CHAPITRE PREMIER
ON va me torturer. Seigneur, donnezmoi la force de le supporter ! — telle fut la première pensée de Galitzine lorsqu'il revint à lui au grand air. Le Grand Maître de la Police, pour l'aider à reprendre ses sens, avait ouvert la vitre du carrosse pendant le trajet du Palais à la forteresse.
« Quelles tortures ont supportées les martyrs chrétiens!... Oui, mais c'étaient des martyrs et moi... Mais cela ne fait rien : peut-être que moi aussi... » Galitzine cherchait à se donner du courage, mais il n'avait pas de courage : il ressentait seulement une terreur animale.
La voiture s'arrêta près de la maison du Commandant de la Forteresse Pierre et Paul. Choulguine fit descendre le prisonnier et le remit entre les mains du sous-officier de service. Ils entrèrent dans une petite chambre aux murs nus, presque sans meubles, où il n'y avait que deux chaises et une petite table sur laquelle brûlait une chandelle de suif. Le sous-officier fit asseoir Galitzine sur une des chaises et s'assit lui-même sur l'autre. Il bâilla avec tant d'insouciance en faisant des signes de croix et en mettant devant sa bouche la paume de sa main que Galitzine se prit à
espérer tout à coup qu'on ne le torturerait pas.
« Si, on me torturera. Les voici qui viennent. Venez à mon aide, Seigneur 1 » — pensa-t-il en écoutant, avec cette répugnante contraction au creux de l'estomac qui remue les entrailles, un bruit sinistre de ferraille et un nombreux piétinement dans la chambre voisine.
Un vieillard aux cheveux blancs, courts et drus militairement taillés, et avec une jambe de bois entra dans la chambre. C'était le général Soukine, commandant de la forteresse Pierre et Paul. Il était suivi d'un petit homme, gras et rond, au nez absent, le major de la place, Podouchkine, et d'un certain nombre d'officiers, de sergents et de soldats. Soukine tenait des tringles et des anneaux de fer. « Les instruments du supplice », — pensa Galitzine, et il ferma les yeux pour ne pas voir. « Venez à mon aide. Seigneur î » — répétait-il presque sans connaissance.
En frappant lestement le plancher de sa jambe de bois, le vieillard vint près de la table et approchant de la chandelle une feuille de papier, déclara :
— Sa Majesté l'Empereur ordonne de te mettre aux fers. — Il eut en appuyant sur le mot « te » un accent qui n'était pas naturel.
Galitzine écoutait sans comprendre. Plusieurs personnes se jetèrent sur lui et lui passèrent aux mains et aux pieds des fers qu'ils fermèrent à clef.
Il ne comprenait toujours pas. Mais soudain il se mordit les lèvres et retint sa respiration pour ne pas pleurer d'une joie aussi absurde, aussi animale que sa terreur de tout à l'heure. Il regardait le commandant dans les yeux et pensait : « Quel homme excellent 1 » et le visage sans nez du major de place lui paraissait charmant cependant que les physionomies grises des soldats lui semblaient si bonnes qu'il était prêt à em-
brasser chacun d'eux. Il remarqua le col orange de l'adjudant de place qu'il n'avait pas encore vu. « On a probablement changé la couleur à l'occasion du nouveau règne », — pensa-t-il avec la même joie stupide et enivrante. Il avait un peu honte d'avoir eu si peur, mais cette honte même se noyait dans la joie.
— Egor Mikhaïlovitch, conduisez-le au ravelin d'Alexis, — dit le commandant à Podouchkine. Ce dernier noua les deux bouts de son mouchoir et en entoura la tête de Galitzine.
Celui-ci se leva chancelant et faillit tomber : il ne savait pas encore marcher avec les fers. Les soldats le saisirent sous le bras, le firent sortir de la maison et le placèrent dans un traîneau. Podouchkine s'assit à côté de lui et le prit par la taille. Le traîneau faisait force détours, se frayant un chemin à travers d'étroits passages entre les bastions de la forteresse. En regardant d'un œil par-dessus son bandeau, Galitzine vit le pont-levis jeté sur un fossé et une porte percée dans un épais mur de pierre.
— Où me conduisez-vous? Au ravelin d'Alexis? — demanda Galitzine à Padouchkine.
