CHAPITRE y
CALiTziNE se rétablissait si rapidement que tout le monde s'en étonnait et en r faisait honneur à l'habileté merveil- - leuse du médecin. Cependant le malade lui-même savait que ce n'était pas le médecin qui le guérissait, mais bien Marinka. A seulement la regarder il avait la sensation de boire une eau vivifiante et il lui semblait que, même mort, il serait ressuscité.
Vers le cinquième jour qui suivit le matin où il avait repris ses sens, il commença déjà à se lever et à faire quelques pas dans la chambre.
Un jour le maître d'hôtel de la grand'mère annonça à Thomas Thomitch qu'un « individu » voulait parler au prince, mais refusait de se nommer.
— De quoi a-t-il l'air? — demanda Thomas Thomitch.
— Dieu sait de quoi ! Ce n'est pas un paysan, ni un monsieur. On dirait qu'il est déguisé.
« Un mouchard », — pensa Thomas Thomitch et il dit résolument :
— Mets-le à la porte.
— J'ai essayé; il ne s'en va pas. « C'est absolument nécessaire, dit-il, — l'affaire est très importante pour Son Excellence elle-même. «
Thomas Thomitch descendit dans le vestibule et vit un jeune homme de haute taille, pâle et maigre, avec une barbe noire et portant une pehsse de mouton, une casquette crasseuse et de chaudes bottes de feutre. On pouvait le prendre pour un commis de boutique ou pour un petit marchand.
— Le prince est malade, mon ami, et ne peut
te recevoir, — dit le vieillard d'un ton hésitant ; lui non plus n'arrivait pas à comprendre s'il parlait à un paysan ou à un monsieur, — mais toi... mais vous, qui êtes- vous?
— C'est absolument nécessaire, absolument, — répétait le jeune homme, mais il ne disait point son nom.
— Eh bien, mon petit, va-t'en, va en paix, — ■ (lit en se fâchant Thomas Thomitch. H tenta de réconduire, mais le jeune homme s'obstinait et ne s'en allait point.
— Voilà, remettez ceci au prince, j'attendrai. — Mais ne vous inquiétez pas, monsieur, je ne suis pas du tout ce que vous croyez, bien au •contraire, — dit-il avec un tel sourire que Thomas Thomitch le crut instantanément, prit le billet ©t le porta à Galitzine.
Sur un morceau de papier était griffonné au crayon, en français, illisiblement :
« J'ai absolument besoin de vous voir, Ga- 3itzine, veuillez me recevoir. Je ne m'en irai pas. Détruisez le billet. »
11 n'y avait pas de signature, l'écriture était inconnue. Galitzine donna ordre d'introduire le visiteur.
Lorsque le jeune homme entra dans la chambre, il ne le reconnut pas tout d'abord, mais après avoir bien regardé ses yeux bleu pâle, à ileur de tête, tristes et doux, il se jeta à son cou :
— Kuchla 1
— hwh (jiioi, ne m'aviez-vous pas reconnu, Galitxine?
— Hnlevez hi barbe, enlevez-la vite. Lu vrai youpin.
— impossible, l^lle est collée.
Lorscjue Tliomas Thomitch rassuré lut sorti, Gahtzine ferma la porte et ht asseoir son hôte.
— - Allons, racontez.
Et Kuchelbeeker conunença ù raconter.
Prcs(iue tous les conspirateurs avaient été urrè-
tés : ceux qu'on n'avait pas encore eu le temps d'arrêter se dénonçaient d'eux-mêmes. Une commission suprême d'enquête avait été constituée, mais l'Empereur conduisait l'affaire luimême. On ne ferait grâce à personne : les uns seraient exécutés, les autres exilés ou condamnés à pourrir dans des cachots.
— Tous sont sains et saufs? — demanda Galitzine.
— Tous. Personne même n'est blessé.
— C'est miraculeux. Pourtant quel feu nousavons subi !
« Peut-être n'est-ce point en vain? — pensat-il. — Peut-être le destin nous réserve-t-il un exploit plus grand que la mort. »
— Et comment cela va-t-il à l'armée du Sud et à celle du Caucase?
— Niaiserie que tout cela. Non, Galitzine, nous n'avons plus d'espoir. Tout est fini. Et maintenant, au fait : voulez- vous fuir avec moi?
