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CHAPITRE II

UNE fois, vers onze heures du soir, le commandant Soukine suivi du major de place Podouchkine et de l'adjudant de place Troussov entrèrent dans la cellule de Galitzine. Ils lui enlevèrent ses fers et lorsqu'il eut échangé contre les siens ses vêtements de prisonnier, ils lui remirent ses fers.

— Nous allons jouer à colin-maillard, — • dit en riant le major. Il lui banda les yeux avec un mouchoir et lui mit sur la tête un bonnet de calicot noir. On prit GaHtzine sous le bras, on le fit sortir dans la cour, on le plaça dans un traîneau et l'on partit.

Après un bref parcours on s'arrêta. Podouchkine fit descendre le prisonnier et l'aida à monter un escalier.

— Prenez garde de ne pas buter. Ne vous faites pas mal au pied, — disait-il plein d'empressement.

Il lui fit traverser plusieurs chambres. Dans l'une d'elles on entendait des grincements de plumes : c'était probablement un bureau. Il installa Galitzine sur une chaise et lui enleva le bandeau.

— Attendez, — dit-il en s'en allant.

A travers un trou du paravent de soie verte Gahtzine vit aller et venir des laquais avec des plats — probablement on soupait quelque part — et des aides de camp avec des papiers. Les soldats d'escorte firent passer un prisonnier si bien enchaîné qu'il pouvait à peine bouger. Sa tête était couverte du même bonnet noir que celle de Galitzine.

Celui-ci attendit longtemps. Enfin Podouch-

kine reparut, lui banda les yeux et le conduisit par la main.

— Restez là, — dit-il, et il abandonna sa main.

— Découvrez-vous, — dit une voix. Galitzine ôta le mouchoir et vit une grande

pièce aux nmrs blancs, une longue table couverte d'un drap vert, avec des papiers, des encriers, des plumes et une multitude de bougies allumées plantées dans des candélabres. A la table étaient assis une dizaine de personnages vêtus d'uniformes de généraux, décorés de cordons et de plaques. La place du Président, au haut bout de la table, était occupée par le Ministre de la Guerre, Tatichtchef, qui avait à sa droite le grand-duc Michel Pavlovitch, le chef d'État-Major, général Dibitch, le nouveau gouverneur militaire de Saint-Pétersbourg, Golenitchev-Kutusov, l'aide de camp général Benkendorf, et à sa gauche l'ancien premier procureur du Synode, le prince Alexandre Xicolaievitch Galitzine — l'unique civil — , les aides de camp généraux Tchernichev, Potapov, Levachev, et au bout de la table l'aide de camp de l'Empereur, colonel Adlerberg. A une table à part était assis un fonctionnaire de la 5*^ classe, vieillot et chauve, — probablement le secrétaire.

Galitzine comprit que c'était la Commission d'enquête ou le Comité relatif à l'affaire du quatorze.

Le silence dura environ une minute.

— Approchez, — dit enfin Tchernichev d'un ton solennel, en faisant signe du doigt.

Galitzine s'approcha de la table, troublant du bruit de ses fers le silence de la pièce.

— Monsieur, — dit Tchernichev, après lui avoir posé au sujet de son nom, son âge, ses titres et sa religion les questions hal)ituelles, — dans votre première déposition devant le général Levachev, vous avez répondu d'une façon

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absolument négative, en déclarant ignorer totalement certaines circonstances qui...

Galitzine sans écouter Tchernichev l'examinait : il avait passé quarante ans, mais voulait paraître un jeune homme de vingt ans. Sa perruque noire et somptueuse était finement frisée comme la laine des brebis, son visage était maquillé de blanc et de rouge, ses sourcils dessinaient un fil mince, ses moustaches relevées semblaient collées, ses yeux jaunes, obliquement fendus comme ceux des chats, annonçaient la ruse et la rapacité. « Ça doit être une fine canaille ! — pensa Galitzine. — Ce n'est pas pour rien qu'on prétend qu'il a trompé Napoléon lui-même. »

— Veuillez donc dire toute la vérité et nommer vos complices. Nous savons déjà tout, mais nous désirons vous donner l'occasion de mériter par un repentir sincère l'adoucissement de votre sort.

— J'ai eu l'honneur de communiquer au générai Levachev tout ce qui me concernait, mais je considère comme malhonnête de donner des 'noms.

— Malhonnête? — Tchernichev haussa la voix avec une feinte indignation. — Vous ne savez pas, monsieur, ce que c'est que l'honneur. Qui trahit son serment et se lève contre le pouvoir légitime n'a pas le droit de parler d'honneur !

Gahtzine le regarda de telle façon qu'il comprit : « Tu peux insulter un prisonnier chargé de fer, canaille 1 » Tchernichev pâlit légèrement sous son rouge, mais ne dit rien et se borna à changer de pose en touchant du doigt sa moustache.