— Ne vous inquiétez pas, le logement sera parfait, — dit le major pour le consoler, en lui rajustant le bandeau sur les yeux.
Galitzine se rappela tout ce qu'il avait entendu dire du ravelin : on n'y envoyait que les « oubliés » et personne n'en sortait vivant. Mais en comparaison de la torture l'emprisonnement perpétuel lui paraissait une félicité.
Le traîneau s'arrêta. De nouveau les soldats prirent le prisonnier sous le bras, l'aidèrent à descendre du traîneau et à monter les marches du perron.
Les portes grincèrent sur leurs gonds rouilles et se fermèrent avec un bruit lourd. « Vous qui entrez ici laissez toute espérance », pensa Galitzine.
On lui ôta le bandeau et on le conduisit à travers un long corridor, à peine éclairé par des lumignons de suif et garni d'une série de portes. Le major de place le précédait et en s'arrêtant à chaque porte demandait : « Occupé »? — « Occupé », répondait-on. Enfin on lui répondit : « Libre ».
— Entrez, s'il vous plaît, — dit Podouchkine avec amabilité. Galitzine entra dans une fente de pierre, longue, étroite comme un cercueil. Le gardien alluma une veilleuse, un lumignon vert avec de l'huile. Galitzine discerna une voûte tombante, une fenêtre garnie d'une lourde grille de fonte dans une niche profonde, deux chaises, une petite table, un lit d'hôpital, un poêle rond dans un coin et dans l'autre un baquet puant.
On lui ôta ses fers, on le déshabilla, on le fouilla jusque sous les aisselles puis on l'habilla d'une veste de prisonnier, d'un pantalon, d'une camisole toute crasseuse et d'une paire de pantoufles déchirées, trop grandes pour ses pieds.
Un vieillard de très haute taille, habillé d'une longue redingote verte aux revers et au col rouges, — un uniforme du temps de Paul l^^, — extrêmement maigre et pâle comme un mort, entra dans la cellule. C'était le commandant du ravelin Alexis, le Suédois Lilien Ankern. Les gardiens le tenaient pour un peu fou et l'appelaient le « squelette immortel » ; ils prétendaient qu'il avait au moins cent ans et avait passé dans la forteresse près de cinquante années, prisonnier éternel parmi les autres prisonniers.
D'un pas égal, un peu voûté, les bras croisés derrière le dos, la bouche ouverte laissant voir deux dents jaunes, il avançait vers Gahtzine avec un regard qui ne voyait pas.
— Comment allez-vous? — demanda-t-il de loin encore et, sans attendre la réponse, il s'agenouilla et d'un geste agile et familier passa les fers qu'on venait d'enlever aux pieds de
Galitzine. Lorsqu'il eut fini il lui montra comment il fallait marcher en soutenant d'une cordelette les chaînes qui unissaient les deux anneaux. Galitzine essaya de faire quelques pas et de nouveau manqua de tomber.
— Ce n'est rien, vous vous y ferez, — dit, toujours pour le consoler, le major de place.
Ayant entouré les menottes avec de la peau de Suède, le commandant demanda :
— Pouvez-vous écrire ainsi?
— Oui, je peux.
— Eh bien, la toilette est finie, — dit Podouchkine avec une amabilité souriante. Cependant Lilien Ankern toujours agenouillé levait vers le prisonnier ses yeux centenaires, couverts d'une peUicule comme ceux des oiseaux endormis et disait avec piété comme récitant une prière :
— La miséricorde divine nous sauvera tous. « C'est probablement ainsi que dans l'autre
monde les vieux morts saluent les nouveaux venus », — pensa Galitzine.
Le vieillard se releva silencieusement et du même pas égal, le dos voûté, les bras croisés derrière le dos, sortit de la cellule.
Les gardiens aidèrent le prisonnier à passer de la chaise sur le lit.
— Dormez en paix, ne vous chagrinez pas : tout s'arrangera. La chambre est excellente, sèche, chaude, — dit Podouchkine.
Ils sortirent et fermèrent la porte derrière eux. La clef tourna dans la serrure, on entendit le bruit des verrous, le dernier grincement d'une énorme barre et ce fut le silence.
Galitzine se sentit enterré vivant et pourtant il se réjouit : il avait échappé à la torture.
