CHAPITRE YI
C'est bien. Tout est bien, — pensait Galitzine en examinant le mur d'un vert sale noirci par la fumée. La chambre étroite et sombre du corps de garde sans fenêtre, aux voûtes tombantes, pareille à un bouge et située au sous-sol du Palais d'Hiver, était éclairée par une porte vitrée qui donnait sur un corridor. Une sentinelle debout contre la porte jetait de temps en temps un coup d'œil dans la chambre et tous les passants faisaient de même. Pour échapper à ces regards, Galitzine s'assit le dos tourné à la porte et fixa ses yeux sur le mur.
(tétait déjà la seconde nuit qu'il passait sur une petite chaise de paille branlante et dure, s'enveloppant de son manteau pour se garantir du froid. Ses jambes étaient engourdies, le dos lui faisait mal. Il voulut se coucher sur un vieux canapé en cuir, mais les punaises ne lui laissèrent pas de repos. Il essaya de s'étendre par terre sur son manteau étalé, mais il passait sous la porte un tel courant d'air et un tel froid se dégageait de la pile de bois encore gelé, entassé là même auprès du poêle éteint, qu'il eut peur de prendre froid : il était encore un peu souffrant. Il s'assit de nouveau sur la chaise et pensa avet soumission : « C'est bien, tout est bien I »
Il se souvint que la veille, lorsque dans l'escalier obscur menant au corps de garde il avait un peu ralenti le pas, un des soldats d'escorte lui avait donné un coup de crosse à l'épaule. Le soldat, un jeune gars au nez camus, sans moustache ni sourcils, l'avait à son tour regardé de ses petits yeux clignotants, d'un air sombre
mais sans méchanceté. « Eh bien, ne t'endors pas, fils de chienne, remue-toi un peu I » « Cela aussi est bien », — pensa Galitzine en se rappelant l'incident.
Dès qu'il fut introduit dans le corps de garde, le sous-officier de service, imprégné d'une odeur d'eau-de-vie et de mauvais tabac, se mit à le fouiller. Les doigts gras aux poils roux, couverts de taches de rousseur, rôdaient sur son corps, fouillaient, tâtaient. Il lui enleva le médaillon avec le portrait de Sophie. Il lui lia les mains derrière le dos, si fortement que la corde entra dans la chair. Le matin, un des officiers de garde eut pitié de lui et ordonna qu'on lui déliât les mains. Mais maintenant encore Galitzine avait mal aux bras. Il les leva et considéra les traces laissées par les cordes : elles étaient comme des bracelets rouges. « Et cela aussi est bien », pensa-t-il.
« Marinka n'est plus Marinka, mais la princesse Maria Pavlovna Galitzine », se rappela-t-il tout à coup avec un joyeux étonnement. Il ne comprenait pas encore comment cela lui était arrivé. « Demain nous nous marions », — lui avait-elle déclaré la veille. Il fit des objections, s'étonna de cet empressement, la pria d'attendre. Mais elle ne voulait rien entendre : ce serait demain et c'était tout. Elle avait depuis longtemps pensé à tout, tout arrangé avec Thomas Thomitcii, en cachette de sa mère et de son fiancé lui-même. Personne dans la maison, sans même en excepter les serviteurs, ne savait rien, sauf le vieux ^ maître d'hôtel Anani Vassihevitch. Lagrand'mère malade était alitée et Nina Lvovna était partie en visite, dès le matin et pour toute la journée, chez une vieille amie de Smolny, à l'autre bout de la ville. Un vieux prêtre de la maison des Invalides près des casernes de Semeon, camarade de régiment de Thomas Thomitcii, expert en noces expéditives, les avait
mariés clans la chapelle familiale, ici même, dans la maison de la grand'mère.
Galitzine se soumettait mais ne comprenait rien. Pendant la cérémonie il se tint raide comme un piquet, ainsi que Thomas Thomitch le disait plus tard en plaisantant. Dans la minuscule église, pareille à un oratoire, régnait une suffocante odeur de cierges et d'encens ; la tête lui tournait et il avait peur de se trouver mal.
