‹ Quarante-cinq années de ma vie (1770 à 1815) publié avec des annotations et un index biographiqueChapitre 8 sur 25 · I.K l'KfXCK A\I()I\K }tM)ZIUIh+. , K t W C K · texte numérisé non relu

I.K l'KfXCK A\I()I\K }tM)ZIUIh+. , K t W C K

M K I) A I I. I, K FRAPPIOK K \

à l'occasion du maria;(i' de la Princesse Louise de Prusse avec le Prince Antoine Had/iuilt

ù Rheinsl)erf]. Elle me sembla un peu moins irritée, et m'envoya chez mon père, qui fut aussi amical et tendre que ma mère s'était montrée froide et emportée.

Une entrevue s'ensuivit entre ma mère et la princesse Radziwili. L'après-midi du même jour, ma mère me fit appeler et me dit devant mon père que pour céder aux désirs de ce dernier, puisqu'il avait la certitude de me garder près de lui, après mon mariage, elle ne voulait plus s'opposer à mon union avec le prince Radziwili, si le Roi, comme le lui assurait la princesse Radziwili, désirait lui-même ce mariage, et qu'en attendant, elle me permettait d'apprendre au prince Antoine son consentement conditionnel.

Toute émue, j'exprimai à mes parents mon profond bonheur et ma confiance dans mon avenir, puisque j'aimais celui que je devais épouser et que je ne me serais jamais liée dans d'autres conditions.

Le prince Antoine vint souper à Bellevue avec ses parents; j'eus un moment d'anxiété et de trouble à son arrivée. Ma mère me fit demander. Elle était seule encore. Dès que je fus entrée, elle ordonna qu'on appelât le prince Antoine, dont l'embarras égala presque le mien. j\Ia mère lui dit alors : ce Embrassez voire promise, 55

Je fus dans un état difficile à rendre. Mon bonheur, si nouveau pour moi, suivait de si près tant de troubles et d'agitations que je me soutenais à peine.

Mes parents furent fort gracieux avec le Prince; mon père le regardait avec tendresse ; je me sentis vraiment heureuse.

La |)riiicesse RadziwiH et son fils avaient ilîné ce même jour chez le Roi. Il leur avait exprimé le plaisir qu'il aurait de me voir établie à Berlin et son désir de contribuer de tout son pouvoir à la réussite de notre mariage.

Malgré ce rapport d'Antoine fait à ma mère, celle-ci se refusa à ce (ju'on le déclarât le soir au salon et elle n'admit aucune félicitation.

Dès que ma mère se fut établie au jeu, je m'assis entre la Princesse et Antoine qui fut parlait j)our moi; et mes premières heures de bonheur commencèrent.

Les lettres du Roi arrivèrent le lendemain, elles demandaient à mes parents d'être favorables au prince Antoine et leur accordait son consentement à ce mariage. Le Roi ajoutait tout ce qui pouvait flatter la famille RadziwiH et leur prouver l'intérêt qu'il mettait à la réussite de cette négociation.

Une lettre de M. de Bischoffwerder, adressée au prince Antoine, le prévenait des démarches du Roi et il s'y exprimait en termes très respectueux, rappelant les anciennes alliances qui avaient eu lieu entre la maison de Brandebourg et celle des RadziwiH. Satisfait de ces lettres, mon père y répondit immédiatement.

Toujours pressjé dans les affaires, il aimait les terminer au plus vite; il écrivit à toute la famille et m'ordonna de le faire également pour leur annoncer mon prochain mariage, ainsi que le consentement que le Roi venait d'accorder.

Eu même temps, mon père demandait au Roi de fixer lui-même le jour des fiançailles, après lesquelles la

famille Radziwitt désirait partir j)oi]r la Pologne, afin d'y faire leurs arrangements et de revenir pour les noces.

Le Roi différa sa réponse durant plusieurs jours. Son retard nous étonna, après l'empressement qu'il nous avait témoigné. Elle arriva enfin et indigna fort mes ])arents. Ils trouvaient qu'après avoir demandé et obtenu son consentement à mon mariage et l'avoir jugé aussi convenable que conforme à ma naissance, il était extraordinaire que le Roi leur écrivît tout à coup : « ((ue le prince Antoine n'étant pas dune maison souveraine, il ne pouvait pas faire les fiançailles en cérémonie, et en même temps il prévenait mes parents qu^ il célébrerait la noce avec plaisir, mais qu'il ne pouvait pas exiger de ses ministres de porter les flambeaux au Facheltanz (cérémonie d'usage dans notre maison) (l), devant un prince qui n était pas prince d'une maison souveraine. «

Mon père fut profondément blessé, ma mère excessivement offensée. Ils accusèrent le comte Haugwitz (très en faveur auprès du Roi) d'en être l'auteur. Aussi ïà\\\ que fier, le comte Haugwitz était sans doute vexé que le Roi ne l'eût pas consulté dans les démarches qui avaient décidé mes parents à consentir à mon mariage.

Le désir d'obliger les Polonais et de les concilier avec le pays entrait aussi pour quelque chose dans l'intérêt que Sa Majesté avait mis à me voir établie à Berlin et dans ses bontés pour moi.

Le lendemain mon père répondit au Roi et écrivit au

(1) Danse aux flambeaux.

comte Haugwitz. Il se plaignit amèrement de la manière dont on s'était permis d'agir envers lui et dit à ce sujet tout ce qu'il avait le droit de dire. Les lettres du Roi, dans cette coriesj)ondance, qui dura quelque temps, étaient embarrassées... Il répétait toujours qu'il désirait mon mariage, mais qu'il avait dû écouter ses Ministres pour les étiquettes d'usage.

Le Roi envoya l'ordre de l'Aigle rouge à Antoine, lui accorda les entrées comme aux autres Princes et s'efforça de réparer ses torts envers mes parents. Il offrit de faire en famille mes fiançailles et mes noces; mais cela ne réconcilia nullement ma mère et elle obtint de mon père de refuser ces deux propositions et de nous fiancer dès le lendemain, seulement en présence de leur Cour et de celle du prince et de la princesse Radziwilt.

Mon père en fit part au Roi et ajouta que d'après ce que Sa Majesté lui avait écrit, il n'avait pas cru devoir lui donner l'embarras de nos fiançailles.

Le Roi envoya une réponse très affectueuse, y exprimant ses regrets et proposant un diner le lendemain à Charlottcnbourg, que ma mère, malgré toute son indignation, ne put refuser.

C'était un grand dîner de famille, auquel participaient toutes les Excellences, et il fallut y revoir le comte Haugwitz, auteur de nos désagréments si inattendus et si peu mérités. Le dîner se passa très bien; le Roi fut prévenant et affectueux, comme il savait l'être. Ma mère revint moins irritée, quoique les procédés du Roi fussent trouvés bien faibles cl peu digues de lui.

Le prince Henri s'en montra aijjri et offensé. Il en exprima à mes parents tout son mécontentement.

Les conditions du maria;]e, prescrites à la famille Radziwitt par le prince Henri, furent sensiblement modifiées entre le Prince père et le comte Schmettau, chargé des négociations du contrat. Elles donnèrent lieu à des difficultés pécuniaires et à de longues discussions, qui ne se terminèrent qu'au commencement de mars.

Le prince Louis, fils du Roi, était désigné depuis longtemps comme successeur de mon frère Henri à sa place de coadjuteur de l'Ordre de Saint-Jean. Le Roi ayant désiré que son introduction eût lieu, mon père fixa le mois de juillet pour la cérémonie et en même temps pour la création de nouveaux Cheialiers.

La Princesse royale et sa sœur ayant envie d'y assister, nous partîmes avec ma mère et Antoine pour leur fiiire les honneurs de Sonnenbourg. Nous passâmes la première journée à Gotzau, campagne du comte Schmettau, d'où la princesse RadziwiH: nous quitta pour retourner dans ses terres et retrouver son Arcadie, nom donné par elle à son parc et dans lequel elle avait réuni tout ce que l'art, le goût et la magnificence avaient de plus parfait.

Le ])rince Louis lut créé Chevalier par mon père, qui s'acquitta avec dignité de cette cérémonie.

La princesse Louis était charmante, pleine de grâce; elle plaisait à tous les hommes, excepté à son époux. Les caresses qu'elle lui prodiguait avec trop d'affectation lui étaient à charge. Cependant, s'il l'avait aimée, son caractère

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se serait peul-èlre développé plus avantageusement et elle aurait évité bien des écueils.

La Princesse royale, plus belle que jamais, conservait toute sa candeur et sa noble simplicité. Le Prince royal s'attacbait de j)lus en plus à elle; on voyait avec plaisir cet intérieur de ménage beureux.

A notre retour de Sonnenbourg, l'achat de la maison Dœnbofi' fut conclu j)ar le prince Radziwilt (père) avec le consentement du Roi. Celui-ci l'avait donnée aux deux enfants de la Comtesse, élevés par Mme Ritz, plus tard comtesse de Licbtenau.

Antoine partit avec son père, après les engagements convenus pour le contrat. J'en reçus réguHèrement des nouvelles. Sa sœur Christine, aimable et distinguée sous tous les rapports, m'écrivait des lettres charmantes. Elle me donnait beaucoup d'inquiétude. Son père, brouillé avec elle, à cause de son attachement à M. de Quinonez, ministre d'Espagne, prétendait trouver dans mon mariage de nouvelles raisons pour justifier son refus au sien.

Ma mère même et moi, nous adressâmes, en vain, au Prince palatiu, toutes les instances possibles, ne voulant j)as que cette intéressante Christine put me regarder comme un obstacle à son bonheur.

Le |)ère r(^sla inflexible, jugeant, peut-être avec raison, cet liomuie indigne de sa fille.

Dans le courant de l'autonme, j'eus le bonbeur de revoir Louis. Il avait été le j)remier instruit de mes engagements et n'en avait pas été trop satisfait. Je fus à sa renconli-c jusqn';> S(e;>li!z, le même endroit où nous l'avions

quille lors de son dernier dé|)art. x-lnloine nTavail accompagnée. Je le j)résentai à mon frère, qui le recul 1res froidement. Peu de jours aj)rès, cependant, son attitude se modifia; il lui rendit justice, lui témoigna une amitié et un intérêt qui n'ont jamais changé et satisfirent bien mon cœur.

Après avoir passé un temps de bonheur et de calme à Bellevue, nous lentràmes à Berlin le l'"' décembre. Antoine alla s'établir dans sa nouvelle maison, oii Fapjjartement qui Uii était destiné était achevé. Malheureusement le comte Schmellau, chargé de cette installation, y avait mis, malgré mes reeommandatious, peu d'économie et n'apporta pas dans celte alfaire la dilicatesse et la mesure qui m'auraient convenu.

Lorsque le comt<^ Schmellau réussit à conclure mon mariage, il m'avail demandé de j)rendre comme cavalier et comme (/uîue d'honneur, h. ma Cour, son neveu et sa nièce, M. et Aime de Sarloris ; et le comte et la comtesse de Néale me demandèrent aussi de j)rendre Pauline, leur fille aînée, alors âgée de seize ans, comme demoiselle d'honneur. Antoine et moi, nous fûmes charmés de pouvoir obliger la Comtesse, pour laquelle j'avais beaucoup d'attachement et qui avait travaillé à la réussite de notre mariage.

Après bien des retards et des réponses peu satisfaisanti^s, le Prince père annonça enfin son arrivée ii Berlin. La Princesse m'écrivait en même temps que les intérêts de sa famille et ses propres affaires l'appelaient à Saint-Pétersbourg, oii les bontés et l'amitié que lui t moignait Cathe-

rinc lui faisaient espérer nous être plus utile que par sa présence à Berlin.

Elle partait donc avec Christine et nous abandonnait le soin de tout terminer avec le Prince.

Ma mère la soupçonna d'avoir prévu les difficultés qu'on allait avoir avec le prince Radziwitt pour définitivement conclure le contrat et que, par son voyage, elle avait voulu échapper aux reproches qui l'attendaient. Elle partit sans attendre aucune réponse de notre part.

A son arrivée à Berlin à la mi-décembre le Prince palatin (1) vint ii'établir dans la maison qui nous était destinée. Il parut satisfait de tout. Il me donna des diamants pour mes étrennes; j'avais déjà reçu des perles de la Princesse pour mes fiançailles. L'hiver fut comme toujours gai et animé. Le Roi donnait à ses belles-filles beaucoup de bals et de réjouissances.

Les négociations entre le prince RadziwiH: et les gens d'affaires de mon père commencèrent dès le mois de janvier. Après mille inquiétudes et débats de toutes sortes, qui devinrent pour Antoine et pour moi extrêmement pénibles, le Roi eut, sur la demande de ma mère, un entretien prolongé avec le prince Radziwilt, durant un bal à sa Cour, dont l'effet se fit immédiatement sentir. Tout changea de face et le Prince palalin se décida à accepter, en les signant, les conditions imposées par mon père. Le Prince

(1) litre tloiiné aux sénateurs de la IJi'publique polonaise. Les fonctions aUachées à cette charge étaient celles d'un gouverneur de province. Le Palatinat de Vilna, que les RadziwiH occupaient, presque par droit d'hérédité, était le plus important en Lithuanie. Le prince Alichcl Radziwilt fut le dernier palalin de Vilna.

devait payer à son fils une rente de trente mille écus jusqu'au moment où les gens d'affaires de mon père auraient pu se rendre aux terres de Przygodzice (I ), près de Kalisz, dont les revenus étaient assignés à Antoine. Il devait en hériter après la mort de son père.

Quand tout fut terminé, le prince Radzivvilt demanda avec instance de fixer la noce pour le ternie le plus rapproché. Mon père décida le 17 mars j)()ur la célébration de mon mariage.

Il y eut encore de longues discussions à ce sujet. Le Roi voulait le faire à Potsdam, le prince Henri à Rheinsberg. J'aurais préféré l'une ou l'autre de ces propositions, mais ma mère ne voulut pas en entendre j)arlor. Elle exigea de mon père que la noce soit célébrée sans inviter le Roi ni personne de la famille roijale. Toute représentation à ce sujet fut inutile et le comte Sclimettau vint nous prier de nous soumettre aux idées de ma uière, j)Our ne pas nous attirer de nouveau son inimitié.

La Princesse royale et sa sœur avaient cxpriuié le désir de me voir, mais cela ne me fut pas non plus permis. Moins heureuse et moins attachée à Antoine, tous ces petits chagrins d'amour-propre et de vanité auraient pu me coûter; mais au moment où, après tant de difficultés et d'incertitudes, nous parvenions au coni])le de nos vœux, tout cela m'occupa peu. Le reste du monde disparaissait

(1) La terre de Przygodzice est située dans le graud-duclié de l'osen. Elle devint fidéi-conimis en 187(5 par le testament des princes Guillaume et Boguslaw Radziroilt. Le prince Antoine Radzivvilt y a fait construire en tS21i- au milieu des forêts un pavillon de chasse (jui porte le nom iV An- Ion in.

pour moi; je ne voyais que celui dont seul j'attendais le bonheur.

Je passai la journée du 17 dans ma chambre, après qu'à onze heures du matin, le chanoine de Posen, M. Maleczeuski nous eut donné la bénédiction catholique en présence de mes parents, de mes frères, du prince RadziwiH:, de leur Cour et de la mienne.

A sept heures du soir, mon mariage fut béni une seconde fois par M. Conrad. Il n'y avait, outre les personnes qui y avaient assisté le malin, que ma tante de Hesse et les Ministres du cabinet, ALM. d'Haugwitz et d'Alvensleben, ce qui me parut très pénible; mais, comme il fallait des témoins de la part du Roi, ma mère, en se refusant de l'inviter, fut dans la nécessité d'y recevoir ces Messieurs.

J'avais une robe en étoffe d'argent brodée de pierreries et Antoine, selon l'usage de ce temps-là, aussi un habit d'argent brodé comme le mien. Ma mère n'avait pas voulu que je misse les bijoux de la Couronne, que le Roi avait fait offrir, et elle avait emprunté, à grands frais, des diamants pour ce jour-là, afin de les faire monter en une couronne royale magnifique, dont elle me para, ainsi que de ses diamants, à elle, car elle avait refusé également ceux du prince Henri.