11 vit sur la table une tranche de pain et un cruchon de kvass. Tout à l'heure tandis qu'on le fouillait il avait demandé à manger. Le major de place s'étidt excusé disant qu'il était trop tard
et que tout le monde dormait à la cuisine. Il avait fait apporter du pain et du kvass. Galitzine mangea et but tout : il y avait très longtemps déjà qu'il n'avait aussi bien mangé.
Il voulut se coucher. Il enleva la camisole et avec difficulté posa sur le lit ses pieds alourdis par les fers. Il était déjà prêt à s'étendre sur un matelas mince comme une crêpe, mais il s'arrêta en jetant un coup d'œil sur l'oreiller bariolé dépourvu de taie et couvert de taches graisseuses. Il le sentit et fit la grimace. Le mouchoir de poche de Marinka, non déplié encore, portant brodées en rouge les deux lettres M. T. était posé sur la table. Probablement elle avait eu tout de même le temps de le mettre dans sa poche lorsqu'elle lui avait dit adieu et quand on l'avait fouillé on ne l'avait pas remarqué ou peut-être le lui avait-on laissé par pitié.
Il retendit de façon que sa joue ne touchât point l'oreiller. Le mouchoir sentait l'odeur de Marinka. Gahtzine sourit. Il se rappela sans savoir pourquoi que pendant sa première et dernière nuit de noces, lorsque Marinka l'avait éveillé par un baiser, il n'avait pas su la retenir et s'était « bêtement » endormi.
Quelque part, tout près, presque à son oreille, un carillon chanta tristement comme des anges à la voix métallique. Il lui sembla entendre le salut des morts : « La miséricorde divine nous sauvera tous. » Et toujours souriant il s'endormit béatement avec cette pensée : « Jusque dans la gueule de la Bête, Christ me protégera. »
Il fut réveillé le matin par les mêmes bruits que la veille, mais répétés dans un ordre inverse : d'abord le grincement de la barre puis le son des verrous et de la clef dans la serrure. Lihen Ankem entra dans la chambre, demanda :
« Comment allez- vous? » et disparut sans attendre la réponse.
Le sous-officier d'artillerie Chibaëf, à la figure
jeune et gaie, lui apporta du thé faible dans une énorme théière en étain et deux morceaux de sucre. Par respect il ne tenait pas le sucre dans la paume de sa main mais dans un pli de son uniforme ; il plaça le tout sur la table et salua poliment.
— Quelle heure est-il? — demanda Galitzine. Chibaëf sourit silencieusement et sortit après
un salut poli. Un petit soldat invalide emporta le baquet et se mit à balayer la cellule.
— Quelle heure est-il? — demanda de nouveau Galitzine.
Le soldat ne répondit rien.
— Quel temps fait-il?
— Je ne sais pas.
Transi de froid, Galitzine s'enveloppa dans la couverture et but du thé pour se réchauffer. Il examina sa chambre « sèche » : sur le mur au plâtre effrité une ligne bleue de peinture fraîche marquait le niveau de la dernière inondation, des taches sombres se dessinaient partout ; de la voûte et le long du tuyau de poêle l'eau suintait ; l'air était imprégné d'une humidité suffocante, quasi souterraine. Et lorsqu'on eut allumé le poêle dans le corridor, le tuyau de fer qui passait presque au-dessus de la tête du prisonnier devint incandescent et craqua légèrement. Il avait chaud à la tète tandis que ses pieds restaient glacés de froid.
Les murs continuant les voûtes basses s'arrondissaient jusqu'au sol de sorte qu'on ne pouvait se tenir debout qu'au milieu de la cellule et que sur les côtés il fallait se courber. Sur la voûte tapissée de toiles d'araignée grouillaient les mouches, les araignées, les blattes, les scolopendres et autre vermine inconnue qui sortaient à demi des fentes. « Mieux vaut ne pas regarder », — pensa Galitzine et baissant les yeux il vit quelcjue cliose rouler par terre : c'était un rat d'eau, énorme et roux.
