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Pour comprendre le dessin de Carrière, il faut avoir regardé ces albums à couverture grise, manié ces feuilles volantes — lettres de faire part, prospectus — qui traînent sur la table de l’atelier, encombrent les tiroirs, s’accumulent dans les cartons, ces « pensers », comme eût dit Watteau, ces pensers du matin et du soir, de toutes les heures de loisirs studieux, où il prépare les œuvres qui prolongent sa vie dans les images qu’elle crée. Ces innombrables croquis au crayon noir, à la sanguine sont les notes rapides où se traduit sa passion d’observateur infatigable. Carrière sait voir ce que nous ne voyons plus à force de le voir, il garde l’étonnement de l’enfant qui rajeunit le spectacle du monde; la vie n’est jamais pour lui quelque chose de banal, d’effacé, elle reste quelque chose d’inconnu, d’inédit, l’objet d’une perpétuelle surprise; il en aime tous les gestes, il l’épie en ces instants où, livrée à son propre entraînement, elle se révèle dans sa vérité, où, libre de tout artifice et de toute contrainte, elle reprend la fraîcheur et comme la nouveauté des choses éternelles. Il saisit d’un œil sûr ces aspects fugitifs de l’être, il les fixe d’une main prompte et passionnée. Ces croquis ne sont que des émotions et des mouvements, une suite de visions rapides où brusquement s’évoquent les très simples images dont la suite compose une existence humaine. Vous y trouverez dans leur franchise tous ces mouvements qui, d’abord instinctifs, accordent la mère et l’enfant jusqu’à en faire un seul être en deux personnes, puis peu à peu les rapprochent par un amour où déjà entrent la conscience et la volonté : une tête se penche dans un élan de tendresse, deux visages se rencontrent dans un baiser, l’enfant s’est endormi dans le berceau des bras maternels; autour de la grande table, sous l’orbe de la lampe, se presse le cercle de famille;
résumés en quelques accents, tous les gestes de la vie sont là, ceux de la joie, de la douleur, de l’inquiétude, de la vague rêverie, ceux des humbles occupations domestiques, et ceux aussi des objets familiers qui ont leur langage, parce qu’ils ont leur esprit.
Des mains sans nombre couvrent ces feuillets, vivantes, expressives ; « ces mains, qu’il a délimitées et modelées en quelques coups de crayon, on peut les placer auprès des mains les plus célèbres racontées par les croquis les plus impeccables. Carrière les voit vraiment douées d’une existence spéciale et révélatrices de caractères. Il dit par elles les volontés et les mollesses, les énergies de l’action, les abandons hautains des indifférents, les défaites des résignés. Il en voit de gracieuses, de nobles, d’infiniment touchantes... Il caresse de toute sa délicatesse, des mains potelées d’enfant, des mains fines et rêveuses de femmes. Il est saisi d’un respect attendri devant des mains de vieillesse au repos d’un long travail (').
Rappelez-vous, dans le Christ en croix, le geste émouvant de la mère, les mains pâles portées à la bouche dont elles compriment le sanglot. L’homme juste a été crucifié, comme il convient, comme tant d’autres, après lui et en son nom, seront torturés et brûlés pour le même crime : sur le fond, dont les ténèbres se confondent avec le ciel, la terre, les monuments des hommes, le corps du crucifié pesant sur les mains que les clous déchirent, se construit d’une pâle lumière; le visage noyé dans l’ombre, mais le front s’éclaire, dit la sérénité de celui qui, sachant la sottise
(*) Gustave Geffroy. La Vie Artistique, ire série, p. 33. «Ah ! des mains, ah, la main ! ce morceau de l’être, qui dit et raconte tant de choses en lui ! des mains, il y en a là, dans les tiroirs, des brassées, — et toujours en la surprise de toute leur éloquente mimique. Car Carrière est un dessinateur passionné de la main, comme l’ont été Watteau et Gavarni. » (E. de Goncourt. Préface de La Vie Artistique, ire série, p. 12).