Le jeu, le souper, la manière dont je fus conduite dans notre nouvelle maison, mon déshabillé, tout cela se fit d'après les ordres les plus précis de ma mère. Aussi fut- <'ll(' très gi'acieusc.

liC piiucc Radziuilt n'avait j)oinl songé, selon la cou-

tiime, à me faire faire de doubles armes; ma mère voulut que je continuasse à me servir des miennes et exigea comme signature de mes lettres : Princesse de Prusse, épouse du princp Radziwiff. Elle se lâchait toujours dans la suite, lorsqu'on m'appelait ou qu'on m'écrivait : Princesse Radziu'iHy ce que j'aurais préféré.

Je reçus le lendemain, en cadeau du Roi, un plateau et un service de table, avec une lettre fort affectueuse, et je le vis au dîner de cérémonie que donna mon père à toute la famille royale. Les bals, les fêtes, les dîners se succédèrent aux différentes Cours.

Le Roi se rendit à Potsdam avec le Prince et la Princesse royale. Le j)rince et la princesse Louis partirent le lendemain pour Scluvedt, dont le château avait été donné au Prince. Son régiment s'y trouvait en garnison. Mon frère devait les y suivre avec beaucoup d'autres invités. Depuis l'hiver, Louis était épris de la Princesse; son époux se montrait fort indifférent aux hommages qu'il lui rendait et qu'elle accueillait avec empressement.

Son mélange de coquetterie, de sensibilité, de respect de ses devoirs lui faisait beaucoup de tort dans l'opinion de la lamille royale, mais, dans le monde, ses qualités extérieures lui conciliaient l'approbation générale.

La cour très assidue que lui faisait Louis m'inquiéta; elle m'attirait des témoignages de préférence de la part de la Princesse, qui me mettaient dans l'embarras. Cependant la passion de mon frère était encore tempérée par les petites faussetés dont la Princesse était capable, malgré

les sentiments touchants qu'elle affectait pour lui, ce qui me tranquillisait parfois.

Louis partit pour Magdebourg rejoindre son régiment que le Roi lui avait donné à son retour de l'armée. A son départ, nous nous engageâmes, Antoine et moi, à aller le voir et passer quelques jours ensemble à Brunswick, projet qui fut mis à exécution le lendemain de la fête de ma mère (1). Mme de Sartoris nous accompagna.

Cette petite course me fit grand plaisir. Nous étions enfin libres et ne dépendant que de nous-mêmes. A Berlin, ma mère, qui n'avait aucune confiance dans le secrétaire de mon mari (un Polonais, M. Alaniexi ski) , semblait mettre Antoine sous la tutelle de AI. de Sartoris. Cette exigence lui déplut et amena des explications désagréables entre ma mère et uion mari. Notre départ fut donc pour nous un bienfait momentané.

Le Roi nous avait ordonnés à Postdam, où nous passâmes la ])rcmière nuit. Louis nous attendait avec impatience à Alagdebourg, où il nous reçut, fort joyeux de nous revoir. Nous restâmes quatre jours avec lui. Il refusa de nous suivre à Brunswick, à cause de ses obligations militaires.

A Brunswick, je retrouvai ma tante (2) et la Princesse héréditaire. La société y était presque entièrement composée de Français émigrés, entre autres, la vieille duchesse de Montmorency, très inliuie avec ma tante.

(1) 22 avril.

(2) lia princesse IMiilippiiiO de l'nissr, sœur de ^rf-déric le ("irand et du prince Ferdinand.

Le comte Jean Potocki lial)itait aussi Hrnnswick depuis qu'il avait quitté Berlin. Le Duc goûtait beaucoup son esprit et son originalité. Il amusait tout le monde.

Nous nous y plûmes extrêmement; ma vieille tante avait conservé un souvenir très clair de son temps, surtout de tout ce qui regardait son frère, Frédéric II, dont elle était enthousiaste. Mais, à l'àge de quatre-vingts ans, où je la revis, elle confondait les époques et les événenements du moment. Elle croyait, par exemple, que mon frère Louis était un contemporain du Duc, son fils, qui avait soixante ans.

Le Duc admirait les qualités brillantes de mon frère et aurait désiré l'avoir pour fils; mais jaloux de sa gloire il craignait les talents qu'il découvrait en lui. Tout en le louant avec emphase, le Duc sut cependant lui fliire un tort réel dans ses rapports au Roi. Respecté dans son pays, il ne venait à Berlin que pour y être le plus humble des courtisans de Frédéric-Guillaume IL Au Conseil, il soumettait son opinion à celle des derniers des secrétaires, même si celleci était absolument contraire à sa conviction, tandis qu'un simple mot eût sulfi pour décider le Roi à suivre son avis.

C'est ainsi, qu'après avoir pris le commandement de l'armée du Rhin, il acceptait les ordres de ses aides de camp et souffrait qu'ils en donnassent devant lui de tout opposés aux siens. Enfin, sa faiblesse le mena souvent à sanctionner des conseils qu'il trouvait dangereux et qui amenèrent plus tard la perte de ses Etats (1).

(1) Incorporé par Napoléon au royaume de VVestplialie, le duché de Brunswick ne retrouva son indépendance qu'après la bataille de Leipzig.

Le prince et la princesse d'Orange, encore en Angleterre et perdant tout espoir de retour en Hollande, demandèrent un asile au Roi. Celui-ci, enchanté de revoir sa fille, pressa son arrivée. J'eus un plaisir extrême à revoir j\Iimi à son passage par Brunswick. Son petit garçon, âgé de sept ans, était charmant et sa Cour très bien composée. Elle portait sur sa physionomie l'empreinte de ce qu'elle avail souffert au moral et au physique (1). Elle repartit avant nous pour Potsdam où le Roi l'attendait.

Nous passâmes huit jours à Brunswick, puis revîmes encore Louis à Magdebourg. Il faisait déjà mille plans pour l'avenir qui allait nous réunir. Xous l'envisagions avec sécurité, tandis que nous étions sur le bord de cet abîme qui a englouti nos illusions de jeunesse.

Nous prîmes le chemin de Leipzig j)Our le retour. J'avais promis à la duchesse de Courlande d'aller lui faire une visite à une campagne qu'elle avait acquise en Saxe (2), depuis la naissance de sa fille Dorothée dont j'étais la marraine; mais, apprenant que son habitation

(1) (iiiillaurae, prince d'Orange, plus tard roi des Pays-Bas, était fils du statlionder Guillaume V. Il commanda les troupes hollandaises en 1794 et 179.5. Devant l'invasion française, son père abdiqua et se réfugia en Angleterre, et le prince (îuillaume passa au service de l'Autriche. En 180;}, il ohtint l'ahbaye de Knlda, (pii venait d'être sécularisée, moyennant l'abandon de tous ses droits sur la Hollande. .Mais, ayant pris en 1806 le parti de la Prusse, il fut dépouillé de cette principauté, ainsi que de ses possessions patrimoniales, reprit alors du service en Autriche, rentra en Hollande en I80('», et prit le titre de Prince souverain des Provinces-Unies. Le (Congrès de \ ienne lui reconnut le titre de roi des l'ays-Bas et réunit la Belgique à la Hollande.

(2) Lœbichau est situé près d'AItenbourg. Mme d» Tiianpling, la dernière propriétaire, en a disposé pour y fonder un institut de bienfaisance.

était à une journcc de la ville, nous y renonràines. De retour à Berlin, nous allâmes nous établir chez mes parents à Bellevue pour l'été. Mon oncle Henri nous invita à Rheinsberg avec mon père et fut comme toujours plein de bonté pour nous.

M. de Royer, M. et Aime de Parceval, que nous y revîmes, nous témoignèrent un grand intérêt.

Le prince Louis, fils du Roi, tomba malade dans le courant de décembre, ainsi que la Reine douairière (1). Le Prince, dont la santé inquiétait depuis quelque temps, succomba à ses maux dans les derniers jours du même mois. La douleur du Prince royal fut si profonde que sa santé donna des alarmes durant plusieurs jours. La princesse Louis ne parut pas moins affligée.

Le corps du Prince fut exposé sur un lit de parade avec les cérémonies d'usage. La veille de son enterrement, la Princesse vint en deuil de veuve, avec ses enfants, déposer une couronne de fleurs sur le cercueil de son époux et récita à genoux et à haute voix une prière très touchante, qui fit fondre en larmes les nombreux spectateurs de cette scène et toucha beaucoup le peuple. Mais, dans sa fiimille, on la soupçonna d'affecter un chagrin plus vif que celui qu'elle ressentait.

(1) Veuve du roi Frédéric II.

Le I>oi et soD oiilouragc. — Rlioinsberg et le prince Henri. — Voyage de la princesse Louise ii X'ieborôw. — La famille HadzivviH et l'Arcadie

— .Maladie et mort du roi Frédéric-Guillaume IL — Krédéric-Guillauine lil et la reine Louise. Leur voyage en Prusse et à Varsovie. — Leur visite aux Radzivvitt à Xieborôw. — Intrigues du ministre Haugivitz.

— Mariage de la princesse Louis avec le prince Solms-Braunl'els.

La mort de la Reine doiiaii'ière suivit de ])rès celle du juiiue Louis. Elle était tfès respectée et les pauvres perdirent eu elle un ap|)ui bieiilaiteur. Ou ])i'il ]>()ur la dernière fois le <}rand deuil avec les équipages drapés pour six mois, car le Roi déclara qu'il en changerait le règlement.

Un soir que je soupais chez ma mère, elle m'apprit qu'une lettre du comte de Tauentzien (alors ministre de Prusse à Saint-Pétersbourg) au comte Schmettau lui annonçait la mort très inattendue de la pauvre Christine, sœiu" de mon mari; perle dont nous fûmes sensiblement affectés. Antoine et moi la |)leurâmes sincèrement. Quelques jours ensuite, nous reçûmes les détails de cette triste iin, par la |)rincesse Radzwilt.

Mon frère Louis, arrivé à Berlin pour l'enterrement de son cousin, vint |)asser quelque temps chez nous et m'aida à consoler Antoine et à le distraire.

PRIXCK KOU IS-l-'KKDlX AM) DK PHUSSK tué à Saalfeld le 10 oclobrc 1806.

Mme Rit/, revenue d'Ilalie, fui nommée comtesse de Liclitenau et ])résentée à la Cour. Le Prince royal en lut indigné pour la Reine, sa mère, qui fut obligée de lui donner une audience de présentation (1).

Le Prince royal ne cacliait pas à quel point le manque d'égards envers sa mère le choquait. liC seul soin de son avenir aurait dû guider Mme de Liclitenau, si toute autre considération ne lui était pas suffisante.

La noce de la |)rincesse Auguste, fille cadette du Roi, interrompit durant quelque temps notre deuil. Elle était fiancée, depuis un an, au prince héréditaire de Hesse (2), fils du Landgrave, dont on disait peu de bien.

Mon beau-frère Louis arriva à Berlin, au mois de mars. Antoine eut un extrême plaisir à revoir son frère. Son caractère était si bon, si Iranc, si aimable, qu'il était impossible de le connaître sans l'aimer.

Le 11) mars, je mis au monde un fils, après de longues soulfrances; mais le bonheur de tenir dans mes bras mon enfant, si beau, si fort, me les fit vite oublier. La Princesse royale vint me voir le lendemain et vingt-quatre heures après elle accoucha elle-même d'un Prince (3).

(1) CeUe favorite fut rappelée d'Italie à Potsdani par Wittgenstein, chargé de lui annoncer la maladie dn Hoi, qu'elle accompagna à Pyrmont. Elle avait été reçue durant son voyage par toutes les petites Cours de la péninsule. La reine Caroline de Xaples seule s'y refusa, vu son simple nom bourgeois. Ce fut alors que le Roi, sur la demande de Mme Ritz, lui envoya un titre de noblesse, que sou frère lui porta à Venise, Elle reçut le titre de comtesse de Licli-

enau : l'aigle prussien et la couronne royale figuraient dans ses armes.

(2) La princesse Auguste de Prusse épousa le 13 février 1797 le prince Guillaume de Hesse, qui devint Electeur à la mort de son père.

(3) Le prince Guillaume, qui monta sur le trône de Prusse en 1861 et devint Empereur d'Allemagne en 1871.

122 CH.îPITUE VI

Mon père prit surtout une part tiès touchante à la naissance de son petit-fils. Son baptême se fit quinze jours après et le Roi le tint sur les fonts baptismaux. Le prince de Broglie, chanoine de Posen, le baptisa, puisqu'il était convenu que mes fils seraient de la religion catholique, tandis que mes filles devaient être réformées.

Le Roi, qui donnait depuis quelque temps des inquiétudes, était déjà si faible qu'il j)ut à j)eine attendre la fin de la cérémonie. Lorsqu'il revint dans ma chambre, il m'apporta un solitaire dont il me fit cadeau. Sa voix était si altérée que j'eus peine à le comprendre.

Bientôt il fut question du voyage à Pyrmontpourle Roi. La princesse Louis devait le suivre. Mon frère prenait sans cesse le chemin de Schœnhausen pour aller la voir. Il me paraissait toujours inquiet et rêveur. 11 devait partir pour la Westphalie, où il était nommé pour commander la ligne de démarcation qu'on venait de former. Il vint me voir la veille de notre départ pour Rheinsberg et me dit d'aller trouver la princesse Louis, dès mon retour à Berlin, qu'elle m'apprendrait le mystère de son inquiétude.

A Rheinsberg, mon oncle nous combla de bontés; il aimait à parler à Antoine de sa pairie. Il conservait toujours un grand intérêt à la Pologne, depuis qu'il avait ap|)ris que les Polonais l'avaient demandé à Frédéric II j)our leur roi. Il avait toujours blâmé les partages qui avaient suivi le premier et liautement désapprouvé et déconseillé cette mesure impoliti([ue.

Le prince Henri continuait à protéger vivement les

Polonais qui se Irouvaicnt arrêtés ici. Plusieurs d'entre eux avaient trouve moyen de s'adresser à lui et l'intéressaient aux projets des différents partis qui espéraient, par l'une ou par l'autre des puissances, la régénération de la Pologne.

Le général VVoyczinski fut envoyé à Berlin à cet effet; mon mari, chargé de papiers dont il était porteur, en parla au prince Henri, ce qui engagea celui-ci d'écrire sur ce sujet un Mémoire (1) très détaillé, où il exposait au Roi l'utilité ^o\\\\(\y\Q pour la P russe Ae profiter des bonnes dispositions des Polonais pour réintégrer ce pays et placer lin Prince prussien sur ce trône.

Le prince Henri communiqua une copie de son Mémoire au Prince royal. On remercia le Prince, sans autrement lui répondre qu'en se rejetant sur des relations politiques avec les Cours d'Autriche et de Russie qui ne permettaient pas d'entrer à ce propos dans une réponse détaillée.

Le prince Henri fut d'autant plus fâché de voir le Roi si indifférent aux idées et au projet dont il lui avait développé l'intérêt, que le vœu des Polonais appelait maintenant mon frère Louis sur le trône.

Sa réputation, sa brillante valeur à l'armée du Rhin, ses talents le faisaient désirer, surtout depuis la mort du prince Louis, fils du roi, dont le choix aurait pu rendre le Roi plus favorable à cette proposition, tandis que les autres

(1) Le Mémoire dont il est ici question fut le point de départ d'une intrifjue du comte Haugwitz, qui amena une fausse interprétation des intentions du prince Henri et du prince Antoine RadziwiH, comme on le verra plus tard dans le courant du récit de la princesse Louise.

Princes étaicMit encore trop jcnnes pour inspirer de la confiance.

Le jour de mon retour de Rheinsberg, je reçus un billet de la princesse Louis me demandant une entrevue particulière. Elle me fit alors toute sa confidence au sn-et de mon frère Louis et me dit que, cédant à ses sollicitations et à l'attachement qu'il lui inspirait, elle était décidée à l'épouser, si elle obtenait le consentement du Roi. Elle espérait y parvenir à Pyrmont. Louis était en cantonnement non loin de là, elle serait à même de l'instruire très vite de sa démarche et il reviendrait immédiatement la rejoindre.

Cependant mon frère, qui n'avait pas toute confiance dans les démonstrations de la Princesse, voulut par luimême se convaincre de sa conduite. 11 alla la surprendre à Pyruiont et put constater les coquetteries de la Princesse avec le prince Adolphe d'Angleterre, dont on lui avait parlé. La princesse Louis continua encore quelque temps de correspondre avec mon frère en termes très touchants, puis elle lui fit enfin savoir qu'elle n'avait pu obtenir du Roi le consentement désiré et qu'elle était obligée de se soumettre.

En automne, Louis me fit remettre un paquet qu'il me chargeait d'apporter moi-même à hi l'rincesse, après en avoir pris connaissance. C'était toute leur correspondance qu'il lui renvoyait. Comme j'avais été la confidente de Louis, il trouvait de son devoir de m'en faire savoir le résultat.

