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CHAPITRE X

GALiTziNE se trouvait près de la grille de fer du monument, le visage tourné vers la batterie, au moment où le premier coup de canon retentit et où la mitraille, passant en sifflant par-dessus les têtes, alla frapper en haut les murs, les fenêtres et le toit du Sénat. Les vitres brisées sonnèrent en tombant. Deux hommes qui s'étaient installés dans les plateaux de la balance qu'au fronton du Sénat la Justice tenait en ses mains tombèrent au pied de la statue. Quelques personnes tuées tombant du toit s'écrasèrent sur le pavé avec un bruit sourd comme des sacs de farine. Mais sur la place, la foule ne broncha point,

— Hourrah, Constantin ! — cria-t-elle en un défi triomphal.

— Suivez-moi, mes braves ! Formez-vousen colonne d'attaque î — commanda Obolensky en brandissant son sabre.

« Aurait-il raison? — pensa Galitzine. — Ils n'oseront pas tirer? Le courage leur manquera? Nous avons vaincu, nous avons attendu plus longtemps? Nous allons charger à la baïonnette et nous emparer des canons ! »

Mais le second coup de canon roula, fauchant le premier rang des Moscovites. Les autres rangs tenaient encore cependant que la foule se dispersait en grouillant comme une fourmilière écrasée par le pied d'un homme. Une partie de la foule se précipita vers la rue Galernaïa, une autre partie reflua vers les quais et là les gens enjambant les parapets de la Neva allaient tomber dans la neige, — d'autres fuyaient vers le manège des gardes à cheval.

Mais de là-bas la batterie du grand-duc Michel Pavlovitch se mit aussi à tirer.

Les fuyards agitaient leurs mouchoirs et leurs chapeaux, mais on continuait à les mitrailler des deux côtés. Les gens couraient çà et là, s'écrasaient les uns sur les autres. Les corps des tués se couchaient par rang, s'amoncelaient en tas. Et, ne sachant où courir, la foule tourbillonnait comme dans un remous, dans une effroyable mêlée, tandis que la mitraille s'enfonçait dans la multitude avec des sifflements, des grincements de fer, déchirait, mettait en quartiers les corps humains, si bien c[ue des lambeaux de chair sanglante, des bras, des pieds, des têtes arrachés volaient dans l'air. Tout était confondu dans un chaos sauvagement criant, gémissant, hurlant.

Galitzine ne bougeait pas. Lorsque les Moscovites fléchirent et se débandèrent, il vit osciller au loin le drapeau du régiment, — le drapeau outragé de la liberté russe.

— Arrêtez-vous, mes braves, — criait Obolensky, mais on ne l'écoutait pas.

— Où cours- tu? — cria Michel Bestoujev saisissant au collet un fuyard et l'accablant d'injures.

— Mon lieutenant, la force brise la paille, — répondit l'autre en se dégageant et reprenant sa course.

Les balles sifflaient aux oreilles de Galitzine. Elles lui enlevèrent son chapeau, transpercèrent son manteau. Il ferma les yeux, attendant la mort.

— Eh bien! je crois que tout est fini. — Il entendit la voix calme de Pouchtchine.

« Non, pas tout, — pensa Galitzine, — il reste encore quelque chose à faire, mais quoi? »

Il y eut entre deux coups de canon un silence momentané et il entendit tout près de son oreille un léger claquement. Il ouvrit les yeux

et vit Kachovsky. Monté sur le rebord de pierre de la grille, il s'accrochait dune main à la balustrade et armait de l'autre un pistolet.

Galitzine se retourna pour voir qui il visait. Là-bas, à la gauche de la batterie, derrière les nuages de fumée, un cavaUer montait un cheval blanc. Gahtzine reconnut Nicolas.

Kachovsky fit feu, mais manqua son coup. Il sauta au bas de la grille, tira de sa poche un autre pistolet et s'élança en avant.

Galitzine le suivit. Tout en courant il sortit de la poche de son manteau un pistolet et l'arma. Il savait maintenant ce qu'il fallait faire : il fallait tuer la Bête.

Mais à peine avait-il fait dix pas que la foule qui se pressait à leur rencontre les entoura, les serra et les entraîna en arrière.

Galitzine fut renversé, quelqu'un lui tomba sur le dos, un autre lui porta à la tempe un coup de botte si fort qu'il perdit connaissance.

Lorsqu'il revint à lui la foule s'était dispersée et Kachovsky avait disparu. Galitzine pendant un long temps chercha par terre, à tâtons^ son pistolet : il l'avait probablement perdu dans la bagarre. Enfin il cessa de chercher, se leva et s'en alla sans savoir où, chancelant comme un homme ivre.

La canonnade se calma. On était en train, d'avancer les pièces pour tirer le long de la Galemaïa et des quais.

