CHAPITRE IV
LA Commission suprême chargée d'instruire l'affaire du quatorze décembre tint d'abord ses séances au Palais d'Hiver et ensuite à la forteresse Pierre et Paul. L'Empereur dirigeait lui-même l'instruction, travaillant sans relâche près de quinze heures par jour, à tel point que ses proches craignaient pour sa santé.
— Point de relâche ! Advienne que pourra, mais avec l'aide de Dieu je saurai le fonds et le tréfonds de cette affaire, — disait Nicolas à Benkendorf.
— Doucement, doucement, Votre Majesté !
On n'obtiendra rien par la violence, il faut user de flatterie et de ruse.
— Je n'ai pas besoin de leçons, je sais, — • répondit l'Empereur, fronçant les sourcils et rougissant au souvenir de Troubetzkoï. Mais il se rassérénait, attribuant cet échec à la faiblesse physique, la fatigue et l'insomnie. Cela s'était produit, cela ne se reproduirait plus. Reposé, calme, il sentit de nouveau comme l'autre fois, sur la place, après la fusillade, que « les choses avaient été ce qu'elles devaient être ».
La Commission interrogea Ryliev le 21 décembre et le lendemain il fut conduit au Palais pour y subir l'interrogatoire de l'Empereur.
« Pourvu que cela finisse d'un seul coup I » pensait Ryliev, mais il comprit bientôt que la fin ne viendrait point d'un coup, qu'on le torturerait doucement, lentement et qu'on lui ferait boire, goutte à goutte, le calice jusqu'à la lie.
Le lendemain de l'arrestation, l'Empereur fit demander à la femme de Ryliev si elle avait
besoin d'argent. Natalia Mikhaïlovna répondit qu'il lui était resté de son mari mille roubles. L'Empereur lui envoya un présent dp deux mille roubles et le 22 décembre, jour de la fête de Xastcnka, la fille de Ryliev, elle reçut encore mille roubles de la part de l'Impératrice Alexandra Fedorovna. Nicolas promit de pardonner à son mari s'il avouait tout. « La mansuétude de l'Empereur a bouleversé mon âme », écrivaitelle à son mari en prison.
Ce qui étonna surtout Ryliev c'est le fait que le cadeau eût été envoyé le jour de la fête de Xastenka : donc on s'était informé de son nom. «Quelle sollicitude! il sait par où prendre les gens, la canaille ! Et pourtant si... » se mit à penser Ryliev, mais il n'alla pas au bout de sa pensée, pris de peur.
Une fois il rehiercia le commandant Soukine pour l'entrevue qu'il avait eue avec sa femme. Celui-ci fut surpris, car jamais il n'avait autorisé d'entrevue ; il se demanda si elle n'était pas entrée sans laissez-passer. Il questionna les gardiens, mais ils furent unanimes à affirmer qu'elle n'était jamais entrée.
— Vous avez probablement rêvé, — dit-il à Ryliev.
— Non, je l'ai vue comme je vous vois. Elle m'a parlé d'une chose que je ne pouvais connaître, du cadeau de l'Empereur. «,
— Mais vous avez appris cela à la Commission. — A la Commission après, mais d'abord par elle.
— Vos souvenirs sont peut-être inexacts.
— Non, je me rappelle bien. Je ne suis pas encore fou.
— Alors ce n'était qu'une hallucination.
— Q)uelle hallucination?
— Oui : lorsqu'on a des visions tout éveillé. Vous êtes malade. Il faut vous soigner.
« Oui, je suis malade », pensa Ryliev avec dégoût.
QUATORZE DKCEMBRE 11
Le soir du 22, il fut conduit au corps de garde du Palais et fouillé, mais on ne lui lia pas les mains. On le conduisit ensuite sous escorte dans la salle des aides de camp. Là, on le fit asseoir dans un coin derrière un paravent et on lui ordonna d'attendre.
