SG
Pour amuser le prince de Prusse, on imajjinade donner un spectacle de société. Ala mère joua un rolc^ et désira nous voir, mes frères et moi, y prendre part. L'auteur de ce projet était M. deVerdy, chambellan de mon père auquel il avait été recommandé par ma tante, la landjjrave de Hesse.
Veuve depuis quelques années et établie à Hanau, elle cherchait à placer les Français (jui avaient été au service de son époux et que son successeur avait presque tous con- <5édiés. Mon père avait une jjrande prédilection [)our la France et le seul titre de Français suffit à M. de Verdy pour être bien accueilli. Il obtint aussi la faveur de ma mère et bientôt personne n'eut autant d'influence que lui à la Cour de mes parents.
M. de Verdy imagina le spectacle en question et en distribua assez gauchement les rôles. On donnait Nanine (I) : c'est moi qui jouai ce rôle, le prince de Nassau prit celui du Comte, ma mère celui de la Comtesse (elle manqua de mémoire, mais joua bien); la comtesse de Néale, dans celui de la Baronne, tut parfaite et son mari de même dans celui de Philippe. Tous deux avaient l'habitude du théâtre et surent soutenir la pièce. Tout le reste fut médiocre. J'avais horriblement peur; le prince de Nassau éprouvait la même sensation ; nous aurions volontiers renoncé à cette entreprise, si ma mère y avait consenti.
Les soirées données en l'honneur du prince de Prusse continuèrent jusqu'au mois de juin. La Reine |)artit alors pour Schœnhausen, où la princesse Frédérique et Aille de
(1) Nanine, ou le Pn^jiujé vaincu, coim-dic de V^oltairi", on trois actrs et en vers, jouée pour la |)reraière fois à i'aris le 16 juiu 1749.
34 CIIAI'ITKE 11
Voss allèrent avec elle. Dès lors les courses du Prince se dirigèrent vers ce séjour.
Mon père partit en même temps pour Sonneubourg, oii devait se faire l'élection de mon frère Henri, comme coadjuteur du grand prieuré de l'Ordre de Saint-Jean, dont le Roi venait de lui accordei- la nomination (1). Cette cérémonie se fit avec toutes les étiquettes d'usage. Frédéric II envoya le ministre d'État, le baron de Reck, comme son ambassadeur à Sonnenbourg. l ne foule d'étrangers s'y réunit pour assister à la création des Chevaliers qui se lit à cette occasion.
Mon père tomba malade le lendemain de son retour et, en peu de jours, fut dans le plus imminent danger, à la suite d'une maladie de poitrine. J'en fus fort alarmée; mais, depuis mon enfance, mes joies et mes souffrances avaient été muettes, ce qui me faisait accuser d'insensibilité. En celle occasiou, ce fut encore le cas. Ma mère se plaignait de ma froideui- et de mon ingratitude envers mon père, qui me témoignait tant de tendresse. Je pleurai en silence devant cette injustice et ma crainte de perdre mon père n'en devint que plus grande.
La princesse Amélie s'était établie dans noire maison depuis le jour oii on déclara mon père en danger. Elle ne
(1) Cette faveur accordée par P'rédéric II à son neveu fut la cause du ;{rand froid qui ré<{na entre le prince de Prusse et ses oncles, le Roi cnlelunt, par cet acte, à la Couronne, ud(! ;[rosse part de revenus. Mirabeau, dans sa lettre IV, du !G juillet ITSti, dit : « Le coadjutorat de l'Ordre de Saint-Jean, donné au prince Henri, fils du prince Ferdinand, qui ôte presque 50 000 écus de rentes au successeur, est la plus récente occasion des refroidissements des ondes avec le prince Frédéric-lîuillaume, héritier du trône. >
le voyait pas; mais installée au salon, la Princesse exigeait que nous fussions tons réunis autour d'elle. Là, elle questionnait et désolait les médecins par ses conseils et ses préjugés. Elle travaillait à nous ôter le peu d'espoir qu'on nous laissait, en nous racontant certains présages auxquels elle ajoutait foi. Par exemj)le, il lui semblait impossible (jue mon père se remit, puisque, après sa seconde saignée, nous avions vu le sang, ce (pi'elle regardait comme de mauvais augure. Un autre sinistre présage était im ciiien, appartenant à mes frères, qui avait aboyé ces jours-là, comme les chiens ne le font que dans la maison d'un mourant. Si on cherchait à la rassurer, on l'offensait moitellement.
Un certain jeudi, mon père étant fort mal, la Princesse déclara qu'il mourrait le lendemain, car, à son avis, on ne mourait que le vendredi. (Je jour-là, unc^ crise favorable fit déclarer mon père hors de danger. Loin de j)artager notre joie, la l*rincesse s'indigna de notre crédulité et elle resta au palais jusqu'à minuit, prétendant (pie mon père était expirant.
Ma tante n'avait pas voulu consentir à ce (pi'on instruisit mon oncle Henri de la maladie de mon père, caielle le détestait, et redoutait l'obligation de le rencontrer. Ma mère, toujours en Iroid avec le prince Henri, mais le craignant et connaissant son influence sur mon père, n'osa céder aux instances de la I*rincesse de cacher an Prince l'état de son frère. Il ne lui eût jamais pardonné; aussi, un courrier fut-il ex|)édié à Rlieinsberg et, peu de jours après, mon oncle arriva.
liC comte Schineltau, qui s'amusait des bizarreries de la juincesse Amélie, s'empressa de lui annoncer l'aiTivée de son Irère, qui vint en droiture descendre au palais. I^a Princesse ne lui éj)argna pas ses injures en apprenant cette nouvelle.
I,;i j)rincesse Amélie aimail Tolude, particulièrement c(>ll(Mle la lilléi-ature allemande; mais, comme ses frères et s(eiirs, elle ne pailaif (|iie rallemaiid du peuple, avec les e\|)ressions les |)!iis triviales.
Le prime Henri avait beaucoup plus d'esprit que sa s<eur. il avait un ;{i"and usage du monde, une noblesse, unejjénérosité, qui étaient inconnues à ma tante. Les petites haines de la Princesse lui ins|)iiaient j)lus de mépris que de colère, .rijpiore la raison de leur brouille, mais elle (liuait depuis de lonj^ues années.
