n'en l'ut jamais (juestion entre mes parents et moi. Je pleurai le roman rêvé, mais mes amusements avec mes frères me les firent vite oubfier. Mon père trouvait que le Roi aurait |)u relaider ce mariage; mais il était, ainsi que le prince Henri, bronillé avec Frédéric II, depuis la mort du prince de Plusse, leur frère aîné, qui avait succombé à la douleur d'un jugement trop sévère du Roi pendant la guerre. Nous en entendions souvent parler.
Confirmation elc la princesse Louise. — La princesse Amélie, sœur de Frédéric IL — Vie intime du prince de Prusse. — Mort de Frédéric le Grand. — Avènement de Frédéric-tîuillaume IL
Au printemps de 1786, le duc d'York vint à Berlin pour assister aux manœuvres. Son arrivée occupa beaucoup la cour. On espérait qu'il épouserait ma cousine Frédérique, alors âgée de dix-neuf ans; sans être belle, elle avait infiniment de grâce. Elle était petite, avec des yeux bruns, une chevelure brune remarquable; elle manquait de fraîcheur et avait l'air plus âgée qu'elle n'était. Elle ne parut pas plaire au duc d'York, ce qui inspira à Mlle de Keller l'idée que je pourrais mieux réussir; mais ce fut sans succès.
Manquant d'attraits, d'élégance, d'une timidité qui jue rendait gauche, j'étais peu faite pour effacer ma cousine. Le Duc, très beau, était lié depuis plusieurs années avec une dame hanovrienne, ce qui fit évanouir l'espoir de Mlle de Keller.
Le prince de Nassau-Saarbriick vint achever ses études à Berlin. Recommandé à mon père, il fut bientôt du nombre des étrangers reçus tous les soirs chez mes
24 CHAI'ITUE II
parents. M. de Mirabeau, éj^alement à Berlin durant riiiver de 1786 à 1787, y fut aussi souvent invité (1). Sa réputation d'houime d'esprit et son amabilité le faisaient rechercher partout. Ma mère n'aimait pas les personnes (pii hii imposaient. Elle le plaisantait avec aigreur. Il en résultait des discussions dont je voyais la comtesse Néale incpiiète.
Je dus alors (juitler les sociétés du soir, nos dîners d'enfants cessèrent. Mon instruction religieuse fut cet hiver-là ma seule occupation. M. Conrad, chapelain du Iloi, lue confirma au mois d'avril, en présence de la Reine, de la famille royale, d'une partie des ministres et du clergé.
Préparée depuis longtemps par le chapelain du Dôme, j'avais mis |>ar écrit les (piesti(»ns qu'il devait me faire et mes réponses et je les savais à peu près par cœur. Cependant, quand il fallut paraître devant un public si imposant en ce jour solennel, je fus tellement émue, (pie j'eus de la peine à gagner ma chaise placée devant l'autel.
Pour achever de me confondre, j'aperçus la princesse Amélie vis-à-vis de moi. .le ne pouvais lever les yeux sans la voir! Borgne et paralyticpie, elle joignait à ses infir-
(1) Miraltcau, criblé de dettes, Ijroiiillé avec tous les siens, désira s'éloi- <]iH;r durant (|uei(|iic temps de France. Il obtint du ministre Galonné une mission en Prusse. Il séjourna à Berlin de 178G à 1787, et entretint alors avec l'abbé de Périjjord une correspondance cliilTrée qui lut publiée à Paris en 1789, sous le titre d'Histoire secrilc de la cour de liei-lin II s'y étendait lonjjuement sur les derniers jours de Frédéric 11, et les débuts de son successeur. Ce livre est rempli de rensciguemeiits utiles.
A\\K-AiIKI,IK, PRIXCKSSK l)K l'IUSSI': SOEUR DR l''RK[)Kltl(;-I,l':-(;iU\ll
(172:}- 1787) D'après un dessin du l'ritxo Antoiiii- Had/.iwitt
miles une expression de sévérité qui m'efihiyait el au<jmenta mon trouble.
J'oubliai bientôt mes eraintes et la princesse Amélie pour ne plus penser qu'aux engagements sacrés que j'allais contracter.
Si, dans la suite, le monde et ses distractions ont attiédi ma ferveur et si Tindiffé renée religieuse de cette époque atteignit aussi mon cœur, la profonde impression de cette journée ne m'a jamais entièrement quittée. On eut l'air content de moi, on me combla d'éloges et le bon M. Conrad fut fort touché de ma reconnaissance, comme de celle de mes parents. Mais un pénible moment nous attendait encore.
