C H A P IT K
le Mirliv proloslanl. Mllo de Keller reçut un beau eadeau (le mes parents et s'en sépara ainiealement. KIK^ \int prendre eonjje de nu)i, en allant à Téglise, eiiiue de me dire adieu, mais rayonnante du bonheur d'épouser riiomuu' qu'elle aimait. Elle alla s'établir dans uiu> aile de la maison Sehuli'uhourjr, que son mari venait daelietiM-, jiràee à iiiu> spéeulatioii laite avee la eomlesse Dcenludl'.
La uialadie de mon iVère faisait de lents, mais évidents progrès. Les soins des medeeins enrayaiiMil linlensili' du mal; eepemlant la toux et la lièvre ne le quittaient presque plus; je restais avee hii et ne paraissais eliez nn^s parents qu'à l'heure où Henri dormait.
Le départ des troupes, fixe aux j)remiers jours de juin, lut eomme un eoup de foudre [tour Henri (|iii s'était lajrueuient tlatte d être remis pour le début de la eampajïue. Lu apprenant iptil devait se séparer en peu de jours de son l'rère et île ses eompaj{nons d'armes, il lut j)longé dans une tristesse qui me perea le eœur.
Mes parents, toujiuirs pinson moins brouillés avee Louis, ne lui avaient assigne qu'une ressouree très modique, tout à l'ait insurfisante pour les dépenses qui 1 atteiulaient. Henri, à;|e de dix-neut' ans, reeevait depuis un an l'apanage de petit-lils de Roi, six eenls éeus. Il avait tait des épargnes sur ses revenus. La \eille du départ de Louis, nous passâmes la soirée lt)us les trois ensemble. Tout à eoup Henri tira de sa poelie une bourse avee eent tVedéries d'or (h, la tendit à Louis en ilisanl : u \im ilas. (/as i\st
[ l) Vlonnaie d'or prussienue qui a existé de 1750 à 1857, un Frédéric d'or valait 5 tlialers 20 silberjjros ou IG marks S."} pfeniny de notre argent actuel.
nsT-noo 6a
ailes was irh luihe, iili Induclic es tiiclil ( I). « Loiiis, loiit cmii, se jcla dans les înas de son iVcrc. ('rai;|nanl l'eHcl de colle Sicile lonclianle pour Henri, Je les scpaiai nn moment. FiOnis revint pins lard; il n'osait pins ie;{ardcr son iVère, ni lui parler, de peur de trahir son émotion.
Henri ne désirait |>ren(lre conjjc (Tanenn de ses comjjajjnons (Tarmes; mais il dit à Lonis (|n'ii le reverrail encore. On en;|a;{ea celni-ri à partir entre (jualrc cl (•in(| lietires dn matin, moment oii Henri doiinait le pins tran- (|nillemeid.
Dés trois lienres, ma mère et moi nons entrâmes chez Louis pour lui dire (pTil ne devait plus songer iidii-e adieu à Henii. Sa (hndenr tut violente, mais son co'ur, plein (rand)ition, hrùlani du désir de se distinj{ner, ne se S(>rra vraiment i\ul\ la pensée de (piittcr S(m Irére dans un état si alarmant. Il uTcndji-assa tendrement; notre séparation le trcMihlail. (iellc (Tavce nu's |»arents le touchait moins; toujours tenu à jjrande distance, ses rapports avec eux n'avaient jamais été intimes. Ma mère cul cependant \\\\ moment (rallendrissement en accompajiiiant Louis au has dn perron, oii rattendaient ses chevaux. El nu- recommanda encore Henri, s'clanca sur son cheval cl disparut ra|)idemcul.
En rentrant, j'écoutai l(ui;;temps à la |)(Hte (rilem-i; tout |)araissail tranquille, je me llattai (pu' son sommeil n'avait [tas été interi'omj)u. Mais (pu'hpies heures plus tai'd, lors(pn> je vins chez lui, ses yeux rou<j;es me |)rou-
(I) De l'allriiiaïKi : t Prends cela, c'est tout ce que J'ai, Je n'en di pus besoin, s
vèrcril qu'il avait pleuré et mal dormi. Il me dit alors que le bruit de l'escadron qui allait chercher les étendards l'avait éveillé (bien qu'on eut ordonné que tout se lit dans le plus grand silence). Bientôt après, il entendit remuer dans la chambre de Louis, il lui sembla l'entendre pleurer, niais il n'osa pas rapj)eler pour l'embrasser une dernière lois. Enfin, lorscjue le «jalop de son ciieval, traversant la place Guillaume (U ilhelmsplatz maintenant), vint à ses oreilles, tout son courage l'abandonna. Je legrettai amèjcuuMit de ne pas être entrée plus tôt chez lui, et nous |)leuràmes beaucoup ensemble.
Plus que jamais, je m'occupais de faire faire à Henri des promenades qui pouvaient le distraire. Il lut aussi question de remmener en Italie ou à Madère; ce projet et les préparatifs de voyage l'absorbèrent beaucoup.
On se décida à partir j)Our Bellevue, espérant que l'air ferait du bien à Henri. Louis nous écrivait souvent. Il était toujours en Silésie, oii les négociations avaient arrête les oj)érations militaires.
Les mois de juillet et d'août s'écoulèrent sans aucune amélioration chez Henri. On changea sans cesse de remèdes et de régime; (oui lut en vain. Lui-nu^Mue était entièrement découi-agé et ne le cachait point, il fut de nouveau (piestion de son voyage, les médecins insistaieut sur l;i lU'cessité du départ; mais les cmitartas du déj)lacemcnl iuspiraieut beaucoup de l'épugnance à nu's |)arents. Heuii, au coiiliaire, s'en rejouissait et s'en occu|)ait Ixmhicoup. i\os couversalions, nos |)i-ojels, nos courses uièuu' en etaieul ruui(|ue sujet. Au mois de septembre, les pre-
niiers froids se firent sentir; leur influence sur la santé de mon frère fut effrayante. La toux et la fièvre augmentèrent au point d'éteindre en nous toute illusion.
Mes parents firent leur communion à lîellevue ; je fus chargée de demander à Henri s'il voulait y |)articiper. Il me répondit : ^^ Dans l'élatou je suis, je dois plus que tout autre /n'occuper de pareil/es pensées. -' Il m'avait lait faire une bague de ses cheveux: qu'il me donna ce jour-là.
Nous rentrâmes en ville en septembre; on installa mon frère dans les pièces exposées au soleil. /\ la fin du mois, ses forces diminuèrent encore sensiblement. La paix de Reichenbach (l) venait de terminer les négociations avec l'Antriche ; les troupes avaient l'ordre de revenir et nous attendions le moment où Louis nous serait rendu. Henri s'en réjouissait et parlait sans cesse de ce retour.
Le 4 octobre, il fut si mal, ses idées se brouillèrent à un tel point, que mes parents envoyèrent une estafette à Louis avec ordre d'arriver sans perdre de temps. Le Roi lui permit de quitter son régiment et nous espérions que les deux hères auraient encore la consolation de se revoir.
Vers le soir, Henri fut plus calme ; mais, à trois heures du matin, on vint m'appeler. Je trouvai mon frère assis dans une chaise roulante et se faisant pousser dans les salles du palais. Une bougie à chaque lustre éclairait tristement ce lugubre appartement et donnait à la figure pâle d'Henri une expression plus souffrante encore que de coutume. Ma
(1) Le 27 juillet 1790, une conventiou fut signée à Reichenbach entre la Prusse, la Pologne, l'Angleterre, les Pays-Bas et l'Autriche, qui maintenait l'intégrité de l'empire Ottoman contre lu Russie et l'Autriche.
mère vint nous rejoindre; nous cheminâmes ensemble jusqu'au malin. Enfin, accablé, notre pauvre malade demanda à se coucher et dormit longtemps.
Le reste de la journée fut plus tranquille, ses idées parurent plus claires; il j)arla beaucoup de Louis, qui pouvait arriver lel). Sa joie à celle pensée était touchante. Le lendeuiain, des syuq)lômes alarmants achevèrent d'épuiser ses Ibrces. l'ers dix heures les médecins prévinrent ma mère que le pouls s'affaiblissait et que la fin approchait. J'obtins de ne quitter ce frère chéri que lorsque son âme serait retournée vers son Créateur, mais on emmena ma mère. J'abandonnai seulement la chambre quand la réalité cruelle s'aj)pesantit sur moi !
A midi, on m'appela chez mes parents. Mon père n'avait appris qu'à son réveil la mort de mon frère. Il en fut profondément ému. La voiture vint ensuite nous prendre |)()ur aller à Bellevue, où tout était préparé pour nous recevoir, il fut décidé que nous y resterions tout l'hiver et qu'au printem|)s on partirait pour Spa, dont les eaux étaient recoimnandées à ma mère, fort affectée de la perte de mon frère.
On attendait Louis le 9; j'allai à |)ied à sa rencontre à travers le |)arc. A peine étais-je arrivée au bout de l'allée (pii mène à Hellcvue (|ue je reconnus sa voiture. Aux portes de Hcriin seulement, il avait appris notre malheur. Sa violente douleur me fit à la fois du mal cl du bien; je me réveillai de l'état de stupeur qui me contraignait; les larmes de Louis firent couler les miennes et sa tendresse me fut une grande consolation.