Un de uu's sujets de clia;{riii était la froideur de ma mère vis-à-vis de moi. Ma mère (tait souvent mécontente et ui(> faisait (riujustes reproches. Je la craignais, j'étais jjéiiée avec elle; mes IVères de même. Sa préférence pour Aiigiisic, sa sévérit;' pour nous contribuaient à nous éloigner d'elle ; je m'alfligeais de voir que la jalousie qu'elle |>orlail dans ses allections s'étendait sur les sym|)atliies dont j'clais Tobjel ; celle (jue me témoignait mou père l'irritait eucoi'c plus.
Depuis, j'ai s(>nfi (jue je devais naturellement lui déplaire, car je n'avais pas j)our ma mère les sentiments auxquels elle avait droit ; mais lui umntrer une tendresse plus vive que celle qui était dans mon co'ur m'eût |)aru de la fausseté.
nS6 37
Je dois, en partie, accuser Mlle de Keller de ce tort. Elle m'avait imprudemment parlé de certains travers dont on blâmait ma mère, non dans l'intention de manquer aux devoirs qu'elle lui devait, mais dans l'espoir de me préserver de ces mêmes erreurs. Elle croyait par là satisfaire sa conscience.
Il me semble que ma j|ouvernante aurait pu trou\er d'autres moyens de touclier mon cœur pour me préserver des légèretés auxquelles j'étais encline et me convaincre de la nécessité de conserver ma réputation. Si Mlle de Keller m'avait appris à quel point l'éducation de ma mère avait été négligée, comment, à seize ans, belle, gaie, sans exj)érience, entourée d'une société dangereuse, sans ressources contre le désœuvrement, elle fut mariée à mon père qui, à force de tendresse et de complaisauce, contribua à la gâter, alors, loin de la juger avec une sévérité condamnable, j'aurais respecté les qualités qu'elle avait su conserver, malgré les dangers qui avaient entouré sa jeunesse. Plus aimée d'elle, je n'aurais probablement point passé par ces pénibles moments dont l'influence s'est étendue sur toute ma vie.
Au mois d'août, nous perdîmes le Roi (1).
On le disait plus mal, depuis plusieurs jours; le prince Henri et, plus tard, mon |)ère avaient été passer un jour à Sans-Souci, ils l'avaient trouve très affaibli; mais ne croyaient pas sa fin si prochaine .
Il y eut Cour, le IG août, chez la Reine. Nous y fûmes
(1) 17 août 1786. ■ '
3S CHAriTUE 11
c[ la Irouvâmrs consternée par les mauvaises nouvelles (jiie le conile de Finck (ministre des affaires étrangères) venait de lui communiquer.
Comme le Roi exigeait que le danger de son étal restât ignoré, la Cour ne lut ])as décommandée et, malgré l'inquiétndc géiu-rale, tout se passa comme Ao coutume.
I.e Icmlemain, nous fûmes éveillés de grand malin par ragilaliou du p(>uple qui remplissait les rues et par le retour des voitures et des chariots qu'on renvoyait des portes de la ville. L'usage voulait qu'elles fussent fermées des la uouveII(> de la morl du Souverain. Celle-ci était arrivée à la pointe du jour. Le Hoi avait expiré à trois heures (hi matin.
Rien de plus saisissant que rinq)ression générale causée par cet événement! La sévérité de Frédéric H, dans les dernières aimées de sa vie, avait anumé beaucoup de mécontentement. L'affabilité du |)iiiice de Prusse faisait croire au plus heureux avenir; on attendait donc la mort du Roi comme une délivrance, (^eux qui savaient aj)j)récier ce grand honnne et les soldats, (pii lui devaient leur gloire, seuls, le jugeaient avec moins d'injustice. Mais à |)eine l''ré(léiic 11 ciil-il fermé les \eux que tous les défauts de C.V. Souverain dispaiur(>nl ; on ne |)('usa plus (ju'à ses hrillariles (pi.diles et aux hienfails (pie lui «levait sou |)eu|»le. Le deuil lut universel et |)oi'l('> sans (praucnii ordre lût domie à cel ellèt. Chacun se retira chez soi, aucune voilur(> ue idida dans les rues, le pins morne silence régnait parloul.
I{ieiilol lin aide de camp du Roi défunt, le comte de
Goitz, vient de la part du nouveau Roi annoncer la mort de Frédéric II à mon j)ère, puis porter des ordres au comte de Finck et au Gouverneur de la ville pour faire prêter l'hommage aux trou|)es. Elles lurent de suite rassemblées sur les places d'armes où elles prêtèrent serment... J'y vis couler bien des larmes!
Un moment après, les j)ortes de la ville furent ouvertes et nous partîmes tous j)oin' Schœnhausen, afin de faire notre compliment de condoléances à la Reine. Nous la trouvâmes dans une profonde douleur. Elle regrettait le Roi, comme si elle en eût été aimée! Elle était fière de sa gloire, fière d'avoir été son épouse. Cet enthousiasme s'était tellement accru depuis sa mort qu'elle espérait pouvoir faire croire qu'elle avait été beaucoup plus liée avec le Roi qu'on ne le supposait.
Elle finit par se persuader elle-même des détails assez curieux qu'elle nous donnait, et il était souvent assez diificile de conserver le sérieux que la gravité des circonstances exigeait.
Frédéric II avait toujours traité la Reine avec les respectueux égards que ses vertus nu ritaient; mais si, dans les temps passés, il lui avait parlé, cela ne lui était plus arrivé depuis de longues années; personne de nous ne pouvait se le rappeler. Le Roi donnait plusieurs fois par semaine ses ordres par écrit à la Reine. Celle-ci lui écrivait pour demander les siens, lui faire ses rapports sur la Cour et sur la princesse Frédérique, dont l'éducation lui était confiée, mais là se bornaient leurs relations.
La Reine avait été tort belle et elle était encore une
l)elle virillo. Rclijfieusc, charifable, elle était généralement respectée, mais son esprit n'était pas brillant, ce qui, joint à une jurande difïicullé de s'exprimer, rendait sa sociélé [)('u ajp-éable.