La princesse x'\mélie, qui jusque-là n'avait rien dit, m'ordonna de lui amener M. Conrad et me demanda : « In ivelcher Religion liât dich der Hofprediger eingesegnet? ' Je ré|)oudis : « In der reformirten. — Nun, ditelle, das hahe icii niclit ge/iandef, Hat er dir nic/it vont Teufel und der Dreieiniglieit gelehrt ( i ) ? «
II est vrai qu'il n'en avait pas été question; mais j'étais encore plus affligée de la manière dont le pauvre M. Conrad fut traité que de ma disgrâce. Ma tante me renvoya pour s'expliquer plus à son aise avec lui.
L'avenir me prouva que mon instruction religieuse n'avait été que superficielle et que la princesse Amélie pouvait, avec raison, en faire le reproche. L'incrédulité
(1) De l'alleniaïul : Dan^ (juelle religion le prédicateur t'a-t-il confirmée? — Dans celle de la lié for me. — C'est ce que je n'ai pas saisi
T'a-t-il enseigné ce que c'est que le diable et la Trinité?
avait d'aillours atteint, dès cette époque, les personnes les plus estimables de la société.
La princesse Amélie était j)i<Hise, orthodoxe siirtoul, d'une loi vive; mais elle manquait de charité. Très instruite, elle s'<'lait vouée à des études sérieuses, de])uis que sa santé l'avait éloijjnée du monde.
Lorsque la Princesse eut fini sa conversation avec M. Conrad, elle m'ap|)ela, fut très <|racieuse et me dit qu'elle ne m'avait jjrondee que pour mieux faire sentir à AL (]oiirad qu'il n'avait j)as rempli ses devoirs consciencieusement vis-à-vis (le mol, mais que je ne l'avais pas mécoulenlée . Depuis, elle ne m'a jamais mal traitée. Lorstprelle parlai!, j'étais charjjée de lui mettre ses gants, larges et raides à cause de sa paralysie; cela ne me réussissait jamais du j)remier coup. La Princesse s'en impatientait et me disait : ^ Dumnirs Ding (J)! «
De|)uis ma contirmation, nous dînions à la table de nos parents et passions la soirée avec eux. Le j)rince de \assau, plus âgé que mes frères, s'attachait beaucoup à eux. Le Prince me plaisait; ce sentiment était réciproque; il fut le premier à me moulrer sa sympathie; aussi je fus bien dcnic lors(|u'il u\v coiilia, un jour, (|u'il elait déjà marie depuis plusieurs années avec une Fi'aucaise, la piiiu<'sse de Montbarey.
Elle avait dix ans de plus que lui; il l'avait vue pour la première fois, lorsque, par ordre de son père, on le mena,
(I) De ralIcmaïKl : l'e/ile sotte. - • . •>
à quatorze ans, à raulei |)our y rot'cvoir la bénédiction nuptiale.
En me racont mt son sari, il avait l'air si malheureux que mon piMichant j)our liii s'en aujjnienta encore. Aille de Keller n'eut pas l'air de s'en apercevoir et nos rappoits en restèrent là.
Au mois de juin, une histoire de revenant nous occu|)a beaucoup. La lé;]ende de Ja Dame blanche , connue depuis des siècles, disait qu'elle se nnintrait au château de Berlin lors de la mort d'un Soiwerain, ou d'un membre de la famille royale et qu'elle serait alors apparue à plusieurs personnes !
Un soiiv, à l'heure du thé, la Reine, assise à une fenêtre d'un cabinet, crut voir à une touielle une figure penchée qui la rejjardait. Elle fit venir ses dames, ses cavaliers, même ses valets, qui tous virent la même tête. I^a princesse Frédérique accourut la dernièn» : u Que vois-tu à cette tourelle? ^ lui demanda la Reine. La Princesse et sa gouvernant? affirmèrent voir aussi la Dame blanche. Tous les yeux restèrent fixés sur la fenêtre pendant que les gens de la Reine couraient |)Our l'ouvrir. Mais avant qu'ils aient ])u y parvenir, le fantôme s'évanouit.
Berlin fut fort agité par cet événement, dont tant de personnes se disaient avoir été le témoin. J'en conçus une extrême frayeur et lorsqu'il fallait aller au Château, je ne traversais qu'en tremblant corridors et escaliers, craignant d'apercevoir la Dame blanche (1).