Le prince Henri vint àBellevue; il avait beaucoup aimé mon frère cl prit une vive j)art à notre chagrin.
Je n'oublierai jamais la pénible impression que me firent, après ces lugubres journées, les appartements éclairés et cet air de fêle donné, selon l'usage, dès que le Prince arrivait chez nous.
Louis seul revit Henri. Cela ne me fut pas permis. Ma santé d'ailleurs était passablement altérée par les efforts que j'avais faits pour comprimer mon chagrin. Une contraction nerveuse aux poumons m'empêchait de respirer. On me conseilla l'électricité, qui me fit du bien.
Bc'llcvuc. — Proniicr st'joiii' à Hlicinslicrjj chez le prince Henri. — \ oya;je à Spu — Les émigrés IVaiiçais. — Guerre limeste avec la France. — Fiançailles du Prince royal et du prince Louis. — Bravoure et e.xploits du prince Louis-Ferdinand. Sa conduite héroïque au siège de Mayence. — Héception des prince.<ses de Mecklenihourg-Strelitz à Berlin. — Leur mariage. — Le comte Jean Potocisi à Berlin. — (luerre impolitique contre la Pologne. — Fntrevue du prince Henri avec le Roi. — La comtesse Dœnhol'f c[uitte définitivement la Cour.
Le séjour à Bellcvuc iiit plus agréable qu'il ne Télait habiluellcnient. On vit beaucoup de monde et les étrangers qui se trouvaient cet biver-là à Berlin. Sir Sidney Sinitli était de ce n()nd)re. Il venait de commander une j)artie de la Hotte suédoise contre les Russes et était charge d'orga- Jiiser des chaloupes canonnières, dont il était question de se servir en Prusse dans une guerre que l'on appréhendait avec la Russie.
La consirucliou de ces chaloupes amenait souvent sir Sidney Smith à Bellevue, oii mon père l'invitait fréquemment. Son esprit, sa gaieté m'amusaient et je fus contrariée de voir nos agréables soirées iulerrompues par l'arrivée (lu j)rince héréditaire d'Anhalt-Dessau. Il étaitchargé d'une l(Mtre de recommandalinn du Prince, sou père, pour le mien qui, désirant obtenir pour son (ils mon cœur et
ma main, demandait à mes parents de protéger ce projet auprès du Roi.
J'en fus aussitôt instruite. Le Prince me déplut souverainement. Grand, avec des traits réguliers, on vantait sa beauté; mais, moi, je lui trouvais une tournure commune, un air lourd, tenant plus à un manque d'esprit et de jugement qu'à la timidité d'une première connaissance.
Ma mère, au contraire, le protégeait extrêmement. Elle lui supposait beaucoup de qualités et de mérites et ajoutait encore à mon éloigncment j)ar les éloges exagérés que j'étais obligée d'entendre.
Le Prince licréditairc fut invité une fois pour toutes à Bellevuc. Il ne manquait j)as de venir tous les soirs à son poste près de moi, sans ouvrir la bouche.
Les encouragements de ma mère ne le déterminèrent pas davantage à sortir de son respectueux silence. On me reprocha ma froideur, mais je n'aurais jamais pu me décider à montrer des sentiments qui étaient loin de mon cœur. J'étais effrayée de l'avenir qui se préparait pour moi et ne savais où chercher un appui contre mon malheureux sort.
Après plusieurs discussions, le Prince repartit sans qu'on eût exigé de moi aucune décision. Je bénis le ciel d'être délivrée de sa présence et je repris courage.
Dans le fond de son cœur, mon père partageait mon éloignement pour le Prince héréditaire. Il ne lui trouvait pas les qualités auxquelles il mettait du prix. Le Prince ne parlait que l'allemand ; il avait le ton et les manières d'un officier de garnison, et son embarras continuel l'ennuyait en le fatiguant.
Le voyage de Spa, dont on avait parlé tout Tliiver, fut alors tout à coup décide. Ma mère, pour l'aire plaisir à mon père, consentit à aller auparavant passer huit jours à Rheinsberg chez le prince Henri, oii des différends avec ce dernier l'avaient empêchée depuis des années de l'y suivre.
Mon oncle était mécontent de ce mariage projeté. Il aurait préféré que j'épousasse le prince de Gotha, qu'il protégeait à cause de son ami, M. Grimm.
Ma mère décida donc d'aller à Rheinsbcrg pour la fête de mon père, que le prince Henri célébrait tous les ans. Le duc d'York arriva à Berlin peu avant notre départ; mon père lui donna une fête à Bellevueet les anciens projets pour ma cousine Frédérique se renouvelèrent. Cette fois-ci, le Duc parut plus sensible aux avances qu'on lui fit. Il finit par combler tous nos vœux.
Je vis pour la première fois Rheinsberg. Je fus enchantée de ce séjour : le château au bord du lac, les arbres splendides du parc, le spectacle français, l'accueil gracieux de mon oncle, tout me charma également.
La Cour du prince Henri était nombreuse. Plusieurs dames âgées, mais fort aimables, étaient établies h Rheinsberg. M. de Royer et son frère M. de Rrancion (aides de cani]) (lu Prince) étaient au nombre des messieurs et de mes anciennes connaissances. Royer avait l'air d'un sauvage; son air dur et sévère contrastait singulièrement avec son caractère doux et bon.
Le charme de Rheinsberg fut bientôt détruit pour nu)i par de nouvelles discussions entre ma mère et mou oncle,
qui firent renaître leur ancienne inimitié (1). Elle se promit (le ne jamais y revenir, ce qui mit mon père dans un cruel embarras. Son respect pour son frère ne lui laissait jamais entreprendre la moindre chose sans le consulter. D'un autre coté, très attaché à ma mère, mou père subissait son influence.
Pour le moment, celle du prince Henri était préj)ondérante. Le Prince m'aj)prit lui-même bien des détails de la confiance que mon père lui témoignait et de son mécontentement du pouvoir que ma mère exerçait sur lui. iMon oncle m'avoua même avoir conseillé le divorce à mon père. Ma mère n'ignorait pas ce tait. Aussi, quoique le Prince fût revenu à des sentiments plus modérés, ces souvenirs se réveillaient facilement, et ma mère et mon oncle se quittèrent, cette fois-ci, plus brouillés que jamais. Tous ces détails me surprirent beaucoup.
Nous ne passâmes que vingt-quatre heures à Bellevue et repartîmes le lendemain pour Brunswick, oii je retrouvai la Duchesse mère, qui, du temps de Frédéric H, venait toujours passer quelques mois à Potsdam et à Berlin. Lorsque Frédéric désirait que sa sœur partît pour Berlin, il avait l'habitude de lui dire : " J'apprends avec rcfjret, ma chère sœur, que vous qui (liez Potsdam demain pour aller faire encore un séjour à Berlin... » C'était le signe du départ!...
(1) La raacuue miiliielle qui existait entre le priuce Henri et sa bellesœur, la princesse Ferdinand, provenait d'une ancienne intrigue de Cour où la l'rincessc s'était ouvertement prononcée contre le Prince et son entourage, pour défendre (en ce cas) sou amie, Mme de Bredow, qui était alors Aime de Katt.
La princesse d'Orange était mariée depuis peu de temps avec le Prince héréditaire. Elle me revit avec plaisir. La fille cadette du duc de Brunswick avait une belle tète et une figure spirituelle (1). Son père la traitait avec une sévérité extrême, justifiée plus tard par sa conduite en Angleterre, comme princesse de Galles.
Nous quittâmes Brunswick après trois jours. Nous restâmes un jour à Miinster.
Après avoir passé un jour à Diisseldorf pour y visiter la galerie de tableaux, qui depuis fut transportée en Bavière, nous nous établîmes à Aix-la-Chapelle, où se trouvaient tous les émigrés français. Ils fuyaient la Révolution, croyant être plus utiles au Roi sur les frontières. Le roi de Suède, Gustave III, s'y trouvait aussi. A notre arrivée, il était allé à la rencontre du roi Louis XVI, qu'on attendait à Metz ou à Strasbourg. L'agitation des Français était à son comble; on se rassemblait dans les rues pour attendre les courriers, qui arrivaient d'heure en heure. Plusieurs venaient par les Pays-Bas, ayant quitté Paris après le départ de Louis XVI. Enfin, parut Monsieur, frère du Roi, Madame et leur Cour, et on ne douta plus de l'heureux succès de la fuite. Le retour du roi de Suède vint anéantir cet espoir et la nouvelle de l'arrestation de Louis XVI à Varennes j)orta la consternation dans tous les cœurs.
Le roi de Suède vint de suite faire visite à mes parents, mais mon père et le prince Henri étaient brouillés avec ce Souverain, leur neveu. Sa mère, sœur de mon père, avait
(l) Caroline-Amt'lic ('■|)oiisa, m ITi).!, le priuco de (lallcs (jtii monta sur le trône cii IS20, sous li; uoni de Cîeorjjcs IV.