I,a mort de Frédéric M fil nioins d'impression dans sa pr()|)re famille (I). Le Koi, son snecesseur, pouvait la regarder avec raison comme le terme d'un long esclavage. Mon père et le prince Henri étaient depuis longtemps brouillés avec le Roi, leur Irère. Ils espéraient que maintenant mon oncle Henri, par ses services rendus à l'Etat et rasccndani de son esprit, actpieriait une grande influence sur le nouveau Roi, son n(>v(Hi. Les deux frères étaient tcndicment attacliés an souvenir de son père. Ils avaient vivement pris fait et cause contre le marécbal Winterfeldt (lavori de I''rédéric II) que les deux Princes accusaient des calomnies (jui avaient mené leur frère au tombeau, et ils étaient convaincus que cet attacliement leur donnait des droits à laconliance du successeur de Frédéric H.
La Heine douairière (ou la reine Flisabetli, comme on l'appela depuis), la |)rincesse Amélie, la princesse Hemi cl ma uM're legrettèi'ent sincèrement Frédéric II. Quanta la primcsse Frédéricjne et à la nouvelle Reine, elles pensaient qu'un avenir de boidieur les attendait. Celte dernière cependant aurait dû ne pas se taire d'illusion, car elle n'était j)as sans torts vis-à-vis du Roi, son époux.
(I) l''.n parlant de la mort de I''r(''(lcric 11, Miialicaii ilil dans sa lettre du 17 (KtiU ITtSO : i I, nii des plus ;(ran(ls caractères (|tii aient occupé lo tn^iie est hrisé avec l'un des plus beaux moules que la nature ait jamais ()r;[anis(''s. ^ (Lettre \i\'.)
Elle iiiaïujuait (rordrc dans Tomploi de son temps, dans ses habitudes et sa toilette, ee qui avait décidé le prince de Prusse, depuis plusieurs années, de séparer la disposition de leur journée... Il dinait et soupait chez lui. l'^rédérir II avait fait entrevoir à la Princesse les conséquences qui en seraient la suite. Il fut trop tard lorsqu'elle voulut revenir sur le |)assé. I.a princesse Fi'édcrique, étourdie, léj^ère, attendait de son père une vie de jouissances.
Les fiinérailles de Frédéric H furent fixées à la lin de septembre. Le Roi avait voulu être enterré sans pompe à Sans-Souii, près du bosquet où étaient ses chiens favoris. Mais Frédéric-Guillaume II ordonna un enterrement avec toutes les éti(juettes cl cérémonies d'usage.
Ma cousine Frédérique désirant y assister, le Roi adhéra à son projet et elle partit pour Potsdam, avec la duchesse de Brunsuick-OFls, nos dames et moi. Nous descendimes au Château pour voir le catafalque et les appartements dra|)és avec magnificence. Je n'avais jamais rien vu de |)areil; j'en fus émerveillée. Nous allâmes ensuite à |)ied à l'église, où d'une fenêtre on ])ouvait voir s'approcher le cortège funèbre. Mon oncle, nn^n père, le fils du Roi, mes frères suivaient le convoi. Les vieux généraux, les soldats de la garde, les gens de Frédéric II fondaient en larmes. L'église, décorée avec goût, était suj)erbement éclairée; chaque colonne portait le nom de deux victoires.
Ces solennels souvenirs, ces soldats si j)rofondément émus étaient très imposants; mais l'instant le plus saisis-
sant rut C(3liii où, (l('|)()uillaiit le cercueil de tous les attributs de la royauté, on le j)laca dans son dernier asile, en offrant au nouveau Roi les insignes enlevés au tombeau.
La cérémonie terminée, nous allâmes dîner à Sans- Souci. \.o Roi vint nous y n^joindre avec M. de RiscliofiwerdcM-, dont nous limes la connaissance. Saxon, ceuyer du prince de Saxe (un moment duc de Courlande) , il appartenait à la secte des Illuminés (I). Sans fortune, avec de grosses dettes, il avait obtenu par la protection du j)rince Henri, en 1779, d'être place au service de Prusse.
I)e|)uis la maladie de Frédéric II, Bisclioffwerder était établi à Potsdam et possédait tonte la confiance du prince de Prusse. On dit (pfil !a devait à l'intluence dc<' imj)ressions mystiques insj)ir('es par Scbrepfer. La j)lu|)art (b^ ses disciples saxons j)assèrent au service du Roi. Leur réputation déplaisait au public et parlait peu en laveur de Frédéric-Guillaume IL
La cband)re de Frédéric H était telle qu'au moment de sa mort. Tout y était à la même place. La vue de ces chambres et rassislanc(» à la cérémonie funèbre me ramenèrent à des sentiments dignes du moment. Je fus peinée de voir avec quelle indifférence des plaisanteries frivoles se glissèrent ;ui milieu des souvenirs du grand homme que nous enterrions !
(Ibacun emporta quelques reliques; j'eus le courage de j)rendre une |)lnm(^ de sa table à écrire, qui depuis m'a été volée.
(1) Socic'-lr socrèto fondée, en 1776, |)ar W'eisliiiiipt, professeur de droit canonique ù Ingolstadt.
nS6 43
Près de la cliambro oii le Roi venail de s'éteindre se trouvait une pendule surmontée de la statue de Aîarc-Aurèle. C'était un cadeau de la duchesse de IJrunsuick, qui avait donné la même à ses autres frères. Cette pendule se trouvait précisément arrêtée à l'heure où le Roi avait expiré.
La cérémonie de \ hommage suivit de près celle de l'enterrement; mais, auj)aravanf, le testament de Frédéric II fut ouvert devant une assemblée de lamille. Le Roi y maintenait le testament de son père en faveur de ses fils, et il y ajoutait des legs très importants à la plupart des membres de la famille royale, ce qui augmenta considéral)lement la fortune de chacun. Ma mère reçut une boite garnie de brillants et une rente viagère de mille écus.
Les premiers six nmis s'écoulèrent sans AHes ; on ne pei'mit aucune réjouissance taiit que dui'èrent les cham bres et les voitures drapées. Le Roi passait son temj)s entre Charlottenbourg et Schœnhausen à rendre les soins les plus assidus à Mlle de Voss.
\l(iil (le la priiicfsso .-Aiiirlic. — Son tostamiMit. — Maria;;*' du Roi avec Mlle de \'o.ss. — \\c et (V'tc.s à la r<(nir — Mort de la comtesse Inyen lieim (iK-e \oss). — Les princes Henri et Louis-Ferdinand au service militaire — ALiriajji- du lioi avec la comtesse Do'uliofl'. — Alaladie et mort du prince Henri-Ferdinand.