Fatigué, il se coucha très tôt. La nuit, comme il dormait déjà, ^larinka entra tout doucement dans sa chambre sur la pointe des pieds, s'assit sur le bord du lit, se pencha vers lui, le prit dans ses bras et l'éveiNa par un baiser ; jamais auparavant elle ne l'avait embrassé ainsi ; il sentit que dans ce baiser elle lui donnait son âme. « Maintenant tout est bien. Xe le comprends-tn pas? » — lui murmura-t-elle à l'oreille, et avant qu'il pût s'en rendre compte elle se dégagea de son étreinte et s'enfuit dans la chambre à coucher de sa mère. Et lui s'endormit de nouveau, profondément, agréablement, bêtement, et, en s'endormant, il pensa qu'il était vraiment bête de dormir par une nuit pareille.
La nuit suivante, il fut arrêté. Lorsque le grand-maître de la police Choulguine, accompagné d'un sous-officier et de quatre soldats, firent sortir le prisonnier dans le vestibule, Marinka accourut à lui, à demi vêtue. A peine eutelle le temps de l'embrasser, de le bénir et de lui murmurer à l'oreille : « N'a?b pas peur pour moi, pense à toi seul. Que la Sainte Vierge te protège ! » Et comme il descendait déjà l'escalier, elle se pencha par-dessus la rampe et le regarda pour la dernière fois; il n'y avait dans ses yeux ni peur ni douleur, mais seulement la force de l'amour infini. 11 essayait sans cesse de se rappeler à quoi ressemblaient ses yeux, mais n'y réussissait pas.
11 en avait assez de regarder le nmr, il s'ai)puyu
sur la table et, fermant les yeux, se mit à réfléchir. Et comme naguère, pendant sa maladie, il murmurait tendrement extasié : « Marinka... ma mère ! « — et il lui semblait qu'elle le prenait dans ses bras et le berçait pour l'endormir.
Le tintement des éperons et le bruit des fusils le réveillèrent. Il pensait avoir dormi longtemps ; il n'avait dormi que dix minutes. Il était plus de huit heures du soir.
— Le prisonnier chez Sa Majesté l'Empereur ! • — dit une voix.
L'escorte l'entoura et l'emmena à travers des escaliers et des corridors interminables. Ils passèrent par une suite de salles ornées de tableaux. Gahtzine reconnut l'Ermitage. Dans la grande salle il y avait tant de bougies allumées qu'il pensa : Donne-t-on un bal ici? Mais il comprit ensuite que la lumière était nécessaire pour suivre les moindres changements d'expression sur les visages, au cours des interrogatoires. En bas la salle était toute remplie de clarté, tandis qu'en haut à travers le plafond vitré s'ouvrait béant le ciel nocturne, noir et sans fond.
Dans un coin, près du mur, sous la « Sainte Famille » du Dominiquin, devant une petite table de jeu, couverte d'un encrier, de plumes et de papier, était assis un jeune homme en uniforme de hussard de la garde, rouge, tout galonné d'or et bien ajusté. C'était l'aide de camp général Levachev.
Les soldats a»menèrent Galitzine près de la petite table. Deux d'entre eux, le sabre nu, se placèrent près de la porte.
— Prenez place, prince, — dit Levachev en se levant avec un salut aimable, sans cependant lui tendre la main et en lui désignant un fauteuil. — Je crois que nous nous sommes rencontrés chez votre oncle Alexandre Nicolaievitch, — continua-t-il en français comme s'ils n'étaient point un prisonnier et un homme de police, mais
deux invités qui se rencontrent dans une maison étrangère et causent en attendant leur hôte.
— Avez-vous servi?
— Oui, j'ai servi.
— Dans quel régiment?
— Dans le régiment de Preobrajensky.
— Il y a longtemps que vous avez quittéle service?
— Deux ans.
Galitzine examinait Levacliev : son visage n'était ni bon ni méchant, simplement indifférent ; ses yeux ni bêtes ni intelligents mais seulement un peu retors. Vi\ jeune homme du monde, un fougueux hussard, probablement bon danseur et bon cavalier ; un bon garçon de l'espèce de ceux qui vivent eux-mêmes et n'empêchent pas les autres de vivre.
Galitzine leva les bras et lui montra les traces des cordes. Levachev fit une grimace.
— Ils ont encore fait trop de zèle. Combien de fois leur ai-je dit !
— Lie-t-on les mains à tout le monde ici?
— Presque à tout le monde : c'est l'usage. Que voulez- vous 1 c'est une maison d'arrêt.