Mon mari désirait aller avec moi en Palogne, où sa

mère venait de rentrer en quittant Saint-Pétersbourg ; toute la famille devait s'y réunir pour faire ma connaissance. Nous partimes à la fin de juin avec Pauline Néale et M. de Sartoris.

Notre voyage fut très heureux. Nous arrivâmes à Nieborow le cinquième jour. La princesse Radziwilt vint à notre rencontre avec ses filles. Angélique, l'aînée, n'avait pas seize ans. Sa beauté répondait au portrait qu'on m'avait fait d'elle; mais l'expression douce et intéressante de sa ligure, son regard un peu mélancolique, le son de sa voix si expressif, surtout quand elle chantait, tout répandait dans sa figure un charme que je n'ai connu que chez elle.

Rose n'avait que neuf ans. Elle avait de beaux yeux et une figure spirituelle; mais elle n'avait ni la régularité des traits ni l'agrément de sa sœur. Elle était Tidole de sa mère, qui la gâtait prodigieusement. Rose le sentait, car elle avait un esprit et une raison très au-dessus de son âge. Son cœur était excellent.

En arrivant à Nieborow, je fus reçue par le Prince père, par Tecla Chadzyrîska (1), jeune personne que la Princesse élevait avec ses filles ; leur gouvernante Mlle Duhoux et M. Mathis, ancien gouverneur de mon mari et de ses frères. Tecla était jolie, elle avait été l'amie de Christine. Mes beaux-frères arrivèrent jieu de jours après moi.

Je connaissais Louis, l'aîné ; Michel, le troisième, était d'une figure charmante et du caractère le plus heureux; Valentin, le cadet, était bien de figure, sans être aussi

(1) Aille Tecla Cliadzyoska épousa plus tard AI. Trembicki.

beau que Micliei. Il avait beaucoup d'esprit et d'originalité, ce qui le rendait parfaitement aimable. Je n'eus qu'à me louer de leur accueil. J'avais craint que mon apparition dans leur famille ne les effrayât; mes soins de gagner leur amilie ne furent pas inutiles et bientôt tout embarras disparut entre nous. La Princesse me combla d'attentions; le Prince était fort poli, cependant j'avais souvent l'impression que le Prince et la Princesse s'étaient attendus, par mon mariage, à de ])lus grands avantages pécuniaires.

Le lendemain de mon arrivée, je fus menée pour la |)remière fois en Arcadie, possession de la Princesse, dont la création portait l'empreinte de sa brillante imagination.

Ce jardin est éloigné d'une demi-lieue de Nieborow. Le i)rincipal ornement en est un temple d'une architecture noble et antique; la porte en acajou et en bronze s'ouvre avec une clef de diamants que la Princesse porte à une chaîne autour du cou. Une petite rotonde en forme l'entrée. Elle n'est éclairée que par un Amour tenant dans ses mains un flambeau d'acier bleu. Une porte à droite mène dans un cabinet dont un orgue superbe occupe le fond; une table à écrire, de forme très élégante, cache à moitié la fenêtre; des bibliothèques en acajou, comme toute la boiserie de ce cabinet, contiennent les ouvrages des meilleurs auteurs français et anglais, avec de superbes reliures.

lia cheminée couverte de beaux vases de marbre, une chaise longue très riche et très commode, une quantité de statues el de joHs meubles réjKnuIenl au bon goût original

do ce qui les entoure. Le cabinet se trouve à gauche, à l'entrée du temple, il sert de chambre à coucher à la Princesse. Les murs sont couverts de fresques à Tliuile repn sentant, en panorama, le jardin de son amie la princesse Czartoryska (1); une gaze retombant dessus lui donne un aspect de vapeur qui semble l'éloigner. Une tente en toile des Indes, relevée de tous les côtés, forme le rideau du lit, des fenêtres et des portes. Le lit est placé sur une estrade au milieu de cette tente. Une balustrade en acajou règne autour de ce cabinet et sert en même temps de lit de repos et de piédestal à des vases et à des coupes d'albâtre. Une lampe transparente éclaire l'appartement.

Les deux pièces sont reliées par un salon carré en marbre blanc; le jour y pénètre des deux côtés par deux cintres placés immédiatement sous la corniche, répandant une lumière très douce. Sous ces cintres figurent deux vestales tenant des vases d'albâtre. Une glace superbe occupe le troisième côté. Placée juste en face de la porte, elle découvre une vue merveilleuse sur le lac dont l'eau baigne les marches du temple. Tout ce tableau se reflète dans la glace. Devant celle-ci, s'élève un autel de marbre blanc comme les marches sur lesquelles il est posé. Des cassolettes, des trépieds, des vases, des coupes et les plus belles fleurs l'entourent toujours et forment l'effet le plus pittoresque, comme les difll-rents établissements de cette salle magique qui sont autant de tableaux instructifs.

(1) Poivnzhi : établissement original et rustique créé près de Varsovie par la princesse Isabelle Czartoryska, qui y élevait ses enfants. Actuellement Powazki est devenu un des cimetières de V arsovie.

D'un côté, c'est une table magnifique, couverte de souvenirs et d'objets précieux, recouverte d'un voile qui en cache à moitié les objets. Une chaise curule est placée devant. Plus loin, un lion en marbre, des trépieds, des fleurs, des «juirlandes l'entourent. Du côté opposé, on voit un lit de repos recouvert d'un châle blanc magnifique, ayant appartenu à Tippo-Sahib (I), des masques antiques forment un groupe charmant.

Enfin, lorsque ce salon n'est éclairé qu'avec de l'espritde-vin, par quatre lampes en bronze d'une superbe forme, suspendues à un plafond représentant l'Aurore (2), l'effet en est si féerique, qu'on se croit transporté dans un des temples antiques de la Grèce ou dans un palais de fées.

Le reste de l'Arcadie répond à ce temple enchanteur ; partout les idées les plus poétiques ont été exécutées avec le goût le plus parfait et avec une richesse de moyens, dont les jardins que j'avais vus jusqu'alors ne m'avaient pas donné l'idée.

La Princesse jouissait avec enthousiasme de son ouvrage et de l'admiration qu'il inspirait à tous ceux qui venaient le voir; mais ses enfants, qui l'avaient vu naître, n'y prenaient pas le même intérêt que leur mère. Ils étaient fatigués d'admirer toujours le même objet et, lors- (|iie j'arrivai, ils étaient si ennuyés de l'Arcadie que l'en-

(1) Dernier gouverneur du Alysore dans les Indes, tué en défendant sa capitale contre l'assaut livré par les An<{lais en 1799.

(2) lia voûte, peinte en fresque par X'oililin, représente YAurore conduisant le char du soleil.

thousiasme qu'il iiTiiispira fit le bonheur de la Princesse el nie valut en partie les bontés et l'attachement qu'elle me témoigna toujours.

J'allai avec toute la famille à Varsovie ; j'étais la première personne de la famille royale qui y vint de|)uis l'occupation des Prussiens (1). Je n'eus qu'à me louer de l'accueil que j'y reçus. On s'empressa de me donner des fêtes charmantes, on me combla des attentions les plus aimables et je m'amusai parfaitemen .

Je vis avec peine le choix des employés qu'avait fait notre gouvernement |)our les envoyer à Varsovie. Le gouverneur, M. de Wendessen, était un homme vieux, borné, qui n'était jamais sorti des petites garnisons oîi il avait végété; il ne s'embarrassait de personne. Il était tellement dépourvu d'idées qu'il me faisait sans cesse rougir par les balourdises qu'il disait. Il prenait les Polonais pouiune espèce de horde sauvage que le Roi l'avait chargé de civiliser et il me parla d'eux sur ce ton en leur présence.

A la vérité, c'était en allemand qu'il me faisait ses judicieuses remarques; mais comme beaucoup de femmes le comprenaient très bien, je me trouvais à tout moment dans de cruels embarras. Elles étaient cependant souvent les premières à en rire.

(1) La Prusse, allant au-dcvaut des secrets désirs de Catherine II, s'était alliée h la Russie en 1793 pour un deuxième partage de la Pologne. La Prusse prit alors la plus grande partie de ce qu'on appelait la grande Pologne (partie au sud de la province de Prusse) ainsi que les villes de Dantzig, de Thorn, et, à partir de 179.5, elle occupa Varsovie, qui avait été prise par Souwarow, malgré les efforts héroïques de Kosciuszlio. La Russie garda la moitié de la Lithuanic.

Les femmes prussiennes étaient presque toutes très ridicules par leur tournure et leurs prétentions. Elles semblaient choisies exprès pour donner mauvaise idée des femmes de notre pays et de l'éducation qu'on y recevait.

Ce qui achevait d'inspirer peu d'égards pour notre gouvernement, c'était la conduite vénale, intéressée et arrogante des employés des différents départements. Il y avait, heureusement, des exceptions à faire dans le nombre.

Quand il fut question de procéder à l'organisation de ce pays, on résolut de n'y placer que des Allemands. Les Ministres profitèrent de cette occasion ])Our se défaire des plus mauvais sujets de leurs départements. Ils eurent le tort de les envoyer là, sans songer à l'importance des places qu'ils leur confiaient.

Au lieu d'inspirer aux Polonais quelque attachement au nouveau gouvernement, on les rendit insensibles à des bienfaits réels, par suite de la conduite détestable de ceux que le Roi chargeait de l'administration. II aurait été facile de gagner les Polonais et on ne conçoit pas par quel aveuglement on en a négligé et repoussé les véritables moyens.

Il paraît que c'était le système des personnages qui entouraient le Roi. On le persuadait (pi'il fallait dénationaliser les Polonais : expression (ju'on entendait alors souvent et dont l'absurdité indignait tous les gens bien j)ensants.

Nous retournâmes encore une fois à Xieborou el nous

1797-1-08 rai

repartîmes pour Bcllevue dès les premiers jours de septembre.

Mon beau-frère Louis nous reconduisit à Berlin, en passant par les terres de Przygodzice, près de Kalisz, destinées un jour à Antoine. La route n'était pas belle. A Ostrowo (petite ville qui appartient au prince Radziwitt), on nous fit une belle réception. Comme la plus grande partie des babitants sont des juifs, ceux-ci i/inrent à notre rencontre à cbeval, babilles des robes en veloiu's île leurs femmes. La cavalcade, toute grotesque qu'elle était, nous surprit par sa magnificence. Ils nous menèrent à Ostrowo, par Przygodzice, où nous nous arrêtâmes pendant vingtquatre beures.

Ce domaine, important par son rapport, ses étangs poissonneux, ses superbes forêts, a le défaut de n'avoir ni cbàteau, ni maison qui puisse en rendre l'Iiabitation agréable.

Sans nous y arrêter davantage, nous partîmes [lour Bellevue, où je retrouvai mon petit garçon d'une beauté et d'une force admirables.

Le 24 septembre, jour de la fête du Roi, que la Reine célébrait par un bal à Mon-Bijou, nous retournâmes à Berlin . LeRoiy parut. Sa maigreur, sa faiblesse, son extrême cliangement effrayèrent tout le monde. Il marcliaitet parlait avec peine et sa fin procbaine était à prévoir. La comtesse de Licbtenau se montra à cette fête décorée du portrait de la Reine (1). L'indignation était peinte sur toutes les figures.

(1) Ce portrait lui avait été envoyé par la Reine elle-même à Pyrmonl.

(io f'iil alors que les rapports tle mon frère Louis avec la princesse Louis cessèrent complètement.

Le Prince royal, auquel mon frère avait crabord parlé de ses projets de mariage, lui avait dit qu'il ne croyait pas que cette union, si elle s'acconij)lissait, pût le rendre heureux. La Princesse ne revint jamais avec moi sur cette rupture, et, sans manquer aux bienséances, je m'éloignai d'elle autant (jiie possible dans nos rencontres forcées.

Au mois d'octobre, la Margrave de Bade (1) vint à Berlin ;uec sa tille, fiancée au roi de Suède. Le Roi vint de Polsdam j)Our lui donner un grand dîner de cérémonie. Ce lut la dernièie fois qu'il se montra en public.

Il n«e fit beaucoup de questions sur mon séjour à Varsovie, et paraissait interroger les physionomies des personnes qui rapprochaient pour savoir ce que l'on pensait de son étal de santé. Ses traits étaient méconnaissables et il était dilficile de cacher son émotion, en voyant le changement afiieux qui s'opérait en lui de jour en jour.

(î'est à peu |)rès dans ce temps qu'on publia le nouveau règlemeni du deuil; il était à |)révoir que c'était pour le niiillieiucux Uoi qui venait de le signer que nous allions ainsi le |)orlei".

Les ra|)porls sur sa santé devenaient de jour en joiuplus alaiinaiils, et cependant le Hoi n'était entouré qiu' de la comtesse de Lichtenau el de sa société composée en

(1) I*riiico.ss(; d'une liante répiifatioii do sa'jesse, de prudence et d'e.s- |»ril. plaeéc fort au-dessus du comniuu des Princesses, ses éfjales. Sa i\\\c rrédéii(]ue, (iancc'e du roi de Suède Gustave IV qu'elle épousa le 31 octobre 17'.)" el dont elle divorça en 1812.

partie d'émigrés. Enfin, la Reine obtint qne le Prince royal pût aller au petit château de marbre, que le Roi n'était plus en état de quitter.

Mme de Liclitenau lut présente à l'entrevue et faisait les honneurs de l'appartement. La Reine y alla une ou deux fois, mais les autres enfants du Roi n'eurent pas la permission de le voir ( I ) .

Le 16 novembre, j'allai chez la Princesse royale pour demander des nouvelles du Roi; je la trouvai, ainsi que sa sœur, fort affligée. Le Prince royal était parti le matin pour Potsdam, les nouvelles étant tiès alarmantes, quoique le Roi n'avait pas demandé son fds. Le Prince avait été extrêmement ému et lui avait dit en la (piittant : « Moti temps d'épreuves va comineneer et le paisible bonheur dont nous avons Joui va finir. «

Nous étions encore assises dans son cabinet lorsque nous vîmes par la fenêtre arriver M. de Bischoffwerder. Sa vue nous fit a|)préhender la nouvelle dont il était porteur. C'est Mme de Voss qui parut la première et (jui s'approchant de la Princesse royale lui dit : « M. de Bischoffwerder demande à parler à Votre Majesté. » Ces paroles nous annoncèrent le triste événeiuent.

M. de Bischoffwerder entra aussitôt et rendit compte à la jeune Reine des derniers instants dn Roi. Il était parti immédiatement après sa mort pour l'annoncer au nouveau

(l) Le Hoi mourut le 16 novembre 1797, à 0 lieurcs du matin, succombant à l'bydropisie (comme son oncle Frédéric II), abandonné par tons ses favoris et cherciiant en vain un regard ami autour de lui. Seul, Ritz se trouvait auprès dn Roi, an moment où il expira. La comtesse de Lichtenau étant souffrante, le médecin l'en avait éIoi<{née à l'beure fatale.

Roi. Celui-ci l'avait rencontré à moitié chemin de Potsdam, et il Pavai I chargé d'en venir prévenir la Reine, en lui demandant de le suivre directement à Potsdam. M. de Bischodwerder devait aller ensuite en instruire la Reine, sa mère.

Nous j)lcurànies le Roi sincèrement, car il n'était j)ersonnc de nous qui ne lui dût des ohligations et qui ne se rappehàt de ses qualités nohles et hienveillantes, qui n'ont pas suffi cependant à ceux qu'il avait comhlés de bienfaits et qui ne Font payé que de la plus noire ingratitude. Si la |)olitique de ce Prince et sa faiblesse ont attiré des maux sur le |)ays, ses intentions, au moins, ont toujours été nobles el ])ures. Le dérèglement de sa conduite choquante était dû en partie à son éducation et au peu de soin que prit Fiédéric 15 de rendre son successeur digne de sa haute destinée. En entendant les détails de la première jeunesse de Frédéric-Guillaume II, il était impossible de disculper Frédéric II des torts graves qu'il eut envers son neveu.

Aussitôt que les troupes eurent prêté l'hommage au nouveau Roi, les portes de la ville furent ouvertes et je retournai à Bellevue, afin de j)orter à mes parents tous les détails de la matinée.

luiiiu'diatement après la mort du Roi, la maison de Mme de i,ichtenau à Berlin fut entourée de soldats; elleuu'uie fut arrêtée et les scellés mis sur tout ce qui lui appartenait, après une accusation très grave du comte de Hauguitz. Il avait passé jusque-là pour son ami intime et était au nombre des personnes de sa société particuhère.