— Fuir avec vous, Kuchla? Non, vraiment? Vous êtes bien l'homme avec qui l'on peut fuir I Vous êtes adroit, vous n'avez jamais de mésaventures... Voyons, mon ami, le premier policier venu vous arrêtera.
— Ne plaisantez pas, Galitzine. C'est très sérieux. Tout est prêt : le passeport, l'argent, des gens sûrs. Vous connaissez l'acteur Poustochkine qui joue le vaudeville au théâtre Alexandre? Il vous procurera une barbe qui ne sera pas moins bien que la mienne, une perruque et un costume de paysan. Il suffit de passer la barrière : après quoi on se joindra à un convoi de blé pour Arkhangel. Jusqu'à la reprise de la navigation nous nous cacherons dans les îles, chez les pilotes et ensuite nous traverserons la mer sur un bateau anglais ou français. On pourrait aussi aller à Varsovie : les contrebandiers juifs font traverser la frontière pour deux billets blancs. On irait
. d'abord à Paris, puis après ce ne serait pas mal d'aller à Venise...
— A Venise ! — répéta en riant Galitzine. — Savez-vous ce qu'une dame de Moscou a dit de Venise? « Bien sûr, le climat y est magnifique, mais c'est dommage qu'il n'y ait personne avec qui l'on puisse se mesurer à la préférence. » Vous vous ennuierez aussi. Non, Kuchla, vous ne sauriez vivre sans la Russie.
— Si, je le pourrai. En Russie aussi nous sommes des étrangers. Ce n'est pas notre patrie que nous pleurons : nous pleurons de n'en pas avoir. Ce n'est pas un mort mais de quelqu'un qui n'est pas encore né que nous portons le deuil. Je ne sais ce qu'il en est pour vous, Galitzine, mais pour moi la Russie est en ce moment souillée, ens'^nglantée. Des jours sombres sont venus et maintenant il y en a pour longtemps, pour cinquante, pour cent ans, peut-être. Nous aurons le temps de mourir dans le désert loin de la Terre Promise, loin de Sion où l'on peut vivre et chanter de nobles chansons.
Les esclaves traînant des chaînes Ne chantent point de nobles chants.
Et alors, ami, vous ne voulez pas?
— Non, Kuchla, je n'en ai pas envie. Et puis, malade comme je suis, connncnt partirais-jc en hiver par ce froid?
• — Eh bien, faites ce que vous voulez. Mais réfléchissez à cela. Peut-être vous déciderez- vous quand même. Je reviendrai vous voir.
— Bien, revenez; j'y réfléchirai, — répondit Galitzine uniquement pour se débarrasser de lui et une pensée méchante lui traversa l'esprit : « Il est Allemand. C'est pour cela qu'il fuit. » Mais il en eut honte aussitôt et ils se séparèrent aussi tenchenient qu'ils s'étaient abordés.
Lorsque son visiteur fut parti, Galitzine devint pensif. 11 ne songeait pas à fuir, mais ù ce qui se
passerait lorsqu'il serait arrêté. Pas une fois, encore il n'avait sérieusement réfléchi à cela. Il ne regardait pas l'avenir, il vivait comme endormi dans un berceau, au jour le jour, dans la chambre jaune et gaie et il lui semblait que pour lui l'univers se terminait aux arbres du vieux jardin, couverts de givre. Parfois il se leurrait d'un espoir absurde : peut-être ne l'arrêterait-on pas ! La vieille maison était un abri sûr : on ne l'y trouverait pas plus qu'au fond de la mer. Il se cacherait, attendrait la fin et partirait ensuite avec Marinka aux Merisiers ou, plus loin encore, au bout du monde. Il l'épouserait, enverrait au diable toute la politique et serait tout simplement heureux.
Mais lorsque Kuchla s'en fut allé, il comprit tout à coup qu'il serait certainement arrêté et alors qu'adviendrait-il de Marinka?
Il se souvint de la conversation qu'il avait eue la veille avec Nina Lvovna.
Élevée à l'Institut, nourrie des romans sentimentaux de madame de Genlis, madame Tolytcheva en dépit de ses quarante années était dans la vie pratique comme un petit enfant. Elle avait appris par Frindine le rachat des Merisiers et en voyant que Galitzine faisait la cour à Marinka, elle s'était réjouie grandement. Mais elle ne comprenait pas pourquoi il ne parlait pas avec elle, la mère, de ses sentiments pour sa fille. Elle trouvait cela inconvenant. Lorsqu'elle sut qu'il avait participé à l'insurrection, elle prit peur. Elle dissimula longtemps : elle se taisait, attendait. Ne parlerait-il pas le premier? — Enfin elle n'y put]^plus tenir.