été entraînée à reconnaître la Jéjjitimité du Prince royal à sa naissance. On le disait fils du comte de Munck, Avant de mourir, la Reine mère, qui depuis lon'jtemps avait cessé ses rapports avec son fils, eut le désir de se réconcilier avec lui : réconciliation qui eut lieu devant le ministre de Prusse à Stockholm, le comte de Keller, et elle lui ordonna de l'annoncera Frédéric II (1).
Je ne sais si Frédéric agréa celte assurance, mais mon
(1) Gustave III avait épousé, en 176fi, Sopliic-Madelciue, princesse de Danemark, (|u'il traita avec une glaciale indilTérence durant de longues années. Cependant, en 1775, Munck, grand écuyer de la Cour, parvint à amener un rapprochement entre le Hoi et la Reine. Mais celle-ci eut le tort de combler de laveurs l'auteur de son tardif houlieur conjugal et hientùl toute la (^lOur ne |)arla plus ([iie de la liaison de la Reine avec le (iraiid i'icuyer. Ayant ardemment désiré une alliance |)russienne pour sou (ils, repous<ée par |)oliti(jue, la Reine mère Llri(|ue, S(eur de Frédéric II et des princes Henri et Ferdinand, détestait sa helle-lille, ne pouvant aussi se résigner à renonc<'r à la place qu'elle avait occupée durant trente ans. Elle n'avait pour la Reine régnante qu'liumiliatiun et mépris et attaqua ouvertement sa r(>putation. Lorsque celle-ci se déclara enceinte en 177!^, Llri(jue (surnommée la vieille sorcière) conjura ses fils cadets d'empêcher à tout prix (]ue le trône des W'asa fût un jour occupé par un héritier qu'elle regardait comme illégitime Le Hoi et la Reine furent instruits iudircclcment de ce (jui se tramait autour d'eux. Sophie-Madeleine mortellement blessée, déclara formellement au Roi renoncer pour toujours à revoir sa belle-mère. Gustave III, furieux de son côté, menaça sa mère de la faire enfermer pour la fin de ses jours dans un des châteaux éloignés du royaume. Frédéric II intervint ; mais llrique dut signer, en présence de sa famille et du Sénat suédois, une déclaration (que l'on montre encore aujourd'hui à Sîockholm) par laquelle elle avouait son injure laite à la Heine, en faisait réparation, en reconnaissant la légitimité de l'héritier attendu. Malgré toutes les avances de la Reine mère, l'épouse de Gustave III resta inexorable et ne lui pardonna jamais son outrage, le l'''' novembre 1778, la Reine mit au monde un fils (plus tard Gustave IV) mais la reine Ulrique n'obtint de voir son petit-fils que quatre ans après, quelques jours avant sa mort, survenue le I G juillet 1782, après une pénible réconciliation entre la mère et le fils. Cependant le doute de la légitimité du prince royal de Suède se répandit dans toutes les cours de l'Europe.
oncle et mon pcir ne vouinrcnt pas y croire et parlaient toujours avec aigreur de Gustave III. Aussi, mon père le recul-il avec une froideur qui nous embarrassa cruellelemenl.
Ciuslave III était aimable, prévenant, avait une tournure d'esprit clievaleresque, qui me plaisait. Sa figure n'était pas belle; il avait une difformité au front. Sa tournure était |)eu distinguée, son costume suédois lui donnait un air lliéàtial. Toutefois, il avait de la noblesse dans les manières. Dès que je lui fus nommée, il me remercia d'avoir un jour publiquement défendu sa cause. J'avais trouvé beau, en effet, que le roi de Suède eiit fait un moment trembler Catlierine au milieu de sa Cour, oii le canon suédois avait porté l'alarme. A un souper chez mon père dont je faisais les honneurs, un Russe, oubliant que j'étais cousine germaine de Gustave III, osa en j)arler Icgèrenu^nt. J'en fus indignée et, nouant un mouchoir blanc autour de mon bras, comme tous les partisans du Roi le faisaient alors, j'osai me déclarer assez imprudemment bonne Suédoise, en vexant profondément le Russe.
Cet enfantillage avait été rapporté à Gustave III, qui ne l'avait pas oublié.
Le Roi nous invita à dîner pour le lendemain. Mon père refusa; nuiis, nui nu're, Louis et moi nous nous y rendîmes. Nous le trouvâmes très agité par l'attente du comte d'Artois, qui venait confirmer la triste nouvelle de l'arrestation de Louis XII.
Il arriva peu d'instants après. Une profonde douleur était empreinte sur sa noble figure. Kn fondant en larmes,
il raconta les détails du latal cvcncmcnl, qui décidait si cruellement du sort du Roi, de la Reine et de leurs enfiints.
Après le dincr, nous allâmes tous rendre visite à Monsieur et à Madame. Lui aussi avait l'air abattu et afflige, mais il n'avait rien de la noble tournure du comte d'Artois.
Le soir du même jour, l'arrivée du comte de Bouille causa de nouvelles excitations. On le regardait comme le principal auteur du mauvais succès de l'entreprise du pauvre roi Louis Xl/1. Après avoir confié tous les avantpostes aux membres de sa famille, et avoir passé des nuits à veiller inutilement, il se trouva que son fils dormait, lorsqu'il aurait dû avancer avec les troupes pour effectuer le passage du Roi.
Le roi de Suède venait tous les soirs nous laire visite. Il était très causeur en société. Aix-la-Cbapelle me parut ainsi très divertissant. Les Français semblaient y oublier leurs malbeurs; le plus grand nombre s'y amusait.
Nous |)artîmes ensuite pour Spa, où tout Londres se trouvait réuni. Je j)arlais l'anglais et j'aimais les Anglais. Je fus très bien accueillie. IJeaucoup de personnes altacbées au |)rince de Galles disaient qu'il devait se marier pour conserver sa popularité. On m'assurait de sa faveur, si mes parents se décidaient à faire le voyage de Londres. Ma mère ne s'y refusait pas. La i'acilité de s'embarquer à Ostende dont nous étions si près était grande, et elle n'avait aucune envie de rentrer à Berlin au mois de septembre; mais elle renonça à ce voyage si désiré, car nous reçûmes la nouvelle de la mort du prince Charles de
■je CHAPITRE IV
Wiirlcmbcrg qui élail au service dé l'Autriche, comme le prince Ferdinand, il venait de mourir en Hongrie.
A notre arrivée à Aix-la-Chapelle, nous y trouvâmes la princesse de Lamballe, émigrée, dans l'intention de suivre la Reine. Surintendante des enfants du Roi, elle avait commencé |)ar être fort en faveur auprès de Marie- Antoinette; mais elle avait été ensuite négligée par elle, ce qu'on attribuait à l'influence de Mme de Polignac.
Lorsque la Princesse apprit l'arrestation de la famille royale, elle crut devoir retourner auprès de la Reine; dévouement qui fut très admiré, le refroidissement de celle-ci pouvant la dispenser de ce devoir. Mais elle partit, et fut une des premières victimes de cette affreuse éj)oque. Klle était belle, avait de beaux cheveux blonds, un beau teint, une taille charmante et une expression de douceur très attachante.
La Cour de France était établie à Coblence, tout Paris s'y trouvait et offrait un spectacle curieux et triste.
Les Princes y formaient une armée; le luxe le plus effréné y dominait; on y vivait comme à Versailles, et les émigrés s'y berçaient de toutes les espérances. Lorsqu'on ne partageait pas leur illusion, on passait à leurs yeux pour démagogue et suspect.
Arrivés à Francfort, oîi la Landgrave, ma tante, vint à notre rencontre, nous apprîmes que la duchesse de Wurtemberg était instruite de son malheur et profondément affligée.
Le seul de ces princes de Wurtemberg marquant par son esprit était son fils aine, le prince Frédéric; mais il
était d'un caractère (lui- et emporté. Séparé de sa jeune femme, fille du duc de Brunswick, il avait abandonne le service de la Russie, où il occupait un poste brillant, ayant été vivement offensé dans ses rapports domestiques par Catherine 11. Cette Souveraine éloigna ainsi un homme d'esprit dont elle craignait l'influence et l'intimité auprès
du grand-duc Paul.
Il quitta Saint-Péttn-sbourg dans les vingt-quatre heures et alla s'enfermer dans son château en Wurtemberg.
La conduite de Catherine II fit qu'on s'intéressa au Prince. Il remit sa fille Catherine, qu'onappelait Trmelte[\ ) , à sa mère qui partagea toute sa tendresse entre elle et son fils
Ferdinand.
Le départ de mes cousines que je ne retrouvai plus à Berlin me laissait un grand vide (2). U fut décidé que nous passerions l'hiver à Bellevue. J'en fus très contente, car je redoutais les souvenirs du palais de Berlin.
LacomtesseDœnhoffvenaitd'accoucherd'unfils, auquel
le Roi donna le nom de comte de Brandebourg. M. de Verdy réussit à vendre au Roi, pour ce fils, la maison qu'il avait acquise. C'est aux enfants de la comtesse Dœnhoff que mon mari a depuis acheté celle que nous habitons maintenant.
(1) Cette princesse Catherine de Wurtemberg épousa, en ISOT, Jérôme Bonaparte, le plus jeune frère de Xapoléon, qui fut roi de Westphal.e et porta dans l'exil le nom de comte de Montfort.