Il essayait de réfléchir à ce qu'il allait dire à l'Empereur, mais il pensait à tout autre chose. Il se rappelait cette dernière nuit où l'on était venu l'arrêter. Natacha s'était jetée sur lui en l'enlaçant de ses bras et en poussant des cris déchirants pareils à ceux qu'elle poussait dans l'enfantement.
■ — Je ne te laisse pas partir I je ne te laisse pas partir I
Et elle l'enlaçait en le serrant de plus en plus. Ohl plus forts que toutes les chaînes étaient ces bras faibles et tendres, ces chaînes d'amour ! Au prix d'un effort effroyable, il se dégagea. Il la prit dans ses bras et la déposa presque morte sur le lit. En quittant la chambre il se retourna encore une fois. Natacha ouvrit les yeux et le regarda : ce fut son dernier regard.
« Moi, je sais au moins pourquoi on me crucifiera, et elle restera au pied de la croix et le glaive lui percera le cœur, mais pourquoi, elle ne le saura jamais. »
Ainsi méditait Ryliev assis dans le coin derrière le paravent dans la chambre des aides de camp.
Par moment il ne pensait à rien, mais il sentait seulement que la fièvre montait. La lumière des bougies lui faisait mal aux yeux ; un brouillard enveloppait la chambre et il lui semblait qu'il était dans son cachot, qu'il attendait comme l'autre fois avant r« hallucination », que la porte allait s'ouvrir etque Natacha allait paraître.
La porte s'ouvrit et Benkendorf parut.
— S'il vous plaît, — dit-il en lui montrant la porte et le laissant passer.
Ryliev entra.
L'Empereur se tenait à l'autre bout de la pièce. Ryliev salua et voulut s'approcher.
— Attends, — dit l'Empereur en s'approchant lui-même et en lui posant les mains sur les épaules.
— En arriére, en arriére, en arriére... — il le poussa vers la table jusqu'à ce que la lumière des bougies se trouvât juste en face des yeux de Ryliev. — Regarde-moi bien dans les yeux. Comme cela, — il lui tourna la face vers la lumière.— Va et ne laisse entrer personne, — dit-il à Benkendorf.
Celui-ci sortit.
Silencieux, l'Empereur regarda pendant longtemps dans les yeux d<e Ryliev.
— Ils sont honnêtes, ils sont honnêtes ! Des yeux pareils ne mentent pas ! ■ — dit-il comme à lui-même et, après un instant de silence, il demanda :
— ^ Comment t'appelles-tu?
— Ryliev.
— Quel prénom?
— Kondrati.
— Quel est le nom de ton père?
— Fédor.
— Eh bien, Kondrati Fédorovitch, crois-tu (juc je puisse te pardonner?
Ryliev ne répondit rien. L'Empereur aj)i)Tochant son visage de celui de Ryliev le regarda plus fixement encore dans les yeux et lui sourit tout à coup. « Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? » pensait Ryliev de plus en plus surpris. 11 crut voir (|uelque cliose de suppliant et de pitoyalde dans le sourire de l'Empereur.
— Nous sommes malheureux tous les deux, — (lit l'E.mpereur avec un profond soupir. — Nous nous liaïssons, nous avons peur l'un de l'autre. Le bourreau el la victime. .Mais qui est le bourreau et qui est la victime? On ne peut le démêler.
A qui la faute? A tout le monde et à moi plus qu'aux autres. Eh bien, pardonne-moi I Tu ne veux pas que ce soit moi qui te pardonne, alors pardonne-moi toi-même, — et l'Empereur avança les lèvres vers lui.
Ryliev pâlit et chancela.
— Assieds-toi, — dit l'Empereur en le soutenant et le mettant dans un fauteuil. — Tiens, bois, — il rempUt d'eau un verre qu'il lui tendit. — Eh bien, cela va mieux? Peux-tu parler?
— Oui, je peux.
Ryliev voulut se lever, mais l'Empereur le retint par le bras.