Elle commença de très loin, parla de son veuvage, de Marinka restée orpheline, de sa confiance envers Gahtzine, de la pureté de ses intentions, mais en terminant elle lui demanda directement et d'une façon inattendue, en le regardant dans les yeux :
QUATORZE -^lÉCEMBRE 259
— Qu'en pensez-vous, prince? Cette affaire se terminera-t-elle bien pour vous?
— Quelle affaire? — 11 avait immédiatement saisi ce dont il s'agissait, mais feignait de ne pas avoir compris : il était gêné et craintif « comme s'il avait séduit la fille et que la mère l'eût appris ».
— Mais cet événement terrible du quatorze. Excusez-moi de parler si franchement. Mais je suis sa mère. Vous êtes un homme honnête, sensible : vous comprendrez le cœur maternel. Parlez, parlez donc, Valerian Mikhaïlovitch, décidez de notre sort 1
— Bien, Nina Lvovna. J'obéis. Je vous répondrai aussi franchement que vous m'avez interrogé. Non, cette affaire ne se terminera pas bien pour moi. Je serai découvert, arrêté, jugé, condamné; — sinon à la peine de mort, du moins à la détention ou aux travaux forcés.
Elle pâlit à tel point qu'il craignit de la voir tomber évanouie.
— Qu'arrivcra-t-il à [Nlarinka? — elle leva les bras au ciel et se mit à pleurer. — Que faire? que faire? Aidez-moi, prince. Donnez-moi un conseil.
Une ressemblance avec Marinka en pleurs apparut sur le visage de sa mère. Galitzine lui prit les mains qu'il baisa avec une douceur respectueuse.
— J'ai de grands torts envers vous, Nina Lvovna. Mais je vous en donne ma parole : je ferai tout mon possible pour que Maria Pavlovna m'oublie; de votre côté, partez avec elle aussi vite que possible pour les Merisiers.
Là-dessus se termina la conversation. Et maintenant, au souvenir de cet entretien il comprenait qu'il avait assumé un fardeau qui de beaucoup excédait ses forces. C'est facile à dire : « je ferai tout mon possible pour qu'elle m'oublie. » — Plus il réfléchissait, plus il se sentait coupable
d'un crime inexpiable. Il emmenait avec lui une jeune fille innocente, presque une enfant, vers un supplice que lui-même ne supporterait peutêtre pas. Il s'était accroché à elle comme un homme qui se noie et l'entraînait au fond, ou comme le voyageur qui dans le désert, fuyant devant un fauve, se jette dans un vieux puits et s'accrochant à une branche, cueille et mange des baies de framboisier, oublieux du péril.
Galitzine était assis à la fenêtre de la chambre jaune. Il était déjà midi, mais il ne faisait pas encore tout à fait clair. La tempête avait couvert toutes les fenêtres de neige. Le vent dans la cheminée chantait, triste et monotone. Et il se rappela que l'autre fois, après la fusillade de la place, il avait suivi la rue Galernaïa et, restant sous la mitraille, il avait appelé la mort : « Mais viens donc, viens plus vite. » Une angoisse plus effrayante que la mort s'était alors emparée de lui. « Se suicider », avait-il pensé. Tirant le pistolet de sa poche, il l'avait appliqué à sa tempe mais il s'était souvenu de Marinka et avait laissé retomber son bras. Pourquoi avait-il fait cela?
— A quoi pensez-vous? — il tressaillit en entendant la voix de Marinka. Elle était entrée si doucement qu'il ne l'avait pas entendue.
Il lui sourit comme il souriait toujours lorsqu'elle entrait dans la chambre, mais ne répondit rien.
Au mur, à un portemanteau, était pendue une pelisse, celle même qu'il portait sur la place du Sénat. Marinka prit la pelisse, s'assit à la table à ouvrage et se mit à raccommoder les petits trous ronds laissés par les balles.
— Votre visiteur vous a sans doute fait de la peine. Qui était-ce? — demanda-t-elle sans lever les yeux.
" — Un vieil ami, Guillaume Karlovitch Kuchelbecker.
— Était-il aussi sur la place du Sénat avec vous?
— Oui.
— De quoi avez-vous parlé, si ce n'est pas un secret?
