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CHAPITRE IX

EN se rendant à Pétersbourg Galitzine avait l'intention de descendre à l'hôtel Démonte, sur le quai de Mojka, près du pont de la Police. Il n'était pas allé à son appartement de la maison Bauer, près du pont des Blanchisseuses, d'abord parce que cet appartement n'avait pas été nettoyé de tout l'été, son unique domestique — un vieux valet de chambre — étant en vacances dans son village, ensuite parce qu'il craignait les espions. Il savait par Ryliev qu'il était surveillé.

Mais lorsque la diligence amenant de Moscou nos trois voyageurs se fut arrêtée chez Nathalia Kirillovna Rjewskaïa et que Galitzine, après avoir remis entre les mains de cette dernière madame Tolytcheva et sa fille, voulut prendre congé et se rendre à l'hôtel, la vieille dame ne voulut pas entendre parler de cela.

— Voyons, mon petit père. A-t-on jamais entendu dire qu'on laissait un hôte partir d'une maison honnête pour aller s'installer à l'auberge? Est-ce que tu crains de ne pas avoir assez de place? Toute la maison est vide. Habite là tant qu'il te plaira. Et puis tu n'es pas un étranger pour nous.

Après quelques minutes d'entretien, Nathalia Kirillovna se découvrit avec Galitzine une lointaine parenté.

Galitzine accepta d'autant plus volontiers qu'il pensa trouver dans la demeure de Nathaha Kirillovna une sécurité plus grande et aussi parce qu'il aimait mieux ne pas se séparer de Marinka.

La maison de madame Rjevskaïa se trouvait

sur la Fontanka près du pont d'Alartchine. L'endroit était désert. Autour de la maison il y avait un grand terrain vague et c'était seulement à l'extrémité de ce terrain que l'on apercevait des maisonnettes basses. Parfois pendant la nuit, dans l'obscurité, on entendait des cris lointains : « Au secours, au voleur I » Les gens effrayés sautaient du lit, ouvraient les fenêtres et, mettant le nez dehors, répondaient aussi énergiquement que possible : — « Nous voilà ! » — mais ils n'y allaient point et s'enfonçaient à nouveau dans leurs lits tièdes en se cachant la tête sous les couvertures.

Entourée d'un vieux jardin jadis très soigné et depuis longtemps abandonné, la maison ressemblait aux châteaux des grands seigneurs du temps de Catherine IL

Dans le grand vestibule à colonnade et à escalier de marbre les vieux serviteurs sommeillaient en tricotant des bas ou en lisant à mi-voix le livre des Psaumes. Les tentures de soie aux murs des vastes salles étaient fanées et décolorées. Les pendeloques des lustres, à la fois sombres et transparentes, pareilles à des topazes fumées, jetaient une lueur terne et, chaque fois que quelqu'un traversait la pièce, tremblaient et tintaient légèrement. D'immenses poêles hollandais en faïence bleue répandaient une forte chaleur. On faisait brûler dans toutes les chami^res une résine odorante ; un silence de mort régnait partout.

La grand'mère occupait une pièce d'angle : les peintures des murs imitaient des verdures. La chambre resseml)lait à une boutique d'antiquaire : des chiffonniers, des étagères, de petites vitrines avec des poupées en porcelaine, des guéridons à galerie de cuivre, des commodes ventrues avec des incrustations chinoises, — tout évoquait ici un autre siècle. Aux fenêtres, de petits paravents vitrés aux carreaux cou-

leur de framboise jetaient sur les visages et les objets une tendre lueur rose pareille à un continuel coucher de soleil. Près d'une des fenêtres se trouvait une cage et un perchoir destinés à un perroquet blanc à toupet jaune : Potap Potapitch.