— Non, reste assis, — - il approcha un fauteuil et s'assit en face de lui. — Écoute, Kondrati Fédorovitch, juge-moi comme tu veux, croismoi ou non, mais je te dirai toute la vérité. La Providence m'a imposé un lourd fardeau. Je ne pourrai le supporter tout seul. Et moi, je suis seul, sans aide, sans conseil. Je ne suis qu'un commandant de brigade et c'est tout. Qu'est-ce que je comprends aux affaires? Je jure par Dieu que je n'ai jamais désiré régner et que je n'y ai jamais pensé. Et voilà... Si tu savais seulement, Ryhev, — mais non, tu ne le sauras jamais, personne ne le saura, — ce que je ressens et ce que je sentirai toute ma vie en me rappelant ce jour funeste du quatorze î Le sang, partout le sang ; je suis tout couvert de sang et rien ne peut le laver, le racheter. Et pourtant je ne suis pas une brute, je suis un homme, Ryliev, je suis père aussi. Toi tu as Nastenka, et moi Sacha. Le tsar c'est le père, le peuple l'enfant. Poignarder son enfant, Sacha, Sacha, Sacha 1
Il se couvrit le visage de ses mains. Il resta longtemps ainsi. Enfin il enleva ses mains, il les posa de nouveau sur les épaules de Ryliev. Il le regarda dans les yeux avec un sourire presque suppliant :
— • Vois-tu, je suis avec toi comme un ami,
comme un frère. Eh bien, toi aussi, sois mon frère. Plains-moi, aide-moi.
« Ment-il, ne ment-il pas? Ment-il, ne ment-il pas? Tu me tentes, démon! Eh bien, attends, moi aussi, je te tenterai. » Ryliev se fâchait tout d'un coup.
— Vous voulez savoir la vérité. Votre Majesté? Eh bien, sachez-le : La Liberté est séduisante et moi, enflammé pour elle, j'ai entraîné les autres avec moi et je ne m'en repens pas. Suis-je coupable devant les hommes pour avoir souhaité ardemment leur bien? ^Nlais ce n'est pas de moi que je veux parler, mais de la Patrie qui, aussi longtemps que mon cœur battra, me sera plus chère que tous les biens de la Terre et même du Ciel !
Il parlait comme toujours un langage Hvresque, dénué de simplicité et cette fois plus que jamais, car il avait préparé son discoursà l'avance. Soudain il se dressa et leva les mains ; ses joues pâles se colorèrent, ses yeux brillèrent, sa figure se transforma. Il devint pareil au Ryliev d'autrefois, l'indomptable révolté, léger, pétulant, tout prêt à s'envoler, pareil à la flamme attisée par le vent.
— Sachez-le, Sire, tant qu'il y aura des hommes il y aura aussi le désir de la Liberté. Pour détruire en Russie la racine de la libre pensée il faudrait détruire toute la génération qui est née et s'est formée pendant le règne précédent. Je le dis hardiment : sur mille personnes vous n'en trouverez pas une centaine qui ne brûlent <le passion pour la Liberté. Et ce n'est pas seulement en Russie, non. Tous les peuples de l'Europe sont animés du même sentiment. Si opprimé qu'il soit, le tuer est impossible. Où? — ■ montrez-moi le pays, ouvrez-moi l'Histoire, — où et quand les peuples furent-ils heureux sous le pouvoir absolu, sans lois, sans droits, sans honneur, sans conscience? (^c n'est pas nous qui
sommes vos ennemis, mais ceux qui à vos yeux avilissent l'iiumanité. Interrogez-vous vousmême : qu'auriez- vous fait à notre place si l'un de vos seipblables pouvait jouer avec vous comme avec un objet inanimé?
L'Empereur restait assis, silencieux, immobile, les coudes appuyés sur les bras du fauteuil. La tête posée sur la main, il écoutait avec une attention tranquille, tandis que Ryliev criait comme s'il menaçait quelqu'un, gesticulait, tantôt s'asseyant, tantôt se levant.