— Il m'offrait de fuir.
— Et qu'en pensez-vous?
— ■ Je ne veux pas.
— Pourquoi?
— Je ne peux vivre sans la Russie... ni sans vous.
— Pourquoi : sans moi? J'irai avec vous.
— Et Nina Lvovna?
— Maman ira aussi avec nous. Et si elle ne veut pas, cela m'est égal, j'irai sans elle. N'importe où vous irez, je vous suivrai. Vous voyez l'aiguille êi le fil? Où va l'aiguille, le fil la suit.
Il regardait silencieusement les mouvements rapides de l'aiguille entre les doigts minces. Elle raccommodait gaiement et tranquillement les petits trous ronds.
— Je ne cesse de penser, Marinka, à ce que vous deviendrez lorsque j'aurai été arrêté.
— -Mais peut-être même ne vous arrêtera-t-on pas?
— Si, Marinka, on m'arrêtera certainement.
— Eh bien, ilm'arriverace qui vous arrivera, — répondit-elle comme si depuis longtemps déjà sa résolution était prise.
Ils restèrent encore silencieux pendant un moment.
— Marinka, faites ce que je vous demanderai.
— Quoi donc?
— Promettez-le-moi.
— A quoi bon? \t)us savez bien que je le ferai sans cela.
— - Tout?
— Mais bien sûr, — dit-elle avec ce sourire cliarmant ([u'il aimait tant.
11 attendit un instant, rassemblant ses forces.
— Partez le plus tôt possible pour les Merisiers, — dit-il enfin résolument.
Elle arrêta la main qui tenait l'aiguille et,, levant les yeux, elle le regarda longuement, attentivement, toujours aussi calme, comme ne comprenant point mais essayant de comprendre.
— Et comment ferez- vous sans moi?
— Ce me sera plus facile.
— Il vous sera plus facile d'être seul? Il fit silencieuseTnent un signe de tête.
— Ce n'est pas vrai. Pourquoi dites-vous quelque chose qui n'est pas vrai?
— Si, c'est vrai.
Elle le regarda, plus attentivement encore, plus calmement encore et soudain elle comprit.
— Bien. Mais, vous aussi, faites ce que je vous demanderai. Dites que vous ne m'aimez pas... que vous ne m'aimez pas autant.
— Comment, autant?
— • Voici comment. Si l'on vous serre très fort la main cela fait très mal, mais si l'on touche à la meurtrissure, la douleur est insupportable. Moi^ c'est ainsi que je vous aime. Et vous? Dites seulement deux mots : «pas autant » — et je partirai.
Son visage et sa voix exprimaient une résolution tranquille. Il comprit qu'elle disait la vérité. II lui suf fit* ait de dire ces deux mots : « pas autant », elle partirait et tout serait fini.
Elle se tut pendant un instant, attendant. Puis soudain elle se leva, s'approcha de lui, prit sa tête entre ses mains et le baisa au front.
— Petit bêta. Mon Dieu, que vous êtes bêta l — dit-elle en souriant comme pendant sa maladie, et il lui sembla de nouveau qu'il n'était vraiment qu'un tout petit f|ar(;on très niais et qu'elle était une grande personne. Elle le prendrait dans ses bras, le bercerait comme une mère son enfant.
Elle retourna à sa table à ouvrage et reprit son raccommodage.
— Et maintenant voulez-vous me raconter ce que vous avez fait. Je veux tout savoir.
— Mais qu'y a-t-il à raconter, Marinka? C'est de la politique, chose fort ennuyeuse.
— Ce n'est pas à la portée de mon intelligence? Ça ne fait rien ; je comprendrai peut-être.
« Parler politique avec une jeune fille de dixhuit ans, quel ennui ! » — pensa GaUtzine. Il se mit à raconter à contre-cœur pour se débarrasser au plus vite, persuadé qu'elle ne comprendrait rien. Et vraiment, aussi longtemps qu'il en fut persuadé, eVe ne comprenait rien. Elle lui posait des questions si enfantines que tout déconcerté il ne savait que répondre.
— Vous voyez comme je suis l^ête ! — disaitelle en riant. — Un jour, à un bal de province, un jeune homme demanda à une jeune fille ce qu'elle lisait : « Je lis un livre rose et ma sœur un livre bleu. » Voyez- vous, moi, je suis toute pareille.