La [)rinc('sse Aim'Iie inoiiriit lies iiiopiiu'iiiciit an mois (le mars (1), à la suite d'une maladie que l'on ei-oyail si jx'ii dan<|ereuse (|iie nous lïimes appelés à son lil de moit pendant un jpaud diiuT (pie donnait mon |)ère. Elle expira au moment de notre entrée dans sa eiiamhre.
Toutes les esperanees qu'elle avait domiées à la princesse Erédéri{|ue et à mou frère Louis ii |)ro|)os de sou hérilagc furent déeues. Elle laissa ses deux palais au Prince royal et au prince Louis, son frère, pour lescpuds elle n'avait lémoi<{né ni intérêt ni amitié; ses capitaux, sa l)il)liotliè((ue, sa collection de nnisique à des écoles de charité et à des ;^!nuases. A rexce[)lion de quelques lejjs eu diamants et eu meubles à ses frères et sceiu's, elle n(> d(»uua aiu'uue prelérence à mou père sur le prince Hcmhm, quoicpi'elle semhlàt adorer l'un cl délester Taulre.
(1) Le 31) mars I7.S7.
CHAIMTUE III. — 1787-17'«0 45
Enfin, sa mort, son testament, et jusqu'à sa manière d'anéantir les espérances de ses liéritiers ne démentirent pas la bizarrerie de son caractère.
Le duc de Brunswick-OMIs avait aussi été ilatté j)ar la Princesse d'avoir une j)art de son héritajjc. Le comte de Herzberj} taisait la lecture du testninent à la famille i"oyale. Le Duc, lisant ini(ni\ son érriture, s'offrit d'en continuiM' la lecture. 11 trouva au bout de la |)aj|e : «Je lègue encore à mon cher neveu de Brunsivir/, ... « , et en tournant celte page : « tout mon tabac (l'Espagne! v
Le matin de sa inort elle dem;mda à sa femme de cliambre : ^'. Quel jour est-il? — Vendredi ... i^ réj)ondit celle-ci... La I*rincesse fut très fr;ip|)j'(' et ne douta plus de sa fin prochaine. A trois heures du même jour elle expira.
Sa nièce, la j)rincesse Albertine de Suède, hérita de sa place d'abbesse de Quedlinboiirjj. Ses diamants furent légués à sa grande maitresse, Mme de Maupertuis.
Le printem|)s et le commencement de Télé se passèrent en négociations entre le Roi et Aille de Voss. Elle résistait à toutes les repi'ésentations (ju'on lui faisait, car tout le monde, même les amies de Aille de Voss, favorisaient les projets du Roi. Je m'afiligeais de voir Aille de keller de ce nombre. Elle consulta des ecclésiastiques. Je lus avec étonnement leurs réponses. Je ne comprenais point leurs raisonnements. Aille de Keller paraissait, au contraire, convaincue que si la Reine renonçait à ses droits, en ne conservant que son titre de Heine, Aille de Voss pouvait
secrètement épouser le Roi et devenir s:i Icgitimc épouse (I).
Je nie iaj)|)elle avoir lu alors, chez Mlle de Keller, une lettre du Roi à Mlle de l/oss, bien écrite et très teinlre; mais on ne savait pas fiop si c'élait pour la rassurer ou rassurer sa eonseience, à lui , ([u'il la conjurait de souscrire à nn airangenieni aussi incompréhensible.
Kiitic toutes les aniies de Mlle de Voss, il n'y en eut qu'une, la comtesse Dccohotf (née Schwerin), qui sut lui dire la sinq)le vérité. Elle lui représenta tonte l'inconvenance du projet qu'on lui proposait. Sa lettre fit une vive impression sur Mlle de Voss. Elle eut alors recours à sa t'ainille et lui demanda asile j)0ur pouvoir se retirer de la Cour. Le coinle de Finck, auquel son â<je, son rang, sa considéralion donnaient le droit de la protéger, s'y rcliisa par politi(ju<'. Son frère, M. de Voss, demeurant chez son beau-père, M. de Finck, se rangea du même avis. Elle voulut alors o])lenir d'aller vivre chez le curé de la cain|)agnc de son père. Mlle de Voss ne cacha j)oint qu'elle désirait s;' soustraire aux persécutions du Roi, aux sentiments qu'elle lui inspirait, à ceux qu'elle éprouvait elle-même, en voyant de sa j)arl tant de const;mce. Elle sentait sa faiblesse et fil d'inufiles efforts \Hn\v échapper à son avenir et aux sollicitations de ses amies.
Ce lut eulin une lellre {\\\ \ieiix duc de Hi imswick qui
(1) Li- (jOiisistoirc (les lU'Iorint'.s, ri'iirii à Berlin, tlcclaru (juc, s'aiipiiyant sur le préct'dcut du doulilc nmriajjc de IMiili|)|t(' le (Îcik'tchv, luudyraio de Hesse, le roi I''rédérie-Guiiliuiiiie II [xiuvait lc;;itimenient épouser Mlle de Voss. Va\ 15K), le tli('olo;jieri Mcianclitlioii. anii de Lutiier, avait autorisé le Landgrave à faire un mariaye daus ces mêmes conditions.
l"87-l-00 il
décida Mlle de Voss à se rendre aux instances du Roi. Le Duc lui écrivit '.^qu'elle désespérait le Roi par son refus..., qu'il n'était plus occupé que d'elle..., que les affaires les plus importantes restaient indécises...^ quelle devait se sacrifier au bonheur de l'Etat..., rendre le Roi et ses devoirs, à ses occupations et le sauver de la dangereuse influence de Mme Ritz (1) dont le caractère intrigant avait de tristes inconvénients et dont l'éloignement devait être la condition du consentement de Mlle de Voss. "
Le duc de Bi'unswick jouissait d'une yrande considération. Le Uoi avait beaucoup plus de penchant pour lui que pour le prince Henri, dont le caractère était plus tenace et plus altier. Je suis sûre que c'est à la lettre du Duc que le Roi dut le consentement de Mlle de Voss.