Le juinistre d'État de Reck fut nommé chef de la Coui-

mission qui devait la jujjor. Cette mesure rijjoureuse, qui ressemblait peu au caractère du Roi, surprit généralement, cl, quoique la comtesse de Lichtenau n'inspirât aucun intérêt, on trouva assez singulier ce premier acte d'autorité royale (I ). ,

Mme de Lichtenau fut interrogée, jugée et condamnée à perdre sa maison en ville, celle de Cliarlottenbourg, une partie de ses biens, dont la jouissance n'était pas réversible sur sa fille, mariée à nn comte Stolberg, et à aller finir ses jours à la forteresse de Glogau, où elle fut immédiatement emmenée et où le Roi lui accorda 4(J00 écus de jiension. On ne publia pas les délits de la comtesse. On parla de sommes d'argent considérables, depajiiers importants, de bijoux de la couronne qui manquaient. Les accusations ne furent jamais clairement énoncées et elles répandirent sur le caractère du comte de Haugwitz un jour odieux.

On le soupçonna d'avoir craint que ses relations intimes avec la comtesse de Lichtenau ne puissent lui nuire dans l'esprit d'un Prince aussi moral que le successeur de Frédéric-Guillaume II; aussi se serait-il empressé de lui déclarer que, connaissant les intentions dangereuses de la Comtesse, il avait sacrifié sa réputation et l'opinion publique au bien de l'Etat en veillant ainsi sur les intérêts du Roi et ceux du pays.

(1) L'arrestation do la comtesse de Lielilcuaii fut exécutée par le colonel de Zastrow et le major de Kleist. Elle resta enfermée dans trois pièces du Cavalier-haus à Potsdam, jusqu'en mars 1798, moment où elle fut appelée à Berlin pour son procès. Méconnue, elle fut abandonnée particulièrement de ceux qui, comme Haujjwitz et Scluilenbourg-Kebnert, ne s'étaient pas lassés de flatter cette amie de si haute influence.

Le Roi crut aux intentions honnêtes du comte de Hauj{witz. Mon oncle Henri, aniic aussitôt après la mort du Roi, iul mis au courant de ces confidences. 11 imagina découvrir dans cette conduite de AI. de Haugwitz les talents d'un profond politique, qualité^ à laquelle il attachait le pins «jiand prix, et celalui insj)ira tout à coup des égards pour le Comte.

L'avis du j)rince Henri n'était pas sans influence sur l'esprit du Roi et son approbation augmenta le crédit de M. de Haugwitz à la nouvelle Cour.

La permission que le Roi accorda, longtemps après, de laire reviser le procès prouva que M. de Reck n'avait pas, en cette occasion, soutenu su renommée d'homme intègre. 11 n'y eut jamais de preuves suffisantes pour motiver un jugement aussi funeste que celui qu'il porta contre la comtesse de Lichtenau (l).

Nous prîmes le deuil d'après le règlement que le Roi défunt venait de prescrire : six semaines en laine et en voiles, mais sans voitures, ni livrées drapées. Les prépa-

(I) La comtesse de Uclileuau ue recouvra sa liberté qu'à la coudition exi>, ^.^se de ne jamais traliir les questions (|iii lui avaient été posées, de renoncer à tonte sa fortune, et ce ne fut (|ue sur ce renoncement ([u'elle reçut la pension de 4 000 llialers. Kn 1S02, la Comtesse épousa, avec le consentement du Roi, un écrivain de tlu-àtre, M. de Holbein, (jui l'ahandoniia vu ISOfi. Durant les (guerres, elle se rt-fugia à Vienne, obtint plus lard de Xapoléon nn dédomnia;;ement pour tout ce (pii lui avait été enlevé, se rendit à Paris, fut présentée à l'Kmpereur à Saint-Cloud. Rn 1811, revenue à Berlin, la comtesse de Lichtenau déploya un vrai patriotisme. l'^lle mourut en 1S20. Toute sa correspondance de vin;jt-bnit années avec le roi Frédéric-Guillaume II lut brûlée |)ar ordre de son successeur. Ses papiers prouvèrent qu'elle avait eu des relations avec la bante noblesse étrangère.

ratifs nécessaires pour l'enterrement, avec les mêmes étiquettes et les mêmes cérémonies que celles observées pour Frédéric 11, ne permettaient jias que les funérailles se fissent aussitôt après le décès; cet enterrement n'eut donc lieu que six semaines plus tard (I ).

Le nouveau Roi remit à six mois Vlioniniage eu Prusse et celui de Berlin ensuite, ainsi que les réjouissances qui devaient avoir lieu à cette occasion.

La Reine partit au mois d'avril pour Kœnigsberg, en passant par Danlzig. Elle lut partout reçue avec enthousiiisme, comme dans toutes ces provinces, oii, pour la première fois, depuis Frédéric P', on voyait une reine de Prusse.

\ilwmma(je se lit au mois de mai à Kœni<{sberg et mon mari partit pour Nieborôw et Varsovie pour s'y trouver à l'arrivée du Roi, qui devait s'y rendre de Kœnigsberg.

Ils y passèrent, en effet, quelques jours et la Reine fut aussi contente de Varsovie, de la prévenance des Polonais que de la beauté des environs et de la campagne. Elle fut ravie de l'Arcadie, oii elle passa une journée.

Au commencement d'août, nous rentrâmes à Berlin, pl^

(1) Dans le Récit de ses premières années, la duchesse de Dino dit : « La Cour de I3erliu ('lait tellemeut endettée à la mort du gros Guillaume que 1 on ne trouva pas dans le Trésor de quoi subvenir aux frais de ses funérailles, et c'est à Sagan que l'on expédia un courrier pour prier mon père d'avancer la somme nécessaire pour cette cérémonie. » Le duc de (lourlande n'était pas à son premier prêt d'argent avec la famille royale, car Mirabeau raconte dans son livre sur sa mission à Berlin en 1786 (jue le Duc avait déjà prêté à Frédéric-Guillaume il, au moment de son avènement, l'argent qu'il lui fallait pour payer les dettes que ce Souverain avait à Berlin (Lettre VIII, 26 juillet 1786.)

le 22 de ce mois, je donnai le jour à mon fils Ferdinand. Mon père étant malade, mes parents n'assistèrent pas au baptême, mais le Roi tint le petit sur les fonts baptismaux. Nous retournâmes en octobre à Bellevue, où mon père était encore souffrant.

Un matin qu'Antoine était parti pour la ciiasse, mon père me fit appeler et on me dit que MM. de Haugwitz, d'Aluensleben et le ,'|rand Cbancelier, M. de Goldbeck, étaient cbez lui, après avoir d'abord demandé mon mari.

Je ne concevais pas ce qu'on voulait de lui et, en traversant les salons, j'aperçus les fi;|ures embarrassées des trois Ministres qui m'eftrayèrent. Mon père m'apprit alors que, mon mari s'étaut compromis par des papiers qu'on avait mis sous les yeux du Roi, Sa Majesté désirait se convaincre si l'accusation était fondée ou non et qu'il avait voulu me prévenir à ce sujet.

Je fus saisie au premier moment et mon père crut que mon agitation provenait de la crainte de savoir mon mari coupable. Je le tranquillisai en l'assurant que je n'avais pas l'idée de quoi on pouvait accuser Antoine, persuadée que tout ce procédé était fondé sur quelque erreur.

Mon père fit demander M. d'Alvensleben, qui me dit en sa |)réscnce qu'il avait l'ordre du Roi de s'assurer de tous les papiers de mon mari et de mettre en ville les scellés sur son appartement, jusqu'au moment de son retoijr ; que je voudrais bien le faire prévenir de se rendre immédiatement cbez le comte Hauguitz pour pouvoir entamer tout de suite les recherches très exactes que Sa Majesté demaîidait sur cette ajfaire.

ANTOIiXE, PRINCE UADZIUIbt, (1777-1833)

Je lui dis que j'instruirais mon tnari dès qu'il serait de retour des ordres du Roi et que je lui remettrais d'abord les papiers, s'il voulait prendre la peine de me suivre. M. crAlvensloben me répondit qu il ne pouvait traiter sur toute cette affaire avec moi qu'en présence de MM. de Haucjwitz et de Goldbech. Je fis prier ces Messieurs d'entrer et je nie rendis avec eux à rappartement de mon mari. Il en avait emjiorté la clef.

Pendant qu'on cherchait la concier<]e, ma mère, très indignée de la frayeur qu'on avait donnée à mon père et de la mesure qu'on se permettait de prendre dans son château, arriva très agitée et s'opposa avec beaucoup de vivacité aux projets des Ministres. Elle me dit que^e n avais pas le droit de disposer des papiers de mon mari, et elle allait continuera se laisserallerà son emportement, lorsque je lui dis que, persuadée que mon mari serait désolé qu'on puisse croire qu'il fit la moindre difficulté de remettre à ces Messieurs toits les papiers qui lui appartenaient, j'étais coîivaincue de remplir sa volonté en les priant de s'assurer de tout ce qu'ils trouveraient.

Ma mère ne me concevait pas. Elle croyait que mon mari devait au moins avoir commis heaucouj) d'inconséquences et que l'insjiection de ses papiers allait en fournir de nouvelles preuves. Mais, lorsque les Ministres dirent à ma mère qu'ils feraient an Roi leur rapport de son refus je sentis qu'on ne manquerait pas d'inter- |)rétcr cette opposition comme un aveu des soupçons qu'on avait conçus contre mon mari, ce que je rejetai avec indignation, et j'insistai pour (pi'ils s'assurassent

sans difféirr do ions les |)a|)iers que nous trouverions.

Le bureau de mon mari l'ut ouvert et tout ce qui s'y trouvait en lettres, en papiers, ainsi que dans sa table à écrire et même dans le tiroir d'une toilette, lut remisa ces Alessieurs.

Ils en firent un paquet, qui lut cacbeté avec mes armes et celles du Roi, qu'ils emportèrent.

A leur réquisition, j'envoyai cbez nous, en ville, pour y prévenir de Tarrivée des Ministres, qui allèrent de suite y mettre les scellés, et je montai aussitôt en voiture à la recbercbe d'Antoine.

Je ne tardai pas à le trouver. Il fut fort étonné de mon apparition et de l'agitation, qui m'était restée de la scène qui venait de se passer; nous nous perdions en conjectures sur ce qui pouvait avoir amené une mesure aussi sévère, lorsque mon mari se rappela une lettre (la seule qu'il eût écrite sur un sujet politique) adressée en réponse au général Woyczynski, dans le temps oh celui-ci était venu intéresser la Prusse à la l'égénération de la Pologne et où le prince Henri s'était occupé de celte négociation (I).

(1) On |)i'iit se rappeler ([ue, dans ce même elia|)itre, il est t|iiestion du voyajjc à I>ciliii du yénéral \\ oyczyi'iski an sujet d'nue mission pour les afi'aires de Pologne et du Mémoire rédigé à cet effet par le prince Henri, présenté par celui-ci au roi Frédéric-Guillaume II et que le prince Henri lit aussi lire au Prince royal (depuis Frédéric-Cîuillaume III}. La lettre dont il est ici question, adressée par le prince Antoine Uad/.ivvilt au général U'oyczyiiski, i'ul troiu ('e à Copenhague chez Antoine Kochanouski, ambassadeur de la l{épidili(|uc polonaise, qui fut arrêté à La Haj e en 179S avec un autre Polonais, nomme Erasme Rybaczewski. Ce dernier avait reçu, quel(|ues jours avant cette arrestation, la lettre du prince Antoine Radziuilt, par l'intermédiaire de .Michel Koclianowski (frère de l'ambassadeur), ci-devaiil membre du haut Conseil de la l{(''publi(|iie du temps de

Mon mari ne se rappelait pas exacicmeni les termes de cette lettre, mais il me dit qu'elle n'avait aueun but dont le Roi put s'olïenser el que je pouvais être entièrement tranquille.

Il m'approuva ])arl)utement d'avoir remis tous ses papiers aux Alinistres.

La tranquillité d'Antoine rassura un |)eii mes j)arents. Il leur parla de la lettre sur laquelle il portail ses soupçons. Comme elle était écrite an su du prince Henri, mon père se calma entièrement. Mais rindijjnation de manière sur le manque d'éjjards qu'on s'était permis envers elle auj]mentait en proportion de l'assurance que mon mari lui donnait de son innocence.

Antoine reçut bientôt une lettre des Irois Ministres qui l'invitaient à se rendre à cinqbeures cliez M. de Hau<{witz.

La conlerence avec mon mari dura jusqu'à huit heures du soir. La lettre de nu)nmariau ;{énéral Uoyczynski était bien, en effet, le chef d'accusation. Le Général était au nouibre des Polonais qu'on avait trouvé nécessaire d'arrêter en Autriche. La lettre de mon mari était dans les papiers de M. Woyczynski; on l'avait envoyée de Vienne au comte Haugwitz pour en avoir l'explication.

M. d'Haujjuitz mettait alors un grand prix à se concilier la cour d'Autriche. Il afi'ecla de considérer le cas comme très important.

Kosciuszko. Aiitoino Koclianouski fut alors transporte'' à Cracovic et livré aux autorités autricliicuues qui, après une enquête, communiquèrent le contenu original de la lettre du prince Antoine Hadzivvift au «jouvernement prussien. Cette eommuuication amena la perquisition relatée ci-dessus.

On montra la lettre à mon mari, en hii demandant s'il la reconnaissait. Il dit (\ueoui. Elle clait sans date, mais il déclai*a qu'elle était de 17î)(). On avait désiré alors que le l'eu Roi régénérât la Pologne, sous un Prince de sa maison : que le projet avait été soumis à Sa Majesté, que le Roi actuel ])ouvait s'en souvenir et se convaincre qu'il n'avait élé alors question que d'un espoir auquel il avait été autorisé à se rallier; que plus tard le Roi ayant abandonné lout ce projet, lui-même ne s'en était plus occupé, tout en le regrettant par rattachement qu'il conservait à sa patrie.

L'interrogatoire fut long; on le dressa par écrit et on procéda ensuite à l'inspection des papiers. Ils ne contenaient rien d'intéressant. Ils furent remis aussitôt à mon mari, en lui disant qu'on allait faire un raj)port au Roi et qu'on lui communiquerait la réponse de Sa Majesté.

Revenu à Bellevue vers neuf heures, Antoine dit à mon père qu'il s'était fait un devoir de ne pas nommer le prince Henri, ignorant s'il ne lui serait ])as désagréable d'être cité dans cette atfaire, mais qu'il se croyait obligé de le prévenir de ce qui venait de se passer, les interrogatoires pouvant continuer et mettre mon mari dans l'embarras de le nommer ou de ne pouvoir expliquer ses rapports avec le général Woyczyiîski.

Mon mari écrivit immédiatement au Prince, et mon {)ére fit partir un de ses gens pour Rheinsberg, chargé de sa lettre.

En attendant, ma mère fit écrire un Méuuùrc par le comte Schmeltau, qui fut joint à une lettre (|ue mon père adressa au Roi pour se plaindre du nian(|ue d'égards qu'on

s'était permis d'user dans sa propre maison et dans la personne de son gendre.

Nous nous décidâmes aussi d'aller nous-mêmes à Potsdam j)ailer à la Reine et demander une audience au Roi. Nous y arrivâmes dès le matin. La Reine me reçut avec une amitié touchante et un intérêt à mes peines que j'ai toujours retrouvés dans le cœur de cette excellente femme.

La Reine me dit ignorer ce qui venait de se passer chez nous; que le Roi lui avait seulement parlé d'une lettre trouvée dans les papiers d'un Polonais, arrêté eu Galicie, qui compromettait mon mari.

Antoine entra un instant après, il avait vu le Roi. Sa Majesté l'avait assuré que la publicité et le manque de forme, qui avaient eu lieu dans cette recherche, n'avaient été nullement de sa volonté. Le Roi avait même recommandé à M. de Haugwitz d'agir avec tous les ménagements possibles, ne doutant pas que mon mari pourrait parfaitement se justifier des soupçons que cette lettre avait suscités.

Le Roi m'envoya le général de Kœckeritz pour me répéter tout ce qu'il avait dit à Anf>oine et il me certifia que Sa Majesté était très fâchée des alarmes que j'avais éj)rouvées et de celles qu'on avait donnéesà mon père, contrairement à ses intentions.