La grand' mère était une sèche petite vieille à la figure très pâle, au teint de cire comme celui d'un mort. Il semblait qu'après avoir séjourné dans un cercueil pendant une journée elle s'était relevée et avait recommencé à vivre. Elle était toujours en grande toilette : robe de soie couleur d'acier, jabot plissé autour du cou, grand bonnet de tulle blanc orné d'une large ruche; elle avait de petites boucles artificielles et brillantes « en grappes de raisin » ; sur les épaules un mantelet de fourrure, car la vieille dame avait constamment froid. Une demi-heure avant qu'elle sortît de sa chambre, une Allemande spécialement chargée de ce soin et grasse comme un cheval de marchand s'asseyait dans son fauteuil pour lui chauffer la place.

Dans son fauteuil, en dépit d'un nombre infini de coussins brodés de laine, de soie et de perles, la grand'mère se tenait toute droite. A côté d'elle sur une petite table se trouvait une petite boîte à poudre : la vieille dame se poudrait souvent et s'essuyait ensuite avec un petit mouchoir. A ses pieds, sur un petit tabouret rond, était couché, roulé en boule, un petit bichon blanc, très méchant, Fidelka. — Dis-moi, pourquoi fais-tu tant trembler le plateau? — demandait la grand'mère à Marfouchka la servante lorsque, le matin, celle-ci lui servait le thé.

' — Fidelka me mord les pieds.

— Est-ce une raison pour secouer le plateau? — s'étonnait Nathalia Kirillovna.

Elle avait grand'peur des maladies. A la

moindre indisposition elle se mettait au lit et s'attachait aux poignets de petits linges trempés dans le vinaigre. Elle n'aimait pas qu'on lui parlât des morts. Une vieille parasite, Zakharovna, dès qu'elle apprenait la mort de quelqu'un, passait dans la chambre à coucher de la grand'mère et lui racontait la nouvelle à l'oreille.

— Tais- toi. Ne dis à personne que je le sais. Tu ne m'as rien dit, entends-tu? — lui répondait sévèrement la grand'mère.

Une fois une autre vieille parasite — elles étaient nombreuses dans la maison — mourut dans une mansarde presque au-dessus de la chambre à coucher de la grand'mère.

— Elle est morte, — chuchota Zakharovna en montrant du doigt le plafond.

— Eh bien, tais-toi !

On emporta la morte et on l'enterra en cachette. La grand'mère n'en parla même pas, comme si jamais elle n'avait existé.

Ayant vu dans sa vie beaucoup de choses, elle avait peur de tout et déplorait « que la fortune changeât trop facilement >.

— Toute notre vie n'est qu'un jeu de hasard !

Elle avait eu deux légères attaques d'apoplexie et souvent elle tombait en faiblesse ; alors elle restait des journées entières silencieuse, sans bouger, en suivant d'un regard terne le perroquet qui se balançait sur son perchoir en criant d'une voix aiguë : Potap Potapitch Potapov ! Puis elle se ranimait tout d'un coup et se rappelait sa jeunesse et le temps où elle avait été dame tl'honneur à la Cour de Catherine. Elle racontait avec de mystérieux murmures et comme une récente nouvelle que le prince Platon Zubov, « ce charmant vaurien >, avait su convaincre Sa Majesté de l'agrément de son esprit. Elle se rappelait

avec attendrissement l'affabilité de l'impératrice :

— Venait-elle seulement à remarquer que le soleil incommodait quelqu'un, elle allait elle-même à la fenêtre et tirait le rideau de sa propre main. Mais, par contre, elle ne laissait passer aucune incorrection. Le premier secrétaire de la Haute Police, Chechkowsky, reçut d'elle l'ordre d'emmener d'un bal masqué la générale Kojine qui bavardait outre mesure, de lui infliger une légère correction et de la reconduire ensuite au bal en observant toutes les règles de la bienséance.

Elle aimait aussi à parler de monsieur Fontenelle qu'elle avait rencontré à Paris avant la révolution.