— Vous vous obstinez, vous voulez nous persuader que vous ne savez rien, mais je vous présenterai vingt témoins qui vous démentiront. Et alors ne comptez plus sur la clémence. Vous n'aurez pas de merci 1

Galitzine se taisait, pensant avec ennui : « Quelle comédie absurde ! »

— Écoutez, prince, — Tchernichev leva pour la première fois ses yeux sur lui et ses prunelles jaunes et minces brillèrent d'une méchanceté qui cette fois n'était pas feinte, — si vous persistez à nier, nous avons les moyens de vous forcer à parler.

— La torture existe en Russie. Le général Levachev me l'a fait savoir l'autre jour. Mais il est inutile de me menacer, Votre Excellence. Je sais où je vais, — répondit Galitzine, et il le regarda encore dans les yeux. Tchernichev ferma un peu les yeux et tout à coup sourit.

— Bien, si vous ne voulez pas donner les noms, peut-être consentirez-vous à nous parler des buts de la Société? — demanda-t-il d'une voix déjà toute différente.

Galitzine avait réfléchi à l'avance aux réponses qu'il ferait au cours de l'interrogatoire et avait décidé de ne pas caêher les buts de la Société. « Qui sait, — pensait-il, — si la voix de la liberté résonnant dans le cachot ne parviendra pas à la postérité? »

— Notre but était de donner à la patrie un gouvernement légalement libre, — commença-t-il €n s'adressant à tous les assistants. — L'insurrection du quatorze n'est pas une révolte, comme vous le croyez, messieurs, mais un premier essai de Révolution politique. Plus petite fut la poignée de gens qui le tentèrent, plus la chose est pour eux glorieuse, Car, si en raison de la disproportion des forces et du manque d'hommes la voix de la liberté n'a retenti que pendant quelques heures, c'est déjà un bienfait qu'elle ait retenti ; elle ne se taira plus jamais. Le chemin est indicjué aux générations futures. Nous avons accompli notre devoir et nous pouvons nous réjouir de notre perte : ce que nous avons semé germera.

— Permettez-moi de vous poser une question, prince, — interrompit son oncle Alexandre Nicolaievitch Galitzine, comme s'il ne reconnaissait pas son neveu, — si votre révolution avait réussi, qu'auriez- vous fait de nous tous, — de moi par exemple?

— Si Votre Excellence avait refusé d'accepter le nouvel ordre de choses, nous vous aurions invité à vous éloigner, — dit en souriant Galitzine-neveu, se souvenant du temps où son oncle le gourmandait à propos de ses lunettes : « Tu as gâché ta carrière et tu m'as mis, moi, vieillard, en mauvaise posture. »

— L'exil?

— Précisément.

— Merci pour cette grâce, — dit l'oncle en se levant et en saluant profondément.

Tout le monde se mit à rire et une conversation presque mondaine s'engagea. On était heureux de bavarder un peu, de se délasser de l'ennui.

— Ah! prince, vous av^ fait bien du mal à la Russie, vous l'avez fait rétrograder de cinquante ans, — dit en soupirant Benkendorf, et il ajouta avec un fin sourire : — Notre peuple n'est pas fait pour les révolutions. Il est intelligent parce qu'il est doux et il est doux parce qu'il n'est pas libre.

— Le mot « liberté » caractérise un état flatteur, mais non naturel à l'homme, car toute notre vie n'est qu'une perpétuelle soumission aux lois de la nature, — fit remarquer Kutusov.

— Je suis pertinemment sûr qu'on ne peut sans contradiction absolue être chrétien et se révolter contre le pouvoir institué par Dieu, — déclara l'oncle Galitzine.

Le grand-duc raconta pour la centième fois l'anecdote de la femme de Constantin-Constitution. Et le laquais de l'Empereur « Fedoritch » Adlerberg rit avec tant de servilité muette qu'il avala de travers et se mit à tousser.

Le Président Tatichtchev, le « Falstafï russe », homme ventripotent et rubicond, à la lèvre tombante, qui somnolait après un copieux souper, entr'ouvrit tout à coup un œil et le fixant sur Galitzine murmura entre ses dents :

— Coquin, coquin...

Galitzine les regardait et pensait : « Les plaisantins ! Moi aussi, je suis joli I Avec qui et de quoi vais-je parler I Ce n'est pas un tribunal, ce n'est même pas une chambre de torture, c'est une assemblée de laquais ! »

— • X'auriez-vous pas l'obligeance de nous rappeler les paroles que Ryliev prononça la veille du quatorze en remettant un poignard à Kachovsky ? — dit tout à coup Tchernichev, reprenant l'interrogatoire au miheu des bavardages.

— Je ne peux rien communiquer, — répondit Galitzine : il avait décidé de ne répondre à aucune question. %

— Mais vous y avez assisté. Peut-être avezvous oublié? Alors, je vais vous le rappeler. Ryhev a dit à Kachovsky : Va tuer le tsar. Va au palais très tôt le matin avant l'insurrection et tue-le. Vous souvenez-vous? Pourquoi vous taisez-vous? Vous ne voulez pas parler?

— Non.

— Libre à vous, prince, mais ce faisant ce n'est pas à vous seul que vous nuisez. En démentant ou confirmant les paroles de Ryliev vous auriez atténué sa faute ou celle de Kachovsky et vous auriez peut-être sauvé l'un des deux. Par votre entêtement vous les perdez tous deux.