Le Général ajouta : tt Je suis témoin que le Roi a répété au comte de Haugwitz, lorsqu'il sortit de sa chambre : « Aye:: soin que cette ajfaire reste cachée et usez de tous les « ménagements possibles eîivers le prince Radziwitf. «

Je lui dis que, d'après cola, il ne me restait plus de craintes sur les intentions de Sa Majesté, que mon mari avait éjjalement exprimé au Roi notre |)arfaite confiance en lui ; mais qu'il le sup|)liait, puisque l'accusation et les démarches du comte de Haujjwitz avaient été publiques, de lui accorder la réparation qu'il attendait de sa bonté. Le Roi l'avait alors assuré que nous pouvions être tranquilles à ce sujet. Nous repartîmes ensuite pour Bellevue.

Le lendemain arriva de Rheinsberg la réponse de mon oncle. Déjà mécontent du comte de Haugwitz, qui l'avait négligé depuis que celui-ci était certain de son crédit auprès du jeune Roi, son indignation fut à son comi)le, quand il apj)rit ce qui venait de se passer.

Le Prince remerciait Antoine de la discrétion dont il avait cru devoir user envers lui dans finterrogatoire des Ministres et il chargeait mou père de lui communiquer la copie des lettres qu'il venait d'écrire au Roi et au comte de Haugwitz, pour lui prouver qu'il regardait commo personnelle l'offense que mon mari avait reçue.

Les lettres du Prince étaient très fortes; il ne ménageait pas les expressions pour dire à quel point il était offensé. Dans sa lettre au Roi, // rappela que clans le temps où les Polonais s'élaient adressés à lui pour présenter à son père f Frédéric-Guillaume H) le plan d'un rétablissement de la Pologne, sous un prince de la maison de Prusse, il lui avait communiqué un Mémoire 1res détaillé à ce sujet et les copies de tout ce qu'il avait écrit au Roi à ce propos.

Le prince Henri ajouta que Sa Majesté, alors Prince royal, n'ayant sans doute pas pris grand intérêt aux

affaires, n'avait probablement point parcouru le Mémoire en question, mais qu'il n'avait pas pu ignorer les rapports qui avaient motivé la lettre du prince Radziwiff et quau moins le comte de Haiigwitz ne pouvait la faire paraître comme crimimdle éi ses ijeux, puisque cette lettre était écrite de l'aveu du prince Henri. Puis il fiiiissail en disant que le Mémoire se trouvant dans les archives ou dans le bureau du comte de Haucjwitz, celui-ci ne pouvait ignorer la connaissance que le Prince avait eue de toute cette afjaire et qu'il regardait l'affront fait au prince Radziwitt comme lui étant personnellement arrivé.

En même temps, mon père demanda au Roi de rendre la réparation due à son gendre aussi publique qu'avait été l'ofTense.

Ces lettres restèrent plusieurs jours sans réponse. Quand enfin celles-ci arrivèrent, elles ne furent pas très satisfaisantes. Le Roi écrivait à mon j)ère que le comte de Haugwitz avait, à la vérité, outrepassé ses ordres; mais que, ce pas ayant été fait, il ne pouvait désavouer le Ministre; qu'ainsi le Roi ne pouvait faire autre chose que de pardonner, en oubliant cette affaire.

Celte lettre, après toutes les assurances données parle Roi, nous aifligea autant qu'elle nous surprit. Elle était une preuve évidente de l'influence du comte de Haugwitz. Mou père se plaignit au Roi de sa décision; mon mari lui demanda en grâce de faire faire son procès, s'il le croyait coupable, puisqu'il lui était impossible d'accepAer un pardon, lorsqu'il attendait une réparation de sa justice.

La réponse du Roi fut une répétition de la première.

Le prince Henri avait reçu des réponses à peu près semblables aux nôtres. Il y répondit avec véhémence et dit, entre autres, au Roi qu'il n'était point d' humeur à sou(frir patiemment les abus despotiques et l'arrogance de son Vizir. Celte expression acheva d'irriter le Roi et la correspondance devint de plus en plus fâcheuse.

Le prince Henri adopti avec enthousiasme Fidée du |)rocès qu'avait demandé mou mari. Mon oncle lui écrivit, qu'une lois le j)rocès entamé, il viendrait lui-même le plaider au Kammer-Gericht.

Mon mari avertit le général de Kœckeritz qu'il avait remis ses papiers à un hoin:nc de la justice, en le chargeant de défendre sa cause; et les choses en étaient là, quand, un matin, le Roi vint à Bellevue chez mon père, qui était seul avec M. de Stubenrauch ; ma mère dormait encore, et lorsque apprenant celle visite elle se leva et descendit, le Roi était déjà parti.

Nous aj)primes par mon |)ère que le Roi était venu le prier d'oublier tout ce qui s'était passé et d'engager mon mari à renoncer à l'idée d'un procès, qu'il ne permettrait point ; qu'il était fâché que les choses fussent allées si loin et qu'il ne désirait rien autant que de voir l'ancienne bonne harmonie rétablie.

Mon père surpris, euii)arrassé, encore allàibli par sa maladie, au lieu de souteuii' ro|)inion de son frère cl celle de mou mari, ])roinit loul ce que le Roi vouhil cl nous jeta par là dans la plus grande gène. Antoine trouva que mon père n'avait |)as pu promcllri» |)()ur lui el ne se uion- Ira point disposé à accepter cet arrangement par lequel on

lui était tout moyen de se discul|)cr aux youx du public; sa résolution amena une scène lâcheuse entre ma mère et mon mari.

Mon père sentait déjà que son frère serait très mécontent, et le refus de mon mari acheva de le mettre dans une grande agitation.

AI. de Stubenrauch était l'ami intime de M. Beyme (conseiller du ca!)inel), qui avait grand crédit aujirès du Roi; nous n'eûmes plus de doute que la visite du Roi ne fut l'effet de ses conseils. AI. de Stubenrauch n'ignorait pas jusqu'à quel point le prince Henri s'était avancé dans cette affiiire et savait combien la réconciliation du Roi avec mon |)ère irriterait mon oncle. Le |)rince Henri détestait Stubenrauch ; son caractère faux, ambitieux justifiait bien l'éloignement de mon oncle pour lui.

Il s'était, dans le temps, oj)posé à la ratification du traité conclu par le prince Henri avec le Roi, |)our la cession des terres de Wusterhausen, en échange d'une rente de cinquante mille écus, réversible à ses héritiers. AI. de Hoffmann, intendant de mon oncle, avait été secrètement poussé par les gens du Roi afin de persuader le prince Henri de souscrire à cette cession à la Couronne. Le testament de Frédéric-Guillaume \" leur paraissait trop avantageux à notre famille et Frédéric-Guillaume II avait, durant son règne, toujours cherché à diminuer les fortunes que mon grand-père avait laissées à ses fils.

Les conseillers du Roi agissaient dans le même sens, sans compter que les renonciations successives des Princes, fils de Fl'édéric-Guillaunie I", aux margraviats d'Anspach,

de Bayreulli et de Schwedt avaient déjà considérablement diminué leurs fortunes.

Après de longues discussions entre ma mère et mon mari, celui-ci écrivit au Roi qu'il se soumettrait à renoncer au procès et à remplir la promesse que mon père lui avait laite, s'il daignait lui donner quelque témoignage de bonté, qui |)rouvàl au |)ul)li(' (jiril n'existait plus de raison de mécontentement entre Sa Majesté et lui. M. de Kœckerilz vint de la part du Roi prier mon mari de patienter un peu, que le Roi ne tarderait pas à lui prouver personnellement devant le public l'amitié qu'il avait pour lui et lui demanda de retirer ses papiers de la justice, puisque cette atfaire devait être éteinte pour des raisons politiques. Le prince Henri fut indigné et mécontent de tout le monde. Il ne crut pas possible que le Roi put refuser de rendre justice à celui qu'on accusait si gravement, sans lui permettre de prouver son innocence. Cependant c'était bien le cas. Quoique ce procédé ressemblât peu au caractère du Roi, il était pourtant très digne de celui du comte de Hauguitz.

Le prince Henri voulut poursuivre seul le procès, mais il finit |)ar se convaincre que les ordres du Roi le défendraient. Tous ces procédés et la manière dont se conduisit le Ministère, ou plutôt le Ministre, brouillèrent pour longtemps le Roi et mon oncle.

Peu (le joiu-s après, le Roi et la Reine quiltèimt l'otsdam et viur(Mit s'élal)lir à Berlin. Xoiis fûmes alors ordonnés chez le Roi. Il parait, ou que M. de Haugvvitz était au bout (le ses j)ersécutions, ou que le Roi était las de poursuivre

une conduilo si contraire à sa manière de penser. Il nous reçut au mieux, tendit la main à mon mari, lui dit qu'il espérait que le passé était oublié, le traita avec bonté, de manière à ce que sa bienveillance lut remarquée par tous ceux qui étaient là.

Cette pénible atlaire fut donc enfin terminée.

La princesse Louis quitta vers cette époque la Cour de Berlin pour aller s'établir à Anspacli, oii elle devait épouser le prince de Solms-Draunfels, capitaine aux (îardes du corps. Elle m'en prévint par un billet dans lequel elle me disait « qu'elle avait toujours clicrclié et désiré le bonheur d'aimer et d'être aimée, qu'elle allait enfin le (jouter et que je devais comprendre tout ce que cet avenir lui ojfrait de consolations. «

La Reine lut profondément éprouvée j)ar cette séparation. Llle vit avec larmes et regrets le départ inattendu de sa sœur, mais ne s'y résigna qu'en lui adressant, avec raison, d'amers reprocbes. Le Roi avait été prévenu par le duc de Brunswick de la liaison de la princesse Louis avec le prince de Solms, mais ni lui ni la Reine n'avaient ajouté foi à ce raj)port. Aussi leur indignation fut-elle d'autant plus grande, lorsqu'ils ne purent plus douter de la vérité du récit qui leur en avait été fait.

La princesse Louis, en (juittant la cour de Berlin, avait dû abandonner les armes de Prusse, le titre d'Altesse royale et sa Cour. Son fils restait auprès du Roi; sa fille, qu'elle eut la permission d'emmener, grâce à l'intervention de la Reine, devait être rendue à celle-ci à l'âge de buit ans.

Intimité de la reine Louise avec la princesse Louise. — Le prince Louis- Ferdinand. — Les voyages à Teplitz. — La famille Clary, — La duchesse de Courlande et ses filles. — Les séjours à Rlieinsberg. — La Princesse Palatine et la Princesse-Générale. — Maladie et mort du prince Henri. — Son testament.

Le leiideuiain nièiuc du départ de la piinccsse Louis, la Reine vint chez moi. Elle était d'un abattement qui me fendit le cœur. Dès que nous fûmes seules, elle fondit en larmes; les miennes coulèrent aussi. Je compris qu'elle sentait trop l'irritation du Roi et celle de la famille royale contre sa sœur, pour oser leur parler de ses regrets. Je fis donc de mon mieux, afin de soulager le cœur déchiré de cette excellente Reine, pour laquelle tout avait été si inattendu.

Touchée de la grande confiance de la Reine à mon égard et de la cruelle épreuve qu'elle était obligée de subir au milieu de ses obligations, je l'enlourai d'attentions et je lui témoignai toute l'afieclion dont mon c(eur était capable.

Du reste, tout le monde s'occupa de distraire et d'amuser la Reine durant cet hiver. Le 10 mars, jour de son anniversaire, une fètc masquée fut donnée à la salle d'()j)éra, à laquelle le pi-ince Auguste d'Angleterre prit un giaiid intérêt.

Ma santé ne inc |)crniellant pas tle prendre part à ces réjouissances, je passais mes soirées très agréablement dans le cercle de notre société dont plusieurs étrangers faisaient partie. AI. de Caranian, émigré français, était le plus aimable de tous ( I ) .

La naissance de ma fille, le 12 août, me combla de joie. Aies deux garçons étaient charmants, mais une fille semblait m'appartenir encore de plus près. Le baptême se fit quelques jours après et, sur le désir exprimé par la Reine, la j)elite reçut le nom de Louise, nom qui dégénéra en celui de Loulou.

Le duc et la duchesse de Sudermanie arrivèrent dans le même moisàBerlin. Ils allaient à Vienne. Comme l'état de santé de mon père était encore alarmant, la Cour suédoise passa ses soirées chez nous. Le Duc n'avait rien de prévenant; il ne ressemblait nullement de figure au Roi, son frère, dont la fin tragique m'avait dans le temps vivement affectée. Elle avait fait jeter sur celui-ci des soupçons que sa conduite, comme régent et vis-à-vis des assassins de Gustave III, n'avait pas assez démentis (2).

(1) La famille de Caraman avait émigré et s'était établie à Berlin. Les trois fils, Victor, Georges et Adolphe, fureut élevés dans la pension de AL Molière, ce qui explique leur liaison avec les enfants du prince HadziwiH. Victor de Caraman fit ses études spéciales à l'école militaire de Berlin, devint officier d'arlillcrie et aide de camp du prince Louis-Ferdinand. Fait prisonnier à léna, il mancpia d'être iusdié. Ou le sauva en le faisant passer pour un simple soldat. Il entra ensuite au service de la France.

(2) Gustave III avait été assassiné le 16 mars 1792. dans un bal masqué, par un de ses officiers, nommé Ankarstrœm, au moment oi'i il négociait avec les émigrés franc. lis pour sauver la (amille royale. Le duc de Sudermanie, son frère, exerça alors la régence jus(|u'en 1796. Gustave- Adolphe IV avait succédé à son père à 1 âge de treize ans. La mauvaise

152 CHAPITUE VU

Mon père était toujours dans le même état de laiblesse, sans être dangereux. Il avait pris des goûts et des habitudes si différentes des siennes, que ses fantaisies étaient journellement un nouveau sujet d'inquiétudes pour nous. Mou père, qui avait une longue eoulume d'ordre et d'économie, qui jamais ne parlait de sa fortune, faisait tout à coup journellement des dépenses et des dons considérables. On ne le voyait plus entouré que de marchands et, si on lui faisait des représentations sur l'inutilité de ses achats, il faisait de suite l'énuméralion de ses capitaux et de ses rentes. 11 resta longtemps dans cet état.

Tant que dura la ligne de démarcation occu|)ée par nos troupes, Louis ne quitta pas les différents cantonnements qu'on lui assignait. Pendant la maladie de mon père, il était dans des villages très rapprochés de Hambourg, où il allait souvent pour y voir la famille de Montmorency, ou j)lutôt celle de Breteuil.

Le Baron y était établi avec sa fille, Mme de Matignon, et sa j)etite-fille, la baronne de Montmorency, son mari et leurs enfants. Louis les avait connus à Spa, où la baronne de Montmorency n'avait pas fait alors une grande impression sur son cœur. Elle était d'une taille très élégante, parfaitement agréable et ])laisait généralement. Séparé de Mme de Contades et privé de toute société, \i\ Baronne eut

coiiduitc; du Duc, ses actfs d'imc [)()liti(iiu' dotiteiisc, la nuuiière dont il traita les |)arlisaiis fidèles de son Irèrc; (îiistave III, la iK'jjliyeiice qu'il a[)|)orla à l'éducation de son neveu pendant les quatre ans (|iie dura sa ré<[ence afierniirent toutes les suppositions i)ortées contre lui. On le disait même être le véritable assassin de Gustave III.

un tel charme pour Louis qu'il s'alUuha à elle avec toute l'ardeur de son caractère.

Je lui rendis un compte très exait de la sanlé de mon père; personne ne l'en avait instruit, car mon frère était également brouillé avec ma mère, le comte Schmettau et ]\I. Stubcnrauch. Il aurait dû céder à mes instances et venir voir mon père; mais ne pouvant se détacher de sa nouvelle passion, il diflera. Ma mère, déjà aigrie contre lui, parut lui en taire un crime; elle en prohta pour augmenter le crédit d'Auguste auprès de mon père et y réussit au delà de ses désirs. Elle devait assez connaître mon père j)Our savoir que, lorsqu'on était |)arvenu à l'irriter, il ne revenait jamais de ses préventions.

Nous ne revinuies à Berlin qu'au mois de janvier. Mon père resta tout l'hiver dans un grand état d'abaltement et sa convalescence fut très lenle.

