‹ Quarante fac-similés d'après Eugène Carrière gravés pour la vente de l'atelier du maître, Hôtel Drouot, 8 juin 1906Chapitre 7 sur 15 · JJI3 3MU31 - £ E (3130.33) MA9U3 UA · texte numérisé non relu

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nouvelles de son état qui lui étaient demandées, il se hâtait de reprendre contact avec l’existence du dehors, jugeant les événements, affirmant nettement sa pensée à propos de tous les événements qui chaque jour agitent le monde. Sur la révolution de Russie, sur la politique, sur la misère sociale, sur l’art, il avait le même diagnostic certain qu’aux jours passés.

IÎ garda ainsi jusqu’à son dernier soupir sa magnifique lucidité, son implacable sens du réel, et aussi son touchant amour de la vie, de la vie telle quelle est, de ses duretés, de ses peines cruelles, qu’il acceptait avec la conscience la plus haute, l’esprit le plus résigné. Son livre de chevet, sans cesse ouvert et lu à toute page, était un Marc- Aurèle. Ce grand artiste communiquait à travers le temps avec l’empereur philosophe qui a écrit, sur la douleur soumise à l’esprit, des pages qui auront la même durée que l’humanité pensante.

Grand artiste, il le fut, et il le restera. Il avait entrepris, tout naturellement, de fixer sur ses toiles le poème de la vie, et ce poème, il l’avait pris à son commencement, c’est à dire à l’enfance. La nécessité fit que l’artiste, après les premiers tâtonnements de la jeunesse, chercha les modèles de son art auprès de lui : sa femme, ses enfants. Ce fut ainsi qu’il devint instinctivement le peintre de la vérité, en s’emparant de la réalité immédiate, celle qui était à lui. Carrière a développé le thème du premier âge en une série d’œuvres de la plus grande beauté picturale, et aussi de la plus haute valeur savante et philosophique, car tout se confond ici pour s’offrir aux méditations des esprits les plus divers. Il est certain que ces images des premiers mouvements instinctifs et des premières expressions vagues de l’enfance composent d’ elles-mêmes un traité de la forma-

tion de la chair et de la pensée qui n’est pas sans analogie avec le chapitre de X Intelligence où Taine a étudié, de même, le phénomène de la vie par la formation du langage et de la mémoire. Carrière a voulu cette vérité de la vie, avec sa saveur animale, sa poussée violente, sa volonté obscure, son essor vers la lumière. Les faces d’enfants, les mouvements des mains, l’agitation des corps, disent ce désir avec une rare puissance. Et la grâce est là, incluse, avec le reste. Regardez, et vous la verrez.

Puissance et grâce se sont développées par une suite d’œuvres qui a été, pour Carrière, la continuation logique de l’existence. Ce ne fut même pas un parallélisme : on voit, aujourd’hui, plus nettement que jamais, que pour lui, l’art et la vie se confondaient en une même vision, en un même sentiment. On voit grandir les enfants de ses premières toiles, ils deviennent le jeune garçon, les fillettes, les jeunes filles, les femmes des dernières œuvres, et il se trouve que, par cette histoire d’un groupe familial, l’artiste écrit, du point où il l’aperçoit, une histoire humaine. Par là, il se rattache aux grands peintres qui ont prolongé la vie de ceux qui les entouraient, mais il ne se rattache pas aux peintres qui transposaient la réalité, qui costumaient leurs personnages et les faisaient paraître au centre de mises en scènes ingénues ou théâtrales. Il est de ceux qui ne voulaient rien entre eux et la réalité, qui trouvaient cette réalité suffisamment belle, mystérieuse et grandiose pour vouloir l’exprimer telle qu’ils l’apercevaient.

Il fut ainsi lorsqu’il devint le portraitiste incomparable qu’il a été, un évocateur du dedans par le dehors, de la pensée par la forme. Il semble que la matière des portraits de Carrière soit d’une substance vivante où il y a de la spiritualité. Les fronts pensent, les yeux voient, les bouches

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