« Mais il a raison, » — pensa Galitzine.

— Eh bien, alors? — continua Tchernichev, — vous ne voulez pas parler? Je vous le demande pour la dernière fois : vous ne voulez pas?

— Non.

- (Coquin ! Cociuin I — grogna entre ses <ients Tatichtchev.

Les prunelles minces et jaunes de Tchernichev brillèrent de méchanceté comme tout à l'heure.

— Et la princesse était-elle au courant de votre participation au complot? — demanda-t-il après un silence.

— Quelle princesse?

— Votre épouse, — dit Tchernichev avec un agréable sourire.

GaUtzine sentit que ses fers devenaient d'un poids effroyable,' que ses jambes fléchissaient, — un instant encore et il allait tomber. Il fit un pas et se cramponna au dossier de la chaise.

— Asseyez- vous, prince. Vous êtes tout pâle. Vous vous sentez mal à l'aise, — dit Tchernichev qui se leva et avança une chaise.

— Ma femme ne sait rien, — dit Galitzine avec effort, et il s'affaissa sur la chaise.

— Elle ne sait rien? — répéta Tchernichev en souriant plus aimablen#nt encore. — Est-ce possible? Vous vous êtes mariés la veille de votre arrestation, donc poussés par un extrême amour. Et vous ne lui avez rien dit, vous ne lui avez pas confié le secret d'où dépend votre sort et le sien ? Pardonnez-moi, prince, mais ce n'est pas naturel, ce n'est pas naturel. D'ailleurs, soyez sans crainte : sauf nécessité absolue, nous n'inquiéterons pas la princesse.

« Se jeter sur cette canaille et lui briser la tête avec mes fers 1 » — pensait Gahtzine.

— Écoutez, Tchernichev, il est fort possible que le prince n'ait rien voulu confier à sa femme et qu'elle n'ait rien su, — dit le grand-duc.

Depuis longtemps déjà, il fronçait les sourcils, se cachant la figure derrière une feuille de papier et se caressant les lèvres avec une barbe de plume. Le « bourru bienfaisant » était d'aspect rude, mais il avait bon cœur.

— A vos ordres, Votre Altesse, — dit en s'inclinant Tchernichev.

— Demain, monsieur, vous recevrez un questionnaire. Veuillez y répondre par écrit, — dit-il à Galitzine, et s'approchant de la sonnette il en tira le cordon.

Le major de place Podouchkine apparut à la porte avec une escorte.

— Messieurs, vous m'avez interrogé. Permettez-moi aussi de vous cjuestionner, — dit Galitzine en se levant et en promenant ses regards sur toute la salle avec un pâle sourire sur sa figure blême.

— Qu'est-ce? qu'y a-t-il? — s'écria Tatichtchev en se réveillant encore une fois et en ouvrant les deux yeux.

— Il a raison, messieurs, il faut être juste. Laissons-le dire son dernier mot, — dit en souriant le grand-duc pressentant un de ces propos piquants dont il était fort amateur.

— N'ayez pas peur, messieurs, ce n'est rien, — continua Galllzine avec le même sourire pâle. — Je voulais seulement vous demander pourquoi on nous juge.

— Vous faites l'imbécile, monsieur, — s'écria Dibitch, soudainement irrité. — Vous vous êtes révoltés, vous avez prémédité le régicide et vous ne savez pas pourquoi on vous juge !

— Nous l'avons prémédité, — dit Galitzine en se tournant vers lui, — nous voulions tuer, mais tout de même nous n'avons pas tué. Et ceux qui ont tué, ceux-là on ne les juge pas? Non pas ceux qui ont prémédité l'assassinat, mais les véritables assassins?

— Quels véritajjles assassins? Parlez raisonnablement, exprimez- vous clairemenL Le diable vous emporte 1 — cria Dibitch, complètement hors de lui, frappant la table du poing.

■ — 11 ne faut pas ! il ne faut pas ! Faites-le vite sortir I - dit Tatichtchev pris d'une subite terreur.

— Vos L^xcellences, — dit (ialilzine (jui,

levant ses deux bras chargés de chaînes, désigna d'abord Tatichtchev et ensuite Kutusov. — Vos Excellences savent de quoi je parle?

Tous restèrent pétrifiés. Il se fit un silence si profond qu'on entendait le crépitement des bougies mourantes.

— Vous ne le savez pas? Alors je vous le dirai : il s'agit du régicide du 11 mars 1801.

Tatichtchev devint écarlate et Kutusov passa au vert ; ils semblaient avoir aperçu un spectre. Tout le monde savait qu'ils avaient participé au meurtre de l'Empereur Paul.

— Hors d'ici I Hors d'ici 1 — crièrent-ils tous en se levant et en gesticulant.

Le major de place Podouchkine s'élança ^ers le prisonnier et lui mit le bonnet sur la tête. Les soldats saisirent GaUtzine et l'entraînèrent. Mais sous son bonnet, Galitzine riait d'un rire triomphal.

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