Mes |)arents, de plus en plus irrités contre mon frère, n'en recevaient presque j)lus de nouvelles; mais ils apprirent |)ar d'autres que, toujours très occupé de Aime de Alontmorency, il ne quittait presque plus Hambourg et négligeait les devoirs de son poste. Je n'entendais j)lus parler que des plaintes auxquelles sa conduite donnait lieu. M. Stubcnrauch contribuait de son mieux à aigrir les esjirits et le comte de Schmettau était tout aussi animé contre lui. Il avait prêté à Louis, lorsqu'il était parti la seconde fois pour l'année du Rhin, afin de le tirer de ses embarras, quinze mille écus. Mon frère, toujours de plus en plus dérangé dans ses affaires, payait irrégulièrement les intérêts, très hauts, auxquels le Comte avait prêté son

154 CHAPITRE Vil

ament; ci au Vivu de les adoucir, M. de Schmellau poussa autant qu'il put mes parents à taire des démarches auprès du Roi et surtout au|)rès de M. de Zasirow (alors aide de camp général) pour l'engager à mettre Louis à la forteresse. Le Comte était convaincu de la nécessité de cette mesure, seul moyen de le corriger de ses inconséquences.

Au lieu de traiter toute sa conduite comme une folie de jeune lioumie, captivé par une ])assion violente, on affecta de lui attribuer des raisons politiques et révolutionnaires pour vivre à Hambourg.

Le Roi, depuis son règne, n'avait pas vu Louis. 11 ne voulait pas commencer par un acte de sévérité envers lui. Toutes les démarches du comte de Schmettau furent donc inutiles. I)'aj)rès son conseil, on résolut de s'adresser au duc de Brunswick, comme général-commandant; je redoublai alors mes instances pour engager mon frère à quitter Hambourg sans différer; je lui envoyai même un de mes gens pour l'y déterminer. Tout fut ijuitile; Louis crut que le Roi avait trop d'amitié pour lui pour user de sévérité; aussi le Roi s'y refusait-il toujours; mais enfin les représentations de nu^s parents triomphèrent. Le duc de Brunswick, à leur réquisition, fil rapport au Roi de l'absence de Louis à son poste et, à la demande de mes parents, le colonel de Massenbach partit |)Our Hambourg avec ordre, s'il y trouvait Louis, de l'enmencr à Magdebourg. M. de Massenbach avait un grand attachement pour mon frère; il m'avertit que si Louis n'était pas à Hambourg, sa connnission étant finie, il reviendrait sur ses pas. J'eus encore le temps d'avertir mon frère, mais mes soins restèrent iiui-

tiles. Louis n'écoulait plus ni la raison, ni mon amitié. M. de Massenbacli le trouva établi à Hambourg, lui remit la lettre du Roi, qui lui ordonnait de se rendre à IMaydebourg et de ne jdus quitter cette forteresse sans sa permission.

Mon frère fut au désespoir; mais il fallut partir et se séparer pour toujours de celle qu'il adorait.

M. de Massenbach me prévint de l'arrestation de I^ouis, qui, inal;|ré la douleur du premier moment, avait repris son empire sur lui-même, en ajoutant qu'il était fort irrité contre toute sa Aimille. M. de Massenbadi fut lui-même persuade que la j)lus grande partie des rapports faits contre mon frère étaient des faussetés et des calomnies.

M. de Alassenbacb disait encore qu'il était indispensable (pu* mon père fit un airangement pour tirer Louis de ses embarras d'argent, ses dettes s'anmioncelaut de mois en mois; il insistait pour que j'en fisse la représentation à mon père; mais après ce qui venait de se passer, je n'osai guère m'avancer sur ce sujet. La pensée de savoir Louis tranquille momentanément me rassura un peu.

Depuis longtemps, nous devions donner un bal à la Reine; mon mari le lui avait promis. Ce bal eut lieu en février, pour le mardi gras, et devint la fête la plus brillante de la saison, tellement on y mit de l'empressement. Le |)rince d'Angleterre arrangea, avec plusieurs Polonais et mon frère Auguste, un quadrille de Cosaques magnifique, un autre des femmes de Tippoo-Sahib fut représenté par des liommes énormes. On les amena voilés devant la Reine. Lorsque les voiles furent levés, on s'amusa beaucoup de leurs figures ridicules. Six ou huit autres qua-

drilles ciiicnl ('«jalcmenl le plus grand succès. \V illiclui y j)arut en ramoneur. Il était ainsi infiniment drôle et gentil.

Celle soirée |)assée, toutes mes inquiétudes pour Louis recommeueèrenl. AI. de Massenbacii m'avait apporté une longue lellre de mon frère qui reconnaissait avec une tendre amitié les soins que j'avais pris pour lui éviter les désagréments qu'il avait éprouvés. Il convenait de ses torts, mais il était extrêmement aigri contre ses parents et contre le Roi qui avait cédé à leurs instances. Je tâchai dans ma réponse de lui faire sentir que les mesures prises par sa famille contre lui étaient comme la suite de ses proj)res fautes envers elle. Il n'en était point exempt et avait le cœur trop l)on |)our ne pas le comprendre.

Jamais on n'a vu pardonner avec une noblesse plus parfaite les offenses réelles que tant de personnes avaient eues envers Louis; une preuve de regret et un témoignage d'amitié auquel il pouvait croire suffisaient à son cœur pour effacer jusqu'au souvenir des griefs qu'il avait ressentis. Aussi, un mot de bonté de ses parents avait le pouvoir de le calmer dans les moments de la plus vive agitation; jamais je ne l'ai vu résister à la douceur et à nue expression bienveillante; et si mes |)arents (surtout ma mère) avaient voulu user de leur empire et ne point préférer une sévérité qui numquait entièrement son but, ils se seraient épargnés bien des peines et à mon frère aussi.

Louis désira, à la suite de notre correspondance, se réconcilier avec ses ])arents et avoir une entrevue avec eux. Ma mère le voidut bien. Au fond, la déuiarclie à laquelle le comte de Sclimeltau l'avait entraînée répugnait

à son cœur. Ma mère ôtait vive dans ses expressions, par emportement, mais elle ne Tétait pas par principe ou par dureté. Son cœur était bon et ses torts étaient presque toujours l'ouvrage de ceux auxquels elle accordait trop facilement sa confiance.

Les re|)réscntations du colonel de Massenbacli à mon père pour mettre ordre aux affaires de Louis furent sans effet. Alon père le charjjca de parler à M. Slubeuraucli qui lui répondit avec la mysticité d'un oracle. Le résultat lut qu'on ne devait s'occuper ni de payer ses dettes, ni d'augmenter ses revenus. Ces derniers étaient, pourtant, tellement modiques qu'il était impossible qu'ils pussent suffire à ses dépenses nécessaires; et mon père fut extrêmement mécontent de \[. de Masscnbacb.

Celui-ci le lut à son tour du comte de Scbmettau, qu'on mêla aussi dans ces discussions.

Enfin, avec la permission du Roi, Louis obtint de venir, pour quelques jours, incognito, à Berlin. 11 nous avait quittés, un an auparavant. Une entrevue le réconcilia enfin avec ma mère et Louis se sentit très heureux d'être avec nous. Ma mère se chargea de prévenir mon père et d'obtenir qu'il vit mon frère. Cette réconciliation se fit encore attendre.

Mon père conservait de longs ressentiments et ma mère put alors se convaincre qu'il était plus lacile de lui donner de fâcheuses impressions que de les effacer ensuite. 11 finit pourtant par céder à ses instances, mais à condition que Louis se mariât et épousât une femme dont la fortune put fournir au paiement de ses dettes.

Ce fut la princesse Wilhelmine de Courlaiide que mon père fil nommer à Louis. J'ignore si celte idée était uniquement celle de mon père ou celle de M. Stnbcnrauch, mais elle ne vint pas de ma mère. Louis en lut étonné, mais elle ne lui déplut pas et il promit de l'épouser si, après l'avoir vue, il la trouvait agréable. Son cœur avait besoin de s'unir à une l'emme qui par sa figure et son caractère pût le fixer.

Mon j)ère informa le Roi de sa réconciliation avec Louis et lui demanda la permission de l'envoyer à Lei|)zig pour y faire la connaissance de la princesse de Courlande. Cette permission fut accordée. La Duchesse devait s'y rendre avec ses enfants et il fut résolu que Louis y serait accompagné de mon mari, pour que mon père put avoir les informations qu'il désirait.

Le prince Louis de RohanetAL d'Armfeldt se trouvaient chez la duchesse de Courlande lors de leur arrivée. La Princesse était i)eaucoup plus belle que Louis ne s'y attendaiL II lui trouva beaucoup de grâce et d'esprit et revint enchanté de son entrevue. Peu do semaines après, nous apprîmes que la princesse Wilhelmine é|)Ousait le prince de Rohan et, malheureusement, l'intérêt que mon père avait pris pour I^ouis s'évanouit alors avec la perte de ses espérances et, craignant qu'on fit de nouvelles tentatives auprès de lui pour l'engager à s'occuper (\v^ all'aires de mon frère, il reprit avec celui-ci toute son aiu'icuue froideur, comme son ancienne indifférence.

Louis (Icvail retournera Magdcbourg. Ses chevaux qu'il avait fait venir étaient déjà repartis, lorsqu'on l'avertit

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que, chemin faisant, l'écurie où ils avaient passe la nuit avait pris feu et que ses chevaux, de la plus grande beauté, avaient péri. On n'en sauva que deux.

Tantde chagrins et de désagréments successifs influèrent sur la santé de mon frère; il prit une crise de bile qui le rendit, durant plusieurs jours, sérieusement malade. Mon oncle Henri, qui était alors à Berlin, lui témoigna un intérêt très tendre, lui fit un cadeau j)our Tachât de nouveaux chevaux, lui promit de s'occu])er de l'arrangement de ses affaires et d'engager mon père à y contribuer.

Le Prince exprima aussi le désir de demander au Roi de nonniier mon frère coadjnteur de Magdebourg, dont mon oncle était prévôt (J).

Aies parents ne firent rien pour mon frère. L'intérêt que le prince Henri lui portait diminua celui de ma mère pour lui; elle craignait que sa faveur put être nuisible à Auguste, qui était toujours l'objet de ses in(piiétudcs. Elle se j)ersuada cependant bientôt que celui-ci ne balancerait jamais liOnis dans la |)rédilection du Prince.

Louis partit pour ALagdebourg au mois de juin et moi au mois de juillet pour Carlsbad, que Heim m'avait prescrit. J'emmenai avec moi mes deux fils, ainsi que Pauline Néale. Je retrouvai à Dresde plusieurs personnes de notre société de Berlin et nous visitâmes ensemble la galerie et

(1) Une destination civile avait été sul)stitiiée ù la destination relij![ieuse dans les Mens dont les protestants s'emparèrent par la sécularisation. Les riciics prél)endes des fondations laites par les catholiques en Prusse et en Saxe passèreiil alors à des chanoines lai([iies, non)més par le gouvernement, qui touclient encore aujourd'hui les renies de ces fonds inamovibles.

tous les environs de la ville. Mme de Ber<j (i) s'y amusa même si bien, qu'elle se décida à nous accompajjner jusqu'à 'l'eplilz.

Le soir même du jour oîi nous y arrivâmes, le prince de Li<|ne, |)ère de la princesse Clary, dont le mari était propriétaire de Teplitz, vint me prier de me joindre à leur cercle dans la salle où tout le monde se réunissait.

J'avais connu à S|)a le piince de Iii*{ne, dont l'esprit brillant était si souvent cité. Dans un àjje avancé, il conservait encore toute la grâce et la vivacité d'un jeune liomme. 11 y avait en ce tenq)s-là beaucou|) de monde à Tej)litz; je trouvai la famille Clary aussi prévenante qu'agréable. Us mirent tant d'empressement à nous engager de rester, que nous nous décidâmes à ajouter quelques jours à notre séjour.

Le cbemin qui mène à Carlsbad m'enchanta, le site sauvage de cette ville, son vallon étroit entre ces montagnes si rapprochées et si boisées, tout me parut ravissant,

La surprise agréable de l'arrivée de la princesse Radziwilt avec ses fdles nous rendit le séjour à Carlsbad encoïc meilleur que nous nous y étions attendus. Mon mari fut très heureux de revoir les siens et la Princesse lut enchantée de faire la connaissance de mes petits garçons.

11 y avait infiniment de monde à Carlsbad; outre quelques iamilles polonaises de la connaissance de mon

(Ij Amie de la reine Louise.

mari, nous y trouvâmes beaucoup d'Anglais et M. de Cobenzl, ancien ambassadeur d'Autricbe à Saint-Pétersbourg, homme fort aimable.

Ma belle-sœur Angélique était devenue beaucoup plus jolie depuis que je ne l'avais vue. Sa figure si noble, si belle, si touchante, avait de grands succès. Rose était bonne, originale et très aimable pour son âge. Sa mère la gâtait beaucou]).

La cure de Carlsbad n'apportant aucune amélioration à ma santé, on me conseilla de retourner à Teplitz, oii ma belle-mère avec ses filles se décidèrent de nous suivre. La description que je leur en avais faite et nos rapports avec la famille Clary tentèrent la Princesse.

Nous fûmes, en effet, reçus avec une amabilité toute particulière par la famille. Le jeune comte Clary fut dès le premier jour enchanté de la beauté d'Angélique. La duchesse de Courlande, que j'avais revue à Carlsbad, resta avec nous quelques jours, avant de se rendre dans ses terres de Lœbichau, où devait se faire le mariage de sa troisième fille, Jeanne, avec le duc d'Acerenza, frère du prince de Belmonte, Italien protégé par la reine de Xaples. La Duchesse était accompagnée par toute sa famille et par M. d'Armieldt.

M. d'Armfeldt avait été l'ami et le favori du feu roi de Suède. Il n'accompagnait pas Gustave III dans le temps où nous connûmes le Roi; mais il savait mon attachement pour lui et son penchant pour moi. Nous en parlâmes beaucoup ensemble et il me conta que le Roi avait eu un moment l'idée de renvoyer la Reine pour me demander en

mariage. Il avait alors charge AI. d'Arnifeldt de regarder dans les Archives si pareil événement était déjà arrivé en Suède et si aucune loi ne s'y opposait.

M. d'Armfeldt réussit à m'intéresser par sa conversation; il était aimable, avait de l'esprit, de l'adresse, une belle figure, son regard était perçant; il parlait avec facilité, mais avec un accent suédois désagréable.

L'impression qu'Angélique avait faite sur le jeune comte Clary et l'empressement de toute la famille pour nous donnèrent l'idée qu'un mariage pourrait s'arranger entre eux; mais nous dûmes y renoncer, ayant appris qu'Angélique avait un ancien attachement dans le cœur pour le prince Constantin Czartoryski.

Nous revînmes par Dresde, oii tous les douloureux souvenirs de Christine se réveillèrent j)our la princesse Radziwilt. Nous partîmes tous enseml)le ])our Nieborow, en prenant le chemin de la Lusace et de la Silésie. Je trouvai peu de changement à Nieborou ; on y vivait fort gaiement, j'accompagnais souvent ma belle-mère en Arcadie, qui était plus splendide que jamais. On était occupé d'y bâtir une cha|)elle où la Princesse avait l'intention de déposer le cercueil de Christine, resté jusqu'alors dans l'église de Nieborou.

Toute la famille partit pour Varsovie ; le général Kœller y avait remplace le vieux Wendessen comme gouverneur, et avait su, par son usage du monde et la confiance qu'inspirait son caractère, se concilier l'estime et l'affection des Polonais. Il nie donna une fête charmante, dont la comtesse Séverin Potocka fil les honneurs. Elle était une des

nOO-lSOl 1G3

plus aimables Polonaises que j'aie connues. Mme Séverin avait quatre filles, dont la plus jeune était belle, les autres sympatliiques.

Un jour que nous étions à dîner chez ma belle-mère, on annonça Constantin Czartoryski. La Princesse le retint; il n'eut des yeux que pour Angélique et je pus me rendre compte des sentiments qui régnaient dans leurs cœurs.

Nous ne fûmes de retour à Bcllevuc que vers la fin de novembre. Louis était à Rheinsberg auprès de mon oncle, qui avait obtenu pour mon frère la place de coadjuteur de la prévôté (1) de Alagdebourg et avait demandé au Roi de le garder près de lui un temps illimité. Louis s'y plaisait beaucoup; musicien passionné, il trouvait dans la chapelle du Prince toutes les ressources désirables, y faisait exécuter ses compositions et développait de plus en plus un talent distingué qui eut faille bonheur d'un artiste.