(^) l.a princesse Frédérique avait épousé le £9 septembre 1791 le duc d'York, prince de la Grande-Bretagne, et le l" octobre de la même année, la princesse Wilhelmine épousa Guillaume, prince d'Orange, qu. devmt plus tard roi des Pays-Bas.
78 CHAPITREIV
Le margrave d'Anspacli vint passer l'hiver à Berlin avec lady Craven, établie auprès de lui. Le Roi lui prêta le palais que la princesse Amélie avait légué à son fils, le prince Louis.
On (lit (|ue, j)en(lant son séjourà Berlin, par Fentremise (le lady Craven (qui espérait épouser le Margrave, après j;i mort de son épouse), il oflrit au Roi de céder le margraviat de son vivant contre une rente considérable et de vivre en Angleterre ou partout où il lui conviendrait. La cession se fit, mais l'espoir de lady Craven ne se réalisa pas.
Les rapides progrès de la Révolution en France, les armées qui s'assemblaient sur les bords du Rbin, l'agitation qui régnait dans les j)rovinces voisines, décidèrent mes tantes à quitter leur établissement de Montbéliard et de Hanau, où il y avait déjà des scènes effrayantes.
Le Roi offrit à ma tante de Wurtemberg et à son époux qui avait servi avec distinction dans nos armées, un asile dans le margraviat de Bayreutli. Ils acceptèrent momentanément, mais vinrent d'abord, en mai, à Bellevue, avec leur [)etite-fille Trinelle. La Landgrave, toujours aussi belle, arriva en même temps. Bellevue était fort animé par ces nombreuses visites.
C'est vers la fin de mai que la guerre contre la France se décida. Dès les premieis jouis de juin, les troupes partirent j)our le Rbin. Le Roi fit les préparatifs de cette campagne avec la magnificence des temps passés qui surpassait de beaucoup ses moyens. Il avait déjà attaqué un trésor de trente-six millions d'écus que lui avait laissé Frédéric II et il acheva de l'épuiser par les frais de cette guerre.
La niajoiirc partie du public (et de ce nombre était le prince Henri) était opposée à la yuerre et s'afUigeait d'user sans succès de tous les moyens pour empècber une résolution qui leur paraissait funeste. Le Roi bâta le départ des troupes. AI. de Scbiilenbour;| ne doutait ni de leurs succès, ni des victoires qui nous attendaient.
Cependant, des semaines s'écoulaient sans nouvelles. On se berçait encore de l'espoir que la marcbe de notre armée était trop rapide pour qu'on puisse en obtenir des détails avant la prise de Paris. Le triste silence continua; le bruit des victoires de Dumouriez, la retraite des troupes après de légers avantages, la canonnade de Valmy, tout fut mis en doute, et ce furent des lettres de Louis qui vinrent enfin confirmer nos désastres (1).
Le public fut exaspéré de ces résultats. Les maladies gagnaient l'armée; la retraite, depuis la Cbampagne, n'avait été qu'une suite de revers. Mon frère, signalé par sa brillante valeur partout où il avait rencontré l'ennemi, avait été abandonné par l'olficier placé près de lui, qui même le quitta tout à fait, lorsqu'on prit les quartiers d'hiver.
Louis se trouvait sur le Rhin sous les ordres du prince Hohenlobe, où il commandait une brigade westpbalienne. Son chasseur Ohrdorff, très dévoué, le suivait dans toutes les affaires. Le quartier général était à Francfort; il n'était
(l) Dumouriez avait alors su sauver la France du premier choc de l'invasion étrangère, avec sa belle campagne de rArgoune qui se termina le 20 septembre par sa victoire de Valmy sur les Prussiens, et ensuite celle de Jeramapcs sur les Autrichiens, qui lui soumit la Belgique.
point question du retour des Princes : aussi, toutes les leninies qui désiraient revoir leur mari, et les mères leurs fils, partaient pour Francfort.
Après les succès de rarniée française au mois de janvier dans les Pays-Bas et en Hollande, la famille d'Orange fut obligée de s'embarquer sur un bateau pécheur pour chercher un asile en Angleterre.
Tout nous annonçait une nouvelle campagne que l'on ne considérait plus comme une entreprise facile. Louis, désolé des revers du dernier automne, après la nudheureuse retraite du duc de Brunswick (1), brûlait d'envie de réparer, par quelque action brillante, la honte qu'il avait été condamné à supporter.
Partagé entre la gloire et l'amour, ses lettres devenaient pkis rares et plus courtes; mes parents étaient mécontents des dettes qu'il faisait; mon père, surtout, se montrait inexorable à ce sujet. Cependant il ne lui avait pas fait un étal de maison ni une pension convenable.
L'officier qui l'avait abandonné fut remplacé par M. de Biilow, qui devint par la suite un général si distingué. Ce choix lui convenait infiniment; mais AL de Biilow refusa d(; se charger de l'économie de sa maison, représentant l'insuffisance des moyens mis à sa disposition pour subvenir aux besoins de Louis.
Ci'est à ces raisons qu'il fallait attribuer le malheureux
(1) 1,0 (lue (le Brunswick ((]!i;irl('s-(iuillaiime-l"\'r(liniui(l) ayant étô défait à Valiny par Diiniouricz ot KelIormauD, avait clé ol)li;[c de battre en retraite et d'évacuer la Kranre avec son armée diininnéc par les maladies et des en;{a;]cnients jjtirnaliers. Krédéric-diiillaiinie H dut, an traité de Bàle, en 1795, se retirer de la lutte.
état de la fortune de mon frère et son indifférence à y remédier,
A cette époque, le Prince royal et son frère firent la connaissance des princesses de Mecklembourg-Strelitz, élevées auprès de leur grand'mère, la vieille princesse de Darinstadt, et amenées par elles pour être présentées au Roi ( I ) .
Il ne fut plus question que de leur beauté. Le Prince royal fut surtout frappé de l'expression charmante de la princesse Louise. Le Roi, qui partageait son admiration pour elle, ne tarda pas à donner son consentement au choix du Prince.
La seconde de ces princesses, Frédérique, n'était pas une beauté régulière comme sa sœur, mais elle avait une taille charmante, beaucoup de grâce et un grand désir de plaire, ce qui la faisait souvent préférer à la beauté noble de sa sœur. Le Roi les admirait toutes deux également; il pensa que la princesse Frédérique pourrait convenir à son fils Louis, d'autant plus que le Prince royal souhaitait donner à sa fiancée la satisfaction de ne pas être séparée d'une sœur avec laquelle elle avait été élevée.
Le prince Louis accepta la proposition; le Roi se réjouissait d'embellir sa Cour par la présence de ces deux belles Princesses et mon frère Louis nous en communiqua la première nouvelle, dès qu'elle fut affirmée.
Au mois de juin commença le siège de Mayence (2). Le
(1) La mcro de ces deux Princesses était morte très jeune, le 22 mai
(2j Occupée par Custine, Alayence fut reconquise en 179.3 par les Prussiens et les Autrichiens, après une défense héroïque de la part des Français.
Roi était au caiiip et on s'y amusait beaucoup. Les princesses de Meckleinbourjj y venaient presque tous les jours. Les Icinmes les plus élégantes de Paris étaient réunies à Mannheim. On allait au camp de Mayence comme à une fête. Mon frère y occupait une maison de la Cliaussée de Alarienborn.
Les assiégés y firent une nuit une sortie très inattendue et bien menée. Louis ne dut qu'à sa présence d'esprit et à son intrépidité son propre salut et celui du Quartier général. Le général Kalckreutli eut son aide de camp tué à sa porte et manqua d'être pris lui-même. Mon frère rassembla ses troupes à la hcàte, força l'ennemi de regagner Mayence et rétablit vers le matin l'ordre ainsi que la tranquillité dans le camp.
Il y eut cependant de grandes perles.
La conduite de Louis lui valut beaucoup d'éloges de la part du Roi et la gloire de mon frère me rendit très fière. Le siège de Mayence continua; il s'agissait de prendre une redoute qui gênait les opérations de notre armée. Le Roi déclara accepter des volontaires pour cette entreprise. Louis se présenta le premier. Le Roi le refusa d'abord ; mais à force d'instances mon frère obtint son consentement et il lut cbargé de l'attaque.
Elle cul lieu le 17 juillet el fui exécutée avec autant de prudence que de valeur; la redoute lut prise.
Louis reçut un coup de feu, (jui aurait pu être mortel. M. de Riilow et le cbasseur Obrdorlf, montés à l'assaut avec lui, curent aussi plusieurs coups de baïonnette dans la poitrine.
nOl-1704 83
Louis, dans l'ivresse du succès, ne se crut que légèrement blessé; mais quand il fut transporté au camp, on constata que, quoique l'os n'eût pas souffert, la guérison serait lente.
Le Roi vint le trouver, lui témoigna le ])lus tendre intérêt, le nomma général, ordonna de le transporter par eau à Alannheim et l'entoura des soins qu'il aurait donnés à son propre fds.
Un courrier fut de suite expédié à mes parents pour les |)révenir de ce qui était arrivé. lia lettre du Roi à mon père était des plus touchantes et Louis était le plus heureux des hommes.