Une épaisse couche de craie couvrait les vitres de sorte que, même pendant les journées claires, un éternel crépuscule régnait dans la pièce. Une petite fenêtre — l'œil — grillée de fer à l'intérieur de la pièce et fermée à l'extérieur par un petit rideau vert foncé était percée dans la porte. La sentinelle qui marchait à pas muets chaussée de feutre dans le couloir tendu de nattes soulevait de temps à autre le rideau et jetait un coup d'œil dans la pièce. Le prisonnier ne pouvait faire un mouvement ni tousser sans qu'un œil inquisiteur apparût à la fenêtre.
— Qui est ici? — demanda une voix connue et Galitzine aperçut dans l'ouverture la moustache bravement retroussée de Levachev.
— Mikhaïlof, — répondit la voix de Podouchkine.
« Pourquoi Mikhaïlof? Ah 1 oui ! Valerian, fils de Michel », se dit Galitzine.
— Celui-ci a les fers aux bras et aux pieds, — communiqua Levachev à quelqu'un comme s'il montrait un animal rare. Et Galitzine crut voir passer dans la petite fenêtre la figure du grandduc Michel Pavlovitch.
Les murs de la cellule étaient couverts de dessins et d'inscriptions à demi effacés pour la plupart : probablement les gardiens avaient ordre de faire disparaître ces chroniques d'outretombe des anciens prisonniers. Quelques-uns restaient.
Sous une tête de femme on lisait ces vers :
Pondant la vie tu fus ma divinité.
Mais maintenant tu as franchi l'éternité.
Prie donc là-bas...
Le reste était effacé; il ne restait que deux mots : te revoir.
vSous un portrait d'homme quelqu'un avait écrit : « Frère, je me suis décidé à me suicider. « Sous une autre tête de femme : « Adieu, ma- ,nian, pour toujours. » Et à côté les paroles du
Christ : « J'ai été clans la geôle et j'ai reçu ta visite. »
La porte s'ouvrit. Un prêtre vêtu d'une soutane de soie aux i^ruissements somptueux, portant sur la poitrine une croix et une décoration, entra.
— Est-ce le prince Valerian Mikhaïlovitcli Galitzine que j'ai l'honneur de voir? — il restait sur le seuil et saluait cérémonieusement. — ■ Je ne vous dérange pas?
— Je vous en prie, mon père.
(( Dieu soit loué 1 Si c'est un pope ce n'est pas la torture, c'est l'exécution », — pensa Galitzine et il se souvint du Grand Inquisiteur de '( Don Carlos » de Schiller. Il voulut se lever pour aller au-devant du visiteur mais il s'affaissa lourdement, faisant sonner les fers. L'autre se précipita et le soutint.
— Vous ne vous êtes pas fait de mal? Ce petit collier-là pèse près de dix livres. C'est quelque chose.
— Non, ce n'est rien. Mais pourquoi restezvous debout ? Asseyez- vous, — pria Galitzine.
Le visiteur salua encore une fois aussi cérémonieusement et s'assit sur une chaise.
— Permettez-moi de me présenter : le Père Pierre Mislovsky, archiprêtre de la cathédrale de Kazan, père spirituel des prisonniers et, j'ose le dire,leur ami.Et je m'en vante, car se vanter de l'amitié de gens estimables n'est pas un péché.
« Un espion qui me raconte des histoires », — pensa Galitzine et il se mit à l'examiner. Il était d'une taille colossale, d'une carrure athlétique, l'air majestueux et digne. Il avait une magnifique barbe rousse mêlée de fils blancs : les paysans d'une cinquantaine d'années ont souvent cet aspect. Son visage aussi était celui d'un paysan : un peu rude mais intelligent et bon. Ses yeux, petites fentes triangulaires fermées sur les côtés î^ar des paupières tombantes, avaient cette
double expression que l'on rencontre souvent chez les Russes : simplicité et ruse.
• — Et à quand l'exécution? — demanda Galitzine en le regardant en face.
— Quelle exécution? De qui?
— La mienne. Et qu'est-ce que ce sera? Vous devez le savoir mieux que moi. Serai-je fusillé, pendu, décapité?
— Voyons, prince, que dites-vous là? — s'écria Mislovsky en agitant les mains. — Je vous jure, quoique cela ne soit pas convenable, je vous jure sur ma croix de prêtre que personne ne songe même à une exécution. Vous ne savez donc pas que la peine de mort est abolie par les lois de l'Empire russe?