— Il est dit dans le manifeste que votre règne sera la suite de celui d'Alexandre. Mais est-il possible, est-il possible que vous ne sachiez pas que son règne a été funeste à la Russie? C'est Alexandre qui a été le principal responsable du quatorze décembre. N'est-ce pas par lui qu'à pas de géant les esprits furent poussés vers les droits sacrés de l'Homme pour être ensuite arrêtés et repoussés en arrière? N'est-ce pas par lui que fut attisée dans nos cœurs la flamme de la Liberté et qu'ensuite cette Liberté fut si cruellement étouffée? Il a trompé la Russie, il a trompé l'Europe. Les chaînes d'or parées de lauriers sont tombées, il ne reste que les chaînes rouillées et nues qui oppriment l'humanité. Béni il monta sur le trône, maudit il descendit au tombeau.
— Tu ne parles que de lui, que diras-tu de moi? — demanda l'Empereur toujours aussi calme.
— Que dirai-je de vous? Voici. — Quand vous étiez encore grand-duc, personne ne vous aimait. Et il n'y avait pas de quoi vous aimer : vos seules occupations étaient les manœuvres et les soldats. Vous ne vouliez rien apprendre, sinon le code mihtaire ; nous le voyions et nous avions peur d'avoir sur le trône de la Russie un colonel prussien ou, pis encore, un second Arackchéief, plus redoutable encore. Et nous ne
nous sommes pas trompés : vous avez mal débuté, Votre Majesté. Comme vous venez, vousmême, de le dire, vous êtes monté sur le trône par-dessus le sang de vos sujets. Vous avez poignardé le peuple, votre enfant. Et maintenant vous pleurez, vous vous repentez, vous implorez le pardon. Si vous dites la vérité, donnez la Liberté à la Russie et nous tous nous serons vos serviteurs fidèles. Mais si vous mentez, prenez garde. Nous avons commencé, d'autres finiront. Sang pour sang, sur votre tête ou celle de votre fils ou de votre petit- fils ou de votre arriêre-petit-fils. C'est alors que les peuples verront qu'aucun d'eux n'est capable de se révolter comme le nôtre. Ce n'est pas un rêve : mon regard perce le voile des temps. Je vois au delà de tout un siècle ! 11 y aura une Révolution €n Russie, il y en aura une. Et maintenant, exécutez-moi, tuez-moi !
Il tomba dans le fauteuil, à bout de forces.
— Bois, bois, — l'Empereur versa de nouveau de l'eau dans un verre. — Veux-tu des gouttes?
Il courut chercher des gouttes et en compta quelques-unes dans un petit verre. Il lui tendit à respirer des sels anglais et de l'alcool. Ryliev voulut essuyer la sueur de son visage ; il chercha son mouchoir mais ne le trouva pas. L'Empereur lui donna le sien. Il s'empressait, s'agitait, le soignait. Dans les mouvements de ce corps souple, mince et long, il y avait une sorte de tendresse reptilienne. « Hallucination! Hallucination ! Démon ! » pensait Ryhev avec effroi.
— • Ahl mon Dieu! est-ce possible? Mais calmetoi, calme-toi ! Étends-toi, repose-toi. Veux-tu du vin, du thé? Veux-tu manger, te restaurer?
— Je n'ai besoin de rien I gémit Ryliev et, avec angoisse, il pensa : « Quand finira ceci' Seigneur? »
— Veux-tu m'écouter? — demanda l'Empereur. Il approcha de nouveau son fauteuil, s'assit et commença :
— Merci pour la vérité, mon ami, — il prit les deux mains de Ryliev dans les siennes et les serra fortement. — Tout le monde nous ment à nous les Souverains, nous n'entendons que rarement la vérité. Tout ce que tu as dit est vrai,, sauf sur un point : je ne serai pas un Allemand sur le trône de Russie. Même si je l'ai été, je ne le serai plus. Ma grand'mère l'Impératrice Catherine était Allemande, elle aussi, mais montée sur le trône, elle devint Russe. Il en sera de même pour moi. Personne n'est plus Russe de cœur que moi, — dit-il en français, mais il se reprit aussitôt. — Nous sommes tous les deux Russes, moi, l'Empereur et toi, le rebelle. Mais dis-moi, de grâce, d'autres gens que des Russes pourraient-ils parler comme nous?