Ses vœux étaient accomplis : il venait de se distinguer d'une manière brillante, il était blessé, on le transportait à Alannheim auprès de la dame de ses pensées, Mme de Contades (fdle du marquis de Bouille), dont il était éperdu ment amoureux.
Mon frère m'avoua, depuis, qu'il n'avait jamais éprouvé un plus grand bonheur que lorsqu'il arriva à Mannhcim sur son batean, précédé de la nouvelle de son exploit et de sa blessure, recevant, sous les yeux de Mme de Contades, les témoignages les plus touchants de la population venue à sa rencontre.
La reddition de Mayence suivit de si près l'attaque oii mon frère fut blessé que nous reçûmes les deux nouvelles en même temps.
M. de Biilow écrivit à mon père que, peu de jours avant la prise de la redoute, pendant un engagement où le régiment autrichien Pellegrini se trouvait sous les
ordres (k; mou frère, Louis avait sauve uu soldai de ce régiment l)iessé dans la mêlée; il le eliarjjea sur ses épaules, pour le soustraire au feu de rennemi (1). Connue Louis s'était extrêmement exposé pour l'emporter, les trou])es aulriehiennes, vivement frappées de son dévouement, le reçurent avec enthousiasme.
Mon père envoya un de ses chasseurs à Alannheim pour avoir des nouvelles de son fils. 11 s'en montrait très préoccupé et était très fier de sa valeur. J'aurais voulu que ma mère j)rofitàt de cette circonstance pour engager mon père à régler ses affaires et à augmenter sa pension. Mais tout fut en vain. On frappa une médaille en souvenir du soldat autrichien sauvé par mon Irère.
Le comte de Aledem, aide de camp, arriva pour annoncer officiellement la prise de Mayence. Selon l'usage, il était j)récédé de trente postillons. Je fus, avec la plus grande j)artie de la [)opulation de Berlin, à sa rencontre jusqu'à Schœneberg, où le Comte me donna les détails les plus satisfaisants sur uu)n frère. Cependant, on ne croyait pas qu'il pût être en état de retourner à l'armée avant six semaines.
Plus taid, mon frère Louis put assister à la bataille de Kaisersiautern (Bavière rhénane) où il fut très exposé. Le |)rince de Hohenlohe qu'il précédait, voulant lui donner uu ordre, rap|)ela; mou frère se retourne en posant la
(I) liO prince liOuis-Kcrdiiiand de l'riisso avait sauvé, le iVjiiillct 1793, devant Mayence à l'assaut du l'orl (lliarlcs (Karisscliauzo) un soldat blessé du régiment (ju'il comniandail durant cette brillante alTaire. ('e régiment portait le nom di- l'ellegrini, eu souvenir du célèbre Maréchal (jui vécut de 1720 à 1790.
jambe sur le cou de son cheval, afin de recevoir les ordres du Prince. Au uièuie moment un boulet arrive qui tue son cheval, lui arrache son écharpe et le pan de son uniforme et l'aurait certainement atteint sans sa position momentanée. Louis tomba couvert du sang de son cheval, et lous ceux qui l'entouraient crurent qu'il avait la jambe emportée. Il m'envoya son uniforme et son écharpe.
Peu de jours avant, le Roi et les Princes partirent pour Berlin. Les fiançailles des deux Princes avaient eu lieu et les noces étaient fixées pour le commencement de l'hiver. Les princesses de Alecklembourg arrivèrent à Berlin le 23 décembre, amenées par leur grand'mère, la princesse de Darmstadt, et accompagnées par leurs frères, les princes Georges et Charles de Mecklembourg. Le Prince royal et le prince Louis allèj-ent les recevoir à Potsdam avec les personnes nommées j)our composer leur Cour,
Le choix en fut très critiqué. La comtesse de Voss, qui fut nommée Grande Alaîtresse, ne devait la faveur du Roi qu'à sa parenté avec la comtesse Ingenheim et aux soins qu'elle lui avait rendus. Aille de Viereck fut première Dame d'honneur et sa sœur la seconde; M. de Massow, Maréchal de Cour et i\I. de Schildem, Chambellan.
Toutes les personnes de cette nouvelle Cour étaient mecklembourgeoises, ce qui mécontenta fort les Berlinois.
La Cour de la jeune princesse Louis lut aussi très extraordinairement composée : la comtesse Henri de Briihl fut sa Grande Alaîtresse ; Ailles de Knobelsdorf et Caroline de Zeuner, les Dames d'honneur. Toutes trois étaient hors d'état de guider une Princesse qui n'avait pas seize ans.
La réception des Princesses fut très solennelle. Je les vis passer des fenêtres du palais de mon père. Nous allâmes les recevoir au Château dans l'appartement du Roi, où les deux Reines et la famille royale les attendaient. A leur descente de voiture, les Princes les reçurent et les menèrent à la Ciiambre d'audience. Le Roi les présenta lui-même aux Reines et aux Princesses.
Jamais je n'avais vu, et n'ai revu depuis, un être plus ravissant que la Princesse royale. Son expression de douceur et de modestie, jointe à sa noble beauté, lui gagnait tous les cœurs.
Sa sœur était aussi charmante, mais ses traits n'étaient pas comparables à ceux de la princesse Louis. Elles étaient toutes deux en robe de salin blanc avec des couronnes de plumes (l'une rose, l'autre bleue) sur la tête. La princesse Louis, quoique de deux ans plus jeune que sa sœur, était la moins embarrassée; elle disait des choses aimables à tout le monde.
Le soir, il y eut Cour de présentation pour les Princesses, puis Cour et jeu chez la Reine. On disait que celleci aurait préféré une de ses nièces de Rade ou de Hombourg comme belle-fille, et qu'elle n'était pas très contente du choix de ses fils.
On jouait au loto : la Piincesse royale salua les personnes (pii lui faisaient la cour, quand la Reine lui dit assez aigrement : « Lorsque je reçois Cour, ce n'est qu'à moi qu'on la fait et moi seule qu'on salue. » La princesse Louis fut aussi grondée.
Avec leurs robes violettes décolletées, garnies d'her-
mine, portant des couronnes de diamants, les Princesses étaient encore plus jolies que le matin.
Le lendemain, diner et bal. Elles dansaient avec une grâce parfaite. Le Roi admirait surtout leur valse, danse jusqu'alors prohibée à la Cour, où aucune des Princesses n'osait valser. Comme cette danse était très en vogue en Empire, le Roi l'ordonna. La Reine fut très choquée de cette indécence et de voir ses belles-filles introduire une danse qu'elle désapprouvait. Elle en renouvela la défense à ses filles et détourna les yeux pour ne pas voir valser ses belles-filles.
Les noces du Prince royal furent célébrées le 25 décembre, jour de Noël, avec toutes les cérémonies et étiquettes d'usage, que je voyais pour la première fois. L'a])partement de Frédéric \" ne s'ouvrait alors que pour des fêtes pareilles.
La bénédiction, les coups de canon, le jeu, le banquet, la danse aux flambeaux, puis le déshabillé de la mariée, tout m'intéressa prodigieusement. La Princesse royale était belle comme un ange. La couronne royale, dans ses cheveux blonds cendrés, lui allait à ravir; le Prince royal, malgré son air sérieux et froid, était pénétré de son bonheur.
Le lendemain, il y eut dîner chez les nouveaux mariés et le surlendemain, les mêmes cérémonies à la noce du |)rince Louis qui, j)ar sa froideur, prouva que son union n'élait j)oint un mariage d'inclination. Quittant à regret l'armée et Mme deContades, mon frère Louis différait sans cesse son arrivée. Enfin, elle fut annoncée! Ma joie, à la
pensée de le revoir, était grande ; adoré des gens de la maison, on l'y attendait aussi avec impatience.
Le 10 mars, fête de la Princesse royale, que la Reine célébrait par un bal, nous eûmes la nouvelle que les clievaux de mon frère étaient commandés à Potsdam. Je dansais, lorsqu'on vint me dire que Louis se taisait annoncer. Je courus dans l'antichambre et je trouvais Louis qui m'attendait déjà sur l'escalier du Château.
Il était grandi, embelli; ses cheveux sans poudre, son costume de voyage fort élégant, lui donnaient une tournure si étrangère que je ne le reconnus pas au premier moment.
Ma mère sortit un instant de la salle de bal pour l'embrasser et l'envoyer à Bellevue, oii Louis revit son père, qui le reçut très froidement. Le désordre de ses affaires, auquel on ne portait aucun remède, l'indisposait de plus en plus contre son fils.
Louis, dans sa passion j)0ur Mme de Contades, avait l'esprit très exalté et le disait lui-même. Il me parla beaucoup de la Vicomtesse et je trouvais que mon frère avait encore gagné en charme et en amabilité.
Avant le retour de Louis, nous fîmes à Bellevue la connaissance du comte Potocki (1), Polonais arrivé à Berlin, recommandé à mon père par mon oncle Henri, chez lequel il venait de passer plusieurs mois. Il fut en conséquence très bien reçu et devint un des habitués de la maison.