— Une espèce de poste de police?
— Oui, c'est un peu ça.
— Libre à vous de changer un palais en bureau de police.
Levachev ne répondit rien.
— Eh bien, commençons, — dit-il, et son visage changea son expression aimable contre une expression préoccupée, point sévère mais un peu ennuyée et dégoûtée, comme s'il comprenait lui-même qu'il ne faisait pas une besogne très propre. 11 prit une feuille de papier, tailla sa plume et la trempa dans l'encre.
— Avez-vous prêté serment à Sa Majesté l'Empereur Nicolas Pavlovitch?
— Non.
— Pourquoi?
— Parce que la prestation de serment est entourée de telles cérémonies et de tels engagements que je ne la considère pas comme admissible pour moi.
— Et vous ne prêterez serment à personne?
— A personne.
— Comment peut-on se passer de serment? Vous croyez en Dieu?
— Oui, je crois en Dieu.
— Et le serment ne procède- t-il pas de Dieu? ■ — ■ Non.
• — Bien, nous n'allons pas discuter. Dois-je inscrire vos paroles telles quelles?
— Oui, inscrivez.
La figure de Levachev devint encore plus indifférente.
— Vous vous nuisez beaucoup, prince, beaucoup. Réfléchissez.
— Toute ma vie, Excellence, je n'ai réfléchi qu'à cela.
■ — Et c'est à ceci que vous avez abouti?
■ — Oui, c'est à ceci.
Levachev sourit, haussa les épaules et, retroussant sa moustache d'un geste adroit et familier, il écrivit. Puis il continua d'un air encore plus ennuyé :
— Vous avez appartenu à la Société Secrète?
— Oui.
— Quels sont les agissements de la Société que vous connaissez?
— Aucun.
Levachev, après un instant de silence, considéra le bout de sa plume, enleva un brin de poussière et leva les yeux sur Galitzine.
— Ne pensez pas, prince, que le Gouvernement ait été absolument ignorant. Nous savons d'après des renseignements exacts que les événements du Quatorze n'ont été qu'une explosion prématurée et que, l'an dernier, vous avez dû porter au défunt Empereur un coup mortel. Si
VOUS le désirez, je vous communiquerai les détails du régicide projeté. L'année dernière, dans les premiers jours de mai, une réunion eut lieu dans la maison de l'écrivain moscovite, monsieur Ryliev. Là le président du Comité de Toultcliino de la Société Secrète du Sud, le lieutenant-colonel Pestel, proposa l'extermination de tous les membres de la famille impériale. Le saviez- vous?
— Non, je ne sais rien.
— Et qui a répondu à Pestel : « Je suis complètement d'accord avec vous »? Vous ne le savez pas non plus?
— Non plus.
— Peut-être vous en souvient-il tout de même?
— Non, je ne m'en souviens pas.
— Votre Excellence a une bien mauvaise mémoire, — dit Levachev en souriant et en retroussant encore sa moustache, — je vais vous le rappeler : ce sont vos propres paroles. Et maintenant vous plairait-il de nommer ceux de vos camarades qui assistaient à cette réunion?
— Excusez-moi, Excellence, mais cela m'est impossible.
— Et pourquoi donc?
— Parce que, en entrant dans la Société, j'ai fait serment de ne nommer personne.
Levachev mit sa plume de côté et se rejeta sur le dos du fauteuil.
— Écoutez, Gahtzine, plus vous vous obstinerez et plus mal ça ira pour vous. Vous voulez sauver vos camarades, mais vous ne sauverez personne et vous vous perdrez vous-même. Je vous le dis : le gouvernement sait déjà tout et votre aveu n'est nécessaire quc^ pour vousmême. Un repentir sincère est la seule voie pour obtenir la miséricorde de l'Empereur. — Il répétait des paroles prol)ablement apprises. — Eh bien, pourcjuoi vous taisez- vous? Ne voulez- vous rien dire?
— Non, je ne veux pas.
— - Alors on vous obligera à parler, cher monsieur, — dit Levachev en élevant à peine la voix et en appuyant sur chaque mot, distinctement et lentement, — je fais mon devoir de juge et j e vous préviens que la question existe en Russie.