Quelque chose qui ressemblait à un pâle sourire passa rapidement sur le visage de Ryhev.
— Eh bien, — l'Empereur ayant remarqué ce sourire sourit à son tour, — parle, ne crains rien ; tu vois toi-même qu'avec moi on n'a pas à avoir peur de la vérité.
— Vous êtes très intelligent, Sire.
— Ah! tu me prenais pour un imbécile. Eh bien, vois-tu, tu t'es trompé, au moins en cela. Non, je ne suis pas un imbécile. Je me rends compte que cela ne va pas bien en Russie. Moi, je suis le premier citoyen de ma patrie. Je n'ai jamais eu d'autre désir que de voir la Russie libre et heureuse. Mais, sais-tu qu'étant grandduc, j'étais aussi libéral que toi. Seulement, je me taisais et dissimulais : il faut hurler avec les loups. Eh bien, j'ai hurlé avec Aracktchéief. Plus cela va mal, mieux cela vaut. Je vous aidais. Eh bien, parle, mais ne dis que la vérité, toute la vérité. Qu'est-ce que vous voulez, la Constitution, la République?
« Mais bien sûr, il ment ! Hallucination, hallucination ! Démon ! » pensa de nouveau Ryliev avec effroi. Mais plus puissante que l'effroi fut sa curiosité avide. « Et si j'essayais de ne pas croire mais de faire semblant? »
— Pourquoi te tais-tu? Tu ne me crois pas? Tu as peur?
— Non, je n'ai pas peur. J'ai voulu la République, — répondit Ryliev.
— Eh bien, Dieu soit loué, tu es intelligent, — l'Empereur de nouveau lui serra fortement les deux mains. — Je comprends l'autocratie, je comprends la République, mais je ne comprends pas la Constitution. C'est un mode de gouvernement mensonger, perfide, immoral. Et j'aurais mieux aimé de reculer jusqu'aux murailles de Chine que de l'accepter. Tu vois* comme je suis franc avec toi : paie-moi de la même monnaie.
11 se tut, le considéra et soudain se prit la tête à deux mains.
— Mais qu'était-ce ? qu'était-ce donc? Mon Dieu ! Pourquoi? N'avez-vous pas reconnu un des vôtres? J'ai trompé tout le monde, même vous ! Vous vous êtes levés contre votre ami, contre votre complice. Pourquoi n'être pas venus directement, ne pas m'avoir dit : voici ce que nous désirons? Et maintenant... Écoute, Ryliev, peut-être n'est-il pas trop tard encore. Nous avons péché ensemble, nous nous repentirons ensemble. Ma grand'mêrc disait : je n'aime pas l'autocratie ; en mon for intérieur, je suis républicaine, mais il n'est pas né encore le tailleur qui saurait couper un habit pour la Russie. Eh bien, essayons de le tailler ensemble. Vous êtes les meilleurs gens de la Russie, je ne puis rien sans vous. Scellons une alliance, formons un nouveau complot. Le pouvoir absolu est une force énorme. Prenez-la de moi. A quoi bon la Révolution? Je suis moi-même la Révolution.
De même que l'homme loml)ant dans un pré-
cipice essaye de s'accrocher, tout en sachant qu'il glissera et tombera, de même Ryhev s'épouvantait encore mais se réjouissait déjà.
Les yeux de l'Empereur brillèrent de joie.
