‹ Quarante fac-similés d'après Eugène Carrière gravés pour la vente de l'atelier du maître, Hôtel Drouot, 8 juin 1906Chapitre 13 sur 15 · XL1V · texte numérisé non relu

XL1V

8o, 8 1 - LES JEUNES FILLES PENSIVES

i-.pi subtil et profond de Carrière, tout d’aboru pris pji un groupe d’élite, a vu progressivement ie or-! libre ■ >< : Jmirateurs grandir jusqu’à devenir légion.

n ont appris peu à peu à regarder • tut U.!''. .1 ■■ phi- sc contenter d’un coup d’œil

distrait pour pion mie toise et .1 ne plus s’en détourner ind prétexte que la technique du peintre

diffère de celles auxquelles nos yeux sont habitués.

Iniquité qui condamne les novateurs à ces jugements sommaires de la foule que révisent, heureusement, quelques libres esprits.

Or, regasder une œuvn de Carrière avec t'aliuttiou quelle mérite, c'est la comprendre, c’est i aimer, cet •-.» être épris jusqu à i obsession — et si jamais un grand artisù- • •• co-opn- . • e\pi:que avec une émouvante sineéüU u . une claire éloquence par quelques-uns, c’est bien celuici, n’en déplaise à Degas qui, dans une boutade célèbre, affirme que « la littérature explique la peinture sans la comprendre ».

En contemplation devant une de ces mcrvei’tm; tètes d’expression qui constituent le summum de l’.m dc Carrière, et comme l'aboutissement logique de son génie, un raffiné d art me disait : « Devant une belle œuvre, j’ai

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plaisir, d’habitude, à détailler mon admiration et à essayer de la faire partager aux autres par des mots.

« Ici, en présence d’une de ces œuvres si prenantes qu’on ne saurait s’en détacher, je sens naître en moi tout un monde de pensées qui semblent jaillir de « l’invisible » et de « l’inexprimable » — pourtant exprimés sur la toile.

« On comprend à merveille, on est ému jusqu’au fond de l’âme, on voudrait traduire cette émotion par des mots qui n’aient jamais servi — et l’on se tait. »

Devant une magnifique œuvre d’art, le silence est peut-être le mode le plus complet de l’admiration.

On n’entre pas comme on veut dans son œuvre.

Tout y est concentré, recueilli et subtil. C’est un art de méditatif et de penseur, non d’amuseur public. Il ne travaille pas pour les foules, mais pour lui. Le gain lui est indifférent, et le succès. Il a creusé son sillon lentement, à l’écart. Il a connu jadis, comme tout homme qui exerce par inclination naturelle un métier, la joie de peindre pour peindre. Il a consacré la première partie de son existence à des recherches où rien de ce qui le caractérise aujourd’hui ne s’annonçait, où son ambition n’allait pas plus loin que le morceau. Le premier devoir, en effet, d’un artiste est de

conquérir l’habileté dans la pratique de son art. Le pianiste, à ses débuts, se fait des doigts, pour n’être. arrêté plus tard, quand il interprétera un morceau, par aucune difficulté de mécanisme. Il en est de même du peintre.

Avant d’interpréter, avant d’exprimer son sentiment personnel sur la vie, il tend, de tout son effort, à la traduire dans le détail avec exactitude, à la rendre avec souplesse, avec force et avec de beaux effets de couleur, dans des morceaux bien enlevés. C’est à ce dur labeur, qui trouve sa récompense en lui-même, que Carrière a employé, comme tant d’autres, ses années de jeunesse.

Les travaux par lesquels il s’est signalé au cours de cette période de début l’avaient mis en vedette. C’étaient de petites scènes de genre, dont les motifs étaient tirés de sa vie familiale, des natures mortes, des études de nu, des portraits. Ces morceaux sans prétention, non sans art, plaisaient par le ragoût de leurs tons, par la délicatesse mêlée d’énergie de leur facture, par la distinction, naïvement raffinée, de l’arrangement. L’artiste, en s’y bornant, eût capté le succès. Sa peinture avait des amateurs ; elle en eût recruté tous les jours davantage. D’autres se seraient contentés, en exploitant leur marque, de faire prospérer doucement leur négoce. Carrière ne vit là qu’un point de départ et tourna le dos, délibérément, à la foule.

Mille raisons l’y poussaient, toutes déterminantes. Son cerveau avait des besoins impérieux. Son éducation première ayant été négligée, il en avait comblé les trous, un à un, par des lectures réfléchies, par des conversations sérieuses, entre intimes, et cette habitude de se replier ainsi sur lui-même, de se concentrer pour mieux s’expliquer le pourquoi et le comment des choses 1 avait conduit à méditer longuement sur la vie, à la dégager, pour en trouver le sens caché, du

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