Mais lorsqu'il commença à parler de Sophie Xarishkine, elle devint tout attentive et ses yeux brillèrent à tel point qu'il pensa : elle est jalouse.
— Mais maintenant encore ne l'aimez-vous pas comme si elle était vivante?
— Oui, comme si elle était vivante.
— Elle et moi ensemble?
— Ensemble.
Elle réfléchit un peu, puis demanda :
— Avez- vous son portrait?
— Oui, je l'ai.
— ^ Montrez-le-moi.
Il enleva de son cou le médaillon qui contenait le portrait de Sophie. Elle le prit et l'examina longtemps en silence. Tout à coup elle l'embrassa et se mit à pleurer.
— Quelle mauvaise et méchante fille je suis I — dit-elle en souriant à travers ses larmes, — mais bien sûr, ensemble !... nous vous aimerons ensemble.
— Savez-voiis, Marinka, je crois que c'est moi qui ai lu le livre rose et non vous... Tous les gens intelligents sont de grands imbéciles. — A son tour il souriait à travers ses larmes. Il savait maintenant qu'elle comprenait tout, qu'elle voyait tout avec les yeux de l'âme et que ces yeux pénétraient jusqu'au fond même de son cœur.
Il avait encore peur de dire qu'il avait eu l'intention de tuer le père de Sophie, l'Empereur Alexandre Pavlovitch. Il voulait le cacher, mais n'y parvint pas et le dit aussi. D'abord elle ne voulut pas le croire, posait des questions comme si elle ne comprenait pas.
■ — Vous avez voulu tuer son père et elle le savait?
— Oui, elle le savait.
— Pas possible, — s'écria-t-elle, profondément attristée. — Oh ! ne parlons pas de cela. Il ne faut pas. Pour le moment je ne comprendrais pas, — peut-être plus tard...
Quelquefois on entrait dans la chambre et on les dérangeait, mais dès qu'ils se retrouvaient seuls, elle le pressait de continuer.
— Eh bien, racontez, racontez ! Qu'y eut-il ensuite?
A la tombée de la nuit, lorsque les bougies furent allumées, ils passèrent au salon bleu, là même où ils s'étaient vus pour la dernière fois avant le quatorze. Ici personne ne les dérangerait.
Marinka s'assit à la même place que l'autre jour, près de la fenêtre, là où se trouvaient le métier et la broderie commencée : le perroquet blanc sur fond vert, Potap Potapitch. L'aigrette jaune de l'oiseau était toujours inachevée. Une lampe à globe mat, placée dans un coin de la pièce, répandait une faible clarté cependant que la lune projetait sur le plancher à travers les vitres les taches allongées de sa pâle lumière. La tem-
pête s'apaisa vers le soir. Les nuages déchiquetés, sombres et lumineux tour à tour, aux reflets de nacre, passaient sur le ciel comme des fantômes et les fleurs transparentes du givre sur les vitres étincelaient comme des saphirs. Galitzine lui parla de la Société Secrète du Sud, de Serge Mouraviev et de son catéchisme. Et à la manière dont Marinka l'écoutait il sentait qu'elle le comprenait et que c'était pour elle la chose essentielle.
— Les Tsars sont maudits par Dieu, comme étant lés oppresseurs du peuple, — - disait-il, récitant par cœur les paroles du catéchisme. — Pour libérer la Patrie, nous devons tous nous armer contre la tyrannie et rétablir en Russie la foi et la liberté. Repentons-nous de notre longue servilité et faisons ce serment : il n'y aura qu'un Tsar sur la terre comme au ciel : Jésus-Christ.
— Mais Christ est au ciel ! — remarquait-elle avec une naïveté simple un peu étonnée.
— Et sur la terre aussi, Marinka.
— Mais où donc sur la terre? On ne le voit guère, — dit-elle plus naïvement encore.
— Justement, on ne le voit pas parce qu'au lieu du Christ c'est la Bète qui règne. Il faut tuer la Bète.
— Mais peut-on tuer au nom du Christ?
Il avait craint tout à l'heure qu'elle ne le comprît pas. Et voici qu'il craignait maintenant qu'elle ne le comprît trop bien. Cette fillette de dix-huit ans, presque une enfant, découvrait son plus profond secret, son plus intime tourment.
Tout ù coup elle se leva et posant ses mains sur les épaules de Galitzine, toute penchée vers lui, elle le regarda profondément dans les yeux.
- Mais, Valcrian Mikhaïlovitch, croyez- vous au Christ?