(1) Le comte Jean Fotoeki, fameux liistorion, voyageur, etliiio;[iiiplie et arclicolojjuc, avait été au service de l'Autriche, et comme tel, il avait pris part en 1778 à la yiierre de la succession de Cavière.
Savant, homme d'esprit, le comte Potocki avait une belle physionomie, mais une tournure disgracieuse. Son air maladif le taisait paraître plus âgé qu'il n'était. Il pouvait avoir quarante ans.
Il venait de faire un voyage en Afrique. On était curieux de le connaître. Son amabilité répondait à sa réputation. Il n'était |)as possible d'avoir des idées plus comiques et de les rendre avec plus d'originalité.
Aussi m'amusa-t-il beaucoup et je fus très contente de le voir tous les soirs dans notre société, où il paraissait aussi se plaire. Il intéressa Louis et ma mère riait de ses folies.
Au printenq)s, je fus élue Coadjutrice de l'abbaye de Hirforden.
Une nouvelle campagne allait s'ouvrir et Louis devait retourner à l'armée. On avait donné l'ordre d'en éloigner tous les émigrés, qui n'étaient pas au service effectif.
Mon frère était triste, mélancolique ; j'étais si persuadée que nous ne devions plus le revoir, que nous nous séparâmes avec cette pénible appréhension.
Le dernier soir que Louis passa à Bellevue, il était fort agité. Un raccommodement avait eu lieu entre mon père et mon frère ; on avait mis un peu d'ordre à ses affaires. Louis avait parlé de ses embarras au comte Schmettau qui, flatté de cette confiance, lui fit, ainsi que ma mère, quelques avances pour payer les dettes les plus urgentes.
M. Stubenrauch (homme d'affaire de mon père) convenait lui-même que Louis était réduit à la nécessité de faire des dettes pour vivre convenablement. Malgré cela, mon père ne voulut rien changer à ce qu'il avait établi.
Louis partit; ma mère et moi raccompafjnàmes jusqu'à la première station, où notre séparation fut des plus tristes.
Le comte Jean Potocki retourna peu de temps après à Rlieinsberjj et alla en automne à Brunswick, on plutôt à Wolfenbiittcl, où il comptait trouver des matériaux pour un ouvrage qu'il écrivait alors.
Le Roi et les Princes, ses fils, étaient en Pologne (l). Il avait été engagé dans cette guerre dont les résultats furent pen glorieux. Malgré une armée beaucoup plus nombreuse, nous eûmes des échecs, et l'opinion était tellement prononcée contre l'iniquité de cette occupation, qu'on n'en parlait qu'avec aigreur. La prise de Varsovie et l'acquisition de ce pays ne réconcilièrent pas l'opinion avec l'injustice de cette mesure impolitique.
Pendant l'absence des Princes, la Princesse royale et sa sœur étaient établies à Sans-Souci et ne venaient que rarement à Berlin. Elles ne s'y fixèrent qu'au retour du Roi et de leurs époux, pour y attendre leurs couches.
Louis nous donna de nouveau de vives inquiétudes. La bataille de Pirmasens (2), qu'on avait prévue, fut livrée.
(1) Kii ITil'i-, Kosriuszko, ayant reçu do ses compatriotes la dictature, décréta une levée en masse de toute la jeunesse polonaise, reforiiia ainsi une armée nationale et remporta à Uaçfaivice une victoire décisive qui détermina le soulèvement du pays. Le 19 avril, Varsovie fut enlevée aux ilusses; mais bientôt les Prussiens vinrent les seconder. Malgré des efforts admirables, Kosciuszko ne put rien contre cette force écrasante. Durant sept mois, l'armée polonaise résista au.\ armées combinées, mais la prise définitive de Varsovie par Souvvaroff, en octobre ITOV, consomma la ruine du pays.
(2) La bataille de Pirmasens, dans li; Palatinal de lîavière, fut livrée le H septembre 1793. Le duc de lîrunswick, à la lète du Corps prussien, y battit Aloreau (pii commandait les Français.
Mon frèie y courut de grands dangers et n'échappa que par miracle au feu dont il était menacé. Celte protection de la Providence lui redonna, ainsi qu'à nous, confiance en son bonheur, qui, depuis ce temps, me rassurait sur les j)érils qui l'entouraient et qu'il recherchait.
Le Roi revint de sa campagne de Pologne peu satisfait et il s'élablit à Sans-Souci. Le trésor était épuisé, les moyens de soutenir la guerre sur le Rhin n'existaient plus et Frédéric-Guillaume II sentait lui-même la nécessité de la paix. Mais les circonstances la rendaient aussi dangereuse que la guerre l'avait été dans le temps.
M. de Bischoffuerder s'était engagé trop loin avec l'Autriche, pour pouvoir, sans se brouiller avec cette Cour, entrer en négociations avec la France.
Dans cet embarras, on eut recours au prince Henri.
Le Roi écrivit au Prince, qui se trouvait à Rheinsberg, et lui demanda de se rendre à Sans-Souci pour conférer avec lui sur des affliires d'une haute importance.
Le Prince, très brouillé avec le Roi depuis la guerre du Rhin et la guerre de Pologne, témoignait publiquement son mécontentement, évitait toutes les occasions de rencontrer le Roi, tout en conservant l'espoir de retrouver un jour son influence. Il fut donc très flatté de son invitation et partit immédiatement.
M. de Bischolfwerder reçut mon oncle à la descente de sa voiture et lui dit de suite que le Roi, fâché de ne pas avoir suivi toujours ses conseils et affligé de la mauvaise position de l'Etat par la continuation de la guerre, désirait ses avis pour un rapprochement avec la France.
Le Prince, après avoir exprimé son contentement des ouvertures que venaient de lui faire M. de liisclioffuerder, entra tout de suite en matière. Le Roi proposa comme négociateur le comte de Goltz, qui avait été son Ministre à Paris jusqu'au commencement de la guerre. Chargé de ses ordres et de ses instructions, le comte de Goltz avait alors négocié avec la France.
Nous vîmes le Prince à son retour de Sans-Souci. Il était rayonnant! Sa considération pour le Roi, son neveu, n'avait cependant pas augmenté. 11 l'avait trouvé embarrassé, humilié d'en être réduit, par les circonstances, à avoir recours à lui; mais les attentions et les prévenances du Roi à son égard avaient été fort au-dessus de ce qu'il était en droit de demander.
Le j)rince Henri ne nous avouait pourtant pas que ce n'était |)as des conseils qu'on lui avait demandés, car le parti était pris d'avance, et mon oncle n'avait été que l'instrument de M. de Bischoffwerder pour le sortir de l'embarras où il se trouvait.
Le comte de Goltz suivit de près mon oncle à Rhcinsberg, où il régla avec lui les négociations qu'on aUait entamer.
Dans cet automne, le Roi eut une scène très pénible avec la comtesse Dœnhoff.
Elle avait voulu, dans le temps, forcer le Roi de renoncer à ses engagements avec l'Autriche pour les Princes français, en dé|)il de l'entrevue (\o Pihiilz (]), le menaçant de
[V) Le 27 août 1791, une tonvention avait été signée au cliàtcaii électoral tic Pilnitz entre l'empereur Léopolcl d'Autriche et Frédéric-Guil-
le quitter s'il persistait dans son système politique. Le Roi ne fut point ébranlé alors et, décidé à ne pas céder, il laissa partir la comtesse Dœnhoff avec son fils, sans tenter un rapprochement.
Retirée en Suisse depuis sa fuite de la Cour, la comtesse Dœnliolf y accoucha d'une fille. Il lui prit tout à coup la fantaisie de retourner à Berlin pour y regagner le cœur du Roi. Sans prévenir |)ersonne, elle se précipite chez sa cousine, la comtesse de Solnis (1), la force de se mettre en voiture et se rend directement au petit Palais de marbre, que le Roi avait fait bâtir au bord du Heiligen-See, où il était constamment établi.
Il y avait concert chez le Roi, auquel assistait Mme Ritz, qui avait repris tous ses droits, la comtesse de la Mark, sa fille et quelques autres personnes.
La Comtesse descend au Palais et, suivi de ses deux enfants, elle arrive au milieu du salon, se jette aux pieds du Roi surpris et gêné de cette scène devant tant de témoins. Il obtint avec beaucoup de peine de taire passer la Comtesse dans un cabinet voisin.
Celle-ci avait compté sur ce coup de théâtre pour attendrir le Roi et fut vexée de l'accueil qu'elle en reçut. Sa tête se monta; la Comtesse éclata en reproches si violents, que
laume II, ayaut pour objet de réunir leurs efforts coutre la Révolution qui menaçait le trône du Roi de P'raucc. Ils s'y rencontrèrent avec le marquis de Rouillé et Galonné, agents des Émigrés, qui insistaient pour qu'on agisse à main armée contre la France. .Mais aucune décision précise n'avait été prise et ce ne fut que l'exécution de Louis XVI qui les déterminèrent à agir.
(1) Plus tard Mme d'Ompteda.
le Roi finit par se dégoûter de ce caractère allier et intraitable.
Ne saciiant plus ce qu'elle Taisait, elle repoussa ses enfants, les rendit au Roi et déclara qu'elle ne voulait plus les revoir, ni même en entendre parler.