Il se frayait un chemin sur la place déserte à travers les corps des tués, comme mort luimême parmi les morts. Tout était calme : pas un mouvement, pas un gémissement : seul le sang tiède encore ruisselait par terre, faisant fondre la neige et se congelant à son tour.

Il se rappela que les soldats de Moscou s'étaient réfugiés dans la rue Galemaïa ; il alla retrouver là-bas ses camarades pour mourir avec eux. En chemin, il trébucha sur quelque

chose dans l'obscurité ; il se pencha et sentit au toucher que c'était un pistolet ; il le prit, l'examina. Le pistolet était chargé et, sans savoir pourquoi, Galitzine le mit dans la poche de son manteau.

Comme il entrait dans la rue Galernaïa, la canonnade recommença. Ici, dans l'espace resserré entre les maisons, elle était plus meurtrière encore. Enfilant la rue étroite et longue, la mitraille rattrapait et fauchait les gens. Ils entraient dans les maisons, se dissimulaient dans tous les coins, frappaient aux portes cochères, mais tout était hermétiquement clos et rien ne s'ouvrait malgré les gémissements. Et les balles frappant les murs rebondissaient, ricochaient, n'épargnaient aucun coin.

— Nous allons tous être broyés dans ce mortier du diable, — grogna un vieux grenadier moustachu, et comme par habitude il tira de sa botte une tabatière, mais il la cacha aussitôt, — il estimait sans doute que c'était pécher jue de priser à l'heure de la mort.

— Assassins, malfaiteurs, canailles ! soyez naudits î — cria furieusement, tendant un 3oing menaçant, ce même ouvrier au visage lâve, en chemise de coutil, qui le matin prêchait la liberté, — et soudain il tomba frappé l'une balle.

Un fonctionnaire vieillot, chauve, sans manau, en frac, portant au cou le ruban de Saintnne, se serrait, s'aplatissait contre le mur, iaillant d'une voix frêle, aiguë, monotone, — ms qu'on pût démêler si c'était de douleur i de peur.

Une grosse dame, avec des boucles, coiffée

un chapeau noir garni d'une rose, s'était •croupie, se signait et pleurait avec un bruit • poule qui glousse.

Un petit commis de boutique, en tablier ile, un panier vide sur la tête, — le même

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peut-être qui le matin examinait Galitzine tandis que ce dernier attendait l'instant de la « douce rencontre », — était couché sur le dos dans une mare de sang.

Tout à côté de Galitzine quelqu'un eut la tête fracassée. « Tiens 1 Gela fait le même bruit qu'une serviette mouillée lancée contre un mur », — pensa-t-il, surpris, mais insensible.

Et de nouveau il ferma les yeux : « Plus vite, voyons, plus vite 1 » Il appelait la mort, mais elle ne venait pas. Il lui semblait que tous ses camarades avaient été tués et que seul il survivait. Une angoisse plus terrible que la mort lui étreignit le cœur. « Me suicider », — pensa-t-il; il sortit le pistolet, l'arma, l'appuya sur sa tempe. Mais il se souvint de Marinka et sa main retomba.

Pendant ce temps Michel Bestoujev, ayant rassemblé sur la Neva le reste des soldats, les formait en colonne pour aller attaquer, en traversant le fleuve glacé, la forteresse Pierre et Paul. Il songeait à s'en emparer et, après en avoir dirigé les canons contre le Palais d'Hiver, à recommencer l'insurrection.

Trois pelotons étaient déjà formés lorsqu'un boulet siffla et tomba sur la glace. Une batterie tirait du pont d'Isaac, le long de la Neva. Les uns après les autres, les boulets fauchaient les rangs. Néanmoins les soldats continuaient à se former en colonne.

Soudain un cri retentit :

— Nous coulons I

La glace brisée par les boulets s'enfonçait. Les hommes qui coulaient se débattaient dans un énorme trou. Les autres se jetèrent vers la rive. "

— Par ici, mes enfants, — cria Bestoujev en désignant les portes de l'Académie des Beaux-Arts. Mais avant qu'ils aient pu s'approcher les portes se fermèrent. Ils enlevèrent

une poutre du fond d'une barque et entreprirent de faire sauter les portes des charnières. Les portes craquaient déjà sous le choc quand les soldats virent un escadron de gardes à cheval galoper droit sur eux.

— Sauve qui peut, les enfants! — cria Michel Bestoujev, et ils se dispersèrent tous. Seul le porte-drapeau demeura. Bestoujev l'étreignit, l'embrassa et lui ordonna de remettre le drapeau au lieutenant qui galopait à la tête de l'escadron. Puis il s'enfuit en courant.

Lorsqu'il se retourna, il vit le porte-drapeau s'approcher de l'officier, lui remettre le drapeau et tomber abattu d'un coup de sabre. L'officier poursuivit sa course en tenant 1& drapeau levé.

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