‹ Quarante fac-similés d'après Eugène Carrière gravés pour la vente de l'atelier du maître, Hôtel Drouot, 8 juin 1906Chapitre 2 sur 15 · JEUNE FILLE AVEC RUBAN DANS LES CHEVEUX · texte numérisé non relu

JEUNE FILLE AVEC RUBAN DANS LES CHEVEUX

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Mars 1906.

Un des peintres les plus originaux et un des plus profonds artistes de notre époque, Eugène Carrière, vient de mourir dans des circonstances particulièrement douloureuses, d’une atrocité spéciale. Ah ! que la gloire se paye cher ! Cet homme qui était admiré de tout ce qu’il y a de raffiné dans notre pays, de tout ce qu’il y a d’informé dans les pays civilisés, ce penseur que l’on consultait, cet homme éblouissant de bonne humeur et de force, que l’on aimait approcher, ce peintre un peu mystérieux, mais très puissant, qui livrait au bout de quelques minutes d’examen attentif, toute sa belle, sa noble et grave conception de la vie, a été saisi en pleine gloire, traîtreusement, à la gorge, pour la deuxième fois, par la mort, qu’il ne craignait point, étant un sage, mais qui semblait, elle, lui en vouloir, se sentant méprisée par lui, puisque ses œuvres vivront.

Déjà, il y a trois ans, Eugène Carrière, opéré avec un merveilleux dévouement par le savant chirurgien Faure, assisté pieusement de notre confrère le docteur Élie Faure, et sous l’attentive surveillance de 1 illustre Metchnikoff, avait échappé à la plus cruelle fin. Pendant ces trois années encore il fut merveilleux d’activité et d’inspiration... Et puis

la récidive redoutée, inévitable, que l’on espérait enfin éviter, se produisit. On sait le reste ; — et on dit ce mot qui signifie tout : « C’est la vie ! »...

Il faut avoir suivi attentivement l’évolution de cet homme exceptionnel, la marche constante de cet artiste pensant, pour bien comprendre la place que le peintre occupe et l'exemple que le combattant a donné. Il faut, pour connaître tout ce que cette œuvre contient de volonté et d’amour, avoir vu cette modeste, vaillante et gaie vie familiale des débuts, dans l’impasse Hélène, quand il n’y avait pas beaucoup de sous à la maison pour nourrir les petits (qui étaient les ravissants et émouvants modèles) ; quand Carrière se trouvait tout heureux de vendre dix ou quinze louis à Devillez ou à Jean Dolent quelque belle peinture aujourd’hui inappréciable. Que de choses délicates et vraies sortirent alors de ce pinceau qui était trempé dans les gris teintés de Velâzquez, sans que le débutant connût l’ancêtre, mais uniquement par affinités de tempéraments et de génies!

Le Portrait de Deville le bon et attentif sculpteur belge, et les Dévideuses commencèrent auprès des regarderas avisés la réputation d’Eugène Carrière. Vinrent ensuite le Premier voile, cette belle œuvre qui est maintenant au musée d’Avignon; puis l’étonnante Maternité qui est l’orgueil de la collection Moreau-Nélaton. La belle, aimante et pénétrante peinture ! Quelle matière suave et riche ! Quel merveilleux et touchant enlacement de lignes ! Quelle intensité de sentiment vrai, d’amour maternel et d’amour enfantin !

Puis vinrent encore cette Famille et ce Baiser maternel qui sont au Luxembourg (j’allais par inadvertance écrire au Louvre); puis des chefs-d’œuvre coulèrent, on peut dire à torrents. Ce fut l’exposition inoubliée de chez Goupil, boulevard Montmartre, par l’initiative avisée et entraînante

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de Maurice Joyant; puis l’exposition inoubliable de chez Bernheim Jeune il y a trois ans. On vit là le grand dessinateur et le grand peintre ; le portraitiste des sentiments inaltérables qui font la raison et la consolation de la vie et le raconteur des visages humains, beaux à voir (même s’ils sont laids) lorsqu’ils reflètent l’intelligence et trahissent la bonté. Jean Dolent, Gabriel Séailles, Metchnikoff, Anatole France, Reclus, Concourt, Alphonse Daudet, Clemenceau, Verlaine, Rochefort, Gorodischze; quantité de femmes gracieuses, d’enfants choyés, d’hommes dévorés d’idéal, prirent place dans cette galerie exceptionnelle...

C’est, hélas! quand la mort donne l’occasion de jeter un coup d’œil en arrière que la grandeur de tels hommes apparaît. Le portraitiste, le peintre des intimités humaines, des enfances bégayantes et si éloquentes, l’interprète attentif qui ne fit aucune concession en vue du succès et à qui le succès vint malgré cela ou plutôt à cause de cela, a laissé une œuvre variée et énorme. Elle subsistera malgré les critiques passionnées qui en furent faites aux heures de bataille. Ces critiques, en somme, se bornèrent à reprocher à l’artiste de ne s’être pas attaché à rendre le relief et la couleur propre des choses. Mais ce sont des éléments dont il est également permis au peintre de tenir compte ou de faire l’élimination. Sans cela, on pourrait reprocher aux eaux-fortes de Rembrandt et aux dessins de Prud’hon de n’être pas coloriés. Que dis-je? Nous admirons tel Ribera enfumé, tel Velâzquez uniquement vêtu d’argent, qui n’ont guère plus de couleur que les œuvres de Carrière. En art, la couleur souvent s’altère et s’évapore : le sentiment seul persiste. L’on vantait, lorsqu’elle parut aux yeux, l’incarnat des joues et la pulpe de fleur des lèvres de la Joconde...

Mais voilà Carrière disparu. Il ne sera plus discuté.

Mais ceux qui furent ses amis, ceux qui le virent faire la conquête de la célébrité, la conquête plus belle encore de sa pensée et des moyens expressifs de son rêve, ceux qui le virent lutter et triompher naguère par la santé et la bonne humeur (la santé la plus traîtresse et la bonne humeur réservée à une fin inhumaine), en garderont au cœur une grande tristesse. Quant à ceux qui viendront après nous, ou qui ne connurent point cet homme exceptionnel, exempts de cette amertume, ils puiseront dans son œuvre de hautes émotions, un profond amour de l’être humain et un grand espoir dans la pensée et dans la beauté.

Le Figaro.

Parmi les paroles de Carrière recueillies par Jean Dolent :

— Ce n’est pas l’art pour l’art qui est méprisable, c’est le métier pour le métier.

— Eugène Carrière à Puvis de Chavannes : — Je vois, vous regardez le ciel et le ruisseau.

— Oui.

— Corot, c’est la symphonie de la vision.

— La vérité est une découverte.

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