— C'était un vrai philosophe : jamais il n'élevait la voix, jamais il ne se fâchait, ne pleurait ni ne riait. Une fois je lui demandai : « Monsieur Fontenelle, vous ne riez jamais? »

— « Non, me répondit-il, je n'ai jamais fait : ah, ah, ah. » Il n'avait aucun sentiment et n'aimait personne : les gens lui plaisaient et c'était tout. Une autre fois je lui demandai : « Monsieur Fontenelle, vous avez de l'estime pour moi?

— « Je vous trouve fort aimable, madame. » — • (( Et si l'on vous disait que j'ai tué quelqu'un,, le croiriez-vous? » — « J'attendrai, madame », répondit-il en souriant. C'était un vieillard robuste, il vécut plus de cent ans. Il était très intelligent. Aujourd'hui on n'en trouve plus de pareils.

Les gens du siècle nouveau avec leurs pensées mesquines et leurs vêtements étriqués ne plaisaient pas à la grand'mère.

— Lorsque je vous regarde, vous m'avez tous l'air déplumés comme si vous sortiez du bain. Petits maîtres...

F^Ue ne pouvait s'habiluer aux nouveaux pantalons larges et longs qui avaient remplacé

la culotte courte, les souliers et les bas.

— Cette mode date des sans-culotte, de ces déculottés. Dieu me pardonne, — disait-elle en grognant et en se rappelant qu'à un bal, à Moscou, le maître de la maison s'approcha d'un élégant qui, le premier, était venu en pantalon long et lui dit : « Quelle est cette plaisanterie? On t'a invité à danser et tu t'es habillé en matelot comme pour grimper aux mâts ! »

En écoutant Nina Lvovna lui raconter les nouvelles de Moscou, Xathalia Kirillovna disait en soupirant : « Depuis l'an 12 ^Moscou dégénère. Si nos ancêtres pouvaient se réveiller et jeter un seul regard sur Moscou, ils gémiraient de douleur tant elle a changé. Plus de société, plus de grands seigneurs. Oui, Moscou dégénère et d'heure en heure tout va de mal en pis. On voudrait ne voir ni entendre ce qui se passe !

Le seul hôte de Xathalia Kirillovna était le vieux Thomas Thomitch Frindine, briga- (her général du temps de Souvarof, aujourd'hui en retraite. C'était un homme de petite taille, agréable, avec de petits yeux enfantins, bleu clair comme des myosotis fanés, un menu sourire d'enfant et une voix douce et caressante. 11 était toujours habillé avec un soin extrême ; il portait une longue veste brune à la mode franvaise avec des boutons d'acier, un jabot, des manchettes, une épée au côté et une petite natte poudrée, nouée d'un ruban. Il avait probablement été jadis amoureux de la grand'mère et lui resta fidèle jusqu'à la fm de ses jours. 11 lui marquait toujours une extrême déférence et c'était seulement lorsqu'il jouait à la mouche ou à l'ombre (juc, dans l'ardeur de la partie, il se permettait quelques petites I)Iaisanleries.

— Allons, allons, mon père, assez, qu'est-ce

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que c'est qne ces plaisanteries? — - grommelait la xaeille dame.

— Eh 1 ma bonne Nathalia Kirillovna, pourquoi ne pas nous amuser un peu? la vie est brève, — répondait le vieillard avec son doux sourire.

Quand la grand'mère avait envie de sommeiller un peu, il lui lisait « les Consolations de l'Amour » ou « les Fruits de la Mélancolie à l'usage des cœurs sensibles » et, lorsqu'elle s'ennuyait, il essayait de la distraire en lui racontant une quelconque nouvelle.

— Voilà, ma bonne : on écrit dans « l'Abeille du Nord » que les Chinois dressent les singes à cueillir des fleurs de thé parce qu'ils grimpent aux branches mieux que les hommes.

— Ce sont de tes inventions, — disait la grand'mère sceptique. — Avec tes pattes de singes, je ne pourrai plus prendre de thé.

— Ca ne fait rien, ma bonne, on leur lave très proprement les pattes, à trois eaux, — répondait le vieillard pour la tranquilliser.