(1) Celt; légende existe encore aujourd'lu.^.
La mort de Frédciic II, arrivée |)eu après, accrédita encore cette légende.
La princesse Amélie avait une préférence marquée pour mon frère Louis el la j)iin(esse Frédérique, cette dernière, parce qu'elle avait été confirmée par AL Sack, dont elle estimait le père, et mon frère, pour son esprit et sa vivacité qui Tamusaient. La Princesse lui donnait de riches éditions, de beaux cadeaux, lui faisait jouer sur les orgues de ses deux palais (1) les fugues et la musique d'église qu'elle composait avec talent et lui répétait qu'il hériterait de tout ce dont elle pouvait disposer. Elle en avait dit à |)eu près autant à ma cousine et nous les considérions tous deux comme ses héritiers.
Ma lanlc était fort riche; elle gâtait énormément mon frère, lui faisait mille éloges, mille caresses, souffrait méuic (|u'il l'appelât alte Hexe (2). La Princesse s'entourait encore d'autres petits garçons qu'elle achetait à des danseurs de corde, ou à des voltigeurs, pour les soustraire à leur influence et leur assurer une instruction chrétienne. Elle s'occupait d'eux avec suite, les faisait élever au Joachims-Thal (3), les voyait deux fois par semaine; mais ma taiile les gâtai! aussi, les obligeant à prendre un ton familier avec elle.
(1) \m princesse Amélie possédait le palais dans la W'illiclnistrasse ([ui a appartenu aux deux frères .Alexandre et (Jeorjjcs de Prusse et aussi le palais habite plus tard par le roi Krédéric-Ciiillaume III, sous les Lindcn, cl ([ui est actuellement la demeure du l'rinee royal.
(2) De l'allemand : vieille sorcière.
(3) Cet étalilissemcnt (|ui existe eiieore anjourdliiii à Rerlin, comme follèjje, Tut l'ondi- par l'électeur Joacliiiu-Frédéric comme école pour les «•niants pauvres, eu 1007.
Après ma confirmation, je fns traitée tout à fait en jirande princesse; mon j)ère accorda à Mlle de Keller un revenu pour ma toilette. J'eus alors la joie délie élégante et mise à mon goût.
Mon père venait d'aclieter, au milieu du Parc, une propriété appartenant au ministre d'Ktat, haron de Horst. Le site, au bord de la Sprée, en était agréable et la vue une des plus riantes des environs de Berlin. Il y fît bâtir un cbàteau et on en posa les loudements en notre |)résence et celle de la princesse Amélie.
Le prince de Prusse était fixé à Potsdam par ordre du Roi; mais depuis que la santé de Frédéric H s'affaiblissait, le Prince se gênait moins et venait souvent à Berlin en liiver.
Le motif de ses visites réitérées chez la Reine et chez mon père était la passion qu'il avait conçue pour Mlle de Voss, amie intime de la princesse Frédérique et, depuis plusieurs années, dame d'honneur à la Cour.
Le désir d'être agréable au Prince qui allait bientôt succéder à Frédéric II fit que l'on protégea beaucoup trop ce violent penchant. Mlle deloss n'était j)as jolie; grande, sans être bien laite, elle avait un beau buste, la blancheur de toutes les rousses; son nez, souvent rouge, la défigurait, sa gaucherie était extraordinaire; mais c'était le caractère le plus aimable, le cœur le plus parlait.
Son esprit très original nous plaisait. Elle |)articipait aux leçons de la ])rincesse Frédérique et réparait par son application son instruction négligée. Mlle de Keller se lia avec elle et je partageais son goùl.
30 CHAPITUE 11
Le prince do Prusse avait aussi commencé à trouver Aille de Voss fort laide. Il la rencontra bientôt avec plaisir chez sa fille; son orijjinalité l'amusait et bientôt il s'entretint volontiers avec elle.
Dans le courant de ranncc 178(), la passion du Prince ne lui plus un sccicl pour personne. Ou s'em|)ressait autour de Mlle de Voss, car partout où on l'invitait, on était sûr de voir arriver le Prince. Celui-ci ne quittait plus Herliu qu'aux heures où sa présence était indispensable à Potsdam. Etant sûr d'y trouver Mlle de Voss, il passait son temps chez sa lille et le soir il se rendait chez la Reine.