Quant à la Reine, j'ignore le moyen dont <ui se serv it pour obtenir le sien; mais je suis certaine qu'elle le donna par écrit, que cet écrit fut communiqué à Mlle de Voss, et ce lut seulement alors qu'on prit jour j)our ce singulier mariage (:2). On fit grand mystère du nom de l'ecclésiastique qui le bénit et des j)ersonnes qui en turent les témoins.
(1) iMmc Uilz, née W'ilhelmiiic Fncke, de Lasse exlractiou, épouse de Ritz, valet de ehainbre du IJoi (plus tard son trésorier), était, depuis sa jeunesse, la lavorite du Souverain; elle exerça sur lui une très funeste influence, qui dura jusqu'à sa mort et la fit siu-nommer la l'ompadour prussietine .
(2) Le duc de W'eimar se chargea de faire a;[réer par la Reine le mariage de Aille de Voss avec le Roi. n Celle-ci en rit, raconte Mirabeau, et dit : « On aura mon consentetnent , mais on ne l'aura pas ])our rien et même il coûtera cher. ' En effet, on paya » ses dettes qui passent cent mille écus. i (Lettre du 12 décembre 1T8G.)
48 CIIAPITRK III
Ce mariage so fil le 7 mai, Tète de ma cousine Frédérique, que le Uni cclél)ra pai- un grand bal dans les a|)()artements de Frédéric 1". Le duc d'York et une foule d'étrangers de toutes les nations, qui venaient d'arriver, rendirent celte fête très brillante.
Pendant le bal, le Iloi se retira dans les cbambres de Mlle de l'oss, oii le mariage fut béni. Cet événement fut gciiéralemeiil assez ignoré. Avant la b: nédiction, le Roi reçut de Mlle de Voss la |)romesse de rester encore à la Cour cl de laisser ignorei- à tous les engagenuMits (|u'(^lle avait pris.
Elle y resta en effet et suivit la Reine douairière à Schœnbauseji durant juin et juillet, en attendant le départ de Mme Rilz. Le Roi lui avait promis l'éloignement de celle-ci, avant (ju'elle vint occuper la maison qu'il lui avait lait arran;|er à Sans-Souci.
Le fils du Roi et de Mme Ritz, le jeune comte de La Afark, londia dangereusement malade à Cliarlollenbourg ; le !{oi l'adorait..., tous les soins ne purent le sauver..., il mourut le '2 août. I^e 3 était la fête du Prince royal... Le Roj tiouva iuqjossible de révoquer les invitations déjà lancées, et le bal eut lieu. Il avait peine à contenir sa douleui", dévorait ses larmes, fil pilié à tous et on termina les danses de bonne heure.
On dit que c'est ce jour-là que Mlle de Voss se décida de (juitter la Cour, sans pcMsisler à imj)oser la condition d(^ l'éloigiUMiient de Mme Ritz. Le Roi toutefois promit de la (aire j)artir (lès (ju'elle s(>rait moins éj)rouvée |)ai- la nnu-t de son fils.
Celte condescendance coûta cher à Mlle de Voss; elle lui valut les reproches de tous ceux qui regardaient le départ de Mme Ritz comme nécessaire à son bonheur.
Mlle de Voss reçut le titre de comtesse d'In<jenheim et la maison que Frédéric II avait tait bâtir près de Sans- Souci pour milord Marishall, son ami. Elle y vécut dans une retraite absolue, n'étant occupée qu'à adoucir la douleur du Roi.
Le connnencemenl de l'année 1788 amena beaucoup d'étrangers à Berlin. La princesse de Suède vint prendre possession de l'abbaye de Quedlinbourg. Le Roi offrit à la Princesse le palais de la princesse Amélie, dont le prince Louis venait d'hériter et elle s'y établit pour l'hiver avec une Cour très nombreuse.
La princesse Czarloryska revint alors d'un voyage à Paris. Sa fille, la princesse de Wurtemberg, et son mari (commandant d'un régiment en Poméranie) y arrivèrent également. Le prince Henri vint habiter son palais pendant quelques mois. Il y amena les acteurs français qui étaient à son service et fit construire un théâtre dans ses appartements.
Le Roi aimait beaucoup la uuisique et le théâtre. Il augmenta sa chapelle et conserva l'opéra italien, l'opéra bouffe et protégea le théâtre allemand, qui connnençait alors à inspirer de l'intérêt. La présence et l'amabilité de la Princesse-générale anima beaucoup ce carnaval. Elle arrangeait des fêtes et des surprises |)our le Roi qui l'amusaient beaucoup.
La comtesse Ingenheim ne paraissait qu'aux petits con-
certs du Roi, où peu de personnes étaient admises. La princesse Frédcrique était la seule qui y était ordonnée. Bientôt nous fûmes toutes invitées pour un grand bal ehezleRoi; la Reine et ses deux filles ne s'y trouvèrent pas.
Celle première apparifion de la comtesse Ingenlieim lui très pénible pour elle. Elle avait l'air d'être au supplice, ayant toujours les larmes aux yeux.
Le mardi gras mit fin au Carnaval par une fête niagnifi(|ue que le Roi ordonna dans la salle de l'Opéra. LaPrin- (^esse-générale se chargea de diriger un quadrille. Elle choisit pour sujet un opéra français qu'on aimait beaucoup, la F('e Urgèle (1). Toutes les Princesses furent au nombre des acteurs. Les costumes riches dépassèrent loiit ce (pie nous avions vu jusqu'alors.
\a\ Princesse-générale se surpassait pour conserver la faveur dont on la couiblait. Elle avait envie de plaire et ses succès étaient fort au-dessus de son âge.
Le vif désir de s'inslruire, les aptitudes de mes deux frères (surtout de Louis) leur donnaient plus de connaissances (pion en a conniiunément à leur âge; malheureus(>ment, la mauvaise direction de leur éducation n'inspirait aucune confiance. Henri, doux et aimable, moins doué, n'en soufïrait pas aulani; mais les suites en lurent de plus eu plus funestes pour Louis. Le cœur sensible et généreux de celui-ci était ouveit à tous les sentiments nobles et grauds; pourtant, il était sans force pour réagir
(l) Opéra-comi(jii(" de Kavail, nuisicjiic de Diini, (jni eut uu «jraud siiec^K en 1765.
sur SCS passions roii'|uciises et naturellement Louis était en butte à toutes les séductions.
Ma mère ne s'abusait pas sur les danjjcrs qui le menaçaient. Elle fit alois la connaissance de AI. de Verdy et crut avoir tout fait en obtenant qu'on l'adjolj^nità M. lîiirbaum.