Galitzine ne le croyait toujours pas, mais son cœur palpita de joie tout comme hier lorsqu'il avait appris qu'il ne serait pas torturé.
— - Il n'y a pas de peine de mort, mais la torture existe? — dit-il en le regardant toujours en face.
— ■ La torture, au dix-neuviême siècle, dans un État chrétien, après les jours d'or d'Alexandre? — dit le Père Pierre en hochant la tête. — Ohl messieurs, messieurs, quelles mauvaises pensées vous avez. Excusez-moi, mais je vous le dirai franchement, ce sont des pensées indignes, peu nobles I On ne vous veut que du bien et vous torturez vous-mêmes et les autres. Vous ne voulez pas comprendre à qui vous avez affaire- Si seulement vous connaissiez la mansuétude inexprimable de l'Empereur 1
— Voici ce que je vous dirai, mon Père, — interrompit Galitzine. — Souvenez-vous-en une fois pour toutes : je n'ai que faire des grâces de l'Empereur. Mieux vaut la corde et le billot I Ne vous donnez pas la peine : vous ne me soutirerez rien. Vous avez compris?
— Oui, j'ai compris. Comment ne pas comprendre? « Prêtre, va-t'en, tu es pire qu'un chien
pour moi ! >' On ne chasserait même pas un chien ainsi.
Sa voix trembla, ses yeux se mirent à chgnoter, ses lèvres se contractèrent ; il se cacha le visage dans ses mains. « Tiens, un grand gaillard et si sensible ! » — pensa Galitzine surpris.
— Vous m'avez mal compris, Père Pierre. Je n'ai pas voulu vous offenser.
— ■ Ohl Votre Excellence, nous n'en sommes plus à nous offenser ! — dit en soupirant le prêtre et il enleva les mains de son visage. — Quelquefois l'homme décharge sa bile sur n'importe qui et se sent soulagé. Eh bien ! grand bien lui fasse ! Je ne suis pas un imbécile, je comprends : le prêtre est venu chez le prisonnier — de la part de qui? De la part des autorités. Par conséquent c'est une canaille, un espion. Et pourtant, monsieur, vous me voyez pour la première fois de votre vie. Voilà quinze ans que je sers dans ces casemates, dans cet enfer ; je me démène ici comme un poisson pris dans la glace. Et dans quel but? Qu'en pensez- vous? Est-ce pour cette saleté? — dit-il en désignant sa décoration. — Mais si même on me couvrait de titres et de croix^ je ne resterais pas une journée danscesalcemploi si je n'avais l'espoir de faire du bien si peu que ce soit, d'aider celui que personne ne peut aider. Oui, si ce n'était moi, prêtre indigne, il n'y aurait personne ici pour vous défendre. l£t je prends à l'atTairc du Quatorze un intérêt particulier.
— Pourquoi particulier?
— Parce (jue moi-même je suis comme vous autres, — dit le Père Pierre en clignant de l'œil et il chuchota à l'oreille de Galitzine : Quoique je ne sois qu'un simple paysan, j'ai, grâce à Dieu, l'esprit sain et le cœur intact. En voyant tout ce qui se passe ici je ne puis m'empêcher d'être enflammé d'indignation, je souffre, je me tourmente. Il faudrait fuir la tentation, mais voilà^ je ne peux pas. Il semblerait que j'aurais dû
depuis longtemps m'y habituer, mais chaque fois que je vois un prisonnier, surtout avec ces menottes de fer, tout en moi bouillonne, tempête : voir l'homme, cette créature de Dieu, née pour être libre, la voir enchaînée, cela c'est insupportable, révoltant !
« Ce n'est pas l'Inquisiteur de Schiller, c'est Schiller lui-même ! » pensait Galitzine de plus en plus surpris.
— Mon Père, je suis très coupable envers vous, pardonnez-moi, — dit-il en lui tendant la main.
Le Père Pierre la serra fortement ; il rougit, se mit à sangloter, à cligner de l'œil et se jeta au cou de Galitzine.
— Valerian Mikhaïlovitch, mon cher ami, ne me chassez pas : peut-être vous serai- je de quelque utihté. D'ailleurs vous le verrez vous-même, — disait-il en l'étreignant et en l'embrassant avec tendresse.