La grande-duchesse Hélène de Russie [2) qui venait d'épouser le prince héréditaire de Mecklembourg arriva à Berlin au mois de janvier. Elle fut reçue avec toute la distinction due à sa naissance. Proche parente de ma mère (par l'Impératrice sa mère), nous mîmes encore plus d'empressement à l'accueillir que le reste de la fcmiillc. La Grande- Duchesse était remarquablement belle, mais sa figure manquait de vivacité.

fl) Jusqu'cu 1680 Magdeboiirg fut évèclié catholique. Sécularisé, on l'attacha comme duché héréditaire à Brandenhourg, noyau de la Alonarchie prussienne.

(2) Fille de l'empereur Paul de Russie. Mariée à l'âge de quinze ans, cette Princesse mourut peu d'années après de la poitrine. Par sa mère, elle était la propre petite-nièce de la princesse Ferdinand de Prusse.

Le 17 janvier, je partis pour Rlieinsberg, afin d'y célébrer la fêle du prince Henri. Antoine désirant chasser en chemin, je devais le rejoindre. Au moment oii nos gens traversaient la place Guillaume pour charger nos voitures, ils entendirent des cris d'enfant répétés. Une de mes femmes, til'aide d'une lanterne, alla voir ce qui causait ces cris. En clicrchant, elle trouva une caisse placée au coitt de la rue, recouverte d'une toile cirée. Elle nous l'apporta.

Mon mari, qui était sur le point de partir, ouvrit la caisse et y trouva une petite fille venant de naître. On voyait qu'aucun soin ne lui avait été donné; les langes qui l'entouraient étaient des restes de robes, de garnitures et de rubans qui ne paraissaient point avoir appartenu à une femme du peuple. Sous sa tête, nous trouvâmes trois doubles louis enveloppés d'un papier, mais sans un mot susceptible de donner quelque éclaircissement sur sa naissance. Sans l'heureux hasard de notre départ, cette pauvre petite créature aurait certainement péri de froid. Des cordes tenaient encore à la caisse et prouvaient qu'on avait été obligé de la descendre par la fenêtre.

Le triste sort de cette enfant nous intéressa vivement, et nous résolûmes de l'élever avec les nôtres (1).

Pauline Néale nous accompagna à Rheinsbcrg, où notre arrivée fit grand plaisir à mon oncle. I)('|)uis sa brouille avec le Roi et avec le comte de Haugwitz, beaucoup de personnes croyaient prudent et |)olitique de s'éh)igner de lui et de le négliger.

(1) Le sort de cette enfant est resté inconnu; les papiers de la princesse Louise ne fournissant sur elle aucun renseignement.

m; Mil, IMUXCK ItK l'KUSSK KKKUK IIK l'KKllKUU; I.K GHAM)

IVssinrà IUH.inslKM;;,.arl.'lVi.uv An.oinr Ha.l.iu.tt

Je le trouvai parfaitement aimable pour Louis, charmé de le voir content à Rheinsberg et très satisfait de ses dispositions.

Après quinze jours, nous repartîmes pour Berlin, me séparant avec peine de Louis et de mon oncle. J'entendais avec tant d'intérêt causer le Prince ! Il racontait ses souvenirs avec une excellente mémoire. Il avait vécu dans des temps si importants et avait été chargé de si grandes affaires que les récits qu'il me faisait de son enfance et de sa jeunesse, pendant les premières années du règne de Frédéric II, me captivaient toujours également.

Les matinées étaient presque entièrement occupées par ces conversations. Le Prince venait chez moi à onze heures et souvent ne me quittait qu'à une heure et faisait alors sa toilette pour le dîner.

Cette toilette était très recherchée, quoique son costume n'eût pas changé depuis le temps où il avait été pour la dernière fois à Paris, il conservait toutes les modes de son époque et aurait voulu que nous en fissions autant. Tous les jours, il s'affligeait de me voir sans paniers, sans poudre, sans talons.

J'étais cependant très en faveur auprès du Prince. Il me parlait souvent des dispositions qu'il comptait faire de sa fortune, me disait chaque fois : a Pour vous, ma petite, je vous laisserai un souvenir, mais pas d'argent : il n^en faut pas aux femmes, elles dépensent tout cela en chiffons. ■>■> Un jour, j'osai lui faire l'observation que toute la famille était dans les mêmes principes que lui, et que mon père, quoiqu'il me préférât assurément à mes frères,

m'avait dit plusieurs fois que c'était à eux qu'il léguerait biens et capitaux et que je n'aurais que des rentes, taudis qu'il était très important pour mes enfants que j'eusse quelque chose à leur laisser un jour; mais, ajoutai-je : « C'est une gram/e injustice que mes frères sentiront comme moi^ et Je tacherai de m^ arranger avec eux. Je consentirai à nn revenu plus modiciue., s'ils me laissent un fonds dont je pourrai disposer pour mes descendants. »

A notre retour à Berlin, je retrouvai notre petite fille adoptive. Elle avait beaucoup prospéré et nous la fîmes baptiser en lui donnant le nom de Malvina S. v. IL, puisque ces deux lettres se trouvaient marquées sur les toiles qui l'avaient enveloppée.

Toutes les recherches que la police fit sur son compte ne nous donnèrent aucun éclaircissement.

Louis était revenu à Berlin pour les revues. Il y avait commandé les troupes, avait extrêmement satisfait le Roi par son zèle et son activité et devait aller à Magdebourg, oïl le Roi et la Reine assisteraient à des exercices militaires. Il était de nouveau très bien avec les Majestés, pas mal avec son père, assez en faveur auprès de ma mère, toujours chéri de mon oncle. En aucun temps, il ne régna autant d'harmonie dans la famille.

Ma santé était encore mauvaise et nous partîmes |)0iir Teplitz en passant par Dresde, oii nous nous arrêtâmes quelques jours. Nos matinées se passaient à la galerie, nos a])rès-midi en courses dans les environs de la ville et nos soirées dans le cercle de nos connaissances. Nous ne manquâmes pas la messe du dimanche dont la nmsique est si

belle clans la grande église. Elle m'y intéressait aussi par le spectacle de cette Cour dont les coutumes et les usages rappelaient tellement le siècle passé qu'on croyait le voir dans une lanterne magique.

Partis de grand matin de Dresde, nous descendîmes le Geiersberg par un temps superbe. Le soleil éclairait le vallon, Mariaschein, le Sclilossberg; Teplitz enfin se découvrit à notre vue et ce fut avec joie que nous revîmes cette pittoresque contrée.

Notre maison était commode et située à l'entrée du jardin du prince Clary. Il vint avec toute sa i'amille nous saluer à notre arrivée. Le prince de Ligne se présenta aussi et lut de suite frappé de la beauté de ma petite Loulou. Elle était en effet remarquablement belle; ses yeux étaient plus grands que sa bouclie. Ils avaient une expression si douce, qu'ils lui donnaient une figure d'ange.

Peu après mon arrivée, j'appris que le prince Henri, qui avait été assez incommodé, venait à Teplitz, dont les eaux lui étaient ordonnées.

Il arriva en effet au bout de quelques jours, avec M. de La Rocbc-Aymon. Notre présence lui fut agréable. Il me traitait avec beaucoup de bontés, en avait aussi pour mes enfants; quoiqu'il ne les aimât pas en général, il en avait pourtant beaucoup pour les miens et je me convainquis de plus en plus que, malgré son air imposant, il possédait des qualités fort attacbantes, ainsi qu'une sensibilité que l'opinion publique lui refusait. J'en ai vu des preuves touchantes, lorsqu'il s'agissait d'aider, d'obliger, de con-

168 CHAPITRE Vil

soler des personnes qui lui ])araissaient dignes d'intérèl.

Notre séjour à Teplitz fut très gai, grâce à la société charmante et intéressante qui nous entourait. Beaucoup de dames russes, plusieurs élégantes Viennoises animaient notre milieu. Les parties de campagne, les courses dans les montagnes, les ruines qui se trouvent à leurs sommets et tous les souvenirs de Gustave-Adolphe, de la guerre de Trente ans, où cette partie de la Bohème l'ut entièrement dévastée, m'intéressèrent extrêmement.

Nous allâmes pour quelques jours au château d'Eisenberg chez le prince Lobkowitz, bon et excellent homme. Il ne s'occupait que de musique, de chasse et de spectacle. La Princesse était une femme douce et active, entourée d'une nombreuse famille. Le Prince, malgré un accident à la jambe, qui l'obligeait à marcher sur des béquilles, était un homme des plus prévenants et des plus laborieux.

Le prince Henri ])artit au commencement de se|)tembre pour Rheinsberg. Mon propre départ fut un vrai chagrin ; je m'étais sincèrement attachée aux excellents Clary et je les quittai avec un grand regret. Le prince de Ligne et le comte Clary nous accompagnèrent jusqu'à Dresde; voyage que nous limes en bateau.

En passant par Pilnitz, on nous a|)|)ril qu'il élail trop tard pour gagner Dresde le môme jour, aucune gondole ne devant débaïquer au port, hors celle de l'Electeur. Nous étions en train de nous lamenter lorsque mon mari imagina déjouer de la guitare, près des fenêtres du Château. La curiosité amena les Altesses aux fenêtres; on

s'informa qui étaient ces voyageurs; un chambellan de la Cour, Polonais que nous connaissions, nous reconnut. 11 raconta notre embarras au prince Antoine de Saxe, qui eut la bonté de nous procurer la gondole de l'Électeur. Cette gondole, tout éclairée et conduite par ses gens, nous procura une entrée triomphale à Dresde.

Rentrés directement à Bellevue, nous y pass<àmes quatre semaines très paisiblement. Au mois de novembre, le prince Henri traversa Berlin, en revenant de W usterhausen. Il y était attaché par les souvenirs de son enfance et du temps qu'il y avait vécu avec le Roi son père. Deux fois par an, il visitait ce vieux château qu'il avait fait remeubler, comme il était sous le règne de Frédéric-Guillaume I",

A peine revenus à Berlin, au mois de décembre, nous eûmes la nouvelle que le Prince était tombé sérieusement malade. Il eut une espèce de coup d'apoplexie qui fit craindre de tristes suites. Ma santé ne me permit pas alors d'aller, selon mon désir, à Rheinsberg, car le 5 février naquit ma fille Hélène.

Louis était de retour de Alagdebourg et venait fréquemment me voir. La princesse RadziwiH m'écrivait souvent. Elle me disait que Constantin Czartoryski était arrivé à Saint-Pétersbourg; elle racontait que l'Empereur (1) venait la voir souvent, et qu'elle réunissait le soir chez elle une société très agréable. Une autre lettre vint bientôt m'apprendre que Constantin Czartoryski avait

(1) L'empereur Paul. '• .

no CHAl'ITRE vil

renouvelé les propositions qu'il avait faites quelques années plus tôt à ma belle-sœur Angélique, que celle-ci l'aimait, et que, désirant elle-même vivement ce mariage, elle espérait qu'il se conclurait bientôt.

La Reine partit pour la Prusse et Varsovie. Alon mari y alla à la même époque, voulant assister au mariage de sa sœur Angélique, qui fut célébré après la visite du Roi et de la Reine à Nieborow.

Comme il en avait l'habitude, le prince Radzivilt fit de grandes difficultés à la famille Czartoryski, mais le ])rince (Jonslantin était enfin parvenu à les vaincre. La Princesse, sa mère, arriva aussi ;i Nieborow; quoique très fâchée de celte union, elle parut la conclure avec un tendre intérêt pour AngéHque.

Toujours ingénieuse à s'exprimer, on cita de nouveau tout ce qu'elle avait fait et dit à cette occasion. Elle fit même à Angélique des cadeaux, qui étaient comme des monuments de sa longue amitié pour la princesse RadziwiH.

Malgré cette amitié tendre que la Princesse-Générale professait pour la princesse Radziwitt, elle avait été depuis sa jeunesse en rivalité avec elle. La beauté de celle-ci, son esprit original, son étourderie même, l'avaient presque toujours emporté sur l'esprit, rinstriiclion et ramabilité de la princesse Czartoryska. Cette dernière en conservait dans le fond de son cœur un ressentiment qu'elle cachait par les témoignages les plus exaltes de tendresse et d'amitié.

La princesse Radziuili, d'un abandon dans le caractère et d'une franchise souvent imprudente, était touchée

des caresses de la Princesse-Générale, s'en croyait aimée et s'indignait naturellement, dans les occasions oii elle demandait des preuves réelles de son attachement, de ne rencontrer que de la froideur.

C'est ainsi qu'elle avait mis tant d'obstacles au mariage de son fils, car elle ne supportait pas que la fille de la princesse RadziwiH fît le mariage le plus avantageux qu'il y eût en Pologne.

Mon mari suivit sa sœur à Pulawy ; je regrettai de ne pas^ être avec lui.

Nous partîmes à la fin de juin pour Rlieinsberg, où le prince Henri avait infiniment de monde.

Il se plaignait beaucoup de sa santé. Il me dit même que, peu de temps avant mon arrivée, il avait eu une nouvelle attaque. Sa langue avait été embarrassée pendant plusieurs jours et je devais, selon lui, m'apercevoir que sa bouche était encore tirée. Je l'assurai du contraire; car, en effet, il ne restait aucune trace de ce fâcheux accident; mais il inc paraissait très préoccupé et me répéta plusieurs fois : « J'aime les attaques qui finissent protuptement; mais je ne me soucie pas de celles qui ne font faire que la grimace et je ne reu.v pas qu'on m'appelle l'imbécile de Blieinsberg. "

Quoique le médecin ne conservât aucun doute sur la nature des accidents que le Prince avait eus, sa tête n'en avait nullement souffert; jamais sa mémoire n'avait été meilleure, jamais je ne l'ai vu plus aimable, plus occupé des personnes qu'il avait rassemblés autour de lui, et jamais les matinées que, selon son habitude, il passait chez moi, ne m'ont paru plus agréables.

Les souvenirs de sou eufauce, ceux de sa première jeunesse, les singularités de son père, les premiers temps du règne de Frédéric II, étaient des sujets que mon oncle racontait avec une originalité d'esprit et une gaieté très amusantes. Je me rappelle qu'un des derniers jours il me conta qu'il vit son père encore la veille de sa mort. Il s'était lait transporter dans Tappartement du prince Henri et de mon père, tous deux malades de la rougeole. Ses fils savaient dans quel danger il se trouvait et le Roi parlait de sa fin avec beaucoup de fermeté.

Malgré cela, le prince Henri, qui craignait son père, lui dit par embarras, au moment oii il quittait sa chambre sur la chaise roulante dans laquelle il cheminait d'une pièce à l'autre : ^J' espère que mon cher père sera bientôt rétabli. -^ Le Roi se retourna et, regardant son fils avec un air sévère, lui dit : ^. Ich sehe er ist iind bleibt ein Xarr (1 ) . ^i

Ce fut le dernier congé et la parole qu'il entendit du Roi son père, qui s'éteignit le lendemain matin (2).

De suite après sa mort, la Reine, sa mère, et le nouveau Roi (3) partirent pour Berlin avec le reste de la famille. Le prince Henri et mon père, trop malades encore, restèrent k Potsdam, mais la Reine, leur mère, vint les voir avant de monter en voiture. L'escalier qui menait à leur appartement était sombre ; son deuil et ses coiffes rempêchant de distinguer les objets, elle appela quelqu'un pour lui donner le bras. On obéit à ses ordres, et lorsque la porte

(1) De rallemand : ■- Je rois qu'il est et restera toujours un imbécile, a

(2) Frédéric-Guillaume I*"^ mourut le -30 mars 1740.

(3) Frédéric II.

de la chambre du prince Henri s'ouvrit, le j^rand jour découvrit à la Reine qu'elle était conduite ])ar Morgenstern, le fou de la Cour, dont le costume grotesque contrastait singulièrement avec les longs voiles de la Reine. L'entrevue fut ainsi plus gaie que les circonstances ne l'auraient fait supposer.

Le Prince était fort occupé du tombeau qu'il faisait élever pour lui-même, au milieu du jardin. Il en bâtait la bâtisse avec une inquiétude toute singulière, et un malin, il m'obligea d'y aller avec lui. Ce tonibeau, très petit et très simple, était une pyramide tronquée d'une assez luauvaise architecture. Le Prince me dit : ^^ J'ai ordonné qu'on me place ici; mah je veux qu'on me tourne le visage du coté du Château, pour voir ce qui s'y passe après ma mort. «

J'étais peinée de cette conversation, le Prince s'en aperçut et en plaisanta avec beaucoup de calme. 11 me parla de ses intentions favorables pour Louis, des arrangements avantageux qu'il avait pris en sa faveur et ne cessa de me faire envisager le moment de sa mort comme très prochain.