Parfois il se plaisait à philosopher. « Il n'est pas pour l'homme de bonheur qui ne soit absorbé par les misères plus grandes qui lui succèdent. Mais un cœur simple est toujours ouvert à la joie. Moi aussi, je suis content. Je n'ai plus aucun désir en ce monde, vraiment aucun et il n'y a pas sur terre d'homme plus heureux que moi », — disait-il en prenant une pincée de tabac dans sa tabatière d'or qu'ornait le portrait de l'empereur Paul avec cette inscription : « Il est le seul après Dieu et c'est par lui que j'existe. » Et il y avait une telle sérénité dans son sourire que l'on pouvait croire ce qu'il disait.

Il aimait à comparer le siècle passé au siècle prt-sent.

— Nos ancêtres vivaient avec moins de savoir, mais avec plus de plaisirs. Ils ne con-

naissaient pas tant de luxe, mais ils n'avaient pas non plus tant de peur et tant de tracas. Il est étonnant que les hommes ne veuillent pas vivre tranquillement et suivre les traces de leurs ancêtres. Quant à ce que verront nos fils, on n'ose y penser.

Après les réunions tumultueuses des conjurés où retentissaient les discours sur l'insurrection, le sang, la Russie embrasée par l'incendie de la sédition, Galitzine rentrait dans la vieille maison calme comme dans un rêve, dans un monde irréel. Le rêve s'évanouirait, les visions se dissiperaient et ce n'était point la peine de les regretter : il fallait tout disperser, tout détruire dans la vieille maison afin qu'il n'en restât pas pierre sur pierre. C'était pour cela même qu'il participait à l'insurrection. Il ne voulait point avoir de regrets et cependant il en avait. Il lui semblait que pour la dernière fois passaient devant lui, en le regardant dans les yeux avec une douce plainte, les douces ombres du passé.

Lorsque le 13 décembre, en revenant de chez Ryliev, il entra dans la chambre de la grand'mêre, la vieille dame était comme de coutume assise dans son fauteuil bas, près de la table aux deux bougies de cire et faisait d'interminables patiences. Le vieux Frindine lisait la Gazette de l'an dernier. Nina Lvovna tricotait une écharpe et Marinka marcjuait (Ui linge.

11 faisait très chaud dans la cliambre où l'on avait fait brûler de la résine odorante, si bien (ju'après l'air frais de la rue, Galitzine en fut un peu suffoqué. Il s'inclina pour baiser la main de la grand'mêre. Fidelka aboya et faillit lui mordre la jambe. Le perroquet qui sommeillait dans sa cage s'agita, ouvrit un œil, le regarda et nmrmura d'une voix mécontente : Polap Potapitch Potapov !

Tout était comme toujours intime, silencieux, somnolent, immobile et immuable comme dans l'éternité.

— Où es- tu encore passé? Qu'est-ce que cela signifie, mon ami : tu ne tiens pas en place et bats le pavé du matin au soir? — gronda gentiment la grand'mére.

— J'ai été chez mon oncle, le prince Alexandre Nicolaïevitch. Je lui ai présenté vos compli- Tnents, — • dit Galitzine, mentant pour se soustraire aux questions.

— C'est encore un mensonge? Il est probable que le vieux ne se souvient même plu^ de moi.

— Si, il se souvient, grand'mére. Il m'a prié de vous saluer et de vous baiser la main, — dit-il en s'inclinant derechef. Fidelka aboya.

Pendant un instant tout le monde se tut et tout devint encore plus intime, silencieux, endormant.

— Marie, cesse de t'abimer les yeux. Il ne "faut pas marquer le linge à la lumière des bougies, — dit Nina Lvovna.

Marinka fit encore quelques points, arrêta le Til, en coupa le bout avec les dents et mit de côté son ouvrage.

Sa grand'mére l'appela :

— Viens ici, ma petite flile ; comme tu es triste aujourd'hui. Ta petite figure est pâle. Serais-tu souffrante?

Elle l'embrassa et lui caressa la joue.