— Je suis très reconnaissant à Votre Excellence de cette confidence, mais je dois vous dire qu'après elle, je sens encore plus qu'il est de mon devoir de ne nommer personne. — Galitzine le regarda tout droit dans les yeux en pensant : « C'est un bon garçon, mais si ses supérieurs le lui ordonnent, il vous brûlera bien la plante des pieds. »
— Pour cette fois je ne vous parle pas comme un juge mais comme un gentilhomme, votre égal, — commença Levachev avec son amabilité première, — je ne comprends pas, prince, quel désir vous pouvez avoir de souffrir le martyre pour des gens qui vous ont trahi.
— ■ Vous ne comprenez pas. Excellence, quel désir on peut avoir de n'être pas un scélérat?
Levachev fit une légère grimace, mais le « bon garçon » ne se fâcha pas, jugeant probablement que le prisonnier n'était pas en situation d'être aimable.
— Ayez l'obligeance, prince, de lire et de signer, — dit-il en lui tendant le papier.
Gahtzine jeta un coup d'œil dessus et, constatant que le général écrivait le russe comme un savetier, signa sans lire. Levachev se leva, détendit ses membres ; l'uniforme bien ajusté moula davantage son corps : il semblait qu'un pareil gaillard, au lieu de moisir sur des paperasses, était plutôt fait pour danser la mazurka avec les belles dames, ou galoper dans le feu des combats ; il tira le cordon de la sonnette. Lorsque le sous-officier accourut, Levachev désigna à Galitzine un paravent de soie verte placé à côté de la table.
— Ayez l'obligeance d'attendre.
Et il sortit en compagnie du sous-officier. Galitzine s'assit derrière le paravent.
A l'autre bout de la salle une porte s'ouvrit et l'on entra. De derrière le paravent on ne pouvait voir qui c'était, mais à en juger par les voix, il y avait là deux personnes. Tout en causant elles s'approchèrent de la table et s'arrêtèrent. Elles non plus ne voyaient pas Galitzine. Il prêta l'oreille.
— • J'ai fait des révélations sans réfléchir, suivant l'impulsion de mon cœur reconnaissant envers Sa Majesté. Peut-être ai-je dit ce que d'autres n'auraient pas révélé.
Galitzine ne distingua pas la suite, puis de nouveau il entendit.
— Il est facile de se perdre soi-même. Votre Excellence, mais être la cause de la perte des autres c'est un supplice insupportable.
Galitzine reconnaissait cette voix sans la reconnaître. Il se leva, s'approcha du paravent sur ia pointe du pied et regarda par-dessus. Les deux personnes lui tournaient le dos et il ne pouvait voir leurs visages. Mais il reconnut l'une d'elles : c'était Benkendorf. Quant à l'autre, Galitzine continuait à la reconnaître sans la reconnaître ; il ne pouvait en croire ses yeux.
— Soyez tranquille, mon ami, il fera grâce à tout le monde, — dit Benkendorf et, prenant son interlocuteur sous le bras, il passa avec lui près du paravent. GaUtzine vit alors face à face cet autre inconnu, ce méconnaissable : c'était Ryhev. Ils se regardèrent dans les yeux.
Galitzine tomba dans le fauteuil. La lumière s éteignit dans ses yeux comme si, à travers le plafond vitré, le ciel noir et sans fond se fût écroulé sur sa tête.
— Venez, — dit Levachev en regardant derrière le paravent.
Galitzine revint à lui, se leva et sortit. L'Em-
pereur venait de l'autre bout de la salle. Le visage immobile, pâle, comme taillé dans le marbre, il s'approchait et soudainement Galitzine se rappela comment il avait le Quatorze couru, le pistolet en main, place du Sénat, sous la mitraille, pour tuer la Bête.
Arrivé près de la table, l'Empereur s'arrêta à deux pas du prisonnier, le mesura du regard de la tête aux pieds et, désignant du doigt les notes de Levachev qu'il tenait à la main :
— Qu'est ceci? Qu'est-ce que vous avez raconté là? On vous a interrogé sérieusement et vous avez répondu, par des balivernes. « Le serment ne procède pas de Dieu. » Mais, monsieur, connaissez-vous nos lois? Savez-vous quepour cela?... — et il fit un geste de la main autour de son cou.
Galitzine sourit : que pouvait lui faire cet homme après sa récente terreur?