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et la méchanceté, a choisi de mourir pour ce qui doit être plus fort quelles. Auprès de la croix basse qui en le dressant de toute sa hauteur laisse le juste au niveau des hommes, la mère, debout, dans ses vêtements noirs, porte à son visage ses mains croisées par un geste où se marquent la stupeur et la désolation de celle qui ne veut rien savoir que l’immense douleur qui l’accable. Dans le rapprochement de ces deux êtres tient le meilleur de l’humanité : la nature se continue, s’achève par la pensée, la mère par le fils, 1 instinctif dévouement par le sacrifice volontaire.
Là-dessus, n’imaginez pas la calligraphie nette et patiente d’un professeur de pensionnat, un contour sec, sans déviation; la ligne mobile frémit, remue, se jette dans la direction du mouvement avec une sorte d’emportement ; la forme n’est pas scrupuleusement observée, elle est pliée à toutes les exigences du sentiment, réduite parfois à ri 'être que le thème expressif, l’arabesque émouvante, dont la vérité idéale porte la nature au delà d’elle-même. La forme de 1 arbre dépend des souffles qui l’agitent; elle varie, selon qu’il ondule sous la caresse de la brise, qu’il se courbe tout entier, tronc et feuillage, dans le sens du vent qui le frappe, ou qu’il oscille en tous sens aux chocs contrariés d’un souffle de tempête ; ainsi, en ces croquis, se tourmente la forme humaine battue de tous les vents de 1 esprit ('). Ces notes, prises par l’artiste au jour le jour, montrent sa curiosité infatigable, l’acuité de son observation, l’ardeur et la sûreté de sa main, ce qu’a de passionné et de réfléchi son émotion devant la nature et devant la vie.
Carrière n’a pas l’œil analytique : il ne construit pas la
m « Insistez sur les traits dominant du modèle, disait Ingres lui-même, exprimez-les fortement, poussez-les, s’il le faut, jusqu’à la caricature, je dis caricature afin de mieux faire sentir 1 importance d’un principe si juste. »
forme de traits raccordés, il l’embrasse d’un regard comme la courbe d’un dessin ornemental ; en présence d’une grappe de raisins, il voit la grappe et non les grains, le tout avant les accidents qui en précisent la vision d’ensemble. S’il note l’attitude d’un enfant, qui, le soir, s’est endormi sur la table, la tête dans ses bras, il ne décompose pas l’image, il la voit toute à la fois comme un fruit, une fleur ; il découvre d’abord la ligne générale qui comprend toutes les autres lignes, il 1 établit et y subordonne le reste; il va de la main, saisie dans la loi de la forme, aux doigts qui l’achèvent; s’il regarde une mère allaitant son enfant, il ne distingue pas deux êtres qu’un hasard rapproche, il aperçoit l’unité de l’arabesque qui, de ces deux êtres, que traverse un même sentiment, pour un instant compose une forme unique et comme naturelle. Rien n’est plus propre à montrer ce qu’il y a dans l’esprit de Carrière d original, d individuel, d’incommunicable parfois, que ces synthèses hardies où la forme simplifiée, par le sentiment, n en est plus que le signe expressif ; mais, jusque dans ces audaces, vous trouverez le souci de la loi, la recherche de 1 essentiel, le goût de la vérité profonde, l’intelligence qui domine la réalité à force de la comprendre.
Si ces croquis ont parfois leur intérêt en eux-mêmes, ils ne sont que des notes, des documents, les éléments patiemment amassés de l’œuvre qui en donnera le sens véritable. Carrière n’est ni un nerveux, ni un agité; il est robuste, de tempérament rassis, plein de sens; il aime l’universel; il est convaincu qu’il y a dans les choses une logique souveraine que la pensée doit accepter librement comme sa propre loi. Le même amour de la vérité qui fait passer dans ses croquis le frémissement et les palpitations de la vie, 1 attache aux lois réelles que les accidents dissimulent sans s y soustraire. S’il est vrai que la forme, à parler strictement,
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n’existe pas, qu’instrument de la vie, toujours modifié par les mouvements de la passion et de la volonté, elle se présente sous un nombre infini d’aspects, il n’est pas moins vrai que, sous tous ces aspects, elle se retrouve et se reconnaît. Si variées que soient les attitudes que lui impose l’esprit, le corps est une machine, il a ses pièces articulées, dont le nombre, la structure et les rapports définissent avec une inexorable rigueur les limites entre lesquelles il peut être transformé par l’action.