— Et y a-t-il longtemps, mon cher ami, que vous ne vous êtes confessé et n'avez approché de la Sainte Table? — ajouta-t-il comme par hasard. Mais il sembla à Galitzine que c'était justement le principal objet de sa visite.
Il se dégagea de son étreinte et comme auparavant le regarda en face : il vit les fentes triangulaires et étroites de ses yeux aux paupières tombantes avec leur double expression de simplicité et de ruse. Galitzine avait beau le regarder, il ne pouvait décider s'il était très rusé ou très simple.
— Oui, longtemps, — répondit-il à contrecœur.
— Et maintenant vous ne désirez pas?
— Non.
« D'après la loi russe, le prêtre doit dénoncer les complots contre les personnes régnantes qu'on leur confie sous le sceau de la confession », se rappela Galitzine.
Le Père Pierre semblait vouloir demander
encore quelque chose, mais il se tut brusquement en baissant les yeux. Puis il s'empressa de se lever.
— Je vais chez votre voisin, le prince Obolensky, ici tout à côté, derrière ce mur. Vous êtes des amis, je crois?
— Oui, des amis.
— Dois-je le saluer de votre part?
— Oui, saluez-le.
Il déplut à Galitzine que le Père Pierre lui communiquât avec cette facilité ce qu'un prisonnier ne devait pas savoir, comme s'ils tramaient déjà un complot.
— Ahl oui, j'allais oublierl — s'écria Mislovsky en tirant de sa poche un vieil étui de cuir.
— Des lunettes 1 s'écria joyeusement Galitzine. — D'où les avez-vous?
— De monsieur Frindine.
— Mais on me les reprendra. On m'en a déjà pris une paire.
— Non, on ne vous les prendra pas. J'ai obtenu pour vous l'autorisation de les porter.
Cela non plus ne plut point à Galitzine : cet empressement était excessif. 11 était trop sûr que Galitzine accepterait, bien que ne pouvant le payer de retour.
— Monsieur Frindine m'a prié de vous dire que la Princesse Maria Pavlovna se porte bien, qu'elle espère fermement en la miséricorde de Dieu et vous prie de faire de même. Pour le moment on ne peut pas écrire, on est très sévère. Plus tard on pourra le faire par mon intermédiaire. — Et, ayant jeté un coup d'œil sur la porte, il nmrmura à l'oreille de Galitzine : Tout s'arrangera. Votre Excellence, les gens vivent même dans les cachots. Mais ne vous attristez pas, ne perdez pas courage. Que Dieu vous garde I — Il leva le bras comme pour bénir Galitzine, mais, changeant d'avis, il l'embrassa encore une fois et sortit.
Galitzine croyait déjà, ou du moins le croyait presque, qu'il n'y aurait ni torture, ni exécution. Mais sa joie d'hier si pure et sans nuage, « dans Ib gueule de la Bête comme dans le sein du Christ », — se troublait légèrement, comme un peu souillée. Il comprit qu'il pouvait y avoir quelque chose de plus terrible que la torture et la mort. Le Père Pierre pouvait être un prêtre bon et très simple de cœur, mais pour lui, Galitzine, il était plus dangereux que tous les espions et que tous les mouchards.
L'artilleur Chibaëf lui apporta à dîner : une soupe aux choux et des grains de gruau. L'huile qui assaisonnait les grains de gruau sentait si mauvais que Galitzine les ayant goûtés ne put les avaler et les recracha. Il n'avait ni couteau, ni fourchette, mais seulement une cuiller en bois. « Rien de tranchant, pour qu'on ne puisse se suicider », devina Galitzine.
Après le repas l'adjudant de place Troussov, un jeune homme au beau visage insolent, lui apporta une pleine casquette de tabac et une pipe élégante brodée de perles.
— Ne voudriez-vous pas fumer?
— Non, merci, je ne fume pas.
— Mais est-ce que ce n'est pas à vous?
— Non, ce n'est pas à moi.
— Je vous demande pardon, — répondit Troussov avec un sourire qui accentua encore l'insolence de son visage. Il salua poHment et sortit.
« La tentation par la pipe après la tentation par le corps et le sang du Christ », pensa Galitzine avec dégoût.