— • Pourquoi riez- vous? — demanda l'Empereur qui fronça les sourcils.
— • Je suis surpris. Votre Majesté. Si l'on veut menacer, il faut d'abord menacer de la mort et ensuite de la torture : la torture est infiniment plus effrayante que la mort.
— Qui vous a menacé de la torture?
— Son Excellence. •*
Nicolas regarda Levachev, Levachev regarda Nicolas et Galitzine les regarda tous les deux.
• — Qu'il est brave I — reprit l'Empereur. — Ici-bas vous n'avez peur de rien et là-haut? Qu'est-ce qui vous attend dans l'autre monde? La malédiction éternelle?... Vous vous moquez de cela aussi? Mais vous n'êtes doncpas chrétien?
— Si, Votre Majesté, je suis chrétien, c'est justement pour cela que je me suis levé contre l'autocratie.
— L'autocratie émane de Dieu. Le Tsar est l'Oint du Seigneur. Vous vous êtes levé contre^ Dieu.
— Non, contre la Bête.
— Quelle bête? Vous divaguez?
— La Bête, c'est l'homme qui se fait Dieu, — dit Galitzine doucement et solennellement comme en prononçant des paroles d'incantation et il pâlit. La joie lui coupa la respiration : il lui sembla qu'il tuait la Béte.
— Ohl le malheureux ! — dit l'Empereur en hochant la tête avec compassion. — Il a perdu la raison. Voici où vous conduisent ces pensées infernales, fruits de l'orgueil et de l'amour-propre. Je vous plains. Pourquoi vous perdez- vous? Ne voyez- vous pas que je vous veux du bien, — reprit-il après un moment de silence, d'une voix déjà autre, caressante. — Pourquoi ne répondezvous pas? — Il le prit par la main et continua, plus affectueusement encore : — vous savez, je peux tout... Je peux vous pardonner...
Galitzine se souvint de Ryliev et tressaillit.
— Voilà justement le malheur, Votre Majesté : vous pouvez tout. Dieu est dans les cieux et vous sur la terre. Et cela signifie que l'on a fait de l'homme un Dieu...
L'Empereur avait depuis longtemps compris qu'avec Galitzine il n'aboutirait à rien. 11 l'interrogea sans plaisir, par acquit de conscience. 11 ne s'irritait ptoint. Après un mois d'instruction, il en était arrivé à ne plus se fâcher, contre personne ni pour rien, au cours des interrogatoires. Mais il en avait assez. Il était temps d'en finir.
— Allons, assez de balivernes, — interrompit-il avec une soudaine brulalité. — Répondez comme il faut à mes questions.
— J'ai déjà dit à Son Excellence que j'ai donné ma parole...
• — Je n'ai que faire de Votre l]xcellence>t de votre honteuse parole 1
« L'autre écrit comme un savetier et celui-ci jure comme un savetier », — pensa Galitzine.
— Alors vous ne voulez pas parler? Vous ne voulez pas? Je vous le demande pour la dernière fois.
Galitzine se taisait. La figure de l'Empereur changea en un clin d'œil : un masque tomba qu'un autre remplaça, terrible, menaçant, pâle, comme taillé dans le marbre, tel l'Apollon du Belvédère triomphant du Python. Il fit un pas en arrière, étendit le bras et cria :
— Enchaînez-le de façon qu'il ne puisse même pas bouger I
A ce moment Benkendorf entra. L'Empereur se retourna vers lui et de nouveau un masque tomba qu'un autre remplaça. «Pauvre gars, pauvre Niks, votre forçat du Palais d'Hiver ! »
Benkendorf s'approcha de Nicolas et lui dit quelque chose à l'oreille. Sans regarder Galitzine, comme si du coup il l'avait oublié, l'Empereur sortit.
— Ayez l'obligeance d'attendre, — dit Levachev à Galitzine en lui désignant de nouveau le fauteuil derrière le paravent, et il sortit avec Benkendorf.
Galitzine s'assit à sa place précédente. Il se calma, se rasséréna : «C'est bien, encore une fois tout est bien », pensa-t-il comme auparavant. « Quelle envie avez-vous de souffrir le martyre pour ceux qui vous ont trahi? — Mais, bien sûr, j'en ai envie I »
Et ces trois mots : « mais, bien sûr », il les murmura avec le môme sourire enfantin que Marinka.