Il me parla aussi de ses Mémoires qu'il était occupé d'écrire, me mena dans son cabinet, oii je vis plusieurs cahiers tous tracés de sa main : « J'en suis à la cinquième année de la guerre de Sept ans, me dit-il; j'espère, si je puis, m'en occuper avec suite comme dans ces derniers temps, achever encore cette entreprise. »

Nous quittâmes mon oncle le 18 juillet. Pendant la dernière soirée, au moment du souper, il s'approcha de moi pour prendre congé; j'eus le pressentiment que c'était la

174 CHAPITRE Vil

dernière fois que je voyais un oncle pour lequel je conserverai, toute ma vie, autant de resj)ect que de reconnaissance.

Peu de jours après notre retour à Bellevue, Royer nous écrivit que le Prince n'était nullement bien, et le 29 juillet, un envoyé nous apporta les nouvelles les plus alarmantes; cependant le Prince conservait sa pleine connaissance et ne se croyait pas en danj^er. Toutefois, une estafette, qui suivit le 2 août, nous détermina à partir sans différer, Louis, Auguste et moi. A la tombée de la nuit, nous rencontrâmes, dans un village où nous cliangions de chevaux, AI. de Jagow, aide de camp du Roi, qu'il envoyait à Rlieinsberg pour avoir des nouvelles du Prince.

Nous y arrivâmes à cinq heures du matin ; Royer nous reçut à la descente de la voiture. Sa figure décomposée nous dit assez qu'il ne restait aucun espoir.

Louis entra dans la chambre du Prince, sans être vu, car il n'était pas sans connaissance. Il trouva ses traits si changés qu'il ne voulut pas me laisser pénétrer plus près.

Le Prince avait eu une dernière attaque le l"aoùt; il perdit la parole et fut si mal que le médecin ne crut pas qu'il passerait la journée. Mon oncle avait expressément défendu de lui donner de l'émélique, s'il |)renait une attaque d'apoplexie, même si on était j)ersuadé de le sauver par ce moyen, puisque, disait-il, «/e ne veux pas vivre imbécile » .

Malgré cet ordre, le médecin crut de son devoir de ftiire tout ce qui dépendait de lui pour prolonger la vie du Prince. 11 prépara un émétique, y ajouta des drogues qui, à ce qu'il supposait, tromperaient le Prince sur la nature du

remède. On l'avait couché sur une chaise longue, près de la cheminée ; le docteur lui apporta la médecine. Le Prince n'avait pas retrouve la parole, mais il avait toute sa lucidité; il prit la tasse qu'on lui présenta, l'examina avec attention, fixa son médecin avec un air sévère et jeta la tasse dans la cheminée. Il fallait encore une grande force de caractère, à soixante-quinze ans, pour refuser le seul remède qui pouvait prolonger l'existence.

Depuis ce moment, le Prince s'affaihHt d'heure en heure. Il donnait des marques touchantes d'amitié et de reconnaissance à ceux qui l'entouraient de leurs soins. Il ne prenait presque plus rien, mais il ne semblait pas souffrir.

Le 3, au matin, lorsque le jour parut, il fit signe qu'on lui ouvrit le rideau; un de ses gens lui dit : a La journée sera belle. » Il fit un geste avec sa main, comme pour dire : a Elle ne le seta pas pour mol. 55 A huit heures, il s'endormit sans douleurs et sans angoisses. Louis était au chevet de son lit, caché par le rideau; M. de La Rochc- Aymon, Royer et son frère se trouvaient dans la chambre.

Lorsque je vis Louis en sortir avec Royer, je compris que tout était fini et je donnai des larmes bien sincères à la mémoire du grand homme qui venait d'expirer et qui avait toujours été pour moi le meilleur des parents.

Sa mort était une perte douloureuse pour tous ceux qui dépendaient de lui. Aussi, ce fut une désolation générale, tant parmi les gens du Prince que parmi les pauvres de Rheinsberg, qui n'existaient que par lui. Toutes les semaines, le Prince faisait distribuer du pain et de l'argent aux plus nécessiteux.

Le matin même de sa mort était le jour où la distribution devait avoir lieu. Tous ces malheureux étaient rassemblés sous les fenêtres du mourant. Lorsque mon frère, en sortant, leur apprit qu'il n'était plus, ce furent des cris de désespoir. Louis lui-même fut violemment énui; il pleurait beaucoup cet oncle qui l'avait tant aimé et auquel il devait tant de reconnaissance.

M. de La Roche-Aymon partit immédiatement pour Berlin, afin d'y porter une lettre que le Prince avait encore écrite au Roi pour sa fête, qui était ce même jour, 3 août. Mon oncle l'avait chargé de la lui remettre, la veille du jour où le Prince fut atteint de sa dernière attaque d'apoplexie.

Les scellés furent posés sur les appartements et les meubles du Prince en présence de mes frères, après avoir (selon l'ordre que mon oncle avait donné plusieurs fois aux Messieurs de sa Cour) retiré de sa table à écrire un papier cacheté sur lequel était écrit : « Il faut ouvrir ce jyapier immédiatement après ma mort. ^■>

Ce papier fort touchant, dont je conserve la copie (1),

(1) Voici cette pièce :

(iCtte dispositiou contient ma dernière volonté, la(|uelle doit être snivie iniinédiatenient après ma mort.

1" J'invite tous les Messieurs, qui me sont restés attachés jusqu'à l'instant de ma mort, d'être présents aux scellés que mon Secrétaire infime et Conseiller de la chambre, Le Uauld, doit poser sur les portes et autres objets (pie je vais indiquer ;

2" C'est en présence du Bailly, qui doit dresser l'acte de l'exécution de ma dernière volonté, lecjuel acte sera signé par les Messieurs assistants, par le Secri'tairc inlinu; Le lîaidd et le Conseiller des hàliments Steinert. (iCt acte d(' pri-voyance di; ma ])art est uni([ueuietit pour éviter tout désagrément à ceux que l'on pourrait chayriner, ou rechercher après ma mort.

3" On me laissera sur la place, soit au lit, soit siu" une chaise, jusqu'à

contenail des ordres les plus détaillés sur la manière dont il voulait être enterré. Il défendait toute cérémonie, récla-

ce que ma mort soit bien constatée, mais dans cette incertiliule même, l'on mettra les scellés sur les bureaux et les commodes de la cbambrc où j'aurai accompli le dernier acte de ma vie.

4" On mettra d'abord les scellés sur les portes d'entrée de la cbambre, des tableaux du côté de la chambre où j'avais coutume d'écrire. En haut, on scellera en dehors de la porte d'entrée par laquelle on passe pour aller dans la tour; on scellera encore celle ([ui conduit à la cour.

5" Lorsque ma mort sera bien constatée, on mettra mon corps sur un simple lit de camp, qu'on placera dans le salon vert orné de coquilles. Je ne veux pas que mes domestiques soient incommodés pour me faire une grande toilette. On me mettra le plus ancien de mes uniformes, puisque l'usage le veut. Si mes jambes sont enflées, on coupera les bottes; il suffit qu'elles aillent, comme il convient à un mort de les porter. A moins qu'il n'arrive quelqu'un (jni prenne un vrai intérêt à ma perte, d'ailleurs, je ne veux point servir au spectacle hideux et dégoûtant d'être montré au public.

6" On scellera d'abord la |)orte d'entrée de la salle verte (|ui conduit à ma chambre à coucher, on scellera également celle qui conduit dans cettiî chambre |)ar le |)elit salon où sont placés les bustes et les tableaux, ainsi que celle ([ui conduit de cette chambre à un cabinet où j'avais coutume d'écrire.

"7" On scellera en bas, dans l'appartement où j'ai logé, toutes les portes, à commencer par celles de ma garde-robe, dont les armoires doivent être scellées les premières, l'viisuite les portes du cabinet où je m'habillais, celles de ma chambre à coucher, celles de la galerie et du cabinet bleu. Toutes ces chambres resteront sous le scellé jusqu'au moment où mes exécuteurs testamentaires en feront la levée.

8" Je prie le comte de La Rochc-Aymon d'envoyer tout de suite une estafette au directeur de la Chambre de Grunenthal, avec injonction de mettre les scellés sur toutes les chambres de mon appartement à mon palais de Derlin en y employant les formes usitées. Ce scellé ne sera été que par mes exécuteurs testamentaires.

9" Le comte de Rœder doit aller annoncer ma mort au Roi, en lui disant que le comte de La Roche-Aymon étant chargé de mes dernières volontés à l'égard de mon enterrement, aurait, après, une commission particulière et un effet à lui remettre de ma part. Il lui dira ([ue cette disposition, dont il prendra copie, demandait d'être enterré à Rheinsberg, que la même volonté existait dans mon testament, duquel je le priais de faire incessamment l'ouverture; que mon caveau était décent, que j'avais fait moi-même

niait le cercueil le plus simple et ne permettait aucune des étiquettes reçues pour les Princes du sang. Il fixait

une t'piluphc pour être taillée sur une pierre qui, le jour de mon enterrement, doit encore être placée devant l'ouverture du caveau.

10" Je ne veux autour de mon cercueil ni flambeaux, ni lumières. On le fermera, après m'y avoir placé, d'abord qu'il sera fait, et ne veux rester sur terre (ju'autant qu'il faut, poiu- assurer (jue ma mort est certaine.

11" Mon corps sera porté imnK'diatement après ma moi-t dans la salle verte aux co(|uilIes, et lorsque le cercueil sera fait à Berlin, ou à Kheiusberfj, on m'y placera de la manière dont je l'ai dit.

12" Lu seul homme doit veiller le corps pour que les ciiats elles chiens ne l'cnfameut point; je ne veux point qu'après ma mort on soit tourmenté, en veillant un être inanimé. Point de cordon, point de fanfreluche ni dedans, ni dessus le cercueil.

13° ho. comte Rœder se fera donner h" cordon de l'Aifjle noir avec la plaque brodée, pour le remettre au Roi ; il se fera donner la ciiaîne de l'Ordre de Saint-.^ndré pour la remettre au Ministre des affaires étrangères, qui la renverra en lliissie. Quant à la croix et à la plaque de l'Ordre du Si'rapiiin, il faut la faire travailler, pour (]ue cela soit envoyé eu Suède. La chaîne de l'Ordre de Saint-.André est entre les mains des ('conseillers de mes domaines. Il ne faut rien autre pour la Russie; cette chaîne désigne que l'on est chevalier de tous les Ordres.

14° Le jour de mon enterrement fixé, il se ferade joiu-, à midi, si c'est en hiver, à 4 ou 5 heures si c'est en été. Point d'autres bruits; mes domestiques porteront mon corps, par l'escalier, passant eu bas par le salon de marbre jaune à la demeure de ma dissolution cpii n'est pas loin. Sitôt que h; cercueil y sera placé, la |)ierre de taille (pie J'ai lait yraver sera placée devant la porte et affermie par le Conseiller des bàliments, Steinert, ('ela étant fait, tout est dit, je n'appartiens pins à ren)|)ire des vivants.

1,")" .le |)rie le comte de La Roche-Aymon, après (pu- rues funérailles auront été faites, de rasseml)ler dans un(; pièce du château les Messieurs qui m'ont assisté jusqu'à ma mort, en y joignant le Secrétaire intime Le Rauld et le Conseiller des bâtiments Steinert. .le témoigne d'abord ma reconnaissanc(^ au comte de La Hoche-Aymon, pour h; tendre attachement qu'il a eu pour moi pendant tout le temps (|ue j'ai eu le bonheur de l'avoir près de moi. Je; le prie de dire à ces Messieurs (pie je meurs reconnaissant, (pie je les prie de se proléger mutuellement pendant leur vie; c'est la jjreuve la plus grande tpi'ils pourront donner au monde (pie mon souvenir n'est point effacé de leur mémoire. Je souhaite que le

la manière dont les scellés devaient être poses sur son bureau et le moment où son testament devait être ouvert. Il rassurait ses cavaliers et ses gens sur leur sort, les remerciait de leur attachement, les priait de rester amis, de se soutenir les uns les autres et ordonnait à AI. de La Roche-Aymon de partir aussitôt après sa mort pour porter au Roi son épce et, en même temps,

comte (]e La Roclie-Aymon rasscmblo mes valrts de chanibrf , les cuisiniers, les musiciens, les laquais de la chambre, (ju'il ait pour moi la complaisance de les remercier pour les services qu'ils m'ont rendus : de dire aux laquais, ensuite, que je suis reconnaissant pour leurs services, et de dire, au premier commis jusqu'au dernier de ceux qui ont été chez moi, que j'avais laissé un testament, dans lequel j'avais laissé des souvenirs en argent, ou en effets ; que lorsque le Roi l'aurait ouvert, chacun saurait ce que mon amitié ou la reconnaissance lui laisse. Mais, qu'il était naturel sans mésestimer personne, (jue j'aie cru, d'après mes lumières, connaître ceux qui étaient Irancs et sincères, et avaient l'attachement le plus vrai pour moi; qu'ainsi, ayant favorisé les uns plus que les autres, j'avais rempli ce sentiment de mon cœur : que, n'ayant (ju'une partie de mes biens à ma disposition, je n'avais pas même pu faire plus qu'on ne trouverait, mais que je sollicitais tout le monde d'être content, de ne voir dans ce qu'ils recevraient que le bien que je souhaite à tous, et que je mourrais dans l'espérance que ce serait la plus grande preuve d'attachement qu'ils donneraient à mes cendres, si personne ne récriminait sur le plus ou le moins de distributions (|ue j'ai faites dans mon testament. En outre, j'ai recommandé au Roi et à mes héritiers ceux qui m'ont servi, ne doutant pas que cet acte de ma dernière volonté ne soit rempli.

L'épéc que je portais pendant la guerre de Sept ans sera mise entre les mains du comte de La Roche-Aymon ; je le prie d'aller trouver le Roi, d'abord après mon enterrement, de l'assurer de mes derniers vœux pour lui et pour l'Ktat, de lui remettre mon épée, en le priant, en mon nom, de la faire conserver comme un souvenir de la fidélité constante avec laquelle j'avais servi l'Etat.

Voili le dernier acte de ma vie terminé : adieu pour toujours !

(L.-S.) EuKUKRic, He.vri, Loris.

XoTA. — Cet acte est (ht 26 férrier 1802, remis dans une enceloppe dont le dessus ordonnait de l'ouvrir incontinent après son décès.

une lellre qui se trouvait incluse dans ses dispositions.

Mon frère Louis partit avec M. de La Roche-Aymon pour porter à mon père, à Bellevue, La triste nouvelle. Auguste et moi, nous restâmes à Rheinsberg pour Fenterrement de mon oncle, qui devait avoir lieu le quatrième jour après sa mort. Le 0 août fut fixé pour les funérailles.^ Louis me dit à son retour que le Roi avait été très affecté de la mort du Prince et très touché de sa lettre. Louis était revenu très mécontent de sa mère ; le baron de Geertz l'avait instruit qu'elle avait chargé j\L d'Alvensleben de prévenir le Roi que, selon toute apparence, le prince Henri avait disposé de fiefs comme ^ allodiaux pour les donner à Louis et on cherchait à engager le Roi de casser un testament, qui était en opposition avec les statuts de famille et avec les intérêts du Roi, ou du moins d'annuler cet article. Les serviteurs du Roi, naturellement disposés à diminuer la fortune de la branche avantagée par le testament de Frédéric-Guillaume I", saisirent avec empressement l'occasion que leur offrait l'aveuglement de ma mère> Toutes ces nouvelles achevèrent de me bouleverser et je tremblai devant tous les désagréments qui se pré])araient pour nous.

A quatre licuresde l'après-midi eut lieu l'enterrement de mon oncle. Tout se fit exactement d'a|)rès ses ordres; son. simple cercueil n'était orné que d'une couronne de lauriers que j'y avais placée. Ses gens le portaient; mesfrères, les cavaliers, les officiers de sa maison suivaient. C'est ainsi qu'on le déposa dans le monument qu'il avait.

fait élever. On referma la porte par la pierre sur laquelle était gravée l'épitaphe qu'il avait laite lui-même (1) ; mais comme l'intérieur n'était point entièrement achevé,

(i) Voici cette épitaplic composée par le prince Henri : nous la donnons telle qu'il l'a écrite avec l'ortliograplie de son temps.

JKTTK l'AR SA KAISSAXCK DA\'S I.KS TOLRBILI,0\S DE VAl.YE FUIIKE

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