— Attends, ne décide rien encore, réfléchis d'abord. Parler comme moi, on ne le fait qu'une fois dans sa vie. Rappelle-toi : ce n'est ni ton sort, ni le mien qui se décident, c'est celui de la Russie. Il en sera comme tu le diras. Eh bien, dis, veuxtu être avec moi? Veux- tu, oui ou non?
Il tendit la main. Ryliev la prit, voulut dire quelque chose, mais ce lui fut impossible : un spasme lui saisit la gorge. Les larmes qui montaient jailUrent abondamment. Il fut entraîné, il tomba, il crut.
— Comment ai-je pu? Qu'ai-je fait? Qu'ai-je fait? Comment nous tous... non, moi tout seul, c'est moi qui les ai tous perdus. Eh bien, que tout finisse avec moi ! Tout de suite, tout de suite I Ici, sur place ! Exécutez-moi, tuez-moi I Et faites grâce aux autres, aux innocents I
— A tous, à tous et à toi aussi ! Mais il n'est même pas question de grâce : je te l'ai dit, nous sommes tous ensemble, — dit l'Empereur. Il l'étreignit et se mit à pleurer. Ou il sembla à Ryliev qu'il pleurait.
— Vous pleurez? Sur qui? Sur un assassin? — • s'écria Ryhev et il tomba à genoux. Ses larmes coulaient de plus en plus abondantes, de plus en plus douces. Il parlait comme dans le délire, il ressemblait à un homme ivre et dément. — ■ Vous vous êtes souvenu du jour de fête de Nastenka. — Vous avez su comment me toucher. Voilà donc comment vous êtes. Je sens les battements de votre cœur angéUque I Je suis à vous, à vous pour toujours. Mais il ne s'agit pas de moi : cinquante milhons d'êtres attendent votre clémence. Peut-on croire que le souverain qui parclonne à ses meurtriers ne veut pas l'amour du peuple, le bonheur de la Patrie? Père, père I
Nous sommes tous comme des enfants entre tes bras 1 Je ne croyais pas en Dieu et le voici le miracle, l'Oint du Seigneur 1 Le Tsar, notre père bien-aimé, notre soleil...
— Mais tu voulais nous égorger tous? — demanda soudain l'Empereur à voix basse.
— Oui, je l'ai voulu, — répondit Ryliev, à voix basse aussi et de nouveau, comme un éclair, son effroi de tout à l'heure se ranima, se ranima mais s'éteignit.
— Et qui encore?
— Personne d'autre. Moi tout seul.
— Et n'as-tu pas excité Kachovsky?
— Non, non, pas moi, lui seul...
— Ahl lui seul... Et Pestel, Mouraviev, Bestoujev? Existe-t-il aussi un complot dans la seconde armée? Le sais-tu?
-^ Oui, je le sais.
— Eh bien, parle, dis tout, n'aie pas peur, nomme-les tous. Il faut les sauver tous pour ne pas faire inutilement de nouvelles victimes. Diras-tu tout?
— Oui, je dirai tout. Pourquoi un fils cacherait-il quelque chose à son père? J'ai pu être votre ennemi, mais je ne peux pas être un scélérat. Je crois, je crois. Tantôt je ne vous croyais pas et maintenant... Dieu m'est témoin, je vous crois. Je vous dirai tout. Questionnez.
Il était à genoux. L'Empereur se pencha vers lui et ils se mirent à chuchoter comme un confesseur avec un pénitent ou un amant avec sa maîtresse.
Ryhev dévoilait tout, les nommait tous, — nom après nom, secret après secret.
Parfois il lui semblait que la portière de la porte voisine remuait. Il tressaillait et se retournait. Une fois qu'il regardait ainsi derrière lui l'Empereur s'approcha aussi de la porte comme s'il avait peur lui-même que (juclqu'un n'écoutât.
— Non, il n'y a personne, lu vois? — dit-il en
écartant la portière de sorte que Ryliev put presque voir, — presque, mais pas tout à fait.
