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CHAPITRE V

ON voit mieux d'ici. Montez, — dit Obolensky à Galitzine en l'aidant à grimper sur des blocs de granit entassés au pied du monument de Pierre le Grand et destinés à la construction de Saint- Isaac.

Galitzine promena ses regards sur la place.

Du Sénat à l'Amirauté, de la Cathédrale aux quais et plus loin encore tout le long de la Neva jusqu'à l'île VasJlievsky, une foule immense grouillait. On n'apercevait que des têtes noires, petites, serrées les unes contre les autres comme des grains de caviar, — des têtes, des têtes, des têtes... Les gens étaient grimpés sur les arbres du boulevard, sur les réverbères, sur les gouttières ; ils s'entassaient sur le toit des maisons, sur le fronton du Sénat, sur les galeries de la tour de l'Amirauté, — ainsi se superposent dans un amphithéâtre gigantesque les rangs de spectateurs.

Quelquefois, en bas, sur la place, parmi la houle régulière des têtes, des remous se produisaient.

- — Qu'est-ce? — demanda Galitzine en désignant l'un de ces remous.

— On a probablement attrapé un espion, — répondit Obolensky.

Galitzine vit alors s'enfuir un homme nu-tête, en uniforme d'aide de camp, brodé d'or. Un pan de son habit était arraché et sa culotte de chamois blanc était tachée de sang.

Parfois on entendait des coups de fusil ; alors la foule se jetait de côté, mais elle revenait aussitôt à la même place : sa curiosité avide l'emportait sur la peur.

Les troupes qui avaient prêté serment à l'Empereur Nicolas encerclaient le carré des insurgés. Ceux-ci avaient en face d'eux le régiment de Preobrajensky, à gauche celui d'Ismaïlov, à droite la garde à cheval. Plus loin se trouvaient, le long des quais, le dos tourné à la Neva, les Chevaliers-gardes, les Finlandais, les pionniers à cheval, — dans la rue des Galères, le régiment de Paul et, le long du Canal de l'Amirauté, celui de Semeon.

Les troupes se déplaçaient suivies d'un flot humain et, parmi cette agitation, parmi ces tourbillons, le carré d'acier des baïonnettes restait immobile comme l'axe d'une roue qui tourne.

Pendant longtemps Galitzine contempla deux lignes droites : l'une formée de petits bâtons noirs — l'autre de petites croix blanches. Les petits bâtons étaient les panaches des shakos, les petites croix étaient les courroies croisées des havresacs. Et, entre ces deux lignes, il y en avait une troisième, tout aussi droite mais moins uniforme : celle des visages humains. Et tous ces visages n'exprimaient qu'une seule et même pensée, — l'unique question entendue tout à l'heure : « pourquoi ne prêtez-vous pas serment? » et la réponse unique : « parce que notre conscience nous le défend >'.

Oui, la forteresse invincible de ce carré d'acier, c'était la force sainte de la conscience humaine. Appuyé au rocher de Pierre, ce carré était luimême pareil à cet inébranlable roc.

Au centre du carré se trouvaient les membres de la Société Secrète, militaires et civils, — « des gens en frac à l'allure ignoble », comme le rapportèrent plus tard les gens de police. — Là se trouvait aussi le drapeau du régiment aux plis vétustés et déteints, de soie verte et or, jadis déchiré et troué par les balles sur les champs de bataille de Borodino, de Culm et de Leipzig et devenu ce jour-là le drapeau sacré de la Liberté

russe. A côté se trouvait une petite table tachée d'encre, apportée du corps de garde du Sénat, — sur la table quelques papiers, — peut-être le manifeste inachevé, — un morceau de pain et une bouteille de vin, — la Cène de la liberté russe.

Le spectre pâle du soleil se montra dans le ciel décoloré et fit briller les glaçons minuscules qui, telles des aiguilles d'acier, hérissaient le piédestal de granit du Cavalier d'airain. La rouille terne et foncée qui couvrait le bronze prit un ton verdâtre et une vie effrayante anima ce visage inhumain.

(( Avec Lui ou contre Lui? » - — pensa Galitzine comme autrefois pendant l'inondation. Que signifiait le geste de cette main étendue audessus de l'abîme des flots humains comme jadis sur l'abîme déchaîné du déluge ? Il avait su alors arrêter le déluge, — l'arrêterait-il cette fois encore? Ou le gouffre allait-il engloutir le cheval enragé et son cavalier enragé?

Redescendu au milieu du carré, Galitzine apprit qu'on attendait l'attaque de la garde à cheval, que Ryliev avait disparu, que Troubetzkoï ne se montrait pas et qu'il n'y avait pas de chef.

— Il faut élire un autre dictateur, — disaient les uns.

— Mais il n'y a personne. Ceux qui n'ont pas de nom ni de grade supérieur n'oseront jamais accepter, — répondaient les autres.

— Obolensky, vous êtes notre aîné : tireznous d'embarras I

— Non, messieurs, dispensez-m'en. Tout ce que vous voulez, mais cela je ne peux le prendre sur moi.

— Mais que faire? Regardez : on va attaquer.

Deux escadrons de la garde à cheval apparurent au trot du côté de la clôture de Saint- Isaac et formèrent une colonne appuyée contre la maison de Lobanov. Ivan Ivanovitch Poucht-

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