— Mais, bien que pâle tu es très à ton avantage aujourd'hui, — et, en s'adressant à Nina Lvovna, elle ajouta :

— Comme notre Marinka est devenue charmante I Il lui faudrait un bon fiancé, mais pas votre vieux barbon d'Akvilonof. Ne t'occupe plus des Merisiers, ma bonne, viens vivre chez moi, n'.aie pas peur île t'ennuyer avec une vieille, tu seras contente. Et je lui trouverai un vrai fiancé.

Xina Lvovna baissa silencieusement les yeux et mania plus rapidement ses aiguilles.

— Et quand tiendrez-vous votre promesse, Maria Pavlovna? — demanda Galitzine. Il voyait qu'elle était mal à l'aise et voulait l'aider à se débarrasser de la grand'mère.

— Quelle promesse, prince?

— De me montrer les souvenirs.

— Ail! oui; avec plaisir, si grand' mère le permet.

— Je te les aurais montrés moi-même, mon ami, mais j'ai des rhumatismes dans les jambes et ne peux me lever. Montre-les-lui, Marinka.

La vieille dame était fière de ses souvenirs, comme une enfant, et aimait à les montrer à ses hôtes.

Maria Pavlovna s'approcha avec Galitzine d'une petite armoire, l'ouvrit et se mit à lui montrer divers objets anciens, — des tabatières, (les bonbonnières, des camées, des médaillons, des boîtes à poudre et à mouches, de petites poupées, de petites tasses en porcelaine de Saxe.

— Et qu'est-ce que cela? — demanda Galitzine en désignant un petit objet d'or et d'ivoire.

— C'est un attrape-puces. Voyez-vous : il y a ici un tube avec une quantité de petits trous, fermés du bas et ouverts du haut. On y introduit une petite tige enduite de miel. Les puces tombent dans les trous, s'attachent au miel et se trouvent prises, — expliqua Marinka. — La grand'mère raconte que les élégantes portaient ces attrape-puces pendus au cou par un cordon de soie.

— Peut-on inventer de pareils objets ! — dit Galitzine -en riant.

Marinka le regarda silencieusement avec une -douce sévérité. W comprit qu'il ne fallait pas plaisanter : ces pau\T'es souvenirs du siècle pas^é lui étaient doux et chers. D'ailleurs elle ieur ressemijlait im peu : dans son propre charme

il y avait un parfum du passé. Oui : il ne faut pas se railler du passé : nous nous moquons de nos pères et nos petits-fils se moqueront de nous. Chacun aura son tour ; chacun a son attrapepuces.

— Marinka, je voudrais vous parler seul à seule, — chuchota vivement Galitzine à l'oreille de Marinka.

— Venez au salon bleu, — murmura-t-elle aussi vivement. Elle ferma à clé la petite armoire et revint vers sa grand'mère. Galitzine sortit tout doucement de la chambre.

La grande réussite de la vieille dame touchait à sa fm. Tout le monde la suivait avec intérêt.

— Les carreaux, ma bonne I Les carreaux près des cœurs ! — criait Thomas Thomitch qui se passionnait.

— Laisse donc, mon père. Tu te mêles de tout à tort et à travers, — répliquait Nathaha Kirillovna d'un ton fâché.

— Une lettre et un voyage I une lettre et un voyage ! — continuait Thomas Thomitch, incapable de se contenir. Tantôt il se levait, tantôt il s'asseyait, regardant les cartes par dessus les épaules de la vieille dame.

— Il n'est nullement question de voyage, mais d'une mort et d'un mariage ! ripostait Nina Lvovna, s'emportant à son tour.

— L'accomplissement de tous nos désirs et une réussite complète, — déclara triomphalement la grand'mère en tirant la dernière carte.

— Thomas Thomitch, soyez gentil : aidezmoi à monter mon métier, — dit Marinka.

— Pourquoi cette idée te vient-elle tout à coup à la nuit tombante? — demanda Nina Lvovna tout étonnée.