— Voyons, comment pouvez- vous, Marinka...
— Croyez-vous? Oui?
— Je crois en Jésus-Christ, Fils unique du
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Dieu unique Créateur du Ciel et de la Terre, — prononça solennellement Galitzine.
— Dieu soit loué ! — dit Marinka avec un grand soupir de soulagement, en faisant un signe de croix. — Tout le monde dit : les rebelles sont des mécréants. Alors j'ai pensé... Ne vous fâchez pas contre moi, je sais moi-même que je suis bête. Mon père avait l'habitude de dire : Ne crois pas à tout ce que disent les gens, vis par ton propre cerveau. Mais le malheur est que je n'en ai pas.
Elle se tut un moment, pensive, comme essayant de se rappeler quelque chose.
— Ah ! oui, voilà à quoi cela ressemble ! — s' écria- t-elle, joyeuse de retrouver ses souvenirs. — Attendez, je vais vous montrer.
Elle s'enfuit et un instant après revint portant un petit livre en cuir noir avec des dorures, un de ces albums où les jeunes filles de province inscrivent des poésies et des souvenirs. A la première page un Amour, sous l'aspect d'un petit pâtre, était assis au bord d'un fleuve. On lisait dessous ces vers :
Aujourd'hui tout est trahison, La loyauté est sans raison Et c'est sur de l'eau qu'en riant L'Amour griffonne ses serments.
Et plus loin ce compliment : « Vos yeux noirs, Marie, portent le deuil de ceux qu'ils ont privés de la lumière. »
Marinka ouvrit à une certaine page et la lui tendit. Galitzine lut des lignes passées d'une écriture ronde, grande, ancienne :
« A ma fille bien-aimée, Marinka. Que Dieu t'envoie un compagnon de vie qui ne soit ni riche, ni noble, mais qui ait le cœur valeureux et réponde à la belle parole du glorieux écrivain russe, Alexandre Nicolaievitch Raditchev:
« Si la loi, le souverain ou n'importe quelle autre puissance terrestre exigeait de toi le mensonge ou la violation de la vertu, reste inflexi-
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ble. Ne redoute ni moqueries, ni souffrances, ni maladies, ni emprisonnement, ni la mort même. La furie de tes oppresseurs se brisera contre ta fermeté et tu vivras dans la mémoire des nobles âmes jusqu'à la consommation des siècles. » Pavel Tolytchev.
— Monsieur Raditchev était l'ami de papa, — dit Marinka avec fierté, et elle tourna la page.
— Voici encore.
Galitzine lut :
Rappelle-toi, Marie, La parole sainte :
La semence de la femme écrasera la tête du serpent.
Alexandre Labsine.
— Il était aussi l'ami de mon père, — dit-elle de nouveau avec fierté.
— Ah ! alors vous êtes la filleule de Labsine et de Raditchev ! — dit Galitzine en souriant joyeusement. Il lui semblait avoir avec elle une nouvelle parenté, toute mystérieuse.
— Voyez- vous ! — dit-elle en riant et devenant toute rouge. — Eh bien, racontez, racontez. Qu'y eut-il ensuite?
Lorsqu'il lui raconta que le quatorze, Nicolas avait fait fusiller sur la place la foule désarmée, elle murmura toute pâle :
— Oui, il faut tuer la Bête ! Maintenant elle ne demandait plus : peut-on
tuer au nom du Christ ! Il sentit que non seulement elle avait compris mais qu'elle aussi avait accepté tout et (jue dans ce suprême secret, dans ce suprême tourment elle ne raljandonnait ni devant le jugement des hommes, ni devant le jugement de Dieu.
Lorscpi'il eut terminé, Marinka vint s'asseoir prés de lui, sur le bras du fauteuil et comme autrefois, pendant sa maladie, '[elle posa sa joue contre la sienne. Silencieux tous les deux, ils
regardaient les nuages déchiquetés passer au loin dans le ciel ; la lune parfois se montrait et parfois se cachait et sur les vitres les fleurs du givre tantôt s'éteignaient, tantôt étincelaient comme des saphirs.
— Vous souvient-il, Marinka, que vous disiez : « Aimer la terre est un péché, c'est le ciel qu'il faut aimer «?
— Non, je ne m'en souviens pas, — attendez... Ah ! oui, la nuit, dans le coche, pendant notre voyage de Moscou. Comment se fait-il que vous vous le rappehez? Et alors?