— Eh bien, tu es fatigué? — dit l'Empereur en le regardant bien dans les yeux et il comprit qu'il était temps d'en finir. — C'est assez. Va te reposer. Si tu as oublié quelque chose, rappelle-letoi pour me le dire demain. Es-tu bien dans ton cachot? N'y fait-il pas trop sombre, trop humide? N'as- tu pas besoin de quelque chose?
— Je n'ai besoin de rien, Votre Majesté. Si j'avais pu seulement voir ma femme...
— Vous vous verrez. Terminons l'interrogatoire et vous vous verrez. Ne t'inquiète pas pour Nastenka ni pour ta femme. Elles sont à moi. Je ferai tout pour elles.
Soudain il le regarda et secoua la tête avec un triste sourire.
— Comment avez- vous pu...? Que vous ai-je fait? — L'Empereur se détourna et sanglota, presque sincère, se prenant lui-même en pitié : « Pauvre diable, pauvre gars, pauvre Niks ! »
— • Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Votre Majesté ! -- Ryliev tomba à ses'pieds et gémit comme blessé à mort. — Non, ne me pardonnez pas I Exécutez-moi I Tuez-moi I Je ne peux pas supporter cela.
— Dieu te pardonnera. Eh bien, assez, assez,
— l'Empereur l'étreignait, l'embrassait, lui caressait les cheveux, essuyant tour à tour les larmes de Ryhev et les siennes avec le même mouchoir.
— Eh bierf, va en paix. A demain. Dors tranquillement. Prie Dieu pour moi comme je le prierai pour toi. Laisse-moi te bénir. Voilà. Christ soit avec toi.
Il l'aida à se relever et s'approchant de la porte conduisant à la chambre des aides de camp, il cria :
" — Levachev, reconduis-le.
— Votre mouchoir, Votre Majesté. — Ryliev lui tendit le mouchoir.
— Garde-le en souvenir, — dit l'Empereur en levant les yeux au ciel. — Dieu m'est témoin que ce ne sont pas seulement tes larmes que je voudrais essuyer avec ce mouchoir mais celles de tous les opprimés, de tous les malheureux, de tous ceux qui pleurent.
En s'en allant Ryliev ne remarqua pas que Benkendorf sortit de derrière les plis lourds de cette même portière qui bougeait tout à l'heure.
— ■ Tu as noté? — demanda l'Empereur.
— Il y a des choses que je n'ai pas entendues. Mais maintenant tout est fini, nous avons tous les noms, tous les fils du complot. Je féhcite Votre Majesté.
— Il n'y a pas de quoi, mon ami. Voilà à quoi l'on m'a réduit. Je suis devenu un mouchard.
— Pas un mouchard, mais un confesseur.
Vous lisez dans les cœurs. C'est ainsi que l'Apôtre a dit de la parole de Dieu : Plus coupante que le glaive à deux tranchants, elle pénètre jusqu'à la séparation de l'âme et de l'esprit, des os et de la moelle.
« Entretenez Ryliev à mes frais, — écrivait l'Empereur à Soukine, le commandant de la forteresse, — qu'on lui donne du café, du thé, etc., qu'on lui donne de quoi écrire et qu'on m'apporte chaque jour tout ce qu'il écrira. Qu'on lui permette d'écrire et de mentir autant qu'il le voudra. »
— Et le mouchoir, le mouchoir que vous lui -avez laissé en souvenir, — dit Benkendorf en sanglotant, et il embrassa l'Empereur à l'épaule. Celui-ci le regarda en silence, puis ne pouvant plus se contenir, se mit à rire d'un rire bas mais triomphal. Il sentit qu'il venait de remporter une victoire plus grande que celle de la place, le cjuatorze.
Il continuait encore à craindre et à haïr, il n'avait pas étanché sa soif de mépris, mais il espérait déjà qu'il l'étancherait.