Lorsque vint la nuit on alluma la veilleuse : les cafards grouillèrent sur les murs avec un léger bruit, à peine perceptible dans le silence.
La vitre supérieure de la fenêtre n'étant point blanchie laissait entrevoir une noire et étroite bande de ciel où scintillait une petite étoile.
QUATORZE PÉCEMBRE 309
Galitzine se souvint de Marinka. Pour ne pas s'attrister il se mit à penser à autre chose : comment se faire reconnaître d'Obolensky?
Il s'assit sur son lit et frappa le mur du doigt. 11 appliqua l'oreille. Personne ne répondit. Il frappa longtemps sans obtenir de réponse. Le mur était épais et l'on ne pouvait entendre le choc du doigt. Il réussit à frapper doucement avec le boulon de fer des menottes et en réponse il entendit un bruit ; il s'en réjouit tant qu'oublieux de la sentinelle il se mit à frapper de toutes ses forces.
Le brigadier Xitchiporenko, un homme ivre au visage rubicond, entra.
— Qu'est-ce que tu fais, fUs de chienne? Veux-tu goûter du sac?
— Quel sac? — demanda curieusement Gahtzine, nullement offensé mais surpris de ces injures.
— Quand on t'aura mis dedans, tu verras, — grommela le brigadier et en sortant il ajouta avec une conviction telle que Galitzine comprit que ce n'était pas une plaisanterie : ou alors le fouet !
Galitzine se coucha sur le lit, se tourna vers le mur et faisant semblant de dormir attendit. Lorsque tout fut redevenu calme il recommença à frapper du doigt contre le mur. Obolensky répondit.
Au déi)ut ils frappèrent sans compter, avidement, insatiablement, uni(iuement pour entendre la réponse. L'âme s'élançait vers l'âme à travers la pierre, le cœur battait à l'unisson de l'autre cœur : « Est-ce toi? — C'est moi. — Est-ce toi? — C'est moi. » Par moments le sang battait si vivement aux oreilles de Galitzine cju'il n'entendait plus la réponse et craignait ({u'elle ne vint plus. Mais elle venait.
Ensuite ils se mirent à compter les coups, tantôt ralentissant, tantôt accélérant : ils in-
ventaient l'alphabet. Ils perdaient le fil, s'embrouillaient, se désespéraient, s'arrêtaient, re^ commençaient.
En frappant, Galitzine s'endormit et toute la nuit rêva qu'il continuait de frapper.
Les jours se ressemblaient tellement qu'il perdit la notion du temps. Il roulait de petites boulettes de mie de pain et les collait sur le mur les unes à côté des autres : autant de boulettes, autant de jours.
Il n'éprouvait guère d'ennui : il avait une multitude de petites occupations. Il apprenait à marcher avec ses fers, il tournait dans l'étroit espace comme un fauve dans sa cage, se tenant au dossier de la chaise pour ne pas tomber.
L'unique mouchoir de Marinka lui servait toujours de taie d'oreiller. Il le ménageait. Il apprit à se moucher dans ses doigts. Au début cela le dégoûta, mais à la fin il s'y habitua. Il remarqua que le matin lorsqu'il crachait et se mouchait son nez et sa gorge étaient pleins de suie. C'est que la veilleuse fumait parce que la mèche était trop épaisse. Il la tira, la partagea en plusieurs brins, la veilleuse cessa de fumer, l'air devint plus pur.
Il dormait tout habillé : il ne savait pas encore enlever ses vêtements en gardant les fers. Son linge devint sale ; les puces le dévoraient. Il aurait pu demander du linge chez lui par l'intermédiaire de Mislovsky, mais il ne voulait lui devoir aucun service. Longtemps il patienta. Mais à la fin il se révolta et exigea de Podouchkine du hnge propre. On lui apporta un caleçon de soldat, mal lavé, encore humide et une chemise d'un tissu grossier. Il les mit avec délice.
Un jour le poêle fuma. On ouvrit la porte du corridor. Un sentiment singulier envahit Galitzine : la porte était ouverte mais on ne pouvait sortir ; le vide était impénétrable. D'abord cela lui parut étrange puis accablant et insup-
portable. Il fut content lorsque l'on referma la porte.