Carrière est trop sincère et trop réfléchi pour s’en tenir à l’apparence, pour peindre d’un corps ce qu’en saisit d’abord un œil superficiel et prompt ; il est préoccupé avant tout de ce qui explique ce qu’on voit, de ce qui détermine les plans, les creux et les reliefs, des masses solides, des substructions osseuses; le corps sans poids ni profondeur n’est plus qu’un fantôme incapable de vie. « J’ai remarqué chez Vélazquez, me disait-il un jour, plus encore peut-être chez le Vinci, que les traits du visage, les yeux, le nez, la bouche sont préparés par ce qui les entoure, par l’arcade sourcilière, les pommettes, les mâchoires; ils ne seraient pas là, on les devinerait. Ces traits sont comme un sommet, on y arrive par ce qui y mène; isolés, ils perdent leur sens, n’étant pas attendus comme dans la nature. Les imbéciles qui se jettent sur les yeux, le nez, la bouche, sont des gens qui veulent ouvrir les fenêtres avant d’avoir élevé le mur. » Carrière n’est pas de ces architectes chimériques : il établit d’abord les dessous solides, la charpente osseuse; il dresse le front, derrière lequel se passent tant de choses, sculpte son relief et ses bosses; il construit l’arcade sourcilière, les pommettes, l’arête du nez, l’os des mâchoires; sur ces fortes assises, lentement édifiées par les ancêtres et qui trahissent du caractère ce qui ne change pas, il tend les muscles mobiles que
toute émotion met en jeu, les paupières, les joues, les ailes du nez, les lèvres, toutes ces parties frémissantes au moindre choc, qui disent tout à la fois le sentiment momentané par leurs contractions passagères et la destinée parleurs habitudes.
C’est surtout dans ces préparations au brun, dans les portraits qu’il se plaît à modeler de son libre pinceau avec l’ombre et la lumière, que Carrière révèle son art de faire sentir, dans le masque en relief, les dessous résistants, de relier la construction savante à l’expression morale. Étudiez encore les lithographies où il a représenté quelques hommes célèbres de ce temps. Pâle, émergeant du fond sans violence, la tête d’Alphonse Daudet garde dans sa mélancolie l’élégance de sa forme heureuse; Verlaine, dans une clarté dorée, étale sa face paradoxale, où l’homme et la bête se mêlent si curieusement; le crâne chauve, le front très haut mais serré aux tempes et comme soudé trop vite, la fente des yeux bridés, sans paupières, que l’orbite écrase, le nez camus, la pommette saillante que l’ombre souligne, la bouche devinée sous la grosse moustache aux poils jaunis; la construction forte garde l’inachevé de l’enfance, et, par son manque d’ordre, de symétrie, trahit l’âme trouble, multiple, qui livra le poète tour à tour ou « parallèlement » à l’erreur et au repentir.
La lithographie d’Henri Rochefort n’est pas d’une facture aussi simple; l’exécution, inquiète, tourmentée, comme discordante, se plie au caractère du modèle. Carrière a peint le pamphlétaire, l’homme de combat, qui, d’instinct, adapte au milieu démocratique, les traditions des grands seigneurs qui tenaient campagne contre les gens du roi et faisaient les routes peu sûres.
Tout autre est la belle image du sculpteur Rodin; la construction savante distingue et relie les plans du visage; l’arcade sourcilière puissante, d’où se détache l’arête du nez
toute émotion met en jeu, les paupières, les pu;-, du nez, les lèvres, toutes ces parties frémissantes .;u choc, qui disent tout à la fois le sentiment menu m-n leurs contractions passagères et la destinée parleurs ha C’est surtout dans ces préparations au brun, d portraits qu’il se plaît à modeler de son libre pinceau l’ombre et la lumière, que Carrière révèle son art de ; sentir, dans le masque en relief, les dessous résistants relier la construction savante à l’expression morale I.tud;< encore les lithographies où il a représenté quelque. - Itou ■ célèbres de ce temps. Pâle, émergeant du fond sui la tête d’Alphonse Daudet garde dans sa melm gance de sa forme heureuse; Verlaine, dans une sia! t -, étale sa face paradoxale, où l'homme et la beu curieusement; le crâne chauve, le front très aux tempes et comme soudé trop vite, bridés, sans paupières, que l’orbite - : < pommette saillante que l’ombre soi h:
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