Verdy grondait, |)rècliail, endoctrinait Aille de Keller, qui en paraissait très flattée. La bâtisse de Bellevue (I) venait d'être aclievée; on y envoya mes frères pour s''^ préparer à leur confirmation, qui eut lieu six semaines après. Louis n'avait que quinze ans et demi.
On apprit bientôt (jue la comtesse Ingenlieim attendait ses conciles au commencement de riiiver. Elle habitait Sans-Souci et écrivait souvent à Aille de Keller. Aime Rilz obtint de rester encore avec le Roi dans les mêmes rapports qu'auparavant. Il avait pitié de sa douleur cl de son malbcur. La comtesse de La Alark, sa fille, venait souvent chez le Roi et était aussi reçue j)ar la comtesse Ingenheini. Celle-ci cependant relusa de recevoir Aime Rilz. Elle ne pouvait se dissimuler qu'une des raisons de son sacrifice était éludée.
Exposée souvent aux impertinences de AI. Ritz (2), (pii faisait cause commune avec sa femme pour tourmenter la Comtesse, elle en avait une peur extrême et conçut contre lui des soupçons plus graves.
Un jour que la Comtesse se trouvait très abattue, pondant
(1) Bellevue fut le nom douné au cliùleau que bâtissait alors le prince Ferdinand.
(2) Trésorier du Roi.
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son séjour à Sans-Soiici, le lloi demanda pour elle de la limonade. M. Ril/. s\Mii|)iessa (Taller la clierclier el de la lui |)résenter.
Frappée de robli'jeancc de cet homme qui, ordinairement, ne la Irailail qu'avec dédain, elle hésita un moment à l'aecepler. Le Roi devina sa pensée, fut olfensé pour son (iivoii el la comtesse Ingenheim, quoique avec répugnance, ImiI la limonade.
Je ne sais si cette supposition fut réellement l'ondée, ou si rimaj'ination de la Comtesse travailla au point de la , rendre malade; mais elle se trouva dans la soiré(» sérieusement indisposée. M. de Bischoff'werder, qui s'occupait de médecine comme d'autres sciences, crut devoir calmer la Comtesse, en lui Itiisant prendre un contrepoison, après l'aveu de ses soupçons qu'elle n'avait pas osé prononcer devant le Roi.
L'ide(> d'avoir été empoisonnée ne la quitta plus et elle en parlait constannnent dans ses lettres à Mlle de Keller. L'hiver ramena le Roi et la comtesse luj|enheim à Berlin. Elle était avancée dans sa grossesse et il n'était plus question de sa présentation à la Cour.
La comtesse Ingenheim n'ignorait pas à quel point son établissenu'ul à Sans-Souci avait été blâmé dans le public, d'aulanl plus (pi'elle occupait la chambre de l''rédéric II cl que celle où il avait expiré avait été dérangée et meublée autrement à cause d'elle. Elle obtint du Roi une maison pom- \ faire» ses couches.
Les sentiments de Mlle de Keller j)our M. de Verdy devenaient tous les jours plus apparents et elle Huit par me
confier qu'ils avaient l'intcnlion de se marier. Je ne lecloulais rien autant que de me séparer de ma gouvernante; aussi M. de Verdy me parut-il plus désagréable que jamais.
Le Roi ne permit |)lus à la comtesse Ingenheiin de quitter le Château. Elle y accoucha d'un fils dont la naissance combla les vceux du Roi et rendit la Comtesse très heureuse.
Elle viut, peu après, à un grand souprr que donna mon père. C'était la première fois qu'elle y paraissait depuis qu'elle était comtesse Ingenheim. C'est aussi la dernière fois que je l'ai vue.
Elle n'avait accepté du Roi ni perles ni diamauls; mais elle parut ce jour-là avec son j)ortrait très richement garni en diamants, qu'il lui avait donné pour le baj)téine de son fils.
Peu de jours après, la Comtesse devint très souffrante et ne quitta plus sa chambre. Elle toussait, mais on ne paraissait pas y attacher de l'importance. Tout à coup, elle fut prise de douleurs d'entrailles de plus en plus aiguës. Ses idées d'empoisonnement la reprirent et elle se persuada qu'elle souffrait encore de celui qu'on lui avait donné pendant sa grossesse.
Les manœuvres du printemps commençaient en mars, mois où le Roi avait l'habitude de se rendre à Potsdam. Il décida d'y aller comme de coutume, se proposant de venir chaque jour voir la malade. Le jour de son départ, la Comtesse se sentit plus faible, très éprouvée de la courte séparation qui l'attendait.
Elle (iiiilta pouilanl soji lit, fil sa toilette (le Roi aimant rcléfjaiice) et passa encore quelques heures avec lui et son fils. Elle pleura beaucouj) au inonieut du dé|)arl du Roi. A peine se lut-il éloijjué, que Tétat de la Comtesse empira au point d'ins|)irer les plus vives alarmes.
Les accès devinrent alors de |)lus en plus terribles; la ])auvre leMiMie jetait des cris perrants et ne cessait de répéter : .. C est d/n/s les entrailles que réside le mal, je meurs empoisonnée. " Enfin, elle expira dans des contorsions et des gémissements lamentables.
Mlle de Keller arriva trop lard ; depuis une demi-heure elle u'existait j)lus.
M. de Bischoffuerder se chargea d'a])])rendre la nouvelle au Roi. Celui-ci Tenvoya à Berlin faire les arrangeuieiits pour la circonstance.
A midi, le Icudeuiain, ie trouvai le Roi chez la j)i'incesse Frcdéri(|ue. Il clail |)rorondément affligé de la mort delà malheureuse Couitesse. La Princesse parla à M. de Bischoirueider des soupçons répétés sans cesse |)ar la moulante à ceux (jui rentouraienl. Il fut si énigmatique dans ses répouses (pi'elles augmentèrent encore notre trouble.
A la réquisition de la famille, on décida de chercher les causes de la uialadie; les médecins étaient déjà rassemblés poiu- laiic Tautopsie, lorscpie tout à couj) le chirurgien généial Thedeii, accusé d'être du nombre des sectaires ciilouraul le Roi, arriva de Potsdam et produisit un ordre souscrit par le Roi, (|iii onloimail de n'examinei" que Fétat de la j)oitrine et des pouuu)us de la défunte.