On accusa la princesse Frédérique d'être leur confidente. Je iTai jamais eu de i-aisou pour le croire. Mlle de Voss se ((Miduisail parlaiicmeni ; elle évitait le Prince aulaul (|ue cela dépendait d'elle. Elle n'axait aucune coquetterie pour lui; mais il était évident qu'elle était touchée des sentiments (pie le Prince lui manifestait.
En dépit de ses (|uaiante ans, le Prince pouvait encore plaire par sa ii;jurc noble, ses manières distinguées, son esprit, son ainahilité, son expression de bonté qui lui attachait Ions les c(eurs. Il clail r<d)jef des coquetteries de tant de l'eunnes ! Mais Mlle de Voss captivait seule toutes ses pensées. Le Prince avait pour elle les attentions les plus délicates.
Quoi(ju'cllc ne pût douter à (pii elle devait les soins et les dons anonymes dont elle était comblée, ces dons avaient si peu de prix, étaient oITerts avec tant de mystère, qu'elle ru' pouvait hasarder de les renvoyer à celui de qui elle crojait les tenir.
La vieille Reine ne se dontait pas des raisons qui lui valaient les \isites presque journalières du prince de Prusse. Elle était très flattée qu'il s'amusât à ses soirées. Chacun s'empressait de favoriser sa passion ; Aille de Voss était la seule à laquelle il n'y avait point de reproche à iiiire. Elle évitait scrupuleusement tout ce qui ])ouvait l'entraîner et elle dissimulait aux yeux du Prince ses sentiments pour lui.
Très pieuse, ses principes sérieux la soutenaient dans cette lutte. Elle eût fini par triompher des pièges qui l'entouraient, si ses amies et tous ceux qui faisaient la cour au Prince ne s'étaient pas concertés pour lui faire entrevoir comme un devoir de sacrifier ses scrupules aux désirs de ce futur souverain.
Frédéric II n'assista pas aux revues du printemps. Sa santé s'affaihlissait de plus en |)lus. Le prince de Prusse s'attendait à être chargé de passer les troupes en revue à sa place. Le Roi ordonna à son aide de camp M. de Hanstein de le remplacer; le Prince fut vivement hlessé de cette humiliation. Elle lui fut doublement sensible à cause de l'affluence des étrangers, que l'espoir de voir encore Frédéric II avait amenés à Berlin.
Le prince de Prusse ne se montra pas aux revues, ne parut pas en public, on ne le vit qu'aux j)etits soupers qu'on arrangeait pour lui.
La Reine, mieux instruite, n'osait pas lui refuser d'y amener sa fille et Mlle de Voss. Ces soupers étaient très amusants; tous les étrangers y étaient admis. Le duc et la duchesse de Courtaude, revenus d'Italie, en furent égaie-
32 C H A P I l K E II
ment; la Duchesse, plus jolie que jamais, n'y manquait |)as, ainsi que le prince de Nassau. Les réunions étaient brillantes. On jouait au loto-dauphin (1), jeu que le prince Henri avait rapporté de Paris, où il avait été inventé j)our amuser Marie-Antoinette pendant ses couches.
Dans cette société, chacun avait son intérêt personnel; le prince de Nassau avait ma préférence sans que j'osasse le montrer. Il parlait souvent à la duchesse de Courlande de son désir de voir annuler son mariajje contracté contre sa volonté, à un âge qui lui faisait espérer de ne point rencontrer de difficultés à Rome pour obtenir son divorce. La Duchesse (pii y avait passé l'hiver, lui |)romettait de recommander sa cause aux amis qu'elle avait là-bas. J'écoutais sans mot dire, mais avec le secret espoir qu'il ne cherchait à être libie (jue pour demander ma main.
La duchesse de Courlande avait les plus grands succès, surtout auprès des Français. Elle me j)arut j)lus sensible qu'autrefois aux hommages qu'on lui rendait. Le Duc, jaloux et plus intraitable que jamais, ne dissimulait pas sa mauvaise humeur. Il lui arriva j)lus d'une fois de faire lever sa femme de la paille de jeu ou de quitter le salon sans alléguer d'autres raisons (jue celles qu'il lui donnait en patois courlandais. Elle n'y opj)osait du reste aucune résistance et on admirait sa douceur comme sa résignation.
(1) Sorte (le loto plus coniplitiiK-, qui ne se joue plus depuis longtemps.