Furieuse, hors d'elle-même, la Comtesse remonta dans sa voiture avec sa cousine qu'elle ramena à Berlin et, sans s'arrêter davantage, repartit pour Lausanne (1). Le Roi resta très ému et agité de cette soirée dont on parla le lendemain dans toute la ville. Il remit les enfants à Mme Rilz, qui fut chargée de leur éducation.
(1) Après cette misérable scène, la comtesse Dœnhoff ue reparut plus à la Cour. Klle vécut jusqu'en ISoli- et mourut dans sa terre ilc VV'crnenclien.
Traité de Bàle avec la France. — Arrivée de la famille Radziwilî à Berlin. — Son séjour à Rheinsberg, — Fiançailles et mariage de la princesse Louise avec le prince Antoine Hadziwitt. — Leur voyage à Magdebourg et à Brunswick. — - Mort du prince Louis, fds du roi Frédéric-Guillaume II.
Aies |)aicnts se décidèrent à passer l'hiver de 1795 à Berlin. Le Roi accorda à la Landgrave la permission d'habiter le palais de la princesse Amélie, pour y demeurer durant la saison.
Les négociations de la paix commencèrent dans le courant de ce même hiver. Elles suspendirent les hostilités. Louis resta au Rhin, toujours occupé de Mme de Contades; il ne fit aucune démarche pour revenir à Berlin. Mes parents, de leur côté, mécontents de ses dettes toujours croissantes, de la négligence qu'il mettait à leur écrire, ne faisaient aucune demande pour le revoir.
Le comte de Goltz, après avoir convenu avec le prince Henri de tous les points à traiter, partit pour Bàle, où les négociateurs français s'étaient déjà rendus. Ils y restèrent tout l'hiver.
Le prince Henri vint à Berlin pendant quelque temps et le comte de Goltz lui adressait des rapports dont il était sa-
tisfail. La niorl subite du Comte, survenue à Bâle, arrêta momentanément les négociations. Frédéric-Guillaume II nomma pour le rem jdacer le baron de Hardenberg, ministre dirigeant des margraviats de Bayreuth et d'Anspach, cédés au Roi par ma tante depuis trois années.
Celte nomination déplut au prince Henri. Dès l'arrivée du Baron à Bàle, les rapports directs furent seulement adressés au Roi ; on jugea seulement à propos de n'envoyer que de temps en temps M. de Bisclioffwerder au prince Henri qui, pour conserver un reste d'inûuence, se contentait de ces courtes communications bien peu dignes de lui.
La paix fut conclue et signée dans le courant de l'année (1). Mon père la crut si favorable à la Prusse qu'il fit écrire au prince Henri un acte rappelant la part de son frère h ce traité. Il reçut du Roi, à cette occasion, un rubis taxé mille écus. Il établit par là la mesure des procédés qu'osèrent se permettre les ministres du Roi à son égard.
Vers la fin du mois d'avril, arrivèrent à Berlin le prince et la princesse Radziwilt, ainsi que leur fils Antoine. Nous avions souvent entendu parler de cette famille, établie à Dresde depuis les dernières révolutions de la Pologne et l'occupation de ce pays par nos troupes.
(1) Le traité fut siync à l'aie le 4 avril 1T95 par IJartliclcinj et Hardenberg avec les ayciits dn Comité du Salut public. Tout arraiiycmonl (l(Tiiiitir au sujet des lOlals pi-ussicus de la riv(î gauche y était reuioyi- jus- (pi'à la pacification générale entre la France et l'Knipire gcrmanicpu' : la France continuait de les occuper, mais retirait ses troupes de la rive droite.
Un Polonais, le comte Walicki, qui faisait tous les soirs la partie de ma mère, nous avait souvent vanté l'amabilité de la Princesse, les <|ràces, la beauté, les talents de ses filles, les qualités de ses fds. 11 était aussi souvent question de leur fortune et de leur ma«|nilîcence; de la passion qu'avait inspiré la princesse Christine (leur fille aînée) au ministre d'Espa;{ne à la Cour de Saxe.
Le Prince, très fier de sa naissance, avait rejeté, avec beaucoup de bauteui-, les proposiiious du diplomate espagnol (l). Mais, comme la princesse Christine partageait ses sentiments et qu'elle inspirait un intérêt général, l'inflexibilité de son père indigna tout le monde contre lui. Tous ceux qui revenaient de Dresde en parlaient avec mécontentement.
Le comte Walicki était allé jjasser quelques semaines à Dresde pour y voir la Jamiîle Radziwitt. A son retour, il ne parla plus que d'elle, particulièrement du prince Antoine et nous aunonça sa prochaine arrivée avec ses parents à Berlin, tandis que le reste de la fannlle retournerait en Pologne (:2).
(1) i\I. de (Juiuonez.
(2) Le comte Walicki, (jui avait habite dix ans la France, où il était parvenu, par l'influence des Poiiguac et du prince Eslerhazy, ti faire partie de l'entourage intime de la reine Aîarie-Antoinette, avait dû quitter l'aris, chassé par la tourmente révolutionnaire. Il s'y était lié d'amitié avec le prince Henri, qui lui offrit l'hospitalité à Hheiusbcrjj. Trouvant ce Prince très favorable à tout ce qui touchait les Polonais et croyant probablement rendre ainsi service à sou pays, Walicki eut le premier l'idée d'un mariage, qui amènerait un rapprochement entre la Prusse et la Pologne. Pendant un séjour à Dresde, en 1795, le Comte rencontra la famille l{adziwilt qui, elle-même, avait fui iXieborciw et Varsovie, où la guerre faisait ravage, et, gagné par leur charme, il les pressa vivement de venir à
Le \" mai, ils (ïii'ejil présentés à IJelievue. Je rentrais justement, excédée de plusieurs courses, sans avoir eu le temps (le cliaiijjer de toilette. Il me fallut paraître dans un costume de dciiil fort dérangé devant ces nouvelles connaissances, auxquelles mon j)ère donnait une soirée très nombreus<\
Le prince RadziuiH, père, fut le j)i"emier de la famille que je vis. Je le trouvai peu intéressant; mais je m'occupai beaucouj) de la Princesse, qui me plut dès le premier ahoid.
Elle avait de beaux traits; ses cheveux, absolument blancs, contrastaient avec une Iraîclieur de teint bien audessous de son à;|e. Elle avait j)rès de cinquante ans. Son cou, ses mains, ses bras étaient encore parfaitement beaux; sa mise élégante, originale et riche. Son fils, qui avait été présenté à mon père dans le salon, fut le dernier à paraître au jardin où nous étions rassemblés.
Il était en uniforme de Malte; sa tournure particulièrement noble me fraj)pa, sa physionomie étrangère était agréable. Ses traits marqués avaient une expression douce et affable, (jui phit à tout le monde autant qu'à moi.
La Princesse tut d'une gaieté et d'une originalité très amusantes. Aussi étais-je enchantée d'elle, de ma soirée et du j)rince Antoine. Mes parents ne le furent pas moins et on décida que nous les verrions le plus souvent possible.
La famille Radziuilt vint alors à lîellevue, tous les soirs
Itcriin, espérant que sou projet niatriinonial pourrait iicurciisenient
aboutir.
OÙ elle n'était pas invitée aux autres Cours. Le prince Antoine nous intéressait par son talent pour la musique, ainsi que pour le dessin, la Princesse par son amabilité toujours plus attachante.
Le comte \\ alicki donna un déjeuner à ma mère au jardin Georges (1). J'y fus témoin de la bonté du prince Antoine. Les jeunes gens s'amusaient à jeter, au rivage opposé de la Sprée, des oranges vidées et des fruits gâtés que des eiiftints et des bateliers essayaient de retirer au risque de leur vie. Le Prince fut le seul qui s'en indigna; il courut chercher de quoi les dédommager et ajouta ainsi à la bonne o|)inion que j'avais de lui.
Mon père et ma mère étaient pleins de prévenances pour le Prince et pour la Princesse. On me permettait de les conduire au spectacle dans notre loge, ou de faire des promenades avec eux pendant le jeu de ma mère.
Ma mère avait promis au prince Henri d'aller à Rheinsberg pour le jour de lete de mon père, où on devait aussi célébrer la paix qui venait de se conclure.
Le Prince, qui aimait à rassembler beaucoup de inonde, fut enchanté de la proposition que lui fit ma mère d'inviter la famille Radziwitt à Ilhcinsbcrg durant notre séjour.
Le prince Henri aimait avec prédilection les Polonais et les recevait avec beaucoup de prévenances. Le palatin
(1) En 1790, vivait à Dcrliu un lioninic riche portant le nom de lîenjamin-Georycs qui fit beaucou]) pour l'cmbellissenient de la ville. La Georgesstrasse lui doit son nom; le jardin qu'il avait créé était situé à côté, dans ce qui est aujourd'iiui la Dorothecnstrasse.
100 CHAriTRE V
Mokronowski était venn (je crois en J7()4) tioiivcr Frédéric II pour demaiicl( !• le prince Henri comme roi de Pologne. Le Roi refusa, sans en parler à son frère, et l'envoya à Saint-Pétersbouio conclure avec Catherine II le partage de la Pologne.