Il continuait à communiquer avec Obolensky en frappant contre le mur, mais ils ne se comprenaient pas encore : ils n'arrivaient pas à trouver un alphabet. Ils frappaient maintenant sans espoir. Leurs doigts se gonflèrent, les ongles leur faisaient mal. Enterrés vifs, ils heurtaient de leurs têtes les parois du cercueil. Enfin ils comprirent qu'ils n'aboutiraient à rien tant qu'ils n'échangeraient pas un alphabet écrit.
Il y avait dans le châssis de la fenêtre de Galitzine un ventilateur en zinc. Il en arracha un rayon et l'aiguisa sur une brique qui faisait saillie hors du plâtre. Avec ce semblant de couteau il détacha du pied de son lit une mince lamelle de bois. Il prit un peu de la suie de la mèche de la veilleuse, la délaya avec de l'eau dans un petit trou de l'appui de la fenêtre, trempa dedans la lamelle de bois et écrivit l'alphabet sur le mur, chaque lettre dans un carré et en face de chacune d'elles le nombre de coups. Les coups courts étaient indiqués par des points, les longs par des traits. Et sur le papier qui bouchait le fond troué de son étui à lunettes il écrivit le même alphabet pour le faire passer à Obolensky.
Chaque matin le soldat invalide lui apportait une cuvette de grès et un broc de zinc avec de l'eau pour se laver. Galitzine ne pouvait se laver seul, ses menottes le gênaient. Le soldat lui savonnait une main après l'autre et lui versait de l'eau dessus.
L'n jour il lui apporta un fragment de miroir. Galitzine y jeta un coup d'oeil : il eut peur et ne se reconnut pas tant ses traits étaient amaigris et creusés. Il était couvert de barbe : ce n'était plus le prince Galitzine, mais le « forçat Mikhaïlof ».
Il n'essayait pas de causer avec le soldat et celui-ci se taisait ol)stinénient comme s'il était
sourd et muet. Mais un jour il entama lui-même la conversation.
— Votre Excellence, veuillez passer plus près du poêle, il fait plus chaud, — dit-il tout bas. Il transporta le tabouret et la cuvette près du poêle, dans un coin éloigné où l'œil de la sentinelle ne pénétrait pas. Il considéra Galitzine longuement et avec pitié.
— C'est dur de vivre en cellule? Mais que faire. Dieu le veut probablement ainsi. Patientez, Votre Excellence. Dieu aime la patience. Peut-être qu'il fera grâce ensuite.
Galitzine jeta sur lui un coup d'œil : son visage était terne et gris comme le drap de sa capote, mais dans ses petits yeux myopes se lisait tant de bonté qu'il s'étonna de ne l'avoir jamais remarqué auparavant.
Il tira de sa poche le papier avec l'alphabet.
— Peux-tu remettre ceci à Obolensky?
— Peut-être.
A peine Galitzine eut-il le temps de lui passer le papier que le major de place Podouchkine entra en compagnie du brigadier Nitchiporenko. Ils examinèrent le poêle qui avait fumé de nouveau et sortirent sans avoir rien remarqué.
— Nous avons failli être pris, — chuchota Galitzine pâle de frayeur.
— Dieu nous a sauvés, — dit simplement le soldat.
— On t'aurait puni?
— Oui, pour ça, on nous passe aux baguettes.
— Je te perdrais. Mieux vaut n'en rien faire. Rends-moi ça.
— Ne craignez rien, Votre Excellence, soyez tranquille : je le remettrai sans faute.
Galitzine sentit qu'on ne pouvait le remercier.
— Gomment t'appelles-tu?
De nouveau le soldat le considéra longuement avec pitié.
— Je suis un homme mort, Votre Excellence,
— dit-il avec un sourire effacé, réellement pareil au sourire d'un mort.
Galitzine avait envie de pleurer. Il lui semblait comprendre pour la première fois de sa vie la parabole du Bon Samaritain, la réponse à la question : « lequel est mon prochain? ».
La même nuit il eut une conversation avec Obolensky.
— Bonjour, — frappa Galitzine.
— Bonjour, — répondit Obolensky. Te portestu bien?
— Je me porte bien, mais je suis aux fers.
— Je pleure.
— Xe pleure pas : tout est bien I — et il pleura de bonheur.
OUATonzj-: dkcl.mhri: 14