Ce qui lit ajouter encore plus de loi à cette sinistre bis-
toirc lut que AI. Ritz suivit le convoi jusqu'à la terre de i\ï. de Voss et qu'arrivé à lîueli, il produisit un second ordre, souscrit également par le Hoi, (|ui ordonnait d'ouvrir le cercueil et d'y jeter de la cliaux vive; ordre auquel per'soîuie ne crut, la douleur du Roi le rendant très improbable.
C'est au mois de mars de cette ann(''e 1781) que mes frères furent placés au service militaire : Henri, à la suite des «jardes du corps, Louis, au r/'j^imenl d'infanterie de jMœlIcndorf.
Peu après, mes paienls se brouillèrent complètement avec M. de Verdy, qui n'avait pas ré|)ondu à leur confiance. Aille de Keller ne voulut [)as ajoutei* foi à ce qu'elle apprlait des calomnies et elle déclara sa résolution de l'épouser. Elle demanda et obtint son conjjé de mes parents.
On donna des précepteurs militaires à mes frères : le clioix n'en fut pas heureux. M. de Zieten (fils du vieux général de ce nom) fut placé auprès d'Henri et AI. de Ralileke, officier d'infanterie, près de Louis.
La j)rincesse d'Orange (1 ) vint à Herlin au mois de juin. La ])rincesse Louise, sa fille et ses deux fils l'accompagnaient. Elle avait la réputation d'une femme d'esprit fin et élevé. Sa fille (2) n'était [)as jolie, mais son expression douce et bienveillante m'attira et je me suis intéressée à elle toute ma vie.
Le Prince héréditaire était bien, sans être beau; le prince
(1) Sœur du roi KrodiTic-Guillauino II, mariée à Guillaume V, prince d'Orauye, ;rouicrneur liéréditaire des Pays-i5a.s, priuce de KuJda et de Corvuey.
(2) Mariée au prince liéréditaire de Brunswick en 1790.
ÔG CHAI'ITHE 111
Kn'déric avait une (i;{urc spirilLicllc cl dislingiiôc. On disait que le mariage du jeune Prince avec Wiihclmine (1) était projeté.
L'idée que Wilheluiine, notre cadette, serait proJjablenient mariée avant Frédérique et avant moi nous rendait loulcs deux toit capotes. Cette Alimi, que nous traitions d'entant, était l'objet des lionimages du prince d'Orange, fort épris •l'elle, tandis que personne ne s'occupait de nous.
liC 7 août, jour de naissance de la j)rincesse d'Orange, devait avoir lieu, à la salle de l'Opéra, un grand bal masqué. On choisit connue sujet l'Olympe, encore Ibrt à la mode, qui nous |)arut une idée sublime. Les dieux ne suffisant plus pour tous ceux qui voulaient en être, on admit encore les demi-dieux. Tous les jours les répétitions ou les tètes nous réunissaient, et jamais nous n'avions vécu dans un tourbillon aussi bruyant.
Ce genre de vie commença à distraire le Iloi de la douleur qui l'avait si longtemps absorbé. Les premières fois (|u'il nous revit après la mort de la pauvre comtesse Ingenbeim, il avait l'air très ému et avait de la peine à vaincre son émotion.
Pendant les fêtes de Charlottenbourg, on découvrit (\o[\\ nouvelles aspirantes à la faveur du Roi : l'une, Mlle de Viereck, dame d'honneur de la princesse Frédérique, (|ui paraissait roi)jet des attentions des valets de
(I) \\ illiclininc, lillc du l'oi l''r(''(l(''ric-(îtiill;i(iim' II ((iésigiu'C sous le pseiulonyinc de Alimi), iiuirirc en 17^)1 à (iiiilliuinio I"', roi dos Pays- Bas.
ciiaiiihi'c et des chasseurs atlacliés au service du Roi. L'autre était la comtesse Dœnhoff, arrivée de Prusse pendant la maladie de la comtesse Ingenheitn, |)Our être dame d'honneur de la Reine. Elle ohtint cette faveur qu'elle avait demandée au Roi avec une hardiesse qu'on citait.
On la disait gaie, spirituelle et coquette. Cependant ses efforts pour attirer l'attention du Roi restèrent d'abord sans succès. Il en parla même à la princesse Frédérique, et s'en impatientait. Comme la Comtesse déplaisait à ma cousine, elle fut fort contente de voir son père partager son opinion.
La comtesse Dœnhoff était blonde, assez bien faite, avec une piiysionomie spirituelle; on la disait aiuiable, instruite, mais d'un caractère bizarre et capricieux. La Reine la protégeait beaucoup. A Cliarlottenbourg, elle continua encore ses coquetteries |)our le Roi, mais sans plus de succès.
Le 7 août, jour tant désiré, arriva enfin! La fêle et le quadrille réussirent à merveille; jamais rien de plus brillant ne s'était encore offert à mon imagination. La princesse Frédérique figura Diane, mon frère Louis, Endijmion; la princesse Uilhelmine, Minerve; le prince d'Orange, Mars; la princesse Louise d'Orange, Flore ; le |)rince Louis, fils du Roi, Zépliir ; le Prince royal. Hercule; une lort belle comtesse W'artensleben, Hébc ; j'étais Junon, mon frère Henri, Jupiter; le prince Frédéric d'Orange, Apollon.. . , etc. , etc. . . Les costumes riches et élégants étaient du goût le plus parfait.
On iïil ce jour-là lraj)|)i' de la beauté de la princesse W'illieliniue el personne ne douta qu'elle ne serait charmante, coiniue elle l'est devenue depuis.
Le quadrille eut un tel succès qu'il l'ut répété à Mon- Bijou, chez la Heine. Elle fit construire, à cet effet, un Olynq)e dans son jardin. Il y eut encore une IV'le villageoise dans celui de Bellevue, qui termina nos amusements. La princesse d'Orange partit immédiatement après, à notre grand regret. Jamais nous n'avions eu un temps plus agiéable et nous retournâmes avec peine à notre genre de vie habituel.
Mon frère Henri eut |)resque tout l'automne des fièvres (|ui l'éjjrouvèrent beaucoup, sans d'abord donner de l'inquiétude.