Au moment de quiltci- Saint-Pétersbourg, le maréchal Potocki parla au prince Henri de la proposition dont Mokronowski avait été chargé auprès de Frédéric II et lui reprocha sa négociation pour le démembrement de la Pologne.
Le Prince me raconta lui-même sa conversation avec le comte Potocki et son désespoir. Jamais il ne pardonna à sen frère son refus et sa nc'ociation à Saint-Pétersbourg (1).
(1) En 1763, le roi de Polojjnc Auguste III mourut à Dresde et son fds lui survécut à peine. Les Polonais pensèrent alors au prince Henri de Prusse pour l'appeler au trône. Moivronowski (palatin de Mazovvie) vint au nom de ses compatriotes faire ( Ite proposition ù Frédéric II, qui la rejeta et garda vis-à-vis de son frère !e plus profond silence sur cette démarche. Le Uoi, se trouvant un peu plus iard dans de graves complications politiques et désirant resserrer son alliam c avec la Russie, chargea le prince Henri d'une mission à Saint-Pétersboui g, ne lui donnant d'autre instruction que celle d'employer tous ses tal(!iits pour amener l'impératrice Catherine à des dispositions qui préserveraient la Prusse d'une nouvelle guerre. En 17T0, le Prince entreprit ce loyage, et ayant trouvé la souveraine de Uiissie très récalcitrante, il ju;;<'a ipie seul un démembrement de la Pologne pourrait contenter la Russie d'un côté et l'Autriche, sa grande rivale, de l'autre. Ainsi, c'est au priiiec Henri que revient la première idée de cet odieux partage. Ce ne fut (jue dans un second voyage à Saint-Pétersbourg, en 1776, où le maréch.il l'otocki, ayant, dans un entretien privé, reproché vivement au Prince s;', singulière manière de savoir gré aux Polonais de l'avoir demandé comme roi, qu'il apprit ce qui s'était passé. La révélation de cette démarche, jusqu'alors ignorée du prince Heuri, devint une de ses plus vives rancunes contre son royal frère, et depuis il regretta amèrement d'avoir ét('' l'initiatem- d'une si grande injustice. De là provint son penchant marque'; pour ceu\ auxquels il avait porté un si grave préjudice.
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J'étais ravie de l'agrément que ine promettait le séjour de Rheinsberg. La Princesse me fit entendre les projets qu'elle avait pour son fils. Ils re pondaient à mes vœux, sans oser me flatter de leur réussi '(>, car je supposais que ma mère n'y serait pas favorahi''. Tout autre mariage pour moi que celui d'un Souverain ne pouvait que lui déplaire.
Cette famille illustre était déjà deux fois alliée à celle de Brandebourg par le mariage d'une Princesse Electorale avec un prince Radziwilt et d'une [)rincesse Radziwilt avec le second fils du Grand Electeur (mort sans enfant), faits si peu connus cbez nous qu'ils étaient alors parfaitement ignorés de moi et de ma ftiniille.
Nous partîmes tous pour Rlieiiisberg. Dès le premier soir, la princesse Radziwilt fit la conquête du prince Henri. Le comte Walicki et toutes les personnes aj)partenant à la Cour de mes parents étaient au nombre des invités. Nous y trouvâmes eneon AL de Parceval, ancien officier d'artillerie. Français émigri-, cbambellan, et M, de La Roche-Aymon, aide de camp ;ie mon oncle; les deux frères Royer etBrancion étaient aussi au service du prince Henri; le chevalier de BoufQers, Xlme de Sabran et son fils Elzéar habitaient Rheinsberg depuis l'émigration. Le prince Henri s'était très lié ave* eux durant les deux séjours qu'il avait faits à Paris (1), et il s'empressa de
(1) Le prince Henri vint, en 178'<-, une iiremière fois en France, sous le nom de comte d'OEls, afin de neutraliseï- lui peu l'influence autrichienne auprès du cabinet de Versailles. La lianh réputation du Prince et son amabilité pour la nation française lui gagnèrent tous les cœurs, sentiment que seule Marie-Antoinette ne partagea pas. Deux ans après la mort de
leur offrir un asile cliez lui, qu'ils n'iiésitèreut pas à accepter.
Il y avait quelquefois entre les émi<]rés des oppositions de princi|)es et d'opinions si prononcées que le charme éprouvé par le Prince de se retrouver avec son ancienne société de Paris était fort détruit parleurs discussions.
L'accueil gracieux que le prince Henri fit à da princesse Radziwili lui fît reprendre avec confiance tous ses projets de lîerlin. Je ne lui cachais cependant pas mes inquiétudes au sujet des sentiments de ma mère. J'osais même lui faire remarquer les imprudences auxquelles l'entraînaient son extrême vivacité; mais elle riait de mes alarnu^s.
Le jour de ma fétc, le 24 mai, que mon oncle célébrait chaque année par le mariajje d'une rosière, tout le monde m'apporta des cadeaux; la Princesse me donna un collier en mosaïque, et le prince Antoine m'avait fait un dessin, dont ma mère parut charmée.
Mon père tomba malade ; il prit une fluxion peu dangereuse, mais ma mère, toujours alarmée dès qu'il était indisposé, le fut doublement à Rheinsberg, loin de son médecin. Mon oncle, pour calmer ses inquiétudes exagérées, qui commençaient à l'inqîatienter, proposa à ma
Frédéric II, en 1788, le prince Heuri, vivement froissé de l'éloignement personnel que lui ténioiyuait son neveu, le roi Frédéric-Guillaume II, retourna ù Paris avec l'intention de se faire un établissement en France. Il traitait déjà pour l'accpiisition d'une maison à Paris et d'une terre à quinze lieues de la (iapitale ; mais, prévoyant, par l'esprit, public et la fornialion des l'jtats yénéraux, qu'une crise violente allait troubler la tran- ([uillité qu'il venait chercher dans ce pays, il ajourna ses projets et revint en 1789 dans son domaine seigneurial de Ilheinsbery.
mère de rester entièrement près de mon père, sans être oblijjée de paraître au salon ni aux i(>pas.
Cet arrangement établit entre eux la meilleure intelligence et mit ma mère à son aise.
De longs entretiens s'engagèrent alors entre le prince Henri et la princesse RadziuiH. Mon oncle, un jour, en allant voir mon père, m'arrêta près de sa chambre et me dit que l'objet de ses conversations avec la Princesse était le désir qu'elle avait de me voir éj)ouser son lils. Le jeune Prince plaisait à mon oncle et le plaisir qu'éprouverait mon père de me voir établie à lîerlin, première condition qu'il avait faite à la princesse RadziwiH, lui garantissait son consentement. Lui-même aurait du j)laisir à nous voir à Rheinsberg une partie de l'été.
Je lui avouai que celte union me souriait beaucoup, mais que je redoutais des objections insurmontables du côté de ma mère. Le Prince me rassura, en me promettant que ma mère n'oserait pas résister à sa sollicitation et à celle de mon père réunies.
Nous fûmes au spectacle le soir, pendant lequel mon oncle me confia que mon père s'était montré très heureux de la communication qu'il lui avait faite. Mais ma mère, vexée de tous ces arrangements et projets combinés sans son conseil et son autorisation, s'en irrita violemment. Elle le fit sentira la Princesse et à mon oncle Henri, lorsqu'il l'entretint du mariage, ainsi que des articles à stipuler, et sa froideur vis-à-vis de uioi n'eut |)lus de bornes.
Avant son départ pour Berlin, la princesse RadziwiH: eut
ciicolo une entrevue avec ma mère. Il y eut un lé'jer rapproclienienf, (jui ne diminua j)ourtant en rien son agitation et son aigreur.
Je conseillai alors à la Princesse de s'adresser au comte Sclimettau et j'écrivis durant la nuit la lettre qu'elle devait lui envoyer. J'y faisais un récit sincère de la situation, le |)rianl, en même temps, d'user de son influence surl'esprit de ma mère pour nous la rendre favorable et de me faire savoir, à mon arrivée à Berlin, s'il fallait renoncer ou non à cet espoir.
Deux jours après, je quittai aussi Rlieinsberg, profondément découragée et tourmentée par la mauvaise humeur de ma mère.
Arrivée à Bellevue, je trouvai dans ma chambre la ré|)onse du comte Schmetlau. Très touché de ma confiance, il me promettait son intervention. Il ne soumettait qu'une seule réflexion à mon désir de m'unir au prince lladziwilt : c'était noire différence d'âge, le Prince ayant quatre ou cinq ans de moins que moi, ce que j'ignorais, ei il en craignait, plus tard, les conséquences. Pourtant, il admirait beaucoup la droiture et l'aimable caractère du prince Antoine, il en disait un bien infini et fut tout à fait rassuré après une nouvelle conversation avec lui au sujet de ses scruj)ules sur son âge. Ses réponses avaient été si ])ositives et si pressantes que le comte Schmettau disait qu'il ne doutait plus que mon bonheur ne répondît à mes vœux.
J'eus alors un tête-à-tcte très animé avec ma mère, à laquelle je fis un aveu 1res fidèle de lout ce qui s'était passé