— Mais la Patrie, c'est aussi la terre. — • Est-ce un péché que d'aimer la Patrie?
— Non, voyons ! J'ai probablement dit encore une sottise !
— Non, ce n'est pas une sottise, mais ce n'est pas tout, quoique, probablement, personne ne sache tout là-dessus...
Il parlait tranquillement. Mais Marinka sentit comme tout à l'heure que c'était pour lui l'essentiel. Elle leva la tête et le regarda dans les yeux.
— Qu'est-ce que personne ne sait? — demanda-t-elle à voix basse.
— A propos du Ciel et de la Terre. Comment aimer à la fois le Ciel et la Terre, — répondit-il, à voix basse, lui aussi.
— A la fois? — répéta-t-elle pensive. — Mais ne nous aimez- vous pas toutes deux, Sophie et moi?
Elle se tut de nouveau, s'enfonçant plus profondément encore dans ses pensées. Puis elle se mit à parler d'un air qu'auparavant il ne lui avait jamais vu.
— Une fois, il y a de cela très, très longtemps, — je m'en souviens comme dans un rêve, j'étais toute petite alors, — nous nous promenions en bateau avec mon père. Notre moulin, aux Merisiers, était tout près de la maison ; la petite rivière était barrée, l'eau était silencieuse et
calme comme un miroir. Nous nous promenâmes très longtemps, jusqu'au soir : le soleil s'était déjà couché et petit à petit la nuit descendait. L'eau était devenue encore plus silencieuse, encore plus calme, comme si elle n'existait plus et n'était plus que de l'air — et notre bateau glissait dans cet air. Les nuages, en haut, dans le ciel étaient grands, ronds et blancs, les étoiles brillaient et en bas, sous nos pieds, c'était les mêmes nuages et les mêmes étoiles, comme s'il y avait deux ciels, l'un en haut, l'autre en bas et nous au milieu. Cela faisait peur, mais c'était bien. C'était aussi bien que maintenant avec vous... X'était-ce pas la même chose? Dis, dis que c'était la même cliose.
— Oui, Marinka, la même chose.
Tous deux se turent. 11 n'y avait plus de paroles : elles s'étaient arrêtées comme un petit sentier au bord du précipice. Ils se regardèrent en souriant silencieusement. Leurs sourires s'attirèrent et enfin sunirent dans un baiser.
Lorsqu'il revint à lui elle était déjà près de la fenêtre et elle lui parlait ; il resta longtemps sans pouvoir comprendre, mais enfin il comprit :
— Te rappelles-tu que la veille du quatorze tu me disais que c'était aussi pour moi que tu allais à la mort? Pourquoi pour moi? Je te l'ai demandé alors, mais tu ne m'as pas répondu.
— Parce que c'était pour la Russie. Et toi aussi, ta es... Sais-tu, Marinka, qui tu es?
— Eli bien qui?
Il ne répondit rien et jeta les yeux sur elle : toute blanche dans la pâle lumière de la lune, sur le fond bleuâtre des fleurs de givre transparentes, pareilles à de grands saphirs, c'était elle et ce n'était pas elle, proche et lointaine, terrestre et céleste.
— Eh bien, cpii suis-je donc? — demandal-elle en le regardant à la dérobée. Elle baissa aussitôt les yeux et frissonna : on eût dit qu'en
le regardant c'était une autre qu'il voyait à tra- 'vers elle.
Une sorte d'éclair perça le cœur de Galitzine qui tomba à ses pieds.
— Ma chère, toute chère, toute chère ! — répétait-il comme si cette seule parole contenait tout ce qu'il ressentait, et il lui baisa les pieds. Comme aux bornes de l'horizon se confondent le ciel et la terre : ainsi Sophie et Marie. Toutes deux, l'une céleste, l'autre terrestre, ne faisaient qu'une, l'unique.
Toute sa crainte se dissipa, — ni chaînes ni tortures ni billot ne l'effrayaient plus. Il savait qu'elle le protégerait contre tout, mur inaltérable. Protectrice éternelle. Joie inespérée. Si même on l'envoyait aux Enfers, elle descendrait avec lui dans les ténèbres et les ténèbres deviendraient lumière. Et la semence de la femme écrasera la tête du serpent.
Le sept janvier, le premier jour où il était permis de se marier après le jeûne de Noël, Gahtzine épousa Marinka. La nuit suivante on vint l'arrêter.