— Je veux demain commencer dès le matin. Les jours sont si courts. A peine a-t-on commencé à travailler qu'il fait déjà sombre, — • répondit Marinka en rougissant jusqu'au bout

des oreilles. Elle ne savait pas encore mentir. Se ]:enchant vers sa mère, elle l'embrassa pour cacher sa figure. — Permettez, maman, ma chère petite maman...

— Eh bien, soit ! Va.

Après avoir traversé plusieurs pièces obscures où ne brûlaient que des veilleuses, Marinka et Thomas Thomitch entrèrent dans le salon bleu. Là, à la fenêtre, se trouvait Galitzine, près du métier tendu d'une broderie commencée : un perroquet blanc sur un champ vert qui probablement représentait Potap Potapitch.

— Ahl c'est vous, prince, — dit Marinka en simulant l'étonnement et en rougissant encore, — Thomas Thomitch, excusez-moi, de grâce, de vous avoir dérangé. Le prince m'aidera à monter le métier. J'ai complètement oublié que tout à l'heure il me l'avait promis.

— Il n'y a pas de dérangement, mademoiselle, voyons ! Restez ici avec le prince. Moi j'irai me reposer dans un fauteuil. J'ai un peu sommeil. Mais j'ai le sommeil léger. N'ayez crainte, si quelqu'un passe ou si l'on vous appelle, j'entendrai et vous préviendrai immédiatement. Tout à vos ordres, mademoiselle, — dit en français le vieillard en faisant une aimable révérence.

Il avait compris de quoi il s'agissait. Il aimait Marinka connne sa propre fille et ne pouvait souffrir Akvilonof. Quant à Galitzine, il le considérait comme un fiancé idéal.

Lorsque Thomas Thomitch eut quitté la pièce, Marinka s'assit près du métier et en se pencliant se mit à examiner attentivement la broderie, Galitzine s'assit à côté d'elle. Tous deux se taisaient.

— Eh bien, prince, parlez, je vous écoute, — dit Marinka avec un sourire involontaire. Galitzine sourit à son tour. Et de nouveau, comme

naguère, en diligence, sur la route de Moscou à Pétershourg, ils se regardaient avec un paisible sourire, sentant que ce silence les unissait d'une intimité toujours grandissante. Il leur semblait que, se rencontrant après une longue séparation, ils se souvenaient l'un de l'autre et se reconnaissaient avec une joyeuse surprise.

— Vous souvient-il, Marinka, que, l'autre jour, vous m'avez dit que peut-être vous n'aviez plus de fiancé? Eh bien, avez-vous un fiancé ou non? — demanda Galitzine.

— Pourquoi cela? — dit-elle en se penchant vers la broderie et en touchant de son petit doigt le toupet jaune de Potap Potapitch.

• — Ma chère Marinka, vous savez pourquoi, dit Galitzine. Il lui prit la main et elle ne la retira pas, mais inclina encore plus profondément la tête et son visage fut presque caché par les longues boucles cjui tombaient le long de ses joues. Elle savait c[u'en cet instant son sort se décidait. Elle voulut dissimuler son émotion et n'y parvint pas. Son cœur battait si fort qu'il lui semblait que Galitzine allait l'entendre.

— Qu'avez-vous, Marinka, pourquoi ne voulez-vous plus me pailer comme autrefois, pourquoi êtes vous ainsi?

— Comment, ainsi? Non, je n'ai rien... On ne peut pas toute sa vie faire l'enfant. Je ne suis plus une petite fille ; il est temps de devenir raisonnable. La vie n'est pas une plaisanterie.

« La vie est Kho »...

Il faut croire en toute humilité de cœur Et attendre patiemment la fin,

se souvint Galitzine.

— Eh bien, si vous ne voulez pas parler, tant pis ! Seulement, sachez-le bien, Marinka, quoi qu'il arrivCy vous avez en moi un ami. Le croyezvous? Cela, vous le croyez? oui?

— Mais, bien sûr, dit Marinka qui essayait

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