-M. Molière, homme s])iritnel, candidat en théologie, qui était depuis quelque temps au|)rès d'Auguste, exerçait une influence favorable sur lui, du moins ])our ses études. !! lui lit honte de son ignorance, ce qui le rendit studieux et appliqué.
Ma mère, cependant, le gâtait beaucoup; elle soutenait son pencbant pour l'économie et .Auguste devint aussi cgoïsl(> (|iril était possible de l'être pour son âge. Un bonniu" plus énergique que M. Molièi'e aurait \)u s'y o|)poser; mais il craignait les scènes el se contenta de faire à mon frère le bien (jui dépendait de lui.
M.deVerdy, n'allant plus chez mes parents, obtint, |)arla comlesse Dœidioff, une place de CiKunbellan chez la Heine. Mlle de Keller en fut très satisfaite. Elle ne partageait j)as mon ciiagrin de la séparation qui bientôt nous menaçait.
L'hiver de I7i)0 nous niiiiena eu ville. !1 fut l)iillant ])ar ses fêtes et ses niasearades. Ma cousine Frédérique ol)liut du Roi la permission d'or'janiser un théâtre de société dans hi salle qui existait au Châleau. M. de Nujjent, émigré français, très hou acteur (1), pi-ofita du <]oùt <le la pi'iucesse Frédérique |)Our la scène et dirigea deux représentations : Its Fausses Injidrlitn, lâmitir et l'Epreuve.
Le Roi assistait à toutes les répétitions et avait l'air très occupé de Mlle deliereck; j)ersoune ne douta qu'elle ne remplaçât la comtesse Injjenheim. Ce|)endant, toutclianf]ea de face; le Roi tout à coup néglijjea Mlle de Viereck et toutes ses attentions s'adressèrent à la comtesse DœnhofP.
La Reine elle-même s'ajierçul des assiduités du Roi auprès de sa dame d'honneur. Elle eut un jour une scèiu^ violente avec la comtesse l)(i'nlioff, dans laquelle elle lui reprocha sa coquetterie avec le Roi. Celle-ci répondit avec hauteur à la Reine, qui alors sortit de la chamhre.
Peu de semaines après, la comtesse Do'nhoff quitta la Cour, sous prétexte de maladie. Elle se retira chez la vieille comtesse de Solms, qui appartenait à la société de la Reine douairière.
Malgré son indignation , la Reine la congédia sans reproches et sans aigreur, lui ht le cadeau d'usage et se conduisit avec heaucouj) de dignité.
Le mariage du Roi avec la comtesse Dœnhoff se fit chez la comtesse de Solms et plus puhliquement que celui de
(1) -AI. do \'ii<jcnt s'était cnga;çé, faute de mieux, aa théâtre de Rlieinsberg. Il espérait ([iie le Roi ferait venir à Berliu une troupe frauçaise, dont il serait le directeur.
la comtesse In;|eiilieiiii. Il y eut pour leiiioins : la belielillc de la vieille Comtesse (mariée depuis à M. Omj)teda) et, à l'indignation du public, les deux chambellans de la Reine : M. de Dœrnberg et M. de Verdy.
Tout ceci ne fut pas un secret. Ceux qui se trouvèrent à cet extraordinaire mariage s'empressèrent de traiter la comtesse Da'nlioff en reine. Les personnes sincèrement attachées au Roi se désolaient de ce nouvel engagement, de Tétalage qu'on en faisait et du peu d'égards du Roi visà-vis de l'opinion publique. Les femmes avaient eu beaucoup d'inûuence sur lui dans sa première jeunesse, l'avaient entraîné dans des sociétés, des sectes et des milieux regrettables, exerçant de plus en plus leur funeste empire.
On gouvernait surtout le Roi par des visions, ])ar l'apparition de ceux qu'il avait le plus aimés, comme son fils, le comte de La Mark et la comtesse Ingenheim. Ces séances duraient quelquefois des soirées entières. Un de ceux qui l' éclairaient raconta plus tard à la Princesse royale et à moi qu'en sortant un jour d'une de ces scènes d'apparition, raballeuuMil du Roi fut si grand qu'il |)ut à peine rcuirer chez lui. On ne doutait point que ces séances ne coutribuasseul à dctiuirc sa santé.
Au comuïcuceuu'nt du printemps, mes frères et moi nous |)riiues i;i rougeole. Chez Henri la maladie eut un caractère assez sérieux. Il se refroidit par une imprudence de son valet de chambre; toute la maladie se porta alors aux |)Oumous et le danger se déclara dans la même journée. Les saignées, plusieurs fois réj)étées, restèrent sans effet. Quand ou me permit de revoir Henri, je fus
doiilourciiseinciit frappée de son changemciil : lui-même, inquiet (le son état, me donna tous les détails de sa funeste maladie.
Ma mère, (rès alarmée, til aj)|)eler d'auties médecins; Heim, qui avait surtout beaucoup de réputation, nous rendit im peu d'espoir. Le nouveau régime prescrit ne fut pas sans effet; les crachements de sanj] diminuèrent, la fièvre fut moins forte, Hem-i put bienIfU (juitter sa chambre, s'établir à Taii', faire avec moi de longues promenades en voiture.
Le mieux fut si sensible que nos craintes s'évanouirent et Henri reprit aussi courage.
Le mariage de Mlle de Keller et de M. de Verdy allait bientôt se faire. Mlle de Keller avait évité de m'annoncer son départ pendant ma maladie et nos alarmes pour mon frère; mais sa noce fut décidée pour le mois de mai, et seulement huit jours avant, elle in'aj)|)rit la nouvelle de notre ])rocliaine sépai'alion.
Les bruits de guerre contre l'Autriche (1) achevèrent de m'abattre; on ne j)arlait plus que de la marche des troupes. Les ofliciers n'étaient occu|)és que de leurs équipages. Ceux de mes frères furent ordonnés, même pour Henri. Leurs deux régiments étaient an nombre de ceux qui devaient former le corps d'armée en Silésie.
Le mariage de Mlle de Keller eut lieu le 15 mai. Il fut béni à l'église catholique, |)uis chez Mme de Puttkamner (2) par
(1) La guerre n'éclata pas alors. Des ncyociatious hciireusemeut menées aboutirent au congrès de Reiclieubacli et à une entente avec l'Autriclie.
(2